‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 241 sur 361 · M. DE VASSÉ · texte numérisé non relu

M. DE VASSÉ

M. de Vassé fut un très-bon et vaillant ca pilaine. Il eut ce bonheur d'avoir rompu la paix en Piedmont par le commandement du roy, à cause de Parme, comme j'ay dict , par la prise de Sainct-Damian, qu'il surprit et prit par une belle advanture : les histoires , et mesmes M. de 1 Monlluc, en parlent. Sa valeur fut cause de son advancement; mais M. le conoestable en fut , bien cause aussy, lequel , quand il fut défavorisé et retiré en sa maison , jamais M. de Vassé ne j l'abandonna, et le visitoit fort souvent; ce que j ne m cnl force autres courtisans, auquel ils estoienl obligés. Aussy M. le connectable , rc- : tournant à la cour après la mort du roy François, l'advança fort et luy fit avoir le gouvernement du marquisat de Salusses, qu'il gou- j rerna et entretint fort sagement, bien qu'il i usl haut à la main , collere et bizarre ; dont il j me souvient qu'aux chevalliers de Poissy, que j le petit roy François fit le maistre de cérémonies, M. de Clicinant Krraultjes accoupla tous deux, M. de Montluc et de Vassé, pour aller et •

*DS CAPITAINES FRANÇOIS

marcher ensemble aux cerimonies, et mesmes à l'offrande. J'ouys feu M. de Guyse dire : «Les «voylà bien couplés ensemble, car ils sont «autant bizarres, hauts à la main et colleres, « que pas un de la trouppe , mais pourtant très- « braves et vaillans capitaines.»

Ce M. de Vassé eut une grande querelle contre le capitaine Monlmas, très-vaillant et hardy capitaine. La querelle vint que Mont mas ayant eu le gouvernement d'une petite place en Piedmont, dont ne me ressouviens du nom , par la faveur de M. de Vassé, qui, ayant trouvé un serviteur ou soldat de M. de Vasséqui guestoit avecques l'harquebusc une beste fauve, il le battit et l'estrilla si bien, que, se venant plaindre à son maistre, ainsy que M. de Brissac se pourmenoit sur le pont du Pau , voycy M. de Vassé qui , collere comme il esloit, vint à Mont mas, et le poussa si rudement qu'il le cuyda porter dans l'eau. Sur ce, ayant esté faicl le holà de Piedmont, Montraas, vaillant comme l'espée, demande le combat, qui luy fut refusé de M. le mareschal ; et ayant pris la poste , le va demander au roy Henry, qui luy refusa, à cause du serment faict de feu mon oncle La Chaslaigneraye.

M. de Vassé, scachant cela, prend aussy la poste , vient à la cour pour se présenter au combat. Le roy le luy refuse aussy; et, les voulant accorder, il ne peut pour le premier coup, car l'un et l'autre estoienl braves et opiniastres.

Enfin, un jour le roy prit M. de Vassé et luy dit : « Pour qui tenez-vous Montmas ? — a Je le liens, Sire, pour un des braves cl vailolans capitaines que vous ayez en voslre royau- « me , et contre lequel si je me bats et le tue , je « me (iendray très-glorieux. » Le roy. puis 3pres, fit ceste mesme demande à Montmas, qui luy fit mesme responce. ( Ils n'avoienl garde l'un ny l'autre de dire autrement , pour l'odvantage de leur honneur.) Alors les p: il tous deux et leur dit : a Puisque vous avez si bonne «opinion l'un de l'autre, vous debvez estre eonotens et satisfaicts l'un de l'autre, et ne vous a amuser point à un combat pour si pet it sub- «ject qui ne vaut pas le parler. Par quoy je > veux que vous soyez bons amys. » F.t ainsy les fit embrasser , avecques commandement de ne s'entre-demander jamais rien. Mais Montmas

M. DE SALVOYSON.

luy dit qu'il ne trouvast pas mauvais s'il ne parloit jamais à luy ny le saluoit.

Aa bout de quelque temps, la fortune voulut que Montmas, ayant eu quelque don du roy au pays du May ne, près la maison de M. de Vassé, il y envoya un homme pour y faire ceste affaire. M. de Vassé le sceut, auquel il fit trèsbonue chère, et luy assista fort en ce cas.

Au bout de quelque autre temps aussy, M. de Vassé eut une affaire en Gascongne près la maison de Montmas, pour un mesme subject de don ; Montmas luy rendit la pareille à son homme : et ainsy se rendirent les courtoisyes l'un à l'autre ; pourtant ne se parlèrent jamais.

Du despuis, Montmas quitta le Piedmont, et fat en France niaistre de camp de l'infanterie françoise, très-renommé pour estre brave et Taillant, et digne de son estât , qu'il ne garda guieres , comme j'en parle ailleurs.

M. de Vassé le survequil long-temps après , ayant laissé après luy une brave lignée d'enfans et très-vaillans, desquels j'en parle ailleurs.

Il De faut point doubter que si ces deux braves et vaillans capitaines fussent entrés en tamp, qu'il n'y eust eu du sang bien respandu.

J ay ouy faire ce conte précèdent à deux capitaines très-honnestes et gallans, qui estaient de ce temps en Piedmont.

M DE SALVOYSON.

Or, parlons à ceste heure de ce brave M. de Salvoyson , qui a esté en son temps un aussy too, vaillant, sage et fortuné capitaine que roy de France ait eu ; et s'il ne fust mort si tost ««lime il fit , il eust faict beaucoup parler de •UTi et à gorge bien desployée.

Il estoittel, que, pour les belles et hautes entreprises qu'il concevoit et executtoit , et les belles choses qu'il faisoit, plusieurs François , bpaignols et Italiens disoient de luy , et le ««voient fermement, qu'il avoit un esprit familier qui luy dressoit tous ses mémoires et desseins, et les luy conduisoit si bien, qu'aucuns enay-je veu en Piedmont qui ont creu et affermé que le diable le vint presser de la mort et

l'emporta. Mais ce sont abus. Son gentil esprit et entendement grand, son sçavoir, sa vigillance, sa promptitude, sa sagesse, son bon cœur et bon heur, ont esté son seul vray démon et esprit faraillier, et n'en eut jamais d'autres. J'en ay veu dire de mesmes et de M. l'admirai et de plusieurs autres grands capitaines, qui ont faict des choses par dessus l'ordinaire de l'humanité; et le vulgaire ignorant va tout convertir et approprier à cest esprit famillier.

Pour quant à sa mort, il mourut comme un autre, et bon chrestien, mais pourtant désespéré de regret qu'il ne survivoit à ses beaux desseins, qu il eust bien voulu mettre avant mourir en bonnes exécutions , comme il pen- «oit et s'en asseuroit, sur plusieurs villes de Lombardie, et principallement sur Pavye, qu'il alloit en peu de temps empiéter par le Thesin , dont il en avoit la porte marchandée, ne s'en cachant à aucuns de ses plus privés, ains leur disant qu'il voulloit aller quérir et ravoir le chapeau ou bonnet du roy François, qu'il y laissa après sa prise; dont aucuns disent que ce fut à Gesnes, ce qu'on lient le plus vray.

Ce conte fabuleux est tel, que, lorsque ledict roy fut pris , on le mena passer dans Pavye, et y accourant tout le monde en presse pour le veoir, il leur dit : «Eh bien, messieurs, que « voulez- vous ? Voulez-vous de moy quelque • chose ? Pour le présent je ne peux rien dona ncr que mon chappeau que voylà. Je vous le «donne; gardez le bien jusqu'à ce que je re- « tourne, ou que je l'envoyé quérir par quelqu'un des miens.»

