I.E MARESCHAL DESTROZZE
gen« s'en Avisassent , car il les raisoil bien boire et bien dormir après; et quand il les trou voit si maigres de force de courir, il luy faisoit accroire que l'eau de la rivière de Seine les maigrissoit ainsy jusques à ce qu'ils l'eussent accousiumée deux mois, et que cela arri voit coustumierement à tous chevaux. Par cas, il s'en ad visa un matin , s'eslant levé plus lost qu'on ne pensoit, et que le postillon avoitun peu tardé; et les voyant tous trempés, il se mit à s'escrier audict Brusquet: Comolcuerpo de Dios l Brusquet ! mis cavaltos todos son bafiados y mojados. Jura à Dios que /tan corrido la posta ». Mais Brusquet l'appaisa , en luy disant qu'ils sestoient couchés dans l'eau en allant boire. Bref, il le irompoit en toutes façons et lousjours.
Mais la meilleure fut que le roy Henry luy avoit donué une fort belle c lia Une d'or, qui pesoit trois cents escus. Brusquet en rit faire une toute pareille de lelon , et la fit bien dorer et subtilement avec trois ou quatre touches; la change avec luy , se carrant aussy bien de la meschanle que de la bonne ; et quand il partist pour s'en aller en Flandres, il escrivit une lettre au roy Philippes, bien fort plaisante, et remplie de toutes les naifvctés qu'il avoit faict à son bouffon , que c'estoit un fat et un sot , et qu'il le fist fbitter à sa cuisine pour s'estre ainsy laissé tromper de la chaisne; et luy en conta toute l'histoire. Mais le roy Henry l'ayant sceu n'en fut trop content, cuydant qu'on pcuaastqueluymesmesluy eust donnée telle, pour se mocquer; et pour ce luy commanda de la renvoyer , et radouber bien le tout : ce qu'il fit ; et le roy l'en recompensa d'ailleurs.
Je croy que si l'on fust esté curieux de receuillir tous les bons mots, contes, traicts et tours dudict Brusquet , on en eust faict un très gros livre; et jamais il ne s'en vit de pareils, et n'en desphise à Pinan2, à Arlod, ny à Villon , ny a Ragot, ny à Moret, ny à Chicot , ny à quiconque jamais a esté.
Enfin le pauvre diable fut soupçonné de la religion, et que, pour la favoriser, il faisoit perdre et soubstraire force paquets et despes clies du roy qui faisoit contre les hugue-
* Comment, corblea, Bniiquel! met chevaux sont tout Uùgnét et trempé», lit ont pardieu ! couru la poste.
* Piovan.
nots; mais ce ne fut pas tant loy comme son gendre, qui estoit huguenot si jamais homme I le fust ; et pour ce fit perdre et son beau pere et sa maison , qui fut pillée aux premiers troubles. Et fut contrainct de sortir de Paris et se sauver chez madame de Bouillon à Noyant , qui le retira de bon cœur, et madame de Valentinois , pour souvenance du feu roy Henry. De là il escrivit une fois une lettre» M. de Strozze, qui me la monstra, qui estoit très bien faicte; et le prioit et le conjurait, par la grande amitié que luy avoit portée feu M. le mareschal son pere, avoir pitié de luy et luy faire pardonner, afin qu'il peust parachever le reste de ses vieux jours en paix et en repos. Mais il ne la fit pasguieres longue après, car il y mourut. C'est assez parlé de luy , et encor trop , ce diront aucuns qui pourront me blasmer que j'estois bien à loysir quand j'escrivois cecy; mais ils seront bien plus à loysir , de le lire pour me reprendre. Tant y a que, ce que j'en ay faict, c'est autant pour me donner plaisir et contentement.
Retournons à ceste heure à M. le mareschal de Strozze et à ses valeurs qu'il a bien faict paroistre en ses guerres dernières pour le service de nos roys , auxquelles il a esté heureux et malheureux aussy, mais pourtant plus malheureux qu'autrement. Aussy la fortune et la vertu ne s'assemblent guieres souvent ensemble, despuis ces braves Romains de jadis, qui en firent et achevèrent rassemblement. Pourtant , si la fortune luy a esté contraire à la guerre, ce n'a esté jamais à faute de courage; car il a bien autant battu qu'il a esté battu.
