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luy en eust lasché la bride , mais pourtant en se gouvernant à l'œil : et faut dire que , s'il ne fitst esté vaillant et hardy, il ne Teust jamais donnée; qui fusl esté une grande honte pour les François.
De discourir de ceste battaille, ce serait une honte à moy, puisque M. de Moniluc, qui estoit des plus advanls aux périls, l'a si bien descrite. Je l'ay veue peinte en un des cabinets de la reync d'Angleterre , très bien, dans un beau grand tableau, qui avoil esté faicl par le commandement du roy Henry d'Angleterre , qui avoil esté curieux de l'avoir et le faire faire. Je ne l'ay jamais veue ailleurs représentée que là.
J'ay ouy faire un conte à une dame de la cour pour lors, que, pour la part du bulin de la baltaille, et des coffres et liardes de M. le marquis del Gouast, qui estoit curieux en tout, fut envoyé au roy , par M. d'Anguien , une monstre fort belle, riche et fort bien élabourée. Le roy accepta le présent de très bon cœur : et ainsy qu'il la tenoit entre les mains et l'admiroit devant les dames de la cour, il y eut madame de Nevcrs, sœur du prince victorieux, dame belle et honneste et très bien disante, et qui rencontrait des mieux , comme en cela la ressemble en tout madame de Nevers d'aujourd'huy sa fille aisnée, qui dit au roy : « Pensez, a sire, que ceste monstre n'rsioil pas bien mon- «tée lors qu'elle fut prise ; car, si elle fust esté o montée aussy bien que M. le marquis son «maistre, vous ne l'eussiez pas eue, et se fust a sauvée aussy bien que luy.» l& roy en trouva le mot très bon , comme il estoit , et sublin , et toute la compagnie.
Je laisse a part d'autres petits quolibets que dit le bcdr'fon dudicl marquis , alors qu'il fui pris ; car cela est escrit et vulgaire ; ce ne serait qu'une redicte.
Après ceste battaille, il prit Cnrignan, où estoit dedans le seigneur Pierre Collonne, à qui M. d'Anguien refusa une capitulation un peu trop dcsraisonnable , pour son secours rompu et vaincu. J'ay ouy conter à un vieux capitaine qui esioit là , qu'il manda à M. d'Anguien : «Dites- luy que je le tiens si généreux prince «et si magnanime, que , sans quelque conseil a qu'il a , il ne me reFuseroii point mes conrii- ■ lions : car, si peu d'ad'^iagc de gloire qu'il
« pourrait prendre sur moy à me faire passer « par sa volonté , ne le sçauroil point rendre a plus Iriumphant ny plus reraply d'honneur « (pi'il en a eu par une si grande victoire qu'il n vient d'obtenir, qui T comme un grand soleil , i oFfusqueroit la petite lumière d'une petite « ville prise. Toutesfois . s'il se veut opiniastrer « en son dire , dites luy que je suis chevallier « romain , et yssu encor de ces braves, vaillans «et déterminés anciens chevalliers romains; «que, s'il me désespère, je feray un coup ro- «mnin, et me resoudray comme un désespéré «à soustenir ceste place jusqu'à l'extrémité et « dernier poincl de la nécessité , et , par ma * ruync, ruyner aussy sa victoire. » Belle parole certes ! Mais il ne contoit pas , et n'y songeoit non plus, que lors que le marquis le mit dans Carignan pour y commander, quasy à sa requeste , garny de bons hommes et muny de toutes sortes de munitions , l'assurant qu'il le tiendrait trois mois sans sçavoirdeses nouvelles autres, sinon de ses beaux exploicls, il n'y fut pas plustost dedans , que , quinze jours après , il rommança à solliciter ayde et secours. Auquel voulant pourvoir ledict marquis, pour ne perdre ceste place qu'il avoil Faicte et enfantée, il hasarda la baltaille en despil de luy, pensant après , l'armée de nostre roy y ayant demeuré le long temps advanl qu'il avoit pourpensé et estre fatiguée du long siège , l'enlever à son ayse et bon marché : et par ainsy, ce brave Pirrhe fut cause de la perte de la baltaille. Qu'il s'en est veu de ces bravasches! comme j'en parle ailleurs.