Voylà pourquoy M. de Salvoyson aisoit qu'il vouloit avoir le chappeau du roy , que M. de Lautreq, lorsqu'il prit ceste place, avoit oublié et ne Pavoit retiré; mais luy n'y faudroit pas. Aussy disoit-il à ses soldats, quelques jours advant : « Gompaignons , courage ! devant a qu'il soit long-temps, je vous feray aulner le i velours avecques la picque.» Le malheur fut qu'il mourut sur ceste belle entreprise; et sa mort fut telle : amprès qu'il eut pris Cazal,dont j'en parleray cy amprès, il faisoit fort la guerre aux Espaignols qui estoient aux garnisons des environs, et les endommageoit fort; surquoy ils s'ad visèrent de s'assembler en grandes trouppes et d aller fortifier une vieille ruyne de

3«fi HOMMES ILLUSTRES ET G H

chastcau qui avoit eslé ruyné autresfbis, entre Yallence et Cazal , qu'on nommoil le Gastcllct , et estoit près de Cazal : ils travaillèrent et remuèrent terre si bien , qu'en moins de rien ils le rendirent en deffenec et seureté.

M. de Salvoyson , ne trouvant pas bon ce voisinage, aussy tost assemble les garnisons de • Vallence , Verrue et Cazal , et fait un gros , et vint trouver IVnnemy; et avant qu'il eust loisir de se fortifier d'advantage força le fort et le prit d'assaut, cl tua la plus grand part de ceux qui estoient dedans; cl prend prisonnier le capitaine, qui csloil Espaignol et s'appclloit le capitaine Fornas. qui fui fort blesse au visage. C'csloit au mois d'aoust, que les chaleurs d'esté sont là les plus véhémentes.

M. de Salvoyson travailla el peina tant à ccsle faction cl à la relraicte qu'il luy fallut faire, à cause des garnisons d'Ast, Crcssenlin el autres, qui estoient a? semblées et en grandes forces pour luy donner en queue ; mais il se relira si bravement et sagement, qu'il mit tous ses soldats, tant François que Suisses, sous la charge du capitaine Fusberq , que l'ennemy ne leur sceut rien faire, si-non qu'il y prit un gros villain purisy 1 et une fiebvre chaude, dont il en mourut au bout de six jours, en l'aagc de trente-sept ans , qui n'estoit que sa fleur cl sa vigueur pour exploicter de grandes choses.

Ceste mort peut bien faire taire ceux qui ont dicl que le diable l'ayt emporté. Je ne dis pas que ceste fiebvre chaude ne luy causast force frenaisies à la leste, el beaucoup dedespils, maudissant en soy el désespoir de quoy il inouroit en tel aage, et sur le poincl de faire de grands services au roy ; ce qui a donné occasion à aucuns de parler siuistremcnt de sa mort. Je ne dis pas aussy que luy, qui csloil curieux de sçavoir tout , qu'il ne s'aydast autant du naturel que du supernalurcl , pour mettre à fin ses hautes entreprises : comme de vray il y a des secrets cachés en la nalureque, qui les peut descouvrir et bien sçavoir, il peut faire beaucoup de choses admirables et paraissantes impossibles au monde; et luy qui csloil ambitieux, que, pour ériger el entretenir son ambition, n'y employast toutes les herbes de la Saincl-Jcan, comme I on dit.

Voylà pourquoy ou avoit opinion qu'il avoit

• Plcuniiic.

NDS CAPITAINES FRANÇOIS

un esprit famillier; mais de croyre qu'il se fust donné au diable, c'est une vraye imposture et vray abus. Je pense que ceux qui liront ce discours riront bien de quoy je raconte \i mort plustost que la vie; mais à niuy tout est de guerre et de pardon , qui ne fais profesMou de coucher bien par csci it ny disposement; mais, ainsy que ma mémoire, mon esprit, mon humeur et ma plume me pousse, jt suis.

Pour venir doneques à quelques traicts de vie dudiel M. de Salvoyson , vous devez sçavoir qu'en ses jeunes ans il fut dédié à l'ej;!is*,el mesmes que j'ay ouy dire qu'il cul qi-eique prébende en l'église de Gihors. Il estuu'ia si bien aux universités, el mesmes à Tliolnse, qu'il se rendit proffond aux sciences; cl avecques ses esludes il ne laissa d'estre desbauché , et à porter l'espée, et à ribler le pavé, comme y font ordinairement les escoliers des y.amb universités : si qu'on n'eust sieu dire de luy. si-non qu'il estoit aussy bon homme d'espif <F de lettres, car il sçavoil fort bien la pradifif des deux. I.e cours des lettres pourtant le fichant, et se présentant le voyage d'Ester soubs M. d'Esse , il se desbancha ; cl s'en va rn la compaignie de M. de Negrcpellicc clu?valléger, où pour le commancenicnl de ses arm * il se fil Port paroistre, si bien qu'eu un comM qui se fil un jour, il y alla si ad\anl, qu'il fa pris prisonnier des Auglois, lesquels le trouvèrent si suffisant et si capable en toules lettre*, cl si agréable en ses discours, qu'aucuns en firent grand cas au petit roy Edouard, qui. tres-sçavant prince qu'il estoit, l'envoya quérir et le voulut veoir, ainsy qu'un chascuu ayuie son semblable. Il l'arraisonna , et le trouva |H qu'on luy avoit dicl, et si fort à son gré, qml luy présenta un fort beau party s'il vouloii demeurer avecques luy; mais luy, s'cxcusanl sur le serment et affection qu'il portoit à son rm et à sa patrie, le supplia de le mettre à ran^n et luy donner congé; cl que, son ho»nr«ir sauve, jamais il ne luy seroit autre que ireshumble serviteur en tous endroicls qu :l commanderait. Le roy, ampres l'en avoir remercié et rendu la pareille en honoestes \arolles, le renvoya sans rançon.

Partant de là, il s'en alla en Picdmoni, où il n'y lit grand séjour qu'aussy tost il ne scô>l ('(i(liioisti'e o:ir ses verlus et valeurs.

M. DE SÀLVOYSOIN.

Il fit entreprise sur le chasleau de Milan , par le moyen du seigneur Ludovic de Biraguc et président de Biraguc, despuis nostrc cbancellier, qui cstoieot de la ville, mais qui , seuls despuis la perte, avoient parmy nous demeurés tousjours très-fidelles à la couronne de France. Surquoy il me convient d'en dire ce pelit mot: qu'aux premiers estats à Blois, et encor beaucoup avant, aucuns, voire plusieurs, crioyent qu'il falloit chasser les estrangers italiens de la France, parmy lesquels y rangeaient ledict cbancellier et les Biragues. Le roy, en devisant avecques aucuns eu sa chambre, dit : ail faut «doncques que je quitte mon droict de la duché «de Milan, qui est mon patrimoine aussy bien «que la duché de Normandie, Bourgongne, la «Guyenne et autres de mon royaume? Que si «ceux de Milan sont estrangers, (es autres sont «de mesmes. Voylà pourquoy ils ne le sont. Et «dois aymer et chérir les Milannois, les Bira- «gues par conséquent, qui ont quitté tous «leurs biens qu'ils avoient dans Milan, pour «demeurer en France bons et loyaux serviteurs «delà couronne de France.» Et disoit bien mieux, que ses Biragues avoient faict serment de ne se baptiser jamais que dans Milan, quand il seroit français. Ils en disoient de mesmes de leur postérité. C'estoit un commun dire, et point croyable pourtant ; car ils sont esté iresbons chrestiens, catholiques et gens de bien.

M. de Salvoyson doneques , par la cognoissance et intelligence qu'avoient les seigneurs de Biraguedans Milan , trouva moyen d'y gaignerune maison, où peu à peu y envoyoit assez facilement armes et gens, les uns après les autres.

