LE CHANCE. LL1ER DE L'HOSPITAL
Cesioit un autre censeur Caton ccluy-lâ , cl qui sçavoit très-bien censurer et corriger le monde corrompu.
Il en avoit du tout l'apparence avec sa grand barbe blanche, son visage pasle, sa façon grave, qu'on eust dict à le voir que c'estoit uu vray pourtraicl de sainct Hierosme : aussy plusieurs le disoient à la cour.
Tous les estais le craignoient , mais sur tous messieurs de la justice, desquels il estoit le chef; et mesmes quand il les examinoil sur leurs vies, sur leurs charges, sur leurs capacités, sur leur sçavoir, que lous le redouloicnl comme font des escollicrs le principal de leur collège, et principalement ceux qui vouloient estre pourveus d'estats : asseurez- vous qu'il les remuoit bien s'ils u'estoient point capables.
Il me souvient qu'une fois à Moulins j'avois prié M. de Sirozze (car il l'aymoil fort) de luy parler de quelques affaires que j'avois, qu'il me despescha aussy lost; et nous fit disner Irèsbien,du bouilly .seulement (car c'estoit son ordinaire pour les disners) avecques luy en sa chambre, et n'esiions pas quatre à table, on durant le disner ce n'estoit que beaux discours, beaux mots et belles sentences . qui sortoient de la bouche de ce grand personnage, et quelquesfois aussy de gentils mots pour rire.
Après disner, on luy dit qu'il y avoit la un président et un conseiller nouveaux qui vouloient estre receus de luy en leurs nouveaux estais qu'ils avoient obtenus. Soudain il les fit venir devant luy, qui ne bougea ferme de sa chaire. Les autres trembloient comme la feuille au vent. Il fit apporter un livre du code sur la table, et l'ouvre luyraesme , et leur monstre à l'un après l'autre une loy à expliquer, leur en faisant sur elle desdemandes, interrogations et questions. Ils luy respondirenl si impertinemment et avecques un si grand estonnement . qu'ils ne faisoient que vaxiller et ne sçavoient que dire : si bien qu'il fut conlrainct leur en faire une leçon, et puis leur dire que ce n'estoient que des asnes, et qu'encor qu'ils eussent près de cinquante ans, qu'ils s'en allassent encor aux escoles estudicr.
M. deStrozzc et moy estions près du feu qui voyous toutes leurs mines, plus esbahys qu'un pauvre homme qu'on mené pendre. Nous en ryons sous la cheminée notre saoul. Ainsy M. le chancellier les renvoya sans recevoir leur serment, qu'il remonsireroil au roy leur ignorance, cl qu'il en mist d'autres en leurs places.
Après qu'ils eurent passé la porte, M. le chancellier se tourna vers nous, et nous dit : « Voylà de grands asnes; c'est grand charge de «conscience au roy de constituer ces gens-là « en sa justice. »
M. de Strozzc et moy luy dismes : «Mon- « sieur, possible leur avez-vous donné le gibier « trop gros et plus qu'il n'est oit de leur portée. » Lors il se mit à rire et dire : «Sauf vostre «grâce, ce ne sont que des choses triviales «qu'ils debvoient sçavoir.»
Voylà comment les ignoians estoient à l'endmict de ce grand chancellier comme estoient les malfaictcurs : dont il me souvient qu'à ce ; mesme voyage de Bayonnc, et en cestc mesme ville de Bourdeaux , le marquis de Trans eut là un adjournement personnel au conseil privé, ' où il comparut sur l'asscurance de M. de Fyzes (despuis secrétaire des commandemeos, et dict [ M. de Sauve), qu'il avoit tire paroi le de la reyne mère qu'il n'auroit point de mal , si-non que la peur, et aussy qu'il eust couru grand fortune s'il fust esté contumax.
Estant devant M. le chancellier, ainsy qu'il luy vouloit remonstrer ses jeunesses, ses follies et ses passe-temps , et jeux cuysans, desquels il csioit coustumier d'user, et en luy desduisant particulièrement aucuns, il se mit à rire. «Comment vous riez (dict-il) au lieu de «vous attrister et monstrer un visage repensant de vos fol lies ! Vous vous pourriez «bien donner garde qu'avecques vos risées et a vos bouffonneries je vous ferois trencher la « teste aussy tost que je vous en aurois donné «la sentence. El remerciez hardiment la reyne «et M. de Fyzes; car vous l'auriez tout à ceste « heure , encor ne sçay-jc à quoy m'en tenir. »
Qui fut eslonné? ce fut ledict M. le marquis. Assurez- vous que le rire luy passa bien, a ce que nous sceumes après : et croy que son cas 1 alloil très-mal, sans M. de Fyzes, qui, pour I avoir esté a M. Uerirandi, garde des sceaux, affeclionnoit les siens, comme madariie la mar- >
UNDS CAPITAINES FRANÇOIS.
quise de Trans, qui estoit sa fille, et pour ce employa la reyne pour ledict marquis.
Il ne falloit pas se jouer avec ce grand juge < et rude magistrat. Si estoit-il pourtant doui quelquesfois, et là où il voyoit de la raison: dont il me souvient qu'il y eut une fois on se* cretaire de la chancellerie, qui s'appelloit Mornat , et avoit esté à M. de Lansac : il se mit à faire et contrefaire de faux sceaux ; si bien que qui en avoit à faire , tant fut l'affaire difficile, et que M. le chancellier le refusast. en s'addressant à luy il en avoit expédition, moyennant une bonne pièce on somme d'argent; et continua cestc baneque, si qu'en moins de rien il y gaigna , avec on sien compagnon, dix ou douze milleescus,qui, n'estant assez fin, fut attrapé à la cour et aussy tost pendo : et Mornat faillit, qui se sauva en Allemagne et esvada ; donques puis ne le vit-on.
Or un gentilhomme que je sçay, et gallant homme , ayant une lettre à faire sceller à M. le chancellier, et luy ayant esté refusée, et par deux fois passée par le ganivet , il s'addressa 1 Mornat sans y penser, qui, moyennant reot beaux escus, la luy scella aussy tost avecques ses sceaux ; il n'y avoit pas grand affaire.
An bout de six mois, il fallut à ce gentilhomme avoir une seconde jussion de M. le chancellier; lequel, ayant veu la première, s'alla souvenir et recognoistre qu'il n'a voit jamais scellé cela , et , pour ce , privement demanda au gentilhomme qui luy avoit faict expédier ces lettres.
Il respondit que Mornat les luy avoit ainsy données moyennant cent escus. M. le chancellier lui respondit : a ç'a esté donc le second «chancellier de France qui vous a despo «ché. Sans vous escandaliser , je ne vous enc quiers davantage, et qu'il n'en soit plus parlé. •
L'autre voulut respliquer : «Monsieur, qu'en «puis-je mais, puisque l'autre se disoit de la «chancellerie, et qu'il me promit de me despes- «cher? Je m'addressay au premier veno qui « me promit l'expédition de mon affaire. — «N'en parlons plus, respliqua M. le chancellier; «car, si je voulois , vous seriez en peine : et n'y •i retournez plus.» Ainsy doucement admonesta ce gentilhomme. A quoy il faut prendre garde que ce grand censeur n'estoit point si rude que quelquesfois il ne se moderast.