Il servit bien le roy François en Italie, tantost avec boune, tantost avec mal fortune. Et d'autant qu'aucuns magiciens tiennent que le changement de lieu change la fortune, il quicta l'Italie et s'en vint en France trouver le roy au camp de Marollesavecla plus belle compaignie qui fust jamais veue, de deux cens harquebusiers achevai les mieux montés, les mieux dorés, et les mieux en poinct qu'on eust sceu voir, car il n'y en avoit nul qui n'eust deux bons chevaux, qu'on noromoit alors cavaK lins , qui sont de légère taille , le morion doré, les manches de mailles ( qu'on porloit fort de ce temps là) la pluspart toutes dorés, ou bien la moytié , les harquebuses et foumimens de
VIES DES GRANDS CAPITAINES
mesraes. Ils alloient souvent avecques les chevau-legerset coureurs, ai qu'ils faisoient râpe. Quelquefois ils s'aydoient de la picque, de la bourguignotte et corselet doré, quand il en estoit besoing; et, qui plus est, c'estoient tous vieux capitaines et soldats tant bien aguerris soubs lesbandieres et ordonnances de ce grand capitaine Jannin de Medicis qui avoient amasy tous esté à lu? , si que, quand il falloit mettre pied à terre et combattre, n'avoient grand besoing de commandement pour les ordonner en battailie; car d'eux-mesmes s'y rangeoient si bien, pour estre si bien aguerris, qu'on n'y trouvoit rien à dire , tant bieu scavoient-ils prendre leur place. De ce nombre esloient ces braves gens, San Petro corsa, Joan de Thurin, le capitaine Moret calabrais, le senor Petro Paulo Tousin , le capitaine Bernardo , le capitaine Miquel da Condio, le capitaine Mazin, le capitaine Jacques ferrarois, et tant d'autres gens de bien et d'honneur qui se sont si bien raicts cognais! re en nos guerres passées.
Le roy François, quand il vit ceste belle troupe , la loua fort , et en fit grand cas à madame la dauphine , qui estoit cousine dudict sieur de Strozze qu'elle aymoit; et s'en cuyda perdre de joye pour voir ainsy son cousin paroistre, et faire un si beau service au roy, et le tout à ses propres despens. Car, comme j'ay ouy dire audict capitaine Miquel da Condio, qui estoit un sien vieux serviteur, ceste compaignie luy cousia plus de cinquante mille escus; car il avoit de fort grands moyens, et en avoit beaucoup sauvé à Venise, où il se tint quelque temps et y eut son fils M. de Strozze '.
Helas! ce brave seigneur a bien brouillé et des pendu tous ces grands moyens au service de nos roys; car, à ce que je tiens de son fils et de ses anciens serviteurs, de plus de cinq cens
1 Le manuscrit ajoute : < Si bien que quand le roy François refusa le combat à feu mon oncle contre Jarnac, le trouvant inégal a mon oncle pour la vaillance , le tout a la tuscilation de madame deSiampes, de laquelle la sœur avoit espousé Jarnac , M. d'Eslrozze conseilla mondict oncle de faire un coup de sa main et de tuer Jarnac in omni modo , et puis vuider la France jusque» à ce que le roy s'en fust appaisé , ou qu'il fust mort , esiant fort sur l'aace et cassé, et qu'il se retirait à Venise, là où il luy presentoit lous ses moyens qu'il avoit là en banque, pour eu disposer à son bon plaisir , jusques à rent mille escus qu'il pouvoit les y prendre. C'est une offre, cela, d'amy ; mai» la ebose alla autrement, comme 'ai dici ailleurs..
