‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 206 sur 361 · M. LE CONNESTA BLE MESSIRE ANNE DE MONTMORENCY · texte numérisé non relu

M. LE CONNESTA BLE MESSIRE ANNE DE MONTMORENCY

Parlons à ceste heure de ce grand M. le connectable messire Anne de Montmorency; Il portoit le nom d'Anne, pour estre filleul de cesle brave Anne de Bretaigne, rey ne de France, et celuy que l'on dit avoir esté le premier gentilhomme et baron 1 chrestien delà France, ce qui luy redonde à un très- grand honneur : aussy a-il bien sceu en soy entretenir ce christianisme tant qu'il a duré, el n'en a jamais desrogé : ne manquant jamais à ses dévotions ny à ses prières, car tous les matins il ne failloit dédire el entretenir ses patenostres, fust qu'il ne bougeast du logis, ou fust qu'il moniast à cheval et allast par les champs , aux armées :

• Dan» une énuinéralion de» wigneur» qui attirèrent aux étal» de Tour* en 1484 [Histoire de Charles FUI), le «eiRneur de Montmorency est qualifié premier baron de France , mai» il n'e»t nommé qu'à la léte d»« gentil* nomme», c'eut à-dire , apre» le» comte», vicomte», « If Tidame de Cnartre».

parmy lesquelles on disoit qu'il se falloil garder des patenostres de M. le connestable, car en les disant et marmottant lorsque les occasions se présentaient, comme force desbordcmcns et desordres y arrivent maintenant , il disoit : a Allez moy prendre un tel; attachez celuy là à «cest arbre; faites passer cesluy-là par les « picques tout à cestc heure , ou les harquebuses «tout devant moy; taillez moy en pièces tous «ces marauts qui ont voulu tenir ce clocher «contre le roy; bruslez moy ce village; bouliez «moy le feu par-tout à un quart de lieue à la «ronde;» et ainsy tels ou semblables mots de justice et poH»ce dc Guerrc profferoit-il selon ses occurauces, sans se desbaucher nullement de ses pater, jusqu'à ce qu'il les eust parachevés , pensant faire une grande erreur s'il les cust remis à dire à une aulre heure , tant il y csloit conscienlieux.

Je ne veux dire les aulheurs des premières guerres civilles : mais j'asscureray bien que ce brave, bon et Irès-chreslien chevallier, bien qu'il fust un peu blasmé de s'estre faicl traduire du lalin de Sallusle en françois, la guerre de Calilina (le livre s'en trouve encor imprimé), voyant le grand enjambement que faisoit la religion nouvelle sur la noslre et la domination grande qu'elle y vouloit usurper, ensemble les insolances que les huguenots faisoient en leurs presches, les aeles desquels ils eslendoient desjii par irop, et quelques desportemens d'eux très-odieux qu'il voyoil à la cour du roy son petit maistre (ainsy l'appelloit-il ), et mesmes à Fontainebleau, un caresme, bien divers à ceux qu'il avoit veu dc jadis faire à la cour de ses autre* roys el mai.Mres, et à Paris, cela le despila forl et le fascha grandement ; et pour ce, m* rallia avecques messieurs deGuyse, qui seuls ne penchoienl dc l'autre costé, et pour ce , luy, M. de Guysc et M. le mareschal de Sainct-André, lit eut une association qu'on appelloit le triumvirat, pour s'opposer à la ruine de la religion catholique, qui sans cela se meurissoit bien.

11 n'y a point plus belle accointance ny liaison que celle qu'on faicl pour l'honneur de Dieu et son église, dout s'en ensuivit ce qu'on a veu despuis.

M. le connestable commença premier à chasser les ministres de leurs presches et chaires de Paris, el luy-mesme alla à Poupincourl, lieu

kNDS CAPITAINES FRANÇOIS.

destiné pour eux , et en fit devant luy brasier la chaire de M. le ministre , et tous les bancs où s'assioyent les auditeurs : et pour ce , ils l'appellerent le capitaine brmle-banc ; dont il ne s'en soucioit guieres, car il portoit bien d'autres plus beaux titres el plus illustres marques que celle là.

Si les hayssoit-il fort, et au commancement de la guerre il en faisoit bien pendre, comme il fit à la prise dc Blois; car je le vis ; et tousjours leur disoit ; «Puisque vous marchez sur «vos testes et nous sur nos pieds, il faut que « vous passiez par là.» Aussy les huguenots luy en vouloient fort : et pour ce, à la baltaille dc Dreux , ils allèrent foudroyer sur luy et sur sa baltaille comme un furieux tonnerre sur un champ de bled; si bien que ce fut à luy à soutenir tout le grand choc et l'effort du combat , ainsy que je vis, et que M. de Guysc le dit puis après à la reyne mere, luy discourant de ceste baltaille, et usant de ces mots, et le louant par dessus toutes louanges. Aussy fit-il ce brave vieillard tout ce que vaillant capitaine peut faire. Vit sa baltaille toute percée à jour, fut porté par terre , fut froissé en un bras , en une jambe , et blessé , enfin pris en vaillant combattant.

11 me souvient que, la vigile de la baltaille, il fut fort tourmenté de sa collique et gravclle , et logea à Mezieres, chasleau qui fui despuis à M. de La Tour, frère de M. du Perron l. Alors toute la nuict et tout le soir il eut de grandes douleurs, si bien que l'on ne pensoit (luy allant tousjours en litière) que le lendemain l'on ne le deust voir nullement à cheval. Mais le lendemain matin, scachanl que l'ennemy se preparoit à la baltaille , luy tout courageux se levé, monte à cheval, et vient s'apparoir ainsy qu'on marchoil; de sorte que chascun en fui fort entonné, l'ayant veu le jour paradvanl si mal ; mais pourtant lous furent resjouys, voyant ce généreux vieillard monslrer si hardie contenance et exemple à tout le monde de bien faire : dont il me souvient (car je le vis et l'ouys) que M. de Guyse luy vint à l'audevant luy donner le bon

» Charte* de Gondi, maître de la garde-robe du roi, mort le 15 juin 1574. Ce M. du Perron, dont il était i frère, est Albert de Goudi , connu depuis «ou» le oonr I de maréchal de Heu. Avant sa promotion à cette dignité, 1 ou ne l'appelait qut M. du Perron.

Page 1