‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 207 sur 361 · M. LE CONNESTARÎ.E ANNE DE MONTMORENCY · texte numérisé non relu

M. LE CONNESTARÎ.E ANNE DE MONTMORENCY

jour cl demander comment c'est qu'il se portoit? Il luy respondit, tout armé, fors la teste : «Bien, monsieur, voylà la vraye médecine qui «m'a guery, qu'est la batlaille qui se présente «et prépare pour l'honneur de Dieu et de nostre I « roy. n Belles parolles certes d'un valeureux capitaine, que suivit l'cfTect.

Quelques mois après , M. de Guyse fut tué; et le traicté de paix mis en advant, ou aux parlements. Asseurez-vous qu'il parloit à bon escient à son nepveu et à madame la princesse sa niepee, à M. d'Andelot son nepveu (car M. l'admirai n'y estoit pas), et autres qui parlamenloient : et , les voyant desraisonnables en leur demande, leur parla si bien, qu'il 1rs fit contenter de raison ; car il les rabrouoit fort, estant le seigneur du monde qui estoit un grand rabroueur, et sçavoit aussy bien braver et rabrouer.

Sur quoy je feray ce petit conte, qu'un jour, au siège de Rouen, ainsy que la reyne alloit au fort de Saincle-Catherine de Rouen, aceorapaignée de ses filles, M. le conneslable luy ayant dict un mot et pris congé d'elle, vint à rencontrer mademoiselle de Limeuil , l'une des bi lles et spirituelles filles de la cour, et qui disoit aussy bien le mot; et vint tout à cheval la saluer et pour causer avecques elle, et l'appelloilsa maistresse, et tousjours ainsy la voulut accoster : car le bonhomme n'estoit pas ennemy de la beauté ny de l'amour, fust ou par effecis ou par parolles, car il avoit eu de bonnes pracliques en son temps jeune, que je ne diray point. Mademoiselle de Limeuil, qui n'estoit pas ce jour en ses bonnes, ne fit pas grand cas de luy, car elle estoit altierequand elle vouloit, et commança à rabrouer fort et le renvoyer. M. le conneslable luy dict : «Et bien, ma mais* « tresse, je m'en voys, vous me rabrouez fort. > Elle luy respondit : «Cest bien raison que «vous rencontriez quelque personne qui vous <> rabroue, puisque vous estes cousiumier de «rabrouer tout le monde.» — a Adieu donc,» dit-il , « ma maisiresse , je m'en voys , car vous « m'avez donné la mienne. »

Ceriainement s'il esloit grand rabroueur des personnes, cela n'estoit que bon à luy; car il avoit lant veu, practiqué et retenu, que quand il voyoit faire des fautes ou qu'on bruni hoit devant luy, il le sçavoit bien relever avec belles I

raisons. Ah ! comment il vous repas&oit ses capitaines, et grands et petits, quand ils failloient à leurs charges et qu'ils vouloient faire des suffisans, et vouloient encor respondre. Asseurez-vous qu'il leur faisoit boire de belles homes, et non seulement à eux, mais à toutes sortes d'estats , comme à ces messieurs les presidens, conseillers et gens de justice, quand ils avoient faict quelques pas de clerc. La moindre qualité qu'il leur donnoit, c'esloit qu'il les appel loit asnes, veaux, sots, et qu'ils vouloient faire des suffisans , et n'estoient que des fats; si bien que, s'ils n'estoient bien habiles , mais je dis des plus subelins , asseurezvous qu'ils Irembloient devant luy; et demeuroient quelquesfbis si estonnés , qu'ils ne sçavoient que dire ; et les renvoyoit ainsy qualifiés comme j ay dicL

