‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 19 sur 361 · B*A*TOM. I · texte numérisé non relu

B*A*TOM. I

mes à l'empereur, la réservant pour en estrainer la femme qu'il vouloit espouser.

Ce Ferdinand 1 fut certes grand capitaine, qui conquesta le royaume de l'empire de Montezzuma pour l'empereur son mais Ire. Or, si ceste perle se perdit et se coula dans la mer , et disparut des yeux des hommes, indignes de posséder un miracle de nature, elle présagea la perte de la belle ame et du beau corps de nostre grand empereur, ainsy que les Affricquains appellent leurs roys et empereurs Pierres Précieuses, pour estre recueillie au ciel , et y servir de quelque lumineuse estoille , d'autant que les grands princes sont en ce monde comme les estoilles qui donnent influence a tous leurs peuples.

S'il eust peu acecomplir un dessein qu'il avoit de se faire pape , comme il vouloit, il eust encore mieux esclairé le monde , comme estant tout divin; mais il ne peut pas, par les voix des cardinaux , comme fut le duc Amédée de Savoye , qui fut esleu , et puis se retira en son monastère de Ripaille , et fit l'empereur aussy au sien ; lequel pourtant j'ay ouy dire que, s'il eust eu encor des forces du corps comme de son esprit , il fust allé jusques a Rome avec puissante armée pour se faire eslire par amour ou par force ; mais il tenta ce dessein trop tard, n'estant si gaillard comme d'autres fois; aussy que Dieu ne le permit ; car il vouloit rendre le papat héréditaire ( chose pour jamais non ouye) en la maison

Quel traict, et quel homme ambitieux voyla! Ne pouvant donc estre pape il se fit religieux. C'estoit bien s'abbatsser.

S'il eust au moins tasté de ce papat comme ce duc, encor mieux pour luy ; et eust peu dire en mourant qu'il avoit passé par tous les degrets de la bonne fortune, et pris tous les ordres de la grandeur.

Toutesfois, pour le meilleur de son ame et de son salut, il fit mieux de se rendre ainsy religieux, quasi à demy sainct , et non par dissimulation , et non aussy ainsy que me dict une fois un soldat espaignol, à Naples, d'un qui faisoit ses pasques, en me le monstrant du doigt : Setlor, mira toi con su peucua; que

Iknun Cortèl. ,

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voto à Bios es una pascna disimulada x.

Mais je croy que la conversion el religion de cel empereur ne fut jamais dissimulée, car il en porta l'habit 1res austeremeot deux ans quelques mois; et bien souvent se fbuettoit d'un fouet de pénitent.

Advant que se réduire, il avoit près de sa personne ce grand hypochratiste el anatomistc, voire fisionomiste , André Vesalius, médecin Maman très fameux , natif de Bruxelles , qui s'advança de luy dire souvent qu'il n'avoit plus guiercs à vivre.

De plus, il avoit un grand prédicateur espaignol qui presclioit ordinairement devant luy, qui l'exhorta de telle façon , luy cria et luy repela tant de fois devant tout le monde qu'il falloit mourir un jour, et lost, après tant de batlaillcs gaignees , espandu tant de sang , causé tant de maux pour son ambition , et quil en falloit faire pénitence, autrement Dieu s'en pourrait irriter contre luy.

Tout cela l'un sur l'autre, et que Dieu dcsjà commença à le frapper en sa conscience , fit qu'il se résolut de faire le sault , maugré luy pourtant, et de résigner l'empire à son frère Ferdinand , et tous ses royaumes à son fils. Et pour ce il fît solennellement assembler ses estats à Bruxelles, dont j'en parle ailleurs, au discours de la rcyne d'Hongrie, qui estoit assise lors près de luy , comme gouvernante de ces Pays-Bas. Voylà pourquoy je m'en désiste asf heure d'en parler, car ce ne serait qu'une rcdicle.

Et s'estantainsy desfaictde tous ses royaumes, estais el terres , il ne se réserva pour tout que Fusufruict de Castillc , et la surintendance des commanderics , pour recompenser ses anciens serviteurs. D'autres disent eucor qu'il ne se réserva que cent mille escus sur ladicte Castille.