Le jour de l'exécution venu, luy le premier y conduisit ses gens dans le fossé comblé d'eau ( n'ayant esté bien sondé par un sergent siennois que Birague avoit gaigné ) jusqu'à plus de demy-corps, et gaigna le pied de la muraille, là où furent cramponnées les eschel les de corde, si mal pourtant, que, quelque effort qu'ils rissent pour monter , elles tournoient tousjours de costé; si que jamais ne s'en purent ayder, non pas seulement pour un seul soldat qui peust monter et rabiller les crampons en haut : en quoy ils consommèrent une si grande longueur de temps et de la nuict , que, venant à passer la ronde , elle ouyt murmurer et gre

nouillcr dans l'eau , si bien que, l'alarme s'estant donnée grande, se sauva qui peut ( d'autres disent l'entreprise autrement que nos François ), et M. de Salvoyson fut pris dans le fosse.

Le cardinal de Trente , de la maison grande de Madruse en Allemaigne, que j'ay veu ù Rome un fort honneste et digne prélat , et bon compaignon, à mode du pays, pour faire trinque, qui estoit pour lors gouverneur de l estât deMilanpourl'cmpereur(ouFerdinand deGon- Ziiguesayant mesme charge, cela se peut repu ter aysement). voulut avecques la justice cognoistre de ce faict; et pour ce les fit condempner et sentencier , et M. de Salvoyson et tous ceux qui furent pris avecques luy, à la mort. Mais M. de Salvoyson , va débattre sa cause si bien et si beau , et par de si belles et doctes raisons , par lesquelles prouvoit ny luy ny ses compagnons n'estre dignes de mort, puisqu'ils estoient en guerre, et soldoyés de leur roy pour la faire en toutes formes; et en appel la devant l'empereur et la chambre impériale , et prouva son appel si bien, que ses dires ayans esté mis par escrit , et ayans esté poisés et admirés par M. le cardinal et son conseil , qu'ils ne procédèrent plus avant , ayans remords de consciences , et gaignés par le beau dire, tant bien coloré d'argumens, d'exemples et de raisons, dudict sieur Salvoyson. Et pour ce surcéerent la sentence , et en envoyèrent tout le procès verbal à l'empereur, qui, l'ayant faict voir et monstrer à son conseil, et luy présent , trouva le plaidé de M. de Salvoyson si beau et si admirable pour un homme de guerre, qu'il en demeura tout ravy , et luy et son conseil ; et fut arresté que M. de Salvoyson et ses François ne mourraient point, ouy bien les Italiens et les consentans de la ville.

Ainsy M. de Salvoyson se sauva et les siens par son sçavoir, et en très-grand estime et des nostres et des estrangers. Son sçavoir luy servit bien là au besoing. Que s'il fust esté un asne , il estoit mort et pendu : à quoy doibvcnt regarder les gens de guerre, désire sçavans s'ils peuvent.

Après ceste entreprise faillie , il ne s'en détourna point tant qu'il ne fist celle de Versel , qu'il ne faillit pas, celle là ! mais il fut si fort pressé de la taire qu i» n'eut que le ioiwr d y

appeller M. le mareschal de Brissac ; et s'il l'eust peu dilayer, que l'armée de l'empereur se fust ud peu recullée plus loing , reotreprise fust esté du tout absolue , car il n'y eut que la ville et le chasteau qui furent pris, et ce fut tout ce qu'on peut faire que de les piller et saccager à bon escient ; et la citadelle ne peut estre prise, car elle fil bonne et asseurée contenance : dont Ferdinand de Gonzague en ayant ouy le vent et pris l'alarme, car il n'estoit guieres loing de là a vecques ses forces, s'achemina aussy tost, mais non si lost que M. le mareschal n'eust quelque peu de loisir, à sa teste et à sa veue , se retirer en grand capitaine , sans la perle d'un seul soldat , avecques son butin de luy et les siens , qui fut beau et bon. Dans le chasteau fut butiné ce beau cl riche cabinet de M. dcSavoyc ; M. de Drissac eut pour sa belle part ceste belle et rare corne de licorne : aucuns disent qu'il eut aussy le beau et riche escoffion de la duchesse, toui garny de grosses perles et pierreries ; mais aucuns disent que ce fut M. de Salvoyson, tomme la raison le vouloit, puisqu'il avoit cenduict l'œuvre , et qu'il eut aussy une planchette d'or1 qui esloit à l'hacquenée de la duchesse quand elle chevaueboit dessus.

Tant y a que son butin valoit bien de quarante à cinquante mille escus ; et après sa mort ses héritiers partagèrent reste riche despouillc, qui furent le capitaine Gironde , son lieutenant , et le capitaine Melfe , son enseigne , et un sien jeune frère cadet, qu'on appelloil M. Geoffroy, qui n'esloit venu voir son frère que six mois avant qu'il mourust ; dont bien luy en prit, car les autres luy en eussent bien faict pelite part. Ils ne luy trouvèrent pas d'autres plus grands biens, ny moyens, ny argent, car il estoit fort ambitieux, et pour entretenir son ambition il despendoit fort, et surtout en espions ; et c'est ce qui fait valoir un grand capitaine et le pousse bien avant ; aussy jamais capitaine avare ne fil beaucoup.

Verset pris, la renommée de M. de Salvoyson voila par-tout ; et pour ce le roy luy donna une compaignie de gens de pied , qui estoit grand cas de ce temps-là, car elles estoient de trois cens hommes, et bien payées, et point

• Espèce détrier, ou plutôt de marchepied, «ir lequel pottient le» pied$ dt* dame» qui aillent à clitval.

SDS CAPITAINES FRANÇOIS.

communes. Mais le roy luy fit une faveur par dessus tous , et peu ouye ny veue , car il luy donna permission de la faire et amasser dans l'armée de M. le mareschal de Brissac , et y battre le tambour comme si c'eust esté dans les champs et villes, et congé à lous soldais de s'y venir cnroller sans encourir punition des autres capitaines, ny qu'ils les en peussent empescher ny rechercher , a m près le mois achevé , cela s'entend. Voylà une grand faveur ! Aussy sa réputation luy fit une si belle compaignie , qu'il eut des gens plus qu'il ne vouloit ; et tous y accouraient à l'envy les uns les autres, et des meilleurs du Piedmont ; car , soubs ce nom des entreprises de M. de Salvoyson , ils n'en pensoient estre jamais pauvres.

Il fut gouverneur de Verrue, place sur le Pau. importante à cause de Cressenlin , sa prochaine voisine, que les Espaignols tenoient; et s'entrefaisoieut bien la guerre : mais M. de Salvoyson e m port oit lousjours le dessus, comme il le fit paroistre en la surprise de la ville de Cazal, principalle ville du marquisat de Montferrat; et certc cestes entreprise est par trop belle pour la taire.

M. de Sal voy son doneques, gouverneur dudîct Verrue, guieres loing dudicl Gazai, avoit, par sa libéralité et industrie, gaigné quelques uns de ceste ville qu'il avoil muguelée et veillée de long -temps, de sorte qu'ils alloient et venoient vers luy et luy donnoienl advis de toutes choses; et en lira d'eux si bonne langue , et principallemeni d'un fructerol , les uns disent un maistre d'escolle, qu'il trouva fort propre de faire son f.iict un jour de nopees solcmnclies cl d'cstorïe qui s'y faisoient, auxquelles y eut graudes assemblées de seigneurs et dames, tant du pays que d Espaignols, et par corne quent force danec?, festins, courrement de bagues , maîquarades , tournois, combats, que donLoppez de Figarot, gouverneur de la ville, cl force capitaines espaignols et seigneurs italiens avoieni dressé en grandes magnificences. La nuict estant veneuc, que tout le monde estoit las etendormy, M. de Salvoyson, qui ne dormoil pas , voulut avoir part de sa livrée; et, pour ce, ayant mandé à M. le mareschal quelques jours avant { à qui il avoit confié son entreprise) qu'il luy fist couler sept ou huicteens soldats des mieux choisis, le plus secretlcment

