M. LE DUC DE FERRARE
Rome, tous les François se jettoient en sa maison , comme en une maison publique ; car, fussent ou delinquans ou înnocens , (out y esloit receu, et nul barisel 1 n'y eust osé aller qu'il ne s'en fust très mal trouvé, comme le commun de Rome dira bien.
J'ay ouy raconter â gens de foi que quand le grand maistre de Malthe dernièrement vint à Rome , il * tenoit table ouverte à tous les chevalliers François ; et ainsy qu'on luy dict un jour qu'il s'estoit escarté quelque vaisselle d'argent pour environ deux cens escus , en sa maison , et que cela venoit de ces chevalliers qui s'en estoient accommodés, et qu'en les visitant on les pourroit descouvrir, M. le cardinal n'en fit autre semblant , sinon qu'il leur dict : «Lais- « sez-les, ce sont pauvres compagnons qui n'ont «que l'espée et la cappe et leur croix , et qui «sont gens de valeur: cela leur fera grand «bien, et moy je n'en demeureray pas plus ■ pauvre:» et commanda expressément qu'on n'en sonnast plus mot. Voyez quelle bonté !
Il avoit un jour convié le cardinal de Medicis à soupper chez luy , et après se mirent à jouer â la prime , où il y alla d'un reste de dix mille escus : ainsy que le cardinal de Medicis eut prime , et M. le cardinal d'Est eut cinquante cinq , ne s'en voulant ayder , le cacha et jetta ses cartes (ainsy que fit Ru y Gomez au roy d'Espaigne) ; et comme un gentilhomme des siens luy eut dict qu'il avoit gaigné, il luy respondit : • Je le sçavois bien ; mais je ne Pavois pas con- « vié pour luy gaigner son argent, ny luy faire « payer son escot , ny le faire partir de chez « moy en desplaisir. » Il y en a prou qui n'eussent faict ce tour. Le cardinal le sceut, et d'autres , qui le louèrent sur tous.
Une fois , luy estant apporté une lamproye par son pourvoyeur, comme chose nouvelle, au commencement de leur bonté, et luy ayant dict qu'elle coustoit cinquante escus et qu'il l'avoit acheptée comme â l'enquenl , le pourvoyeur du cardinal de Medicis l'ayant encherie de plus en plus qu'il y meltoil, enfin elle luy estoit de», meurée pour les cinquante escus, s'estant fasché l'autre de tant enchérir et monter haut : «Vous avez bien faict , dit-il ; que si vous eus- «siez faict autrement, je vous eusse cassé de
1 Barigello, officier de police.
1 Le cardinal d'Eu.
« mon service et faict donner le fouet , non que ■je me soucie de la viande ( comme de vray il « esloit très sobre) , mais parce que je ne veux «pas pour rien du monde qu'un cardinal espai- «gnol et italien surpasse en grandeur ny en «chose quelconque un cardinal françois. » Aucuns disent que c'esloit le cardinal Farnezc.
Le pape l'ayant menacé un jour, â cause qu'il avoit faict fermer sa porte à un barisel , et menacé s'il y venoit , pour l'amour de quelques François qui avoient faict quelque jeunesse et s'y estoient retirés , entre autres mots que le pape luy dict, que, s'il continuoit ses coups, qu'il luy osteroit son chapeau rouge et l'envoyeroit hors de Rome , il luy respondit : « Si «vous le faictes, je m'en iray trouver le roy «mon maistre et mon nepveu , qui m'en don nnera un de fer et une espée pour rompre la «teste à mes ennemys. »
Bref, on ferait un livre entier de contes de ses générosités, magnificences et libéralités.
Il mourut jeune, dont ce fut grand dommage, et la France y perdit beaucoup : que s'il eust vescu les affaires de Rome en fussent mieux allées pour nostre roy.
J'ay faict ceste petite digression, puisqu'il estoit venu à propos de parler de la maison de Fcrrarc, qui mer i toit bien un plus graud esprit que moy pour l'exalter. Et diray encor plus : que c'est un grand dommage de la perte de ceste noble maison d'Est et de Ferrare, et que ce nom tant illustre soit ensevely maintenant avec les corps de tant de braves et vaillans princes de Ferrare qui ont esté, bien qu'il y en reste encore un , qui est le seigneur César d'Esté, honneste seigneur, qui, pour n'estre assez fort, ou pour autre cause, a esté contraint de rendre la place de Ferrare, et la laisser à l'église et se contenter de Rege et Modene.
Si ce grand feu M. de Guyse dernier, Henry de Lorraine, fust esté en sa place et au lieu de recueillir la succession qui luy appartenoit, ou bien fust esté en vie, la commune voix trotte assez qu'il n'eust pas laissé telle part au pape de ce gastean friand , et eust peu bien dire que sa part en estoit jouée et perdue; et sans s'estonner des menaces et fulminations qu'on luy eust sceu faire, il eust , non pas en Ferrare seulement , mais en tonte l'Italie, faict dresser de 1 si beaux et grands théâtres, pour,
de Mars de Bellone, qu'à jamais il en fust esté , parlé.
Que maudite soit l'heure de sa mort , et de 1 quoy jamais il s'alla embrouiller en ces brouil- j leries de ce clergé de la France! Il cust bien mieux faict ses affaires en Italie , et acquis plus i d'honneur que là , et maintenant serait en vie, pour nourrir tous les honneslcs et vaillans hommes de la France. Je parle ailleurs de luy : n'en parlons plus, car le cœur m'en creve, et qu'il n'ayt eu au moins ceste belle succession ; qui luy appartenoit pour messieurs ses enfans. j