] mille escus qu'il avoit vaillant quand il vint m service de nos roys , il est mort n'ayant pas laissé à son fils vaillant vingt mille escus. Cest despensé cela ! et ce , sans avoir grandes recompenses ny biens faicts de nos roys, car il n'estoit point importun ny demandant ; et les biens d'église qu'eut M. le cardinal de Strozze, son frère, vindrent plustost de la libéralité du feu roy Henry et de la sol ici ta lion de la reyne, leur i parente, que par importunités et demandes du- : dictM. de Strozze; car il avoit le cœur fort noble, généreux et splendide.
Quand Guynes fut pris, le milord Grey , un très bon et grand capitaine anglois de son temps, commandant dedans, y fut pris. Le roy et M. deGuyse, son gênerai , le donnèrent audict M. de Strozze pour en tirer rançon , et faire son profict, en recompense de la peine qu'il avoit prise en la prise de ceste ville et de Calais, et y avoir très bien servy le roy. Il se tint plus content de ce présent , venant ainsy de la bonne volonté et libéralité de son roy et gênerai , que si on luy eust faict d'ailleurs un don dix fois plus grand que celuy là; car il ne lira de ce prisonnier que huict mille escus, que M. le comte de La Rochefoucault luy fit donner pour faire esebange de luy à luy , qui estoit prisonnier en Flandres despuis la journée de Sainct- Quentin.
Or, de raconier la valeur et les faicts d'armes dudict M. de Strozze , ce n'est qu escrire en vain, car l'on sçait assez, et par livre, et pour avoir ouy dire et pour l'avoir veu , comme il y en a encor force vi vans qui l'ont veu, ce qu'il fit durant nos roys François et Henry en Italie, en France, en Escosse, à Parme, en Toscane , ; lieutenant du roy; si qu'on ne luy saurait rien reprocher.
Il a esté combattu , aussy il a combattu les autres ; il a battu , aussy il a esté battu , comme j'ay dict. Mais, hé! qui est le grand capitaine à qui les malheurs de guerre n'arrivent? Il ne sçauroit autrement estre grand capitaine, s'il ne luy mes-arive aussy quelquefois; non plus qu'un pilote ou marinier ne peut estre bon et expert , s'il n'a jamais veu tourmente ny tempestc , sinon lousjours bonnace.
Si en diray-je encor cecy de luy. On le tenoit plus propre à forcer, deffendre, fortifier et assaillir places, qu'à combattre en campai-
LE MARESCHAL
gne; car il estoit malheureux , et aussy plus nay à obéir soubs un grand gênerai que d'estre chef et gênerai luy-rnesmes, ainsy que j'en ay cogneu force de ce naturel; tesmoing Mets, Calais, Guynes, Theonville et force autres lieux ; car il estoit un très grand ingénieur et fort laborieux, ainsy que dict une vieille chanson d'un advanturier françois, qui fut faicte durant le siège de Mets , dont un des couplets est tel :
Monsieur de Cuyte ettott dedans , Aveeques beaucoup de noblesse , Hé Vandostne les deux cri fans , El de Nemours, plein de prouesse ; Lt le seigneur l'ierre de Slroue , Qui auii't et jour ert sur remparU , Faisant remparts de grand addreue , El
Si la rithme n'est bonne, le subject et le sens est bon. Mais tant y a que ce seigneur servit là de beaucoup.
Après tant de belles choses, ce brave seigneur vint à mourir au siège de Theonville , là où il travailla et servit de beaucoup: estant donc dans la trenchée il fut blessé d'une grande mousquetade, dont il tomba, et aussy tost fut relevé par M. de Vieilleville et autres. Et luy disant ledict M. de Vieilleville que ce n'estoit rien, et qu'il prist courage, il luy respondit: «Ah! monsieur de Vieilleville, ne me donnez
• point de courage; j'en ay prou: prenez-le «pour vous. Je croyque vous me voudriez faire «accroire que je ne suis point homme, et que •je n'ay point de sentiment. Si suis et en ay; ■car je sens bien mon mal , et que je suis at-
■ tainct au vif» ( et disoit tout cela en son langage italien ). «Or , je suis mort. Je vous prie « faire mes humbles recommandations au roy «et à la reyne, et qu'ils perdent aujourd'huy un «très bon serviteur et loyal. Dictes en autant à «M. de Guyse. Adieu. » Et puis il trespassa, au grand regret du roy et de la reyne, et de M. de Guyse, qui l'avoit pris en sa grande confidence.