M. DE SALVOYSON

et coyement qu'ils pourroient, et arrivassent 1 quand il ouytcryer : France! France! tue! la nuict, et que cependant il se linstprest avec- tue! Enfin lesnoslrcs, menans les mains de ques de bonnes forces au matin à sept ou tiuict toutes parts, et combattons bravement et reheures aux portes de Gazai , pour le favoriser à poussans les Espagnols, ils furent maistres, et son escallade et entreprise s'il trouvoit resis- j suivirent leur victoire jusques au ebasteau , où (;incc,à quoy M. le mareschal ne faillit. Mais s'esloient jettes ceux qui a voient peu, et mesmes voicy le meilleur : Afin que ceux de Verrue ne , don Loppez.

se doublassent de quelque chose , et les espions j M. le marcschal , de son costé, joue si bien s'en advisassent , il contrefit du malade , et en ; son jeu , qu'à poinct nommé ( comme advisé et diligence envoya quérir les médecins à Cazal '< vigilant capitaine) il arrive à la porte, qui luy pour le secourir, faignant estre en j;rand dan- fut ouverte par nos gens, où estant entré, se ger de sa personne. Les médecins estaus arrivés rendit maistre absolu de tout le reste delà sur le tard , leur visite fut remise au lendemain, ville, et assiégea aussy tost le chasteau , et survies priant d'aller soupper et reposer; et cepen- tout la citadelle ; et le battit si promptement dant qu'ils sont dans le lici, reposent et dorment ■ et furieusement , que don Loppez se rendit par bien, il part avecques ses gens et cschelles , et compasition , combien que le capitaine Salines, avecques le moindre bruit qu'il peut, tire vers ' parti d'Ast , où estoit sa garnison, pour lese-

Cazal prendre sa médecine, où il se trouve une heure après minuict précisément , que ceux de la ville et garde, las du jour, dormoient leur

courir , parust en criant , pour donner courage : Aqui esta et capitan Salines con su bandera 1 ! Mais M. le mareschal et M. de Salvoy-

premier et plus profond sommeil. Il commança i son y avoient mis si bon ordre, qu'il ne fit que

doneques à faire dresser ses eschelles le plus coyement qu'il peut; et les premiers qui descendirent dans le fossé furent : le capitaine Cluzeau,

cela et puis s'en aller.

Par ainsy ceste belle ville , et à mon gré des belles de ce quartier , assise sur le Pau , le roy

de Sarlat en Perigord , et le capitaine Pont- . des fleuves de par de là , et qui avoit tousjours

d'Ksture,dudict lieu de Pont-d'Esture, auxquels M. de Salvoyson se fioit fort, pour estre braves et vaillans et advisés , lesquels avoient plusieurs fois avant sondé le fossé et faict un très-bon rapport.

Ceux-là donc sont les premiers qui entrent et mettent les cschelles avecques leurs gens, et si prestement et tout bellement tuent les sentinelles , que le corps de garde n'en sentit rien jusqu'à ce que le reste , avecques M. de Salvoyson, monlans à la hasle, fut sur eux , et à tuer qui peut , les uns dormans, les autres à demy veillans et my dormans. Si bien que les François estans maistres de la muraille et du

esté si bonne françoise , fut remise en son premier et désiré estât ; et M. de Salvoyson (comme la raison vouloit ) en fut gouverneur , et les capitaines Cluzeau et Pont-d'Esture du chasteau, et chascun d'eux recompensés de mille escus, comme on leur avoit promis avant le coup s'il se faisoit : qui estoit peu certes pour tel hasard et péril de vie ; mais de ce temps l'avarice n'estoit si grande parmy nos gens de guerre , l'honneur les maitrisoit du tout, ta capitaine Cluzeau me l'a ainsy conté, qui estoit de ma patrie et mon voysin , et qui est mort peu riche.

J'ay ouy conter que, lorsque le roy Henry

rempart, le bruict s'esleva par la ville; l'ai- i et M. le conneslablc sceurent ceste prise, qu'ils

larme se donne ; l'on se rend en la place , en armes qui peut ; mais ils y trouvent nos François bravement campés, et desjà pris leur lieu de combat.

Don Loppez, qui estoit là auprès logé, pensant que ce fussent quelques yvrongnes qui se battissent , sans avoir loisir de s'habilh-r autrement, ne prend que sa robbe de nuict et une halebarde au poing, et va pour estriller ces gallans; mais qui fut eslonné? ce fut luy,

dirent que M. de Salvoyson s'y estoit autrement et plus dextrement gouverné que M. de Burie n'avoit faict du temps du roy François en ceste mesme ville, laquelle ayant prise par l'intelligence d'aucuns habitans qui ne pouvaient encor oublier le nom françois , et la tenant fort bien, mais n'ayant pourveu à prendre le chasteau, il la reperdit aussy tost ; et fut pris prisonnier et mené en risée à Milan : dont le 1 Voici le capitaine Salines et son enseigne !

roy François l'en reprit et ne l'en estima tant ; car s'il eust descouvert son dessein au seigneur Guy Rançon , brave et vaillant capitaine , qui n'estoit guieres loing de là avecques de belles forces, et qu'il l'eust appelle, il se fust rendu maistre absolu du tout ; mais il s'en voulut luy seul rendre glorieux : aussy luy seul fut rendu mocqué, comme dit le roy, ou bien qu'il n'eust pasl'advis et la prévoyance pour y mettre le bon ordre.

M. de Salvoyson ne fit pas ainsy (dit M. le connectable ), car, ou de soy , ou s'estant faict sage et prévoyant à l'exemple de M. de Buryc cl de son bon conseil, il y appella M. dcBrissac son gênerai , auquel il faut tousjours defferer , quelque ambition qu'on aye, car bien souvent il en arrive de grandes fautes ; et par ainsy tout alla comme il falloit.

Voylà doneques comme ceste belle ville fut prise. Les plus grands partisans de M. de Brissac en donnent la principalle gloire à luy, tant de l'entreprise que de la prise, laquelle tolalle il la faut attribuer à M. de Salvoyson, et à M. de Brissac du grand achèvement et perfection , à cause des prises du chastcau et de la citadelle, où il se porta en grand capitaine. Elle fut rendue quelque temps après la paix, faicte au grand regret des François et des habilans aussy ; dont j'ay ouy à M. le mareschal de Brissac : qu'il n'y avoil point d'ordre ny raison de la rendre, ny le marquisat non plus , tant pour le droicl que le roy y avoit, que pour ue donner à entendre ny à inférer à aucuns que le roy l'eust faict pour achepter paix, comme si le roy eust craioct le prince qui le demandoit. Et le disoit, sur le propos qu'il n'y avoit point raison d'avoir rendu ledicl marquisat , ny la Gorsegue, ny la Toscane, qui appartenoient à quelques petits princes que le roy eust mangé et avallé avecques un grain de sel , par manière de dire, s'ils eusent songé le moins du monde de les vouloir repeter par les armes. El disoit que jamais ces articles de paix ne furent bien desbattus quand on les proposa; car le roy d'Espaigne n'eust laissé, pour ces Délits princes, de faire la paix avec un si grand roy, qui avoit plus de moyen de luy nuire eu un jour que tous les autres princes mal contents en vingt ans , quand il les eust laissés et plantés là pour raverdir ; et si le roy et le roy

d'Espaigne eussent eslé bien servis de leur serviteurs en ce faict là, ils les eussent faicls trèsbien s'entendre ensemble, et eussent faict leurs affaires sans se mesler de celles d'autruy , ains les laisser en crouppe.

Quant à la Savoye ou au Piedmont , certes disoit encor mondict sieur le mareschal ( mais à regret) qu'il y avoit quelque raison de faire la restitution , à cause de madame de Savoye , sœur du roy , qui meritoit, pour son rang, ses vertus et l'affection que le roy son frère luy portoit , quelque gracieuseté, voyre bien grasse et ample; et que de l'autre part le roy d'Espaigne affeclionnoit le duc de Savoye son cousin, et que pour beaucoup il ne l'eust jamais laissé en blanc ny mescontenlé. Voylà pourquoy tes deux roys ne se debvoient opiniastrer nullement sur ce subject.