Un peu advanl que ledict M. d'Anguien allast en Piedmont lieutenant de roy, il avoit esté en Provence, et en l'armée qui alla assiéger Nice avec le secours de Barbcrousse, qui eut commandement du grand seigneur son maistre (ainsy que j'ay ouy dire à M. le baron de I a Garde , qui l'estoil allé quérir et le mena), d'obeyrau roy ou à son lieutenant comme à sa propre personne.
Quelle gloire pour le prince, que de commander à une armée du plus grand et puissant seigneur du monde , et à un roy tel quVstoit Barbcrousse , le plus hautain et le plus glorieux qu'on cust sceu voir ! Il le montra là , quand le baron de La Garde luy alla demander des poudres et munitions pour l'armée fr:iin;oisc ,
NOS CAPITAINES FRANÇOIS
la leur estant faillie battant Nice, a Comment ! «dit-il , n'avez vous point honte, vous autres «François, chrestiens, chiens, de venir en une «expédition de guerre sans apporter ce qu'il « vous faut, et m'avuir îcy engagé et embarqué a pour vous ayder de mes moyens, me les faire «consumer et me desarmer? Allez : vous n'en «aurez point. Que si c'estoil un autre que vous « qui m'en eust porté la nouvelle, je l'eusse faict «mettre à la chaisue. Allez, cherchez-en. » Mais pourtant le chasleau ne se peut prendre , qui est le plus fort de la chrestienté , et en fallut lever le siège.
J'ay ouy dire à plusieurs gentilshommes qui estoient lors avec M. d'Anguien , et mesmes a M. de Quielus , que Barbcrousse pourtant faisoit fort grand honneur à M. d'Anguien, ainsy qu'il le meritoit, tant pour l'extraction de son noble sang , et du rang qu'il leuoit de lieutenant de roy , que pour ce qu'il estoit beau , et monstroit en soy toute belle générosité , sagesse et vaillance , et sa façon fort belle , qui promet toieni qu'un jour il serait un grand capitaine, comme il s'en alloil l'estre sans l'envie qui luy fut portée.
Et pour ce, fut tué d'un coffre jetté par une fenestre sur luy. On dit que ce fut le seigneur Cornelio Bcnlivo,*lio, en se jouant avecques la jeunesse de la cour, aiusy qu'est la coustume. Aucuus disent que ce fut à poste; autres disent que ce fut inconvénient. Le roy le regretta extresmement. Il avoit raison , car il avoit un très bon commandement de capitaine pour le bien servir.
M. DE BOUTIKHKS.
A ceste baltaille de Ccrizollcs luy servit très bien M. de Boulieres, lequel , ayant esté lieutenant de roy en Piedmont advanl luy, en avoit esté desappoincté et retiré, ainsy qu'il prend humeur aux roys et grands princes , pour hausser cl baisser les personnes à mode de comptes de gelions ; bien qu'il fust un peu blasmé de quelques petites fautes qu'il fil en sa charge, et mesmes en la nonchalance dont il usa à l'entrc-
M. DR BOUTIER ES.
prise de Turin, ou plustost mespria1. Mais pourtant , s'il ne s'y fust trouvé , possible Turin estoit perdu pour nous; car, par-tout où il s'est jamais trouvé il a lousjours bien faict; et mesmes dans Marseille, quand l'empereur la voulut attaquer, bien que messieurs de Barbezieux et Montpezat y fussent tous deux lieutenant de roy ; mais M. de Boutieres leur dirait leur leçon, comme plus grand capitaine qu'eux , et comme l'on le dirait pour lors.
Et «'estant retiré mal content en sa maison, comme de raison, il ouyt que labattaille se devoit donner, partit , sans respect de mécontentement et de tout , comme est le naturel de plusieurs généreux comme luy, arriva à proposa M. d'Aguien , qui en fut très-joyeux , et luy défera beaucoup, et lhonnora delà conduictede l'advantgarde, comme il lemeriloit ; car il n'y avoit là nul qui le surpassast.
Aussy la conduisit-il si vaillamment et sagement, qu'avec sa compaignie de quatre vingts hommes d'armes il força et faussa le gros batlaillon des lansquenets, vieux et bons soldats , sur lesquels le marquis avoit mis sa principale espérance , après celuy des Espaignols.
