DEUXIESME LIVRE
CHARLES VIII, ROY DK FRANCE
Pour venir à nos grands capitaines et personnages françois, je ne puis mieux en commencer l'œuvre qu'à nostre petit roy Charles VIII. Petit, l'appelle-je, comme plusieurs de son temps et après, par une certaine habitude de parler, l'ont appellé tel , à cause de sa petite stature et débile complexion , mais très grand de courage , d'ame , de vertu et de valeur : de telle sorte que, non pas les François seulement , mais les estrangers , luy donnèrent pour devise , sans qu'il la prist pour luy-mesmes, ce vers glorieux :
Major in exiguo regnabat corpore virttu
qui est proprement à dire : Plus grande vertu regnoit en ce petit corps qu'on n'eus t jamais pensé x pouvoir régner.
Ce grand roy fut nourry par Louys XI, son pere, au chasteau d'Ainboise, séparé quasy du inonde, nourry et peu practiqué de personnes, non en fils de roy , ny mesmes d'un simple gentilhomme ; et le tout faict ainsy à poste, affin qu'il perdist cœur et n'altestast rien contre luy, ainsy qu'il avoit faict contre le roy son pere. 11 le traictoit selon la maladie qu'il avoit
i Le manuscrit 8771 «8772, qui renferme les Fies ies grands capitaines françois et étrangers et (elles des couronnels , avec les dernières corrections le Brantôme et les révisions de son secrétaire Ma- Jhaud, telles qu'on a pu les voir dans le livre qui précède , ne contient que les livres 1 , 3 et 4. Le manuscrit original des autres ne s'est pas retrouvé, et toutes mes investigations à cet égard n'ont produit aucun résiliât, lien existe toutesfois plusieurs copies, mais qui ne portent pas les ratures du réviseur, comme le ma nuscrit 8771. Ces copies sont : les tomes II de Gesvres 21, (en 4 vol.), de Saint-Germain, 1001 (en 6 vol.}, du même, fonds Saint-Germain 1001 (en 2 vol.), de Dupoy, 006 à 613 ; ( c'est le n°610 ). Je collaiionnemon texte pour ce second livre sur la copte de la collection Dupuy.
CAPITAINES FRANÇOIS1
eue, tant il estoit jaloux de son estât, et de sa personne eocor plus; et pourtant telle mauvaise nourriture ne luy offensa jamais son généreux courage , qu'il avoit extraict de tant de braves roys, ses prédécesseurs : si bien qu'après la mort de son pere, et hors de son joug, il ne songea et ne couva rien moins, et, ne se contentant ny voulant se borner de son grand, et très ample royaume, et si estendu (duquel estoit la totale ambition du roy son pere , sans attenter ny vouloir ajamber sur un aulre), voulut avoir celuy des deux Siciles, et par ce moyen se faire couronner empereur de tout l'Orient.
Qui eust jamais pensé et predict si grand courage et si grande ambition en ce jeune roy, veu sa nourriture? Car le vieux proverbe de jadis disoit que la nourriture passe nature, et aussy qu'elle façonne les hommes, s'il faull croire l'exemple de Licurgus , lorsqu'il monstra à ses Lacedemoniens deux chiens d'une mesmes ventrée, qu'il avoit faict nourrir, l'un aux champs, l'autre à la ville, qui tous deux j firent divers et nouveaux effets (ce conte est ! trop commun), le tout attribuant à la nourri- ' ture, et non à la nature. Mais cela faillit en ce roy magnanime; car sa mauvaise nourriture n'endommagea en rien son généreux naturel et brave courage , qui estoit nay avec luy , et qui le rendit un des grands roys de la France , voire de la chrestienté. Ayant donc conceu en soy, dès ses tendres ans, ses belles ambitions, il entreprit le voyage et la conqueste de Naples, contre le conseil pourtant de tous ses grands capitaines, et l'opinion d'aucuns de ses estais, voire sans argent , qui pis est , estant le nerf de la puerre.
Il partit de son royaume, et, n'ayant pas faict la moitié de son chemin , l'argent luy faut -, dont fut contrainct d'emprumpter les bagues de madame la duchesse de Savoye et do
CHARLES VIII, ROY DE FRANCE
madame la marquise de Montfcrrat, toutes deux très bonnes françoises, royales et charitables , qu'il engagea très bien. Et , par ainsy un peu remplumé, poursuit son chemin d'une audace très asseurée, espouvantant toute l'Italie du seul sentiment de sa venue; envoyé ses mareschaux des logis et fourriers devant , la croix en la main, marquer les logis comme il leur plaist , sans aucune rencontre ny résistance de porte fermée; chascun luy faict place.