Mais pour quant aux autres petits princes , ils n'y debvoient nullement loucher, et que de grand à grand il n'y a que la main, mais non de grand à petit, et que les grands font les lois et les paris aux petits, et faut qu'ils passent soubs eux, et que jamais on n'avoit veu les grands csire facteurs des petits. Tant d'autres raisons amenoit mondict sieur le mareschal , lesquelles bien débattues, le roy catholique ne se fust jamais formalisé pour ces restitutions, ny le roy chreslien non plus les debvoit quitter, et surtout de ce marquisat de Monlfcrrat ; si bien que le roy ne le debvoit jamais rendre, et le joindre avecques le marquisat de Saluées, avecques quelques villes du Piedmont qu'il se fust reservépour se donner bon el libre passage de l'un à l'autre ; et par ainsy eust eu tousjours un bon pied en Italie, comme le roy d'Espaigne. Mais, sans aucun respect , nous rendismes tout en demye douzaine de lignes d'escriture : qui fust une grand honte à nous d'avoir sceu tris-bien conquérir , mais non l'avoir sceu bien garder , à nostre vieille mode et ancienne coustume de nous autres François. Que si l'on veut le prendre de loing, comment nos ancestres conquirent bravement la Palestine et la perdirent-ils après quelque quatre-vingt-neuf ans? Le royaume de Naplcs , Sicillc et l'eslat de Milan, après les avoir gaignés, nous les perdismes. La Savoye, le Piedmont , le marquisat de Monlfcrrat , Gorsegue el Toscane, nous n'en fusmes que pelits gardiens, comme les tenans en dc-

M. DE SALVOYSON.

post; noos rend ismes tout. Voyladoneques pourquoy il ne faut point que les François se proposent plus de conquestes, puisque nous ne sçavons garder racsmes ce qui est noslrc; tesmoing Cambray, Calais, Ardres, Dorlan, LaCapelle et Amyens, que nous avons veu perdre devant nous, mais par la paix retirées. Si que je croy que si nous eussions conquis les Indes , elles ne seroient à nous il y a long-temps. Ah ! que les Espaignols serrent bien mieux les mains quand ils tiennent quelque chose ! ils sont bien de plus dure desserre; nous en voyons les exemples. Si bien que je croy avecques quelqu'un qui me dit une fois que, si nous eussions conquis lesdictes Indes , comme les Espaignols, jamais nous ne les eussions gardées , non plus que la Fl en ride.

Or, pour revoller encor à M. de Salvoyson, esiant gouverneur deCazat , guieres ne chauma qu'il ny fist bien la guerre et de beaux combats, entre autres deux. La compaignie de chevaux-légers de M. de Clcrinonl ayant esté desfaicte, bientostil en eut sa revanche; car quelques jours après il monta à cheval et s'en alla desfaire deux cens chevaux- légers de l'ennemy, tout auprès des portes d'Ast. L'autre fut la desfaietc près du Pont d'Rsture, <pii fut telle , qu'estant la coustume de M. le mareschal de Brissac de remuer les garnisons des villes les unes des autres et les renouvellcr, M. de Salvoyson attira des espions, dont il n'en avoit jamais faute, et de doubles et de simples, et de fidels et de toutes sortes, auxquels fit courir le bruit et donna langue comme dans un tel jour assigné le remuement se debvoit faire. Par quoy ceux d'Ast , Gressentin , Pont - d'Esture et autres places circonvoisines , adviscrent de s'assembler et faire un petit gros de douze cens hommes de pied , tant Espaignols, Italiens , que Tudesques, et cinquante chevaux seulement ; et se mirent sur les advenues que les nostres debvofent passer. M. d'Amville, couronnel de la cavallerie légère , estoit lors en garnison dans Cazal , comme la plus proche de frontière de l'ennemy, avecques sa compaignie de cent chevaux-legers qui estoit fort belle et bien completle; ne faut dire comment, puisque son pere gouvernoit tout. M. de Salvoyson le prie de sortir aux champs et venir avecques luy , et qu'il luy fe-

| roit acquérir de l'honneur; ce qu'il fit aussy tost , car il ne demandoit pas mieux , comme tout courageux jeune homme qu'il estoit. M. de

I Salvoyson pour gens de pied ne prend que s» compaignie, qui estoit très-belle, bonne et biei complettc aussy, et la moictié de celle du ca pitaine Montluc le jeune; et ne voulut, sur la vie, qu'autres soldats sortissent de la ville, y ayant mis bonne deffence et bon ordre ; et mit comme eofaus perdus soixante jeunes cadets , qu'il appelloil ses esbarbats ; et en vouloit tousjours avoir en sa compaignie, disant qu'il les ferait tousjours jetter dans le feu , puisqu'ils estoient de feu mesme et n'avoient point peur qu'autre feu les endommageast. Il ayraoit fort aussy les jeunes escolliers qui avoient un peu riblé le pavé des universités, mais pourtant qu'ils n'eussent rien délaissé de leurs esiudes ; car il disoit qu'il n'y avoit au monde si bon esmery pour faire bien reluire les armes . que les lettres; il en parloit par l'expérience qu'il en faisoil en Iny, et non en autruy.

M. de Salvoyson doncqnes ayant commandé a son lieutenant d'aller attaquer l'escarmouche avecques ces cadets esbarbats et quelques vieux soldats mcslés parmy eux , estant attaquée et un peu eschauffte , il cognut aussy tost , à la contenance de l'ennemy (aucuns disent que son petit esprit famillier le luy pn dit, mais un grand capitaine sans cesl esprit le pourrait bien cognoistre comme luy ) , qu'ils n'esloient point asseurés. Estant à cheval près M. d'Amville, luy dit : « Donnons, monsieur! pour le «seur ils sont à nous.» Par quoy, tous donnèrent si à propos et de telle furie sur leur cavallerie, l'ayant chargée la première, qu'en un rien elle fut desfaicte et mise en routte, et l'infanterie de racsmes ; dont il en demeura de mort sur la place plus de cinq cens, et tous quasy Espaignols naturels, et un grand nombre de prisonniers. M. d'Amville y acquit un grand honneur, et les nostres y perdirent peu de gens.

Force autres belles choses a faict M. de Salvoyson , qui seroient trop longues à descrire, et pour lesquelles le roy le tint en tel estime , qu'après la mort de M. le baron d'Espic , mort à l'assaut de Conis , il luy avoit donné Testât de maistre de camp en Pîedmont , luy donna une place de gentilhomme de sa chambre , et uno compaignie de chevaux-legers qu'il vou-

loit dresser de ces jeunes cadets esbarbats , disoil-ii ; mais il mourut , comme j'ay dict , sans entrer en possession de ses charges : de quoy ce fut une très-grande perte , car il avoit en son esprit de très-belles et hautes entreprises, desquelles il en pensoit venir à bout, et n'en doubloit pas moins. 11 en avoit sur une douzaine des bonnes et principalles villes d'Italie; il en avoit jusque* en Turquie sur deux, et sur Sarragousse, qu'il tenoit fort facille : et avoit pour son homme M. le mareschal de Brissac , qui , grand et ambitieux capitaine qu'il estoit, l'aymoit, etluy eust bien tenu la main en tout. Le capitaine Sainct-Martin , de Tboloze, qui estoit avecques luy , ei un de ses confidens, m'en a conté beaucoup de choses.