J'ay ouy faire un conte qu'une fois un président de par le monde, qui senloit son pairia à pleine gorge, vint parler à luy touchant sa charge; et, parce qu'il faisoit grand chaud, il avoit osté son bonnet , et tenoit la teste descouverte; et, s'approchant de luy, il luy dict: «Dictes donc, monsieur le président, ce que «vous voulez dire, et couvrez - vous, » en luy repelant souvent. Le président, pensant qu'il se (inst descouvert pour l'amour de luy, fit responce : « Monsieur, je ne me couvriray « point que vous ne soyez couvert premier. » — «Vous estes un sot, monsieur le président ,» dit M. le conneslable ; « pensez-vous que je me «tienne descouvert pour l'amour de vous? a c'est pour mon ayse, mon amy, et que je a meurs de chaud. Il vous semble esire icy à « vostre siège président al : couvrez-vous si vous «voulez, et parlez.» M. le président fut si esbahy qu'il ne fit que dire son intention à demy, encor ne faisoil-il que balbutier. «Vousdis-je «pas, monsieur le président, dit encor M. le «conneslable, vous estes un soi; allez songer «vostre leçon, et me tournez trouver demain.» Ces grands sénateurs font bien quelquesfbis des fautes, aussy bien que tes petits, comme ceux-cy que je vays dire.

M. de Joyeuse dernièrement , après qu'il eut faict la paix avec le roy, et qu'il fallut rentrer dans Tolose , la cour de parlement qui s'en estoit fuye et retirée à Castelnaudarry pour la justice y exercer, ainsy qu'elle s'y acueminoil,

mondict sieur de Joyeuse estant allé ce jour à la chase sur leur chemin, fust qu'il eust faict à escient ou autrement, voyant venir tous ces messieurs de ce corps, il picqua à eux pour les saluer tous; ce qu'après avoir faict il entreprit , M. le premier président, et, parlant à luy, Caccompaigna pour un peu de chemin , sans I prendre esgard quelle main il tonoit, ou pos- i sible qu'il le faisoit à poste. Le premier président d'alors luy dit : «Monsieur, tenez vostre a rang. » M. de Joyeuse , qui est un très habile homme, il l'a bien monslré, luy responrîit fort habilement : «Monsieur, je ne tiens point «de rang quand je suis à la campagne.» Puis, luy ayant encordict et entretenu de quelques autres mots ne touchant ce faict, et ayant encor faict un peu de chemin avec luy, il partit et luy dict seulement : «Adieu, monsieur le pre- «sidenl; ne Paillez pas de tenir et garder vostre «rang quand il faudra.» Et puis picqua et suivit sa chasse, et le planta là et sa trouppe.

J'ay veu aucuns blasmer fort ceste curiosité de ce M. le président, de s'estre ainsy laissé amuser à contreroller le rang de M. de Joyeuse, et que ce n'estoil pas là qu'il falloit dire ce mot, mais dans un lieu solemnel ou cerimonieux, ou que l'occasion s'y fust présentée. Aussy eut-il affaire à un homme très-habile, et qui luy fit la responce de mesmes, et qui, en un autre endroict, n'eust pas donné ce subjectà M. le président de luy faire tenir rang, car il sçavoil trop bien son debvoir et son entregent, lequel, pour ce coup, mondict sieur le président n'entendit pas bien ; car bien souvent ay-je veu nos roys et nos grands princes allans par pays, et nous appel lans, ne faisoient difficulté de parler à nous , ou à main gauche ou à droicte, ou Chaste ou le loisir qu'ils avoient de parler à nous et nous entretenir; et nous ne faisions non plus cérémonies , ny observions aucune curiosité de parler à eux, et tout estoit de guerre ou de rang.

Voylà pourquoy il fait bon de sçavoir toutes choses, plus que les sciences et jurisprudences; aussy dit-on que toute la sapience du monde j ne se couvre pas sous un bonnet carré, ainsy ' que le montra le pape Eugène, ayant envoyé un firand et incomparable personnage du pays de Orece et archevesque de Nicée, nommé bessarion, légat, pour moyenner la paix entre

WS CAPITAINES FRANÇOIS.

le roy I-ouis XI et le duc de Bourgongne, comme j'ay dict cy devant.