M. du Bellay pour lors fit son epitaphe en vers latins, dont la substance est telle. «Autant
• de belle milice et soucy de la guerre qu'a esté
• en Pyrrus; autant de courage qu'a esté en
■ Alexandre; autant de patience qu'a esté en
• Hannibal ; autant de verlu qu'a esté en Scipion «et Marius; autant de vigilance qu'a esté en «Caesar; bref, ce qui a esté en tous ceux-là
DE STROZZE. \7f
«s'est trouvé en ce seigneur Strozze; et s'est « trouvé en tout cela esgal à eux. Il est vray que «la fortune luy a esté inesgalle, tant elle luy «a esté contraire: toutesfois, ceste fortune qu'il «n'a peu vaincre luy vivant, à ceste heure qu'il «est mort il l'a vaincue. Et encor plus il a «faict : il a vaincu l'envye, de laquelle il a esté «aussy bien assailly que de la fortune. Ainsy «a vescu et ainsy est mort ce grand capitaine. »
Il laissa après luy le seigneur Philippes Strozze, dernier mort , duquel je parle en son lieu, et la segnora Clerice Strozze, l'une des honnestes, belles, bonnes, courageuses, qui ayt sort y de sa race, sans faire tort aux autres. Elle fut mariée au comte de Sommerivc, despuis comte de Taode : elle mourut fort jeune ; dont ce fut très grand dommage pour son mary et pour toute la Provence , là où elle y estoit fort ayméc, et qui avoil grand moyeu de bien servir et l'un et l'autre, car elle avoil un grand esprit et grand cœur. Ceste honnesle dame ne fit jamais plus son proffict, despuis qu'elle tomba dans la mer et plongea fort advant, mais aussy tost fut rescourue, non s jus avoir beaucoup beu, lorsque le roy et la reyne estoient à Marseille. Car ainsy qu'ils estoient dans la Reale , et qu'elle voulut monter après à l'escalle, l'esquif luy faillit et le pied par conséquent. Despuis, l'intérieur de son beau corps ne fut pas en bonne sanlé, encor que l'extérieur ne monstrast rien changé de sa beauté, bonne grâce et belle apparence.
M. son pere avoil aussy eu un bastard, très brave et vaillant s'il eu fut onc , et de grand entendement , et qui promotion eslre un jour grand capitaine, selon son beau commencement; car il avoit esté donné par sou pere à M. le grand prieur de Capoue pour l'eslever et l'apprendre; soubs lequel il profriia beaucoup. Il mourut, en l'aage de vingt deux ans , â Port- Hercule, quelques six ou ou sept jours avant M. le grand prieur son oncle, et sa mort présagea la sienne peu après du regret qu'il en porta , ainsy qu'il le dict. M. le marcscual son pere le regretta fort aussy, car il l'aymoit fort, pour la bonne opinion qu'il avoit conceue de luy.
J'ay veu fort louer ce jeune homme à M. de Strozze et à force autres gentilshommes et capitaines.
VIES ORS GRANDS CAPITAINES
Ce M. de Slrozze • tut trois frères, fort bon- Termes, ou qu'il y eust mis de nouveau quelnestes gens : M. le grand prieur de Capue, ques aulres François point passionnés, et qui duquel je parle en son lieu ; M. le cardinal , et ne se tussent point amusés ailleurs qu'à faire
Robert Strozze, perc de ceste belle, honneste et sage dame , la comtesse de Fiesque Alfonzine Strozze , qui fut dame d'honneur de la reyne merc après la princesse de la Roche sur Yon. Il eut une sœur relligieuse et abbesse d'une abbaye en Italie, très honneste dame, très servante en lettres divines et humaines, et surtout en poésie latine. Elle fil en vers latins plusieurs beaux hymnes et cantiques spirituels, qui se sont chantés autrefois aux églises d'Italie par grande admiration et dévotion : encor ay-je ouy dire qu'ils se chantent en aucunes églises. Elle eut aussy une autre sœur, la segnora Magdalcna Slrozze, très habile, spirituelle femme, hors du commun, cl belle, que j'ay veue de mon jeune temps à Rome. Elle avoit espousé le segnor Flaminio, comte d'Anguillare, qui cotmnandoit à des gallcres avecques le grand prieur de Capue, son beau-frere : il fut fils de ce brave comte d'Anguillare, qui fut tué au service du roy François premier.