Le pape s'enhardit certainement de luy faire faire barrière par ses fulminations et excommunications ; mais il passe outre , et marche droict vers Rome , luy faisant response gentiment que, dès longtemps il faict un vœu (hé quelle gentille invention et feintise de vœu !) à Monsieur sainct Pierre de Rome, et que nécessairement il falloit qu'il l'accomplist au péril de sa vie. Le voylà donc entré dans Rome, bravant et triumphant, luy- mesmes armé de toutes pièces, la lance sur la cuysse, comme s'il eust voulu aller à la charge: ce qui estoil beau, et à donner entendre : a S'il y a rien qui bransle , me c voicy prest , avecques mes armes et mes gens, cpour changer et foudroyer tout. » Si que ccste façon d'entrée ne sentoit nullement sa pompe ny bravement, mais un vray tremblement ou foudre de guerre. Ainsy donc, marchant en ce bel et furieux ordre de battaille, trompettes sonna ns et tabourins battans, entre et loge par main de ses fourriers là où il luy plaist, faict asseoir ses corps de garde, et pose ses sentinelles par les places et quantons de la noble ville , avec force rondes et patrouilles ; planter ses justices, potences et estrapades en cinq ou six endroicts; ses bandons faicts en son nom; ses edicts et ordonnances publiés et criés à son de trompe, comme dans Paris. Allez-moy trouver jamais roy de France qui ayt faict de ces coups, fors que Charlemagne : encor pense je qu'il n'y procéda d'une autorité si superbe et si impérieuse. Que restoit-il donc à ce grand roy de plus, sinon qu'il s'impatronisast bien à plein de ceste glorieuse ville, qui avoit dompté tout le monde autresfois, comme il estoit en sa puissance , et comme possible il l'eust bien voulu, selon son ambition et selon aucuns de son conseil ? Mais le violement de la saincte religion le relira, et le reproche qu'on loy eust pea faire d'avoir offensé la saincleté,
bien qu'elle luy eust donné l'occasion: et se doub» toit-on bien qu'il luy en donnerait une autre, comme il fît. Et pour ce, force gens l'y poussoient à luy rendre la pareille , quand ce ne fust esté que pour se tenir sur ses gardes ; mais tant s'en faut : il luy rendit tout honneur et obéissance , en luy baisant en toute humilité sa pantoufle.
Il lire puis après droict à Naples, à ses belles petites journées, entre dedans, sans aucun effort , par une porte , le roy Ferdinand , son ennemy, sortant par l'autre , en disant ce verset de David : Si Dieu ne garde la cité, en \*ain veille celuy qui la garde. Il trouve pourtant les chasteaux qui se mettent en défense ; mais les ayant assiégés et battus, estant luymesmes en personne dans les trenchées ordinairement, et y faisant apporter son disner, se rendent. Le prince de Tarante le vint là trouveret faire révérence au mesmes lieu et mesme assiette de son disner; dont il s'estonna fort, le voyant là comme le moindre soldat des siens , et en loua fort sa valeur ; et après avoir fort parlé ensemble, le loua et l'estima encor d'advanlage.
En cela il fit plus que le roy François , qui , après la prise de Milan, ne voulut entrer dans la ville jusqu'à ce que dom Pedro de Navarre eust pris le chasteau. Mais le roy Charles voulut se trouver luy mesmes en personne à la prise de ces chasteaux ; et après il fit son entrée fort triomphante, veslu en habit impérial d'un grand manteau d'escarlate, avecques son grand collet renversé, fourré de fines hermines moucheltées, tenant la pomme d'or ronde et orbiculaire ( de tel mot use la chronique) en sa main droicte, et en la senestre son grand sceptre impérial , et sur sa teste une riche couronne d'or à l'imperialle, garnie de force pierreries, contrefaisant ainsy bravement l'empereur de Constantinople, selon que le pape l'avoit ainsi créé, et que tout le peuple d'une voix le crioit empereur très auguste.