Pour retourner encor à M. le connestable , pour le tiers estât, comme à ses conseils, eschevinsou autres députés des villes qui venoient parler à luy, et s'excuser de quelques fautes, et dire leurs raisons, il falloit bien qu'elles fussent peremptoires et très-bien allambicquées , s'il ne parloit bien à eux et le» ravaudoit et ivndoit quinaux comme il falloit

Messieurs de Bourdeaux en sçauroient porter un bon tesmoignage touchant leur gabelle, lesquels, après leur offence très- énorme, le sentant venir, allèrent au devant de luy à deux journées, et luy portèrent les clefs de la ville: comment il les renvoya avec leurs clefs. «Allez, a allez, dit-il. avec vos clefs, je n'en ayque a faire; j'en ay d'autres que je mené avecques «moy, qui me feront autre ouverture que les «voslres (voulant entendre ses canons); je a vous feray tous pendre; je vous apprendra? à «vous rebeller contre vostre roy et à tuer son «gouverneur et son lieutenant.» A quoy il ne faillit, et en fil une punition exemplaire, mais non si rigoureuse certes comme le cas le requérait, estant tel qu'il ne l'eust peu expier par ruisseaux de sang, ce disoit-on alors, que de tuer un lieutenant de roy, le saller et luy desnier la sépulture.

Ce meurtre , et la penderie de la Motte Gondrin, lieutenant de roy en Dauphiné wubs M. de Guyse aux premiers troubles, ont esté deux crimes fort cslranges et barbares. Voylà pourquoy plusieurs furent trompés en M. le connestable sur ceste punition, qu'on pensoit qu'il deust rendre plus cruelle et sanglante, et mesmes luy qui estoit un très-grand homme de justice.

Or, s'il ne fit mal à tous, asseurez-vous qu'il leur fit belle peur de menasses et de parolles, qu'il avoit très-rudes et très-braves, et effrayantes quand il vouloit.

Il me souvient qu'au voyage et entrevue de Bayonne , le roy estant à Bourdeaux , M. de Strazze l'alla un jour voir disner avecques de ses capitaines , et j'estois avec luy. Aussy tosl qu'il le vit il luy dict : «de Strazze, vos gens firent «hiere monstre: il les fait beau voir (quies- « toient les gardes du roy). Ils toucheront au- «jourd'huy de l'argent; je Cay commandé.»

LE CHANCELLIE

M. d* bliozzc luy dict : «Monsieur, ils vout droieni vous faire une prière : c'est que le boys

• est cher en teste ville , et se ruynent pour en «achepter, car il fait froid; ils vous supplient i de leur vouloir donner un navire qui est sur la « «rave , qui ne vaut rien , qu'on appelle le na-

• vire de Montréal, pour le despecer et s'en a chauffer.— Je le veux, dict M. le connesta- ■ ble; qu ils y aillent lantost et y mènent leurs «goujats, et le mettent en cent mille pièces, et « s'en chauffent très-bien. »

Par cas, il y avoit là presens quelques jurais de la ville et conseillers de la cour qui le voyoient disner, et luy voulurent remonstrer que cela n'estoit pas bien faict, et que c'estoit grand dommage du desfraudement de ce beau navire, qui estoit de trois cens tonneaux, qui pourroit encor servir.

«Et qui estes -vous (dit-il), messieurs les «sots, qui me voulez contreroller et me re- « monslrer? Vous estes d'habiles veaux d'estre «si hardis d'en parler : si je faisois bien j'en- « voyerois tout à ceste heure faire despecer vos «maisons au lieu du navire.» Qui furent estonnes, ce furent ces gallans qui tous rougiront de home; et le navire fut desfaict en une après disnée, qu'on ne vit jamais si grand dilligence de soldats et goujats.

Je conterais une infinité d'autres rabrouemens si je voulois, lesquels il ne faisoit jamais que très à propos; il n'en usoit guieres à l'endroict des gens d'église, car il les honuoroit fort ; bien leur rcmonstroit-il quelquesfois assez rudement s'il les sçavoit faillans; de mesmes â l'eodroict des gentilshommes, mais il leur commandoit fort impérieusement.

Que pleust à Dieu fust-il encor vivant , et qu'eussions un pareil censeur si digne que celuy pour censurer tous nos estais de la France , qui est très-gentiment corrompue, et qu'avecques luy fust joint un chancelier de I Hospital, que je peux dire avoir esté le plus grand chancellier , le plus sçavanl , le plus digne et le plus universel qui fut jamais en France.

ft Î)E L'HOSPITAL 317 i LXXV.

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