AL DE BRISSAC
pour les autresdix ; ce qu'ils promirent avecques très-grand ayse, et luy jurèrent toute fldellité.
Ainsy faut il traicter doucement ses sobjects nouvellement conquis, comme fit le roy , Louys XII à ceux de Milan, et le roy Henry i j ceux de Sienne; les Siennois, dis-je, qui luy gardèrent aussy toute fldellité jusqu'à l'extrémité.
Ceste conqueste de M. de Brissac ne fut pas petite à son maistre: non moins fut aussy celle de Cazal et du marquisat dcMontferrat, comme de Sainct-Salvator, Valence et force autres places. Et , qui plus est , venant le duc d'Albe là dessus, et menaçant et promettant de reprendre dans un rien une grand partye du Piedmont, M. de Brissac s'y opposa si bien, et y mit un si bon ordre à tout son pays et ses places, que l'autre, ayant une armée de plus de trente mille hommes, n'y peut rien gaigner, mais desmordre Sanjac qu'il tint assiégée trois sepraaines, tant ce mareschal y avoit pourveu, et de bons et vaillans hommes et de toutes autres munitions de guerre, mieux certes, et plus prudemment et sagement que quelques gouverneurs de provinces que nous avons veu , qui , par faute d'ordre , ont perdu à leurs maistrès de très-bonnes places, comme nous en avons veu vers ces temps.
Amprès que le duc d'Albe desassiegea Sanjac , M. le mareschal ne fut pas plus heureux au siège de Coni ; si bien que , si les François leur reprochoient Sanjac, ils nous reprochoient Coni : à beau jeu beau retour ; et ainsy ils se rendoient la jument. Mais on disoit alors que Coni estoit une place fatale contre les François, qui du temps du roy François avoit esté assiégée fort et ferme, et faillie; et si n'y avoit que gens de la ville et des environs , car ils s'estoient faicts neutres; et de mesmes du roy Henry.
Par ainsy ce que les astres ont prédestiné, les humains , avecques leur grand effort , n'y peu vent rien. Il y a aussy des places qui sont aussy, par le ciel ou le destin, fa ta Iles contre les puissances humaines , comme furent jadis les mu • railles de Troyes , qui tindrent dix ans contre toute la Grèce bandée à rencontre d'elle.
D'autres places et villes y a-il qui d'ellesmesmes sont si ma) basties de la fortune, et d malheureuses, qu'ordinairement elles sont sub- I jectes à prises et reprises , sacs et ruynes.
376 HOMMES ILLUSTRES ET GRi
Qui sera curieux contemple et considère un peu combien de fois, aux guerres de Lombardye, Pavye a esté battue, rebattue, prise, reprise, saccagée et ruynée; en nos frontières de Picardye la ville et chasteau de Hesdin ; tant d'autres, qu'il me seroit aysé spécifier s'il n'estoit que j'en veux donner le plaisir aux curieux de les rechercher eux-mesmes, qui possible mieux que moy les pourront esplucber et cribler.
Or, M. le mareschal , ayant pris Valence, la fit desmanteller ; mais l'Espaignol , pour Hmpor tance de la vicinance qu'elle avoit près de Milan, la reprit et fortifia si bien par ampres, que M. deGuyse, tirant vers l'Italie avecques son armée et celle de M. de Brissac qui y estoit aussy en personne , eut quelque peine de la reprendre ; dans laquelle M. de Brissac mit Francisque Bernardin, gentil capitaine, avecques une bonne garnison qui fatiguoit fort Alexandrie qui en estoit près, et Milan non guieres loing. Et ainsy que M. le mareschal estoit sur le poinct d'exécuter de belles entreprises sur les places de Testât de Milan , voyre sur Milan mesme, voicy le desastre venu de la battaille de Sainct-Quentin ; alors fallut à M. le mareschal envoyer au roy la moictié de ses meilleures forces , tant françoises que suisses et allemandes, pour secourir le plus pressé et le plus important.
Voylà comment l'occasion belle se perdit de tumbersur Milan; la paix s'ensuivit. Après, tous beaux desseins de guerre prindrenl congé de ce grand capitaine , qui , au heu de conquérir des places, en fallut rendre aucunes qui nous avoienl tant cousté ; et au lieu d'en fortiffier, en fallut demollir et abattre aucunes, qui furent de graudes pitiés et commisérations à luy.
Je passay lors en Piedmont qu'il faisoit demanteller Villianne, et luy allay faire la révérence , le trouvant sur le grand chemin ; et , me monstrant ceste démolition, il me ditquasy la larme à l'œil : « Voylà les beaux chefs- « d'œuvres où nous nous amusons maintenant , «après tant de peynes, de travaux, de des- « panses, de morts et de blessures, despuis a trente ans.» Je tiens de feu M. le comte de Brissac, son fils, qu'amprès la mort du roy Henry, si ce fust esté en considération d'autre que de madame de Savoye, il n'eust jamais faict
NDS CAPITAINES FRANÇOIS.
ceste restitution ; mais il l'aymoit et bonnoroit si très-tant ( pour beaucoup de raisons que je dirais bien ) , qu'il banda les yeux à son ambition et au bien public. De là en hors il s'en vint en France, où il fut honnorablement recueilly du roy François 11, qui estoit lors à Rambouillet , où je le vis arriver , et fut récompensé du gouvernement de Picardie et puis de Tlsle de France et Paris, où il mourut non tant chargé d'années , car il n'a voit pas que cinquante-sept ans, comme cassé de maladies, et surtout de gouttes qui le tourmentèrent plusieurs années avant que mourir. Encor le vis-je devant Orléans après la mort de M. de Guyse, que le roy et la reyne avoient envoyé quérir pour commauder à l'armée qui estoit là, avecques tous ses maux tenir ceste mesme grâce et façon de grand capitaine qu'il s'estoit si bien acquise ; et le faisoit encor très-beau veoyr à commander ; mais le temps ne luy en dura guieres, car aussy tost la paix se fit.
C'est grand dommage quand ces grands capitaines s'cnvicillissent et meurent. Et tels je les compare aux beaux espics de bleds , lesquels, quand au beau mois de may ils sont verds et vigoureux en leur accroissance , vont orgueilleusement haut, eslevant leur chef et sommet ; mais quand ils viennent à meurir et jaunir, le vont penchant et bessant , comme n'attendant que la faucille qui leur oste la vie. Ainsy sont ces grands et braves capitaines, qui , en la fleur et verdeur de leurs ans, haussent la teste, bravent, triûmphent, rien ne leur est impossible; mais venant sur l'a âge, tourmentés de maux et de maladies , déclinent et tumbent peu à peu dans leurs fosses, ne leur restant rien , si- non leurs beaux noms et renoms qu'ils se sont acquis. Encor, si , à mode du bled , ils pouvoient renaistre et se renouveller en ce monde, ce serait une très-belle et trèsdouce attente pour eux. Il est vray que la résurrection heureuse que Dieu nous a promis a satisfaict à tout.
J'ay veu discourir à plusieurs honnestes gens [ qui disoient , que si M. le mareschal a faict de si belles choses en Piedmont, et que s'il y a acquis le nom et titre de grand capitaine, qu'il
» Le dernier de décembre 1563 UPopcliniire,vt>m< I , f. 375. a.