Ce capitaine Sainct-Martin estoit un très-babille homme, et que j'ay cognu fort familièrement. Il sçavoit beaucoup de secrets naturels et supernaturels: et je croy qu'il les avoit appris de son capitaine. C'estoit l'homme du monde qui contrefnisoit mieux toutes escriturcs et signets, tant vieux que nouveaux. Pour cela, il en fut une fois en grand peine de la vie, qu'on luy vouloit faire perdre; mais M. le mareschal, cognoissant son mérite , son sçavoir et ses secrets, le fil sortir de prison à Thurin: j'en ferois bien le conle, mais il est un peu trop long. Du despuis nous l'avons veu à la cour avecques le baron de Vantenac , l'un de mes grands amys, et luy avoit ouvert l'entreprise de Sarragousse, et l'altèrent descouvrir. Et trouvai ledict baron à Venise lorsque je tournai de Malte, qui y alloit; et en tourna, et trouva le tout facille ; mais il fa I loit qu'un grand s'en meslast , à quoy ne peut entendre à cause de la guerre civille, dont ce fut grand dommage, car la chose estoit facille. Si M. de Salvoyson ne fust mort, dans un an il l'executoit; car il avoit son homme, M. le mareschal, qui luy aydoit, ainsy que me le dit Sainct-Martin, qu'il faisoit bon ouyr parler. Il n'avoit qu'un œil ; mais il eust leu une lettre de dix pas , dont pour ce le feu prince de Gondé l'en cuyda mettre en peine aux premières guerres.

Bref, ce Sainct-Martin s'estoit faict bon maistre soubs M. de Salvoyson , qui me fît penser que le maistre qui l'avoit apris estoit plus que le vulgaire , et qu'il tenoit beaucoup du ciel. C'est grand dommage quand tels gens

WVDS CAPITAINES FRANÇOIS.

meurent avant le temps qu'ils n'ayent au moins produict de beaux fruicls que leurs belles fleurs nous promettent. Si faut-il que je face ce petit conte de luy, puis plus.

I La renommée de sa vaillance et art de guerre et son sçavoir, avoit si bien resonné par l'Italie , qu'il y eut une dame de Milan , de bon lieu et d'un grand sçavoir aussy , tentée de la cu- ! riosité , comme sont les personnes d'esprit. Il ; luy prend envie de veoir M. de Salvoyson , dont l'on bruyoit tant ; et pour ce , demande un jour congé au gouverneur de Milan , et un passeport pour aller jusqu'à Cazal. Elle envoyé en demander de mesmes à M. de Salvoyson ;et l'un et l'autre le luy octroyent fort librement. Elle se metdoneques en chemin, et arrive à Cazal. M. de Salvoyson luy avoit faict apprester son logis en une maison bourgeoise ( car c'estoit une dame de qualité ), et commandement faict exprès à un capitaine de la garde de la porte, quand elle arriverait, de l'y mener; à quoy il ne faillit. Bientost après, elle arrivée, M. de Salvoyson luy alla baiser les mains, et s'enquérir d'elle quelle affaire l'y menoit , et en quoy il luy pourrait servir , et qu'il s'y employeroit de corps et d'ame fort volontiers. Elle , qui estoit une belle honneste dame, et fort habille femme , et sur- tout fort servante, luy alla dire que rien ne l'avoit amenée là, si-non sa belle renommée et l'envye qu'elle avoit de le veoir et l'arraisonner. M. de Salvoy son cognut aussy tost , par sa grâce , sa façon son esprit , son beau parler , que c'estoit quelque esprit divin , cl pour ce se met sur son beau dire et beau discours à l'exalter , et luy à s'abbaisser ; mais, tous deux tumbans de propos en propos à l'envy l'un de l'autre , s'entremirent en telles admirations, qu'ils en demeurèrent tous deux ravis , et à qui donnerait la gloire à son compaignon. Leur entretien ne fut pas pour ce jour seul et ceste heure ; mai» il dura bien huict jours, pendant lesquels ne chaumerent de s'entretenir et discourir de toutes sortes de sciences , voyre d'amours. Et puis après ces discours et plusieurs festins que luy fil M. de Salvoyson, elle s'en partit et retourna vers Milan, où elle se mit à louer M. de Salvoyson par dessus tous, et a publier ses valeurs et vertus. M. de Salvoyson en fit de mesme de la dame, et par ainsy demeu-

M. LEON STROZZE.

crent tris bien satisfaicts l'un de l'autre. Telle curiosité fut jadis à plusieurs d'aller veoir Scipion l'Affricain exprès en sa maison dcLinterne, dont les reliques insignes et vieilles paraissent encor sur le grand chemin de Rome , à Naples, le long de la marine; et tous passans aussy lalloient veoir et luy porter honneur, jusque* aux corsaires et brigans, qui, posans leurs barbares cruautés et leurs armes à part, j lalloient en toute humilité reverencier, veoir j et admirer ses valeurs et vertus. Telle fut aussy celle de la reyne de Saba pour veoir Salomon et contempler sa sapience tant célébrée.

Or c'est assez parlé de ce grand capitaine ; M. de Salvoyson : il en faut parler à ceste heure d'un autre.

M. LEON STROZZE.

Or, d'autant que cy-devant j'ay allégué le* bons capitaines de mer que l'empereur et le roy d'fopaigne ont eu , j'en veux icy de mesmes alléguer aussy aucuns que nos grands roys François l, Henry II et leurs enfans ont eu. Et commanceray par le premier au seigneur Léon Strozze , prieur de Gapue , lequel , peu de temps aprèsque le (ilsbastardde M. deSirozzefut tué au Port Hercule, fut tué à Escarling, avecques on tfrand regret qu'il eut de ce ncpveu bastard, et ce en recognoissant ladicte place d'Escarling, par un paysan qui estoit caché derrière une baye, qui luy lira une harquebusade à l'advanture, tellement quellement, car il n'estoit trop adroicl harquebusier; mais le malheur fît qu'il porta. Quelquefois tels gens mallotrus font des coups dangereux qu'on ne penserait jamais : ainsy fut tué M. de Bourbon par un prestre ; ainsy le prince d'Orange devant Sainct- Dirier par un prestre : ainsy nostre grand roy Henry 111 par un moyne. Dieu guyde aussy bien les mains de ces gens-là comme d'autres.

Ce prieur de Capue a esté un aussy grand capitaine de mer comme son frère de terre, de sorte que tous les ports, les costes et les mers de Levant resonnent de luy, tellement que son nom j les remplit encor : et n'ay veu guieres mariniers, matelots , pilolles , patrons , commîtes , forçats ,

esclaves, capitaines et soldats, qui ne rayent dict le plus grand capitaine de mer de son temps; et bien heureux esloit ecluy (comme j'ay veu en plusieurs endroicls du Levant ) qui pou voit dire: a J'ay- navigué et combattu .«ous le prieur de Capue : » et encor qu'il n'en fust rien, plusieurs le faisoient accroyre par ostentation , et pour ce en estre plus estimés.

Quand nous allasmes au secours de Malte, on ne sçauroit croire combien telle manière de gens en ces costes venoienl aborder, saluer et honnorer M. de Strozze son nepveu , pour la seule mémoire de ce grand oncle ; à quoy il prenoit un très-grand plaisir, car il l'aymoit et l'bonnoroit plus que son pere , à ce qu'il m'a dict souvent, parce qu'il estoit plus doux , et désirait plus luy ressembler qu'à son pere; estant jusques-là si jaloux et envieux de la gloire qu'on donnoit à son pere , qu'il en estoit quasy marry, voyre encor jusques-là de dire qu'il avoit esté plustost capitaine que son pere soldat , d'autant qu'il avoit esté dédié à l'Eglise, et que advant dans l'aage il avoit pris les armes, et luy les avoit portées fort jeune. Mais en cela il s'abusoit , et y avoit bien de la différence ; car M. le marcschal scavoit plus de la guerre en son bout de doigt que le fils en tout son corps, encor qu'il soit mort en réputation d'un bon capitaine, et que je l'ay cognu tel. Et pour l'aage, ce n'est rien, car il y en a qui proffitent plus en un morceau de guerre que d'autres en cent repas ; car il n'y a que l'esprit et la pratique, et l'aage n'y sert de rien.

