‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 131 sur 361 · LE ROY LOUYS XI · texte numérisé non relu

LE ROY LOUYS XI

Entre plusieurs bons toursdes dissimulations, faintes, finesses el galanteries que fit ce bon roy en son temps, ce fut celuy, lorsque par gentille industrie il fit mourir son frère le duc de Guyenne , quand il y pensoit le moins , et luy faisoit le plus beau semblant de l'aymer luy vivant et le regretter après sa mort ; si bien que personne ne s'en apperceut qu'il eust faict faire le coup , sinon par le moyen de son fol , qui

1 Le Journal de Henri III , tous le 27 de mars 1283 , applique tout cela au duc d'Kp«-rnon,tt fait parler Poq-

i avoit esté audict son frère , et il l'avoit retiré avec luy après sa mort 3 car il estoit plaisant, i Estant donc un jour en ses bonnes prières et I oraisons à Clery, devant Nostre-Dame, qu'il appelloit sa bonne patronne, au grand autel, et n'ayant personne près de luy, sinon ce fol qui en estoit on peu esloigné , et duquel il ne se doubtoit qu'il fust si fol, fat, sot qu'il ne pust rien rapporter, il l'entendit comme il disoit: «Ah ! ma bonne dame , ma petite maistresse , «ma grande amye, en qui j'ay eu tousjours mon «reconfort, je te prie de supplier Dieu pour « moy, et eslre mon advocate envers luy , qu'il «me pardonne la mort de mon frère , que j'ay «faict empoisonner par ce meschant abbé de « Sainct-Jean. (Notez! encor qu'il eust bien servy « en cela , il l'appelloit meschant ; aiosy faut-il 1 «appeller tousjours telles gens de ce nom.) Je «m'en confesse à toy , comme à ma bonne patronne et maistresse. Mais aussy qu'eusse-je «sceu faire? il ne me faisoit que troubler mon «royaume. Fay-moy doneques pardonner, ma « bonne Dame, et je sçay ce que je te donneray. » Je pense qu'il voutoit entendre quelques beaux presens, ainsy qu'il estoit coustumier d'en faire tous les ans force grauds et beaux à l'église.

Le fol n'estoit point si reculé, ny despourveu de sens , ny de mauvaises oreilles , qu'il n'entendist et retinst fort bien le tout ; en sorte qu'il le redict à luy , en présence de tout le monde à son disner, et à autres, luy reprochant ladicle affaire , et luy répétant souvent qu'il avoit faict mourir son frère. Qui fut estonné ? ce fut le roy. ( Il ne faict pas bon se fier à ces fols , qui quelquefois font des traits de sages , et disent tout ce qu'ils scavenl , ou bien le devinent par quelque instinct divin.) Mais il ne le garda gueres; car il passa le pas comme les autres , de peur qu'en réitérant il fust scandalisé d'advantage.

Il y a plus de cinquante ans que moy, estant fort petit, m'en allant au collège à Paris, j'ouys faire ce conte à un vieux chanoine de là , qui avoit près de quatre-vingts ans; et despuis, ce [ conte est allé de l'un à l'autre , par succession > de chanoine en chanoine, comme despuis me | l'ont confirmé de ceste mort. Qu'on lise les An- I nales de Bouchet, on y verra la meschanceté , j la misérable fin et le desespoir de ce meschant i abbé.

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