Si faut-ii que je die encor cecy de ce grand M. de Strozze , que le roy Henry second fit une grande faute, comme je tiens d'un grand personnage de ce règne là, lors qu'il luy donna ceste guerre de Sienne à manier ; d'autant que le duc de Florance, se voyant assailly de luy, son ennemy mortel et son banny, et qui ne le mcnaçoil rien de moins que de le déposséder de son estât et de sa duché, mesmes qu'il l'avoit desjà promis à la reyne, sa bonne parente, de l'y mettre dedans, ou il mourrait en la peine; car ce brave homme n avoit point faute de discours, de desseings et belles entreprises; ce qui fut cause que la reyne pressa fort le roy de luy donner ceste charge ; ce très habile duc se mit à ad viser mieux à son affaire que devant, d'autant qu'en la première guerre et révolte de Sienne, cela ne le touchoit tant comme à l'empereur, estant ville impériale. Il en prit donc l'affirmative. Et, à communs frais et despens, mettent leurs forces cl moyens en campaigne, dont la fin s'en ensuivit telle que l'on a veue, et que j'ay dict ailleurs. Il eust miéux valu certainement que le roy eust continué ses deux généraux, messieurs le cardinal de Ferrare et de
' Le maréchal
la guerre ès pays cl terres de l'empereur, et non aux autres.
Eu ceste guerre, moudict sieur Strozze fit plusieurs belles choses ; et si la fortune ne luy eust manqué, non plus que le courage, infailliblement il fust parvenu à ses desseings, ou bien à la moitié , pour beaucoup de raisons que j'en alléguerais. Il avoit mis fort son espérance en quelque baltaillegaignée; et possible en euslil eu la victoire, s'il fust esté secouru de quelques nouvelles forces du coslé de la France, ou de M. le marcschal de Brissac , dont il l'en requérait , ou par sa valeureuse présence, ou par quelqu'un de ses vaillans capitaines. D'un costé cela ne se pouvoit , n'estant pas son dcbvoir d'abandoner sa charge ; de l'autre, se pouvoit ; mesmes qu'il luy offrait luy rendre la pareille par mesmes secours qu'il luy demanderait une autre fois ; voire jusques là que ne pouvant mieux il Tirait servir quelques mois en simple soldat , l'arquebuse ou la picque sur l'espaulle. 11 eut beau dire et beau faire, il ne peut rien obtenir de luy, car il avoit assez affaire pour luy et pour son gouvernement, sans dissiper ses forces; dont M. de Strozze s'en mescontenta fort, et ne l'en ayma jamais guieres, ny la reyne non plus, pour prendre si belle occasion ; car elle ne fut jamais qu'elle ne fusl très ambitieuse et courageuse. Enfin mondict sieur Slrozze fut contraincl de donner la bal la il le et la perdre.
J'ay ouy dire à aucuns vieux capitaines de ces temps, que ce fusl pour n'avoir pas bien choisy et ordonné sa place de battaille, et mise parmy des fossés, où l'harquebuserie certes pouvoit mieux jouer son jeu que ses picquiers et sa cavallerie. Je m'en rapporte aux grands mareschaux de camp , qui est le meilleur : combattre ainsy, et comme fit dom Pedro de Navarre à la battaille de Raveune, ou en plaine rase, comme j'en parle ailleurs. Tant y a que plusieurs bons capitaines et autres se sont fort esionnés de ce grand capitaine, sage et advisé ( que l'on tenoit de ces temps le plus digne mareschal de camp qui fut point , ainsy que j'en parle ailleurs), d'avoir là manqué sur ce poinct tant important. D'y avoir bien combattu
LE MARESCHAL DÉ STROZZE
ne s'en Faut enquérir, car il fit ce que vaillant , hardy capitaine et soldat pouvoit faire; et y fut fort blessé , n'en pouvant plus.