Pour parler doneques de ce M. le prieur de Capue, son premier advenement fut lorsqu'il vint servir la France, quand Barberousse vint en la merdeProvanceet qu'il assiégea la villedeNice, là où il alla bravement à l'assaut avecques sa trouppe de Florantins bannis d'un costé, et les Turcs de l'autre; lesquels, encor qu'il yeust parmy eux meslés force janissaires , les meilleurs et plus aguerris soldats qu'ils ayent , ne firent point de honte aux chresliens, et à ces Florantins conduicts par ce brave prieur; car ils entrèrent les premiers par leur bresche.

Du despuis le roy François le prit en grand opinion et amitié; et aussy que son humeur luy plaisoit fort , car il estoit froid, taciturne et de fort douce conversation, et pour ce le roy l'aymoit plus que le seigneur Strozze : et le roy

Henry lotit au contraire, car il aymoit plus M. de Strozze, à ce que j'ay ouy dire à un grand .seigneur et à une grand dame de la cour pour lors. Ivcclict roy François le renvoya puis amprès ce voyage avecques Barberousse en ambassade vers le sultan Solyman, avecques dix galleres. Si fil aussy quelque temps après le roy Henry, la où il fît fort son profficl , et pour s'en servir puisamprès qu'il fut desapoincté du roy; car il y avoit si bien retognu et remarqué les costes, les mers, les ports, les terrains, les islcs, les caps, et mesmes ceux de l'Archipellago, qu'il y porta bien amprès du dommage et de l'ennuy.

I>e roy Henry venant à la couronne, mondict sieur le prieur eut la charge de passer dix gallcres par le destroict de Giballar, de la mer de Levant en la grande mer Oieane, pour aller faire la guerre en Escossc , là où il la fit fort bien avecques ses vaisseaux; et sur-iout fil irèsbien quand il prit le fort chasteau de la ville de Sainct-André, là où il vengea l'assassinat de cest homme de bien de prélat , M. le cardinal de Sainct-André , et fit pendre tous tes maraux qui l'avoyent si misérablement assassiné.

Il se fil fort craindre en resie contrée ; et ces grands vaisseaux et ramberges d'Angleterre ne luy firent grand peur ny mal , encor que cesle mer leur fust plus favorable qu'aux gallcres. Sur quoy je m'eslonne (il faut que je le die en passant ) de quoy les douze gallcres du roy d'Espaigne , estans dans fesclusc , ne firent plus d'effort et d'effect sur Oslande et leurs vaisseaux qui entroient lous les jours à leur ayse, qu'ils ne firent : je ne veux pas parler durant l'hiver, car elles y pouvoient perdre leur latin ei sçavoircl force; mais l'esté, durant les calmes et bonnacesqui surviennent, qu'il n'y a galleres lors qui ne balle à son ayse six et sept vaisseaux ronds, comme j'ay veu ailleurs qu'à La Rochelle , où je vis l'armée du comte de Monlgoumery, montant à cinquante vaisseaux, faire la cane à six galleres, qui, les allant de près canonner par le commandement de nostre gênerai, au diable si les autres osèrent bouger.

La fortune luy rit fort bien en ceste mer aussy bien qu'en l'autre, jusqu'à ce qu'il eut un très-grand subject de se mescontenter de son roy. Je n'en raconteray point le subject ,

car on le sçait assez et qui en fut l'auteur, et le tort qu'on luy fit d'usurper sa charge pour un autre qui ne la scavoit si bien que luy. Pareil traict fut faict à André Doria. Par quoy, rongeant doucement son mal talent , son despit et sa rage , songe de ne s'en venger contre son roy ny la France , prend resolution de quitter tout et de s'en aller à Malte servir sa religion contre lesennemysde la foy, contre eux vosmir son venin ; et pour ce , par un matin dit adieu à tous ses amys et capitaines du roy, la larme à l'œil, pari du port de Marseille avecques deux de ses galleres qui estoient à luy, et prend la volte de Slallc. Tour certes par trop généreux pour un mal eonlentrt despité! car, pour vengeance, il pouvoil faire du mal de s'emparer de plus de galleres de celles du roy, ravager les coste* de France, voyre faire quelque mauvaise veneue à Marseille, s'emparer de quelque aulre bon port, comme à la desesperade, de faire au pis, comme le plus barbare corsaire de Barbarie ; mais il ne fit rien de tout cela , considérant qu'il n'esloit beau ny honneste de se servir des moyens et des places de son roy et maisire, qu'il luy a donné en garde , pour luy faire par amprès un faux bon et une fascheuse guerre.

Voylà pourquoy aucuns ont bien blasmé André Doria d'avoir faict comme cela; car auparadvant faire la guerre a son roy il la luy debvoil annoncer, amprès s'estre despouillé de toute sa charge et rendu ses prisonniers qu'il avoit, en ce pourtant que le roy leust satisfaict de ce qu'il luy debvoit. Aucuns le déchargent pourtant beaucoup. Je m'en rapporte à leurs décisions : je pense que j'en parle ailleurs.

Durant ces guerres de la Ligue, plusieurs se sont aydés des places que le roy dernier leur avoit données en garde , et de ses moyens et finances, pour luy faire la guerre et jouer fauce compaignie, comme nous avons veu : ce qu'il scavoit bien dire et reprocher, et le tort qu'ils s'estoicat faict, et à leurs consciences et honneur, plustost que ceux qui estoient privés et n'avoient nulle charge publicque; et à tels ne leur en sçavoit-il tant de mal comme aux autres. Aussy plusieurs en ont faict tout de mesmes à M. du Mayne ; et l'ont quitté et donné les places au roy, qui luy appartenoient ; dont aucuns disent qu'ils se sont faict tort; d'autres tiennent que non; car, pour le service et la rc-

M. LKOK ,

cognoissancc de son roy il ne se peut commettre 1 aucune chose reprocliable ny vituperablc. Je m'en rapporte aux bons discoureurs; aussy ! qu'il estoil ainsy prédestiné du ciel que celuy à ! qui il apparlenoitdebvoitestre absolu monarque de la France, ainsy que jadis Octave Ca?sar le fut de l'empire romain.

J'ay veu fort louer le seigneur de Montespan, très-brave et vaillant gentilhomme de Gascongne, d'un traict qu'il fil en ceste Uguc; lequel ayant pris conclusion comme les autres , de se rendre à son roy et le recognoistre , alla trouver M. de Nemours, duquel il estoit lieutenant au pays qu'il tenoit, et luy gardoit trois ou quatre bonnes places. Amprès luy avoir rcmonsiré sa resolutiou d'aller trouver le roy, et qu'il le voyoit résolu de ne le cognoistre point , qu'il le priuit de ne trouver point mauvais qu'il le quittast , mais non pourtant qu'il luy voulust faire faux ny lasclie tour de trahison pour ses villes, car il les luy remetloit touttes entre ses mains : ce qu'il fit avant que partir: cl puis ayant pris congé honnorablcmcnl de luy, il s'en part sans aucun reproche, et avecques beaucoup de louanges que M. de Nemours luy donna, et belles offres qu'il luy fit. Cesie mémoire d'honneur luy durera pour jamais. Et m'asscure que le roy l'en a estimé davantage , comme il fait , se servant de luy très- bien en ces guerres espaignolles.

Le gouverneur de Vienne ne fit pas ainsy à l'endroict dudict M. de Nemours, qui l'a voit nourry page, cslcvé et advancé; car il le trahit , rendit la ville qu'il luy avoit donné en garde, au roy : et si fit bien pis, car il le fil empoisonner, ce dit-on 1 ; car il en a l'a me bourrelée de cent mille gesues, et toujours en danger de j la vie et attente qu'on ne luy rende la pareille; et si pour cela n'en est plus estimé. Si feray-jc ce conte de moy. pauvre chetif que je suis.