Pour fin, ce valeureux capitaine y fit trèsbien.
Il eut en son jeune aage son commancemenl de guerre très-beau, dont j'en diray ce conte, qui se trouve dans le vieux roman de M. de Bayard.
Lorsque les François estoient devant Padoue, mandés par le roy Louys XII au secours de l'empereur Maximilian, M. de Boutieres vint a estre, pour son premier apprentissage d'homme d'armes de la compaignie de M. de Bayard, archer simple, lequel, un jour entre autres, estant allé à la guerre avecques son capitaine, fut faict une deffaicte d'aucuns Albanois qui estoient en garnison dans un fort enasteau là auprès, qui fatiguoit fort l'armée qui estoit devant.
M. de Boutieres s'y trouva si advant meslé , n'ayant que seize ans, qu'il eut cest honneur de gaigner la cornette et prendre prisonnier le
1 M. de Routières étant en bonne compagnie 1 souper, fl remit a lire un avertissement qu'on lui douuaii des trahisons qui se dressaient contre cette ville, où il commandait. Voyez les Essais de Montagne, liv. it, cp. iv, de l'édit du Panthéon.
capitaine qui la portott, qui estoit grand et puissant et robuste , qui en eust porté par terre , à le voir, trois comme luy : dont ainsy qu'on luy en faisoil la guerre qu'un si jeune enfant , qui estoit page n'avoit pas trois mois, et ne porterait barbe de quatre ans, l'avoil ainsy pris, et s'il n'en avoit pas de honte, l' Albanois respondit : « Je ne me suis pas rendu à celuy qui « m'a pris, de peur de luy, car luy seul n'estoit a pasbastantpourme prendre, car j'eschapperois «bien de ses mains , et de meilleur et de plus « verd homme de guerre que luy ; mais je ne < pouvois pas combattre si grand troupe rooy t seul. » M. de Bayard , regardant Boutieres, luy dit : «Escoutez, Boutieres, que dit vostre «prisonnier. — Ouy, monsieur, je l'entends, « respondit Boutieres; mais je luy feray ce party, « s'il vous plaist le permettre: je kiy redonneray «son cheval et ses armes, et monteray sur le « mien ; nous irons en la campaigne : si je le «puis conquérir une seconde fois, qu'il soit as- «seuré de mourir; et s'il escbappeje luy donne « sa rançon et luy pardonne ma vie. » M. de Bayard fui bien ayse d'ouyr si );enercuse parolle de ce jeune homme ; et de faict , en permit le combat pour l'asseorance qu'il avoit de Boutieres; mais I* Albanois le refusa , qui n'en fut [ trop estimé, et Boutieres beaucoup. Surquoy \ M. de Bayard luy dit par certaine prophétie : a Boutieres, vous avez un commancemenl aussy ■ beau que je vis jamais à jeune homme. Continue*, et vous serez un jour un grand person- « nage. »
Que c'est que d'estre baptisé et pronostiqué d'un grand homme de vertu et valeur. Ostc pronostteation est meilleure que celle d'un sei gneurde France que je ne nommera y point , lequel, monstrant son fils, il dit : «Le voyez- « vous là ? il sera nn jour grand , car je l'ay veu « petit qu'il ne montoit rien , et de jour en jour «il croist et se faict grand à veue d'œil.» Il le pouvoit bien avoir veu petit puisqu'il estoit son père, et falloil bien qu'il creust et devinst grand. Voylà bien rencontré !
Or, Boutieres prit si grand cœur et conceut si grand ambition sur cesle prophétie, qu'il continua tousjours en sa première valeur et ! vertu, qu'il vint tel que son parrain l'avoil bap
Uséetpredictdeluy.
> £1 bien que, quelques années après que M. de
Bayard eul si bien defFcodu Mezieres, et qu'aupuradvant qu'il estoit lieutenant de M. le duc de Lorraine, le roy luy donna cent hommes d'armes en chef, et fit M. de Boutieres son lieutenant. Il falloit bien que ce fust chose de bon ; car M. de Bayard ne se servoit pas, en telles charges, d'hommes qui ne fussent fort capables, non pas seulement de gens-d'armes: aussy sa compaiguie paraissoit tousjours par dessus celles de son temps aui bons affaires.