Qui voudra sçavoir mieux toute la cerimonie de ceste belle entrée, lise Guaguim «,où elle est fort bien au long descrite; et comme les belles et grandes dames du pays et de la ville paroissoient aux rues et aux places principalles, belles
1 Robert Gaguin , Compendium de Francorum gtttis, 1
et si bien ornées de la leste et du corps, qu'il Qui voudra voir pareillement le denombrc-
n'y avoit rien si beau à voir à nos François ment des gens de guerre , tant de pied que de
nouveaux, qui n'avoienl veu les leurs de France cheval , de terre et de la mer, le superbe appa-
si pentilles ny en si belle parure : lesquelles en reil , le grand attirail et altellage d'artillerie,
passant presentoient au roy leurs jeunes enfans, bref une armée composée superbement et de
et le prioient de leur donner l'ordre de cheval- tout ce qu'il falloit pour faire peur à toute 11-
lerie de sa propre main , le reputant à grand talie , comme elle fit, lise ce bon chronicqueur
honneur et bonne fortune; ce qu'il ne refusoit ; Guaguim et Paulo Jovio; il trouvera à se plaire
point , tant pour les gratifier en cela que pour avoir plus de loysir et amusement à contempler leur beauté , leurs bonnes grâces et la superbeié et gentillesse de leurs accoustremens.
Puis alla faire sa dévotion à la grand église cathédrale , devant le grand autel, sur lequel estoit le chef de sainct Janvier et son sang de miracle, qui se monstre encor aujourd'hui.
Le lendemain de l'entrée, il fit , dans son Castel Novo, un fort superbe banquet en deux grandes tables à tous les grands seigneurs et princes du royaume.
J'ay ouy dire à aucuns vieux de Naples , la première fois que j'y fus, que les dames y estaient, qu'il faisoit tous et toutes beau voir. Puis après souper, prit le serment de fidélité d'eux, qui le luy firent de bon cœur, avecquesde belles protestations ; mais ils ne les gardèrent guiercs après qu'il fut party ; en quoy ils furent à blasmcr, car ils avoicnt le meilleur, le plus doux et le plus humain roy qu'eux et nous ayons eu il y a longtemps.
En ceste entrée du roy on n'y trouva rien à redire , sinon que près de luy estoit le seigneur de Beaucayre, représentant le connestable du rovaume de Naples; ce qui n'estoit guiercs beau, car il ne vcnoitquede frais estre son vatlet de chambre; et luy voir porter l'espée, ccsle veue estoit odieuse. De chose pareille je vis force gens s'estonner au sacre du roi Henry M, qu'un mareschal de par le monde qu'on avoit veu fort petit compaignon, voire commissaire des vivres au camp d'Amiens, n'y avoit pas vingt-cinq ans, fist l'office de pair et connestable de France, et porter l'espée de connestable; mais ce fut par faute d'autre, car il y en avoit deux prisonniers en la Bastille* et l'autre persécuté » ; où l'on luy trouva fort mauvaise grâce , et en fut fort brocardé.
< I* maréchal de Raà.
» Im maréchaux de Montmoraney et Cotté.
• Le maréchal de DamriUe , depub connétable.
Je brise donc icy pour dire, qu'après que ce gentil roy eut laissé son royaume paisible , et donnéaux seigneurs et dames du royaume force beaux plaisirs et passetemps de beaux tournois à la mode de France, qui ont tousjours emporté la vogue par dessus tous les autres, et où il estoit tousjours des premiers des tenans et des mieux faisans, avecques ses mignons et favoris Galiot,Chaslillon,Bourdillon et Bonncval, qu'on disoit en rithme gouverner le sang royal , il part du royaume, reprend son mesme chemin, et retrace les mesmes pas; sçait nouvelles de la grande ligue faicte contre luy pour l'engarder de passer, et l'attendre au passage de Fornoue pour totalement le desfaire et mettre en pièces: n'ayant que la moitié de son armée , et l'autre laissée en sa conqueste , ne s'en estonne point , (chose miraculeuse) ; se prépare à la battaille ; choisit neuf preux pour se tenir près de sa personne et combattre près de luy.
Ladislaûs , roy d'Ongrie et de Naples, quand il donna ceste belle battaille au roy de Naples Ixroys H, il choisit six gentilshommes avecques luy, et les fit tous chevalliers avant la battaille, cl les veslit tous d'une sorte à sa propre devise ( dict ainsy l'histoire), tellement qu'ils estoient si bien mescognus que chascun d'eux restfcmbloit au roy ; et toutes les fois qu'il envoyoit un escadron , il envoyoit avecques iceluy un des sept chevalliers, de sorte qu'il sembloit qu'en chascun desdicts escadrons le roy fust en personne. Enfin la battaille se donna forte et furieuse, que ledict roy Ladislaûs perdit à demy. Voyez l'histoire de Naples.
Nostre dict roy Charles faict ce jour de sa main incroyables faicts d'armes, monté sur on cheval noir et borgne , qu'on appelloittawr*, que M. deSavoye luy avoit donné, lequel servit bien son maistre , qui estoit armé de toutes pièces ; et sur son harnois très riche avoit une très riche jacquelte ( ainsy l'appelle que nous appelions cotte d'armes) à