Au commancement des troisiesmes (roubles, j est ois en garnison dans Peronnc avecques ma cnmpaignie de gens de pied : j'eus quelques petits mauvais contentemens de mon roy. M. le prince et M. l'admirai le sceurent. Ils m'envoyèrent M. de Theligny (parte qu'il estoit

1 (ji gouvi rnrur éloit un Italien nommé Virenzo ViMOiiii. Selon M. de Tbou, ce m fut pas celui-ci, niais nu Français nommé Duemieu qui empoisonna le duc de Nemoure.

5TROZZE. 305

mon très-grand amy) me présenter beaucoup de bons et honnorables parlys, si je voulois me mettre avecques eux et gaigner Peronnc pour eux , dont j'en serois amprès gouverneur, et qu'ils me fourniroient force gins pour m'y rendre le plus fort et la garder, comme ils n'avoienl faute d'hommes. Alors je fis response quej'aymerois mieux mourir de cent nions que de faire un si lasclie et vilain part y à mon roy que de luy trahir une ville qu'il m'a voit donnée en garde et garnison, ny de m'en ayder pour luy faire la guerre. Le roy le sreut quelques jours après, qui m'en sceut un très bon gré et m'en ayma plus que jamais. Yoylà comment il se faut acquitter des charges qu'on a du roy, quelques mescontenlemcns qu'on aye de luy.

Nous voulons bien que nos concierges , nos métayers, nos valets de chambre, quand ils sont mal contens de nous et nous veulent quitter, qu'ils nous rendent compte de ce qu'ils ont en main, nous donnent les clefs, nous remettent tout par bon compte entre mains. Que s'ils font autrement, nous les faisons chasiier. A votre adv is doneques, que doibvenl faire nos roys envers nous qui leur tenons leurs places? Il se feroit un beau discours sur ce subject et bien enrichi de beaux exemples, que possible lespere-je faire en la vie du feu roy Henry

Et pour retourner à M. le prieur de Capue, j'ay veu une lettre dans le cabinet de M. de Strozze , qu'il escrivit à sa partance a ses frères, laquelle, pour l'avoir trouvée très-belle, j'ay advisé de la mettre et insérer icy.

«Messieurs mes frères, j'ay esté forcé de o quitter le service du rov pour des raisons que «vous pouvez sçavoir, et que vous entendrez o mieux par Jehan Cappon , présent porteur, et «desquelles je ne vousay peu adverlir plustost «qu'à ceste heure, ayant eu à grand peine les « moyens et le loisir de me retirer. Quand bien «je n'aurois autre considération que de me « vanger du tort qui m'a esté faict , j'eusse bien a eu de beaux et grands moyens de ce faire; «mais je n'ay voulu rien ravir de l'aulruy, ains «plustost laisser du mien. Avecques nostregal- « 1ère doneques et d'une autre, que j'ay gaignée « durant ceste guerre , que Sa Majcslé m'a oc- «troyé, je me relire où je suis obligé de faire a service, presl tousjours pourtant à rendre » Henri III. On n'a point celte vie.

acompte de ce qui me sera demandé, afftn que «• tout le monde cognoisse quel je suis, et que «vous, mes frères, demeurez avecques tel «contentement d'esprit que mérite l'honneur «de noslre maison, à laquelle est séant que « tout le monde soit informé de noslre raison «et justice, affin que ne soyons oppressas «par ceux qui m'ont voulu deshonnorcr et « nuire à ma personne, sans avoir esgard à la « fidelle servitude cl loyalle affection qu'ay tous- « jours portée au service de noslre maistre, «contre lequel je proteste n'attenter jamais « rien qui vous puisse porter dommage ny des- « plaisir, ny à moy blasme ou reprehension «quelconque. J'emmaine avecques moy le capi- « taine Mont. Ma délibération est de faire la « guerre aux infidelles pour le service de ma «religion. A Dieu, mes frères, je le prie de « bon cœur de vous donner en France meilleure «fortune que la mienne. Ce 18 de décembre « 1551. »

Qui lira bien ceste lettre la trouvera trèsbelle ; elle estoit en italien. Ainsy qu'il le dit là, ainsy s'en alla-il à Malte, où certes il fit de belles choses contre les Turcs, quand il alloit en cours, ainsy que j'ay ouy encor conter à plusieurs braves chevalliers et soldats qui esloient avecques luy, et qui le louoient exlresmemeut ; et porta grand proffict et richesse à sa religion , et à luy et tout : car (comme j'ay dict) il avoit si bien cognu et remarqué les lerres et mers du Turc lorsqu'il estoit au service de nos roys, qu'il en sceut bien faire son profficl et bonne praticque.

Par amprès la guerre de Sienne et Toscane survint, et pour ce, le roy, le cognoissant d'un dès-grand service, l'envoya prier de tourner à luy; lequel, oubliant tout serment et injure passée, retourna fort volontairement; car il aymoit et honnoroit fort le roy, non pas aucuns de ses officiers.

S'il ne fust mort si tost, le seigneur Strozze, son frerc, et luy, eussent faict de bons services au roy ; car ces deux frères s'enlcndoient, s'entre-ayruoienl et s'entre-secondoient très-bien ; si que la guerre s'en fust ensuivye plus heureuse qu'elle ne fut.

Ce fut luy le premier autheur de ceste forteresse du Port Hercule, qui se veoil encor aujourd'huy très-belle : aussy les Espaignols y

kNDS CAPITAINES FRANÇOIS.

ont un peu adjousté du leur. De raconter tous les beaux faicts qu'a faict ce grand capitaine , m'en seroit long et ennuyeux ; je n'en diray que cestuy-cy entre tous ses plus beaux, lorsqu'il faillit à prendre Ba redonne, luy estant en charge de service du roy.

Parquoy, un jour il part de Marseille avecques quelques dix à douze gallcres, fait semblant d'aller en Levant par commandement de S son roy, les chargeans des meilleurs soldats , i mariniers et capitaines qu'il peut choisir et qu'il ! cognoissoit bien , dit adieu pour quelques mois , affin que les espions de l'enucmy luy rapportent ainsy, et qu'il faict voylle vers la volte de Levant; mais, estant en plaine mer et hors de toute veue, tourne proue vers Espaigne, ayant eu bon advis que dans Barcelonne n'y avoit ny galleres ny gens de guerre que fort peu, car tout estoit allé en une expédition; et me semble que c'estoit en celle de la ville d'Affrique , comme j'ay ouy dire , ou bien je me trompe : et pour ce, observant bien le temps et la saison que les galleres d'Espaigne à plus près debvoient tourner, il accommode et desguise si bien ses galleres à l'espaignolle, avecques bandieres, armoiries et toute autre sorte d'armement, qu'elles ressemblent du tout galleres imperialles. Et ainsy, par un beau jour d'une reste, vint paroisire devant Barcelonne, ; moictié à voyle, moictié à rame, que ceux de la ville, pensans que ce fussent leurs galleres, accoururent sur le port et le long de la marine, et dedans et dehors, pour leur faire la bien venue tournans de leur guerre, ainsy qu'est la coustume. Mais le malheur fut qu'en a prochant du port et faisant bonne mine, il ! fut recognu et descouvert par quelque indiscret , comme il y en a tousjours ; dont Pai larme s'ensuivît, le port fermé, tout le monde en deffense, si bien que l'entreprise se faillit. Si ne se relira-il pas qu'il ne fist quelque coup et rafflade; car aussy tost, voyant son entreprise faillie, il fit jetter les esquifs et fragattes en mer; et en terre, te long de la coste, ils prindrent une infinité de cavalliers, de dames et marchans, qui se promenoient le long de la mer et ne peurent gagner assez à temps la ville. Il garda les prisonniers pour en tirer ! rançon, et, comme très-honnesle et courtois, > il laissa aller les dames, cognoissant en son

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