J'ay leu dans un petit livre faict en Flandres, inscript V Apologie du prince d Orange* , une chose estrange, que je ne veux ny puis croire, ny estre croyable, estant faicte des ennemys du roy d'Espaigne, possible aussy ce

1 Voyez cet homme faisant sa pasque : je jure bien que c'est une pasque fausse.

• Dans un autre ourraffe, imprimé en 1582, sous ce titre: Discours sur la blessure, de monseigneur le prince d'Orange.

pourrait estre (je n'affirme rien, sinon ce que j'ay veu , et bien certainement sceu ),et que , de cent mille escus réservés ou autre revenu, le roy son 61s lui en relrencha les deux parts : si bien que la plusparl du temps il n'avoit le moyen de vivre, ny pourluy, ny pour les siens, ny pour donner ses aumosnes et exercer ses charités envers ses vieux serviteurs et fidclles soldats, qui lavoient si bien servy ; ce qui luy fut un grand despit et crevecœur qui luy advança ses jours.

11 mourut en l'aage de cinquante- huit ans (peu vescu certes), et ne demeura religieux que deux ans et quelques mois , comme j'ay dict.

Ce livre dict bien pis : qu'il fut une fois arresté à l'inquisition d'Espaigoe, le roy son fils présent cl consentant, dedesenierrer son corps et le faire brusler comme hérétique ( quelle cruauté ! ), pour avoir tenu en son vivant quelques propos légers de la foy; et pour ce estoit indigne de sépulture en terre saiucte , et très bruslable comme un fagot, et mesmes qu il avoit trop adhéré aux opinions et persuasions de l'archevesques de Tolède, qu'on lenoit pour hérétique; et pour ce, demeura long-temps prisonnier à l'inquisition et rendu iucapable et frustré de son evesché, qui vault ceut à six vingt mille ducats d'intrade : c'estoit bien le vray moyen pour faire accroire qu'il estoit hérétique, et pour avoir sou bien et sa despouille. Moy estant en Espaigne, il n'y avoil pas longtemps qu'il avoit esté encarceré. J'ouy dire qu'on luy faisoit tort , et qu'on luy faisoit accroire qu'il avoit mangé le lard pour jouir de ce bon revenu. J'ay ouy dire que despuis il fut envoyé quérir par le pape et mené à Rome, et mis dans le cas tel, où il fut trouvé innocent , déclaré absoubs. Pour fin , ce fut une terrible délibération contre le corps de ce très auguste empereur et sa très illustre mémoire.

J'adjousteray encor ce mot à la fin , et â sa réduction, qu'alors, et en ce mesme temps, il se fit d'estranges métamorphoses, plus qu'il ne s'en void dans celles d'Ovide : que le plus grand mondain, ambitieux, guerrier du monde, se voua et se rendit religieux; et le pape Paul IV, dict Caraffe , qui avoit esté te plus austère theatin , dévot et religieux , se rendit mondain, ambitieux et guerrier.

HARLRS

n se fit de ces temps t,dont bien m'en souvient) une comparaison de la grandeur dudict empereur à celle de l'ancienne Rome, pour y avoir eu quelque sympathie : car , tout ainsy que ceste ville, la plus triumphalle des cinq parties du monde , après sa gloire qui Ta tousjours accompaignéc despuis sa fondation jusque* au temps de Constantin ; après avoir esté la glorieuse demeure des empereurs, qui Pont gorgée de triumphes , trophées , richesses , et de toutes sortes de grandeurs et splaudeurs ; après avoir faict trembler toutes les plus glorieuses provinces de la terre , et s'estre faict reconnoistre comme un seul soleil posé au milieu de l'Italie , principale pièce de la masse de uut cet univers; outre plus, s'estre faict marier pour cisterne toute plaine de sang humain , duquel emprès encor s'est abreuvé en *rs guerres civiles : après, dis-je , tout cela , devenant sur son déclin vieille et lassée, quicta Dûtes ses boubances et pompes venteuses pour tspouser une repentance tranquille, saincte et religieuse, comm' ell' a faict y recevant le très aainct pere spirituel, pasteur et chef, pour passer le reste de ses années sous l'obéissance de ses saincts coramandemens ; et tout ainsy qu'elle a commancé par un pasteur, aussy finirat-elle soubs un pasteur. Ainsy Charles le Quint, Uni de fois auguste , après avoir affronté les roys ses voisins , foudroyé toutes les parts de l'univers , desfaict tant d'armées, faict mourir tant de millions de personnes, ensanglanté les mers et la terre, pris un pape et un roy de France , triumphé d'eux , et voyant qu'il n'en pouvoit plus , se relira an service de Dieu , se soubs- menant à ses saincts commandeniens pour les observer, et aussy pour practiquer le proverbe : De mozo diablo, viejo Iteremitano , de jeune diable vieux hermite.