J'ay veu dire à aucuns que, possible, quand ce vint l'heure du combat ; il se troubla ; et luy vint telle appréhension que , si par cas il venoit à estre pris et tomber entre les mains du duc de Florence , son ennemy mortel , qu'il n'en es • chapperoit jamais , et le ferait mourir de mort cruelle; et pour ce, perdit-il le jugement. Il en arriva de mesmes au marquis del Gouast à la battaille deCerizolles, venant de frais du massacre des ambassadeurs du roy, qui n'en eust pas eu de miséricorde s'il fust tombé entre ses mains , non plus qu'il avoil eu de ses ambassadeurs. J'en ay parlé ailleurs.
Telles appréhensions certainement ostent souvent les sens, les jugemenset les résolutions aux grands capitaines qui sont entachés de pareils crimes; se perdent, et ne sçavenl que faire, fors M. l'admirai de Chastillon , lequel , bien qu'il sceust et cogoeust bien que, s'il venoit à estre pris en ses combats et battailles qu'il donnoil, infailliblement il eust esté (uéde sang froid sur le champ de battaille ou auprès , ou , qui est le plus certain , eust esté exécuté par le glaive de la justice , comme il parut despuis après sa mort , et son corps porté ignominieusement au gibet ; en quoy il est digne de louange immortelle pour n'avoir esté jamais attainct de ces craintes et frayeurs; ainsy que fit jadis ce grand Hannibal , lequel , comme raconte Tile Live, après avoir raisonné bravement avecques Soi pion advant sa dernière battaille , et perdu tout espoir de paix, et retourné vers ses gens, jamais on ne le vit plus si assuré, jamais mieux choisir son champ de battaille Jamais mieux ordonner se» gens, mieux les exhorter à bien faire, les meuer au combat, jamais mieux les
secourir au grand bcsoing.et remplacer les rangs lors qu'ils s'esclaircissoient, jamais mieux les rallier, et, qui plus est, jamais mieux combattre de sa personne, et faire acte de soldat et de capitaine; bref, jamais moius sestonner; et puis après tout faict et désespéré de la victoire, jamais mieux se sauver et sortir de sa perle, sans aucune peurct appréhension qu'il tumbast vif entre les mains de ses ennemy s, qui l'eussent faict mourir très cruellement , de mesmes, ou possible pis, que ceux de sa nation awient faict auparadvantau pauvre Rcgulus. Ce sont des jugemens ceux là bons, bien sains et assurés, comme fut tout pareil celuy de M. l'admirai , dont je parle en sa vie.
Il faut aussy considérer une chose : qu'en ces grands hasards et desordres il faict très bon se recommander a Dieu auparadvant, qui sçait donner les sens et assurer les esprits en ces extrêmes nécessités quand ou l'invocque 1 ; et non point faire comme beaucoup de bons capitaines, que l'on a veu se présumant tant d'eux mesmes, que saus l'ayde divine il leur sembloit pouvoir baltailler et vaincre tout le monde. Mondict seigneur le maresclial Strozze estoil bien de ce nombre ; aussy. par permission divine, le bonheur n'accompaigna guieres les belles et très illustres qualités qu'il eut d'un très grand capitaine.
Or c'est assez parlé de luy, puisque j'en parle encor ailleurs. C'est aussy assez parié des bon» capitaines et grands personnages estrangers2.
1 Le manuscrit ajoute : • Comme faisoit mondict *it ur l'admirai , qui, outre qu'il fui un grand capitaine , il estoit fort devost et nullement contempteur de Dieu, comme beaucoup d'autres capitaines que l'on a veu. »
* Le manuscrit ajoute : • il faut maintenant venir à no» braves François qui valent bien les autres , »clon qu'on le verra par les preuves. Et pour mieux commencer, jt riens à noslre brave et genUi roy Cbar les V 11 t .