‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 242 sur 361 · M. LEON · texte numérisé non relu

M. LEON

cœur généreux qu'il n'est pas bienséant de faire desplaisir aux dames.

De mesme courtoisie usa M. de Slrozze son frère, au voyage d'Alleraaigne , à l'endroict d'une honncstc dame, femme du capitaine et gouverneur de Danvilliers; ce qu'il sccul trèsbien remonstrer au marquis de Marignan en la guerre de Sienne r d'autant qu'aucuns de ses chevaux-legers avoient pris prisonnière une dame siennoise, gentille femme, qui s'appelloit la scignore Lucresse; et pour ce de mesmes ses soldats avoient pris une damoiscllc fleurantine, femme d'un capitaine Coroque, que soudain il avoil faict délivrer; et pour ce, le pria de faire délivrer de mesmes ceste dame siennoise, pour le respect que Ton doit aux dames, à leur user de toutles courtoisies, sans autre forme de capitulation. M. le marquis luy envoya la seignore Lucresse, et consent très-bien avecques M. de Strozze de ne faire point la guerre aux dames ny les rançonner aucunement; mais bien luy reprocher comment du temps du roy François, ayant son armée vers Parpignan , aucuns capitaines servans le roy, et mesmes un seignor Francisque Vimcrcat , prindrent plusieurs dames espaignolles prisonnières, les devallisereut et puis les rançonnèrent estrangement ; ce qui ne fut beau ny honneste. Pour lors on disoit qu'aucuns de ces capitaines estoient de la suilte de M. de Strozze; sur quoy il sembloit que ledict marquis l'en taxast sourdement et luy jcitasl ceste pierre dans son jardin tout bellement; dont M. de Slrozze, s'en doublant, ne luy fit autre responsc , si-non luy mander que si cela e.Moit advenu du temps de ce roy François, on n'en sçauroit trouver aucune de ce règne du roy Henry qui n'eust esté (raicléc que très-courloisement et nullement rançonnée ; tesmoing, au voyage d'Allemagne, la damoiselle de Bou rie mont , de grand maison , qui fut prise en un chastcau et menée â la rcyne pour estre l'une de ses filles et y estre nourrie en sa cour, où elle ayma mieux estre qu'en son pays ; et y a esté tousjours nourrye et bien traictée, comme honneste fille, belle et agréable qu'elle estoit , et lay veuc telle jusqu'à ce qu elle fut maryée en la maison de Bonoeval , grande maison de Lymosin. Je croy qu'elle vit encor.

Voylà s)mment ces deux grands capitaines

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• dirent gentiment leurs raisons les uns aux autres : dont je m'estonne que ce marquis s'allast souvenir de ces dames espaignolles et les alléguer, puisqu'il y avoit si long-temps de ce voyage et que cela estoit arrivé ; mais il s'en alla ce coup très-bien souvenir, pour s'en servir ainsy à poinct ; car quand on vient à ces choses, il faut songer toutes les raisons et argumens que l'on peut pour faire sa cause bonne.

J'ay faict ceste disgression sur les courloisyes que fil aux dames de Barcelonne M. le prieur de Capue. Il faillit aussy une fort belle entreprise à surprendre Zara en Barbarye, distante de la mer douze milles, y estant allé avecques quatre galleres de la religion et deux des siennes , chargées d'une eslite de braves chevalliers et vaillans soldats : mais le malheur fut que, le soir mesme de la nuict qu'ils allèrent à Zara, y arriva Salarats Turon,qui avecques quelques chevaux , en chemin faisant ei passant , tirant vers Alger et y estant logé, survinrent les chevalliers, qui, estaus descouverts, furent avecques une grand alarme et force repoussés , et perdirent leur dessein ; si bien que sans ceste malencontre eussent pris la place et pillée.

Or j'achève la louange de ce grand capitaine de mer, m'estant efforcé de le louer par les plus briefs mots que j'ay peu , et mesmes par le lumbeau que luy fit M. du Bellay (comme à son frère) en latin1, dont la substance est telle :

«Moy, ce grand capitaine Léon Strozze, je «ne gis icy dans ce vase; car un si petit vase «ne sçauroit comprendre un si grand homme : « la terre ne me comprend non plus ; mais une « gloire plus grande que la terre m'a enlevé au «c:cl comme un bel astre pour les nautonniers, «affin que, comme jadis les eaux ont porté et «soustenu mes vaisseaux et ployé soubs moy, ! « maintenant il me plait estre dieu de la mer. 1 « Allez doneques , vous autres qui viendrez am- ' «près moy et qui aurez ma charge, allez har- 1 « diment sur les eaux , car je vous y prépare et «dresse un bon chemin el Irès-seur.»

Ces deux frères eurent autres deux frères, non tant pareils aux deux premiers, mais pour-

! ' La même épiiaphe se trouve en français dan» nr *>"uet de Joacuim du Bellay.

tant leur approchans, qui furent le seigneur Robert Strozze et M. le cardinal, bons, honnesles et habilles seigneurs. Au.ssy lous quatre Turent-ils fils d'un brave pere, le seigneur Philippe Strozze; lequel, encor qu'il n'ayt monstré par plusieurs preuves, comme ses deux premiers enfans , qu'il fust si grand capitaine comme eux , si a-il esté un tres-babille homme, brave et très-eourageux , ainsy qu'il le monstra à sa mon : car, ayant esté pris durant les guerres et tumultes de Florance, auxquelles il s'esloil entremis, plus par la persuasion et quasy conlraincle de son fils Pierre Slro/ze (ce disent aucuns qui en ont escrit, et que je l'a y ouy dire mesnies à des anciens dans Fleurancc), qui estoit un homme actif, violent, mouvant et brave, et luy cryoit à toute heure qu'il se falloit esmouvoir pour la pairie; mais estant, de malheur, pris sur ce fa ici et détenu prisonnier dans Icchasteau de Fleurancc, pluslost que d'endurer des cruelles gesnes pour confesser ses secrets a la ruyne de ses amys, et encourir une mort indigne de luy et de son parentage, autant généreusement que patiemment se mit contre la gorge (aucuns disent contre l'estomacli} une espée qu'un Espaignol de sa garde avoit laissé par mesgarde; et fut trouvé mort sur le carreau, tout sanglant, ayant laissé sur sa table un petit billet escrit, qui disoit : « Puisque je n'a y secu bien vivre, «c'est bien raison que je sçache bien mourir et «que je mette fin à ma vie et a mes misères o par un eu'ur généreux. » Et au plus bas mit encor en escrit ( que ceux qui ont faut mention de sa mort ne le disent point pourtant ; mais M. de Strozze dernier, son petit fils, et duquel il portoit le nom de Philippe, me l'a ainsy asseuré), ce vers dcVirgille, prononcé par Didou à l'heure de son trespas :

ixoiiare atiguis not t rit ex ouibus ullor.

C'est-à-dire,

• Qu'il putue $orlir quelque brave île œet 03 et <k tnoa • tang , qui vengera ma mort.»

Ainsy que fit Anibal long temps par ampres contre les Romains , descendus de leur perfide OEncas, cl les mena beau jusqu'à sa destinée preffixe. Qu'il y en a eu despuis ce vers prononcé qui l'ont bien pralicqué de pères en fils

VNDS CAPITAINES FRANÇOIS.

au monde! ce qui est un