Or, c'est assez parlé de luy, encor trop; car les livres en sont pleins de sa vie particulière ; et mesmes on dîct qu'il en fit un livre de sa main , comme Jules Caesar en son latin. Je x sçay s'il l'a faict , mais j'ay veu une lettre mprimée panny celles de Bellefbrest , qu'il a traduietc d'italien en françois, qui Ietestifie, et avoir esté tourné en latin à Venise par Guillaume Marindrc : ce que je ne puis bien croire; car (oui le monde y fust accouru pour en nchc|>ter, comme du pain en un marché en temps de

famine; et certes la cupidité d'avoir un tel livre si beau et si rare, y eust bien mis autre cherté qu'on ne l'a veue , et chascuo eust voulu avoir , le sien.

Il faut maintenant faire fin aux louanges de ce grand empereur : et qui les voudrait encor mieux apprendre, il faudrait lire les belles subscriptions qui luy furent données aux superbes obsèques que le roy Philippes son fila luy fit faire i Bruxelles, en l'église de Saincte- Gulle 1, desquelles j'en ay veu et eu le portraict faict en taille-douce.

Entr'autres magnificences, il y avoit un navire très grand , qu'on faisoit aller par gentil artifice parmy les rues, lequel es toit tout à l'entour chargé de beaux tableaux representans ses victoires , y estans d'un costé escrits ces mots : Afrique ruinée , Gueidres prise , la mer seure , Tremisen restably , Soliman chassé. Au costé gauche , on lisoit : Monde nouveau trouvé, Milan recouvert, VAUemaU gne et Boëme appaisées , Modon et Coron forcés, Thunis pris et restitué, et les captifs ramenés y la foy plantée en Indie.

Après ce grand vaisseau marchoient deux colonnes , posées sur deux grandes roches, tirées par des Tritons, qui disoieot qu'à bon droict pour devise il les avoit prises; car, comme héros , il avoit dompté les monstres , et si avoit passé plus avant et plus oultre.

En après marchoit le roy avec son grand deuil , M. de Savoye , et après tous les grands princes, seigneurs, chevalliers de son ordre de la Toison, et ambassadeurs, tous en deuil, avecques les enseignes et armoyries de tou9 ses royaumes cl seigneuries.

En l'église, on y voyoit d'un costé et d'autre escrit en belles et grosses lettres ce qui s'ensuit:

L'empereur C césar, Charles cinquiesme, religieux, heureux, auguste des Gaui, grand des Indes , grand de Tun. , grand d'Afrique, grand de Sax., grand victorieux et triumphant de plusieurs nations. Combien que les choses par luy /aictes par mer et par terre, sa singulière humanité , son incomparable prudence, sa très fervante religion, soient assez oogneues au monde, toutesfois, la republique chresa'enne, pour la mémoire de sa justice , pieté et

• Saint-Gudule.

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vertu, a desdié ce navire, pour avoir à nottre monde descouvert un autre monde, et adjousté au nom chrestien plusieurs nations estranges , et accreu l'empire d'Espaigne de plusieurs royaumes et provinces; pour avoir pris un pape et un grand roy françois ; pour avoir présent l'Allemaigne de cent mille clievaux et trois cent mille /tommes de pied, avec lesquels Solyman , empereur des Turcs , vouloit envahir ceste région; et pour avoir entré avecques armée navale dedans la Morte, et pris Patras et Coron, villes turquesques; pour savoir surmonté le tyran Barberousse en battaille près Car t âge, lequel estait accompalgné de deux cent mille hommes de pied et de soixante mille chevaux; pour avoir chassé deux cens gtdleres et plusieurs vaisseaux de corsaires, et pris le fort de ta Gotlelte , avec Thunis et Uypone la Royale; pour avoir pris le royaume de Thunes, et rendu tributaire à la couronne d'Espaigne; pour avoir de là ramené libres en leurs pays vingt mille ames chres tiennes captives; pour avoir rendu le royaume de Thunes à son roy; pour avoir, par armée navale, dompté Afrique , havre très renommé de la Barbarie, avec les villes de Suzze, Monestayre, Dupée, et autres maritimes , et les seigneurs d'icelles faits tributaires; pour avoir rompu par deux fois deux armées de Turcs courons nos mers; pour avoir rendu la mer seure contre les courses ordinaires des pirates; pour avoir remis la republique de Gennes en son ancienne liberté; pour, après avoir chassé six fois les armées ennemyes , et trois fois en battaille desfaict les ennemys , remis par deux fois à l'Empire le duclié de Milan , et par une fois restitué au duc; pour avoir, avec une promptitude incroyable , forcé la ville de Dure, et redulct soubs sa puissance la duclté de Gueldres; pour avoir réprimé plusieurs peuples d'AUemaigne et provinces esmouvans le tumulte et sédition . forçant leurs villes et chasteaux ; et , par amprès la prise des chefs de l armée, paciffié l Allemaigne; pour, luy estant empereur, avoir passé le fleuve dAlbis , et après avoir vaincu en battaille ses ennemys, et les villes re-

et leurs cftefs rendus captifs , estre de là revenu victorieux; /tour avoir, de son bon gré, contre les ennemys du nom chrestien, et contre les chrestiens, sinon forcé et en se garantissant de ces outrages , prins les armes. A très puissant catholique et très bon prince, ceste mesmes republique chrestienne , affectionnée à Sa Majesté, a posé ces tiltres ettrop/tées, adjoustantàson tombeau les marques et enseignes de ses royaumes, et les tableaux des nations subjuguées.

A nostre seigneur empereur Cœsar, Charles , religieux, heureux, auguste, roy de plusieurs royaumes triumphans ,de plus, mil. victorieux des Indes, vict. de Libie, vict. des Mores, victorieux des Turcs, libérateur d'AUemaigne . libérateur d'Italie , libérateur de la mer, libérateur des captifs, pacificateur de l'Allemaigne, pacificateur de t' Italie , pacificateur de l 'Espaigne, pacificateur de la mer, restabUsseur de plusieurs princes, arbitre de plusieurs princes, et à très glorieux prince des catholiques: La république chrestienne a desdié cecy, pour exemple de justice , de clémence et de force, à son très religieux fils.

Dieu très bon et très puissant, un seul en trinilé, le peuple chrestien vous consacre ces tiltres et trophées, pour la mémoire des gestes de Charles Cœsar Auguste , lequel vous avez faict empereur des Romains, et roy de plusieurs royaumes, la pieté, justice, clémence, prudence, magnanimité et force duquel est admirée par tout le monde. Iceluy a , par vostre conduite , augmenté cet empire et ses royaumes, laissant l 'un à son frère , et les autres à son fils, avecques un exemple de ses vertus.

Voylà les faicls et louanges de ce grand empereur, et le nompareit despuis Charlemaignc.

Ces escriteaux et tableaui sont faicls à l'antique , qui en ont d'autant meilleure grâce, comme nn que j'ay veu et leu d'autres fois à Rome de ce grand Pompée, qui est tel , et qui ne monstre tant de tiltres que celuy de nostre empereur.

Pompeius , Sicilia recuperata , Africa tota subacla, magni nominis Judœa capta, ad solis occasum transgressus , erectis in

duites soubs son obéissance et puissance , l Pyreneotrop/uvis opid.D.CCC.L.XXXFL

CHARLES

ab Alpibus ad fines Hispaniœ erectis Sertorium domuit. Bello civili exlincto iternm triumphales currus eques romanus indixit. Deinde, ad tota maria et sotis ortus m issu s, non seipsum tantum sedpatriamcoronavit.

Or, quant au tableau de la prise de nosire roy, celuy-là ne fut si immodeste ny si scandaleux qu'un qui fut faict a Rome par l'ambassadeur d'Espaigne qui y cstoit pour lors , lequel fut si indiscret et insolent, que, venant à célébrer ces mesmes funérailles dans l'église de Sainct- Jacques, entr'autres tableaux, avoit représenté au naturel le roy François pris , lié et ça roué comme un criminel , et entouré de force satellites : ce qui despita si fort aucuns braves François qui estoient pour lors à Rome, qu'ils entrèrent la nuict par subtil moyen dans l'église, et mirent ledict tableau en cent pièces, et tous les autres representans les autres trophées de cy-dessus monstrés; et n'en fut autre chose , sinon que les Espagnols en cuyderent enrager. Le pape et plusieurs cardinaux et braves seigneurs romains, le trouvèrent fort bon. J'arrivay au bout de deux ans à Rome, la première fois que j'y allay, où l'on m'en fit le conte : et disoit - ou que le valeureux et généreux cardinal du Bellay avoit faict faire le coup , estant trop obligé à ce roy et à la France pour l'endurer. G'estoit mal recompenser les grandes honneurs et pompes que le roy Henry H Iuy desdia et fit faire en la grand église de Nostre-Dame de Paris , et autres principales églises du royaume. Pour quant aux autres tableaux et trophées, je n'en parle autrement, sinon que si l'excellent pcinlre qui les fit les a bien représentés , le grand ouvrier, qui fut l'empereur, en donna les bons et vrays subjects, et Iuy en fournit de bonne/s couleurs, fors en l'entreprise d'Alger, laquelle il fallit par une trop despiteuse conjuration de (ous les elemens, qui furent contre Iuy en un si sainct, chrestien et beau dessein. Et eust on dict qu'ils le faisoient à l'envy; mais par sur tous le ciel et l'air, qui ne firent autre chose que plouvoir : et la mer s'irrita et s'enfla de telle sorte, qu'on eut toutes les peines de gaigner la terre ; jusques là que, pour l'appaiser, fallut jetter dedans tout ce qu'on avoit de bon de charge , fors les hommes , car les quiles chevaux n'y furent espargnés, tant genêts d'Espaigne, que beaux

coursiers du Rogne, cl autres si beaux , si bien J choisi», et si généreux, qui avoienl tant valu et cousté qu'il n'y eust cœur qui n'en fust blessé de pitié et de deuil, de les venir nager en plaine mer , la fendant a la nage . et s'esforçanl à se sauver, si bien que désespérés de la terre, pour en estre trop loing, suivoient de veue et de nage , tant qu'ils pouvoient , leurs navires et leurs maistres , qui les regardoient piteusement périr et noyer devant eux.

J'ay ouy raconter à de vieux mariniers de ce» temps, à Gennes, que la chose qui leur attendrist plus le cœur en tels naufrages , après les hommes , c'esloit ce piteux spectacle de chevaux ; et ne tenoient compte ny faisoient douleur d'autres despouilles tant que de celles-là.

Paulo Jovioen conte prou, mais je l'ay ouy encor mieux dire à d'autres , et comme l'empereur se despita de ceste maie advanture, maudissant cent fois ciel , astres et mers , voire la terre , qui Iuy avoient esté si contraires. Aussy eut-il grand tort de s'estre advancé dans ce temps , et n'eust un peu temporisé pour une autre plus douce saison que de cest autonne si pleuvieux et orageux, et n'avoir creu ses grands capitaines, tant de terre que de la mer, qui l'en dissuadoient. «Mais quoy 1 disoit il , pourquoy «Dieu ne l'eust-il favorisé en une si saincte , si «juste et chrestienne entreprise , qu'il devoit « faire croire ceste fois au monde que rien n'est «asseuré qu'après le coup faict. »

Les François , bien aises pour lors d'un tel desastre arrivé , en firent ceste ryme en forme de dixain , par mocquerie , et mal à propos , certes.

L'aiftlc, roulant tromper la salamandre El la surprendre, parurent autour d'elle Lft tau» ardai», qui la «crurent dtffcndre. l'arquoy, craignant de bruider-la son artle, Reprit en mer une Toyc nourclle.

Mail , ne pouvant aux lico* ili wimnlrr Sou double cœur, qu'elle vouloit celer.

Fut d'eux battue . et baignée de aorte, Qu'elle ne peut nullement révolter, El preaqu'autaiit Iuy valu*! e*tre morte.

J'ay treuvé ceste ryme dans de vieux papiers de nostre maison : laquelle ryme fust estée bonne si elle n'eust touché le mal du chrestien, et le bien de l'infidiie.

Je faicts à ceste heure fin de ce grand empereur et de ses louanges , bien qu'en cent en- ' droicts de mes livres je parle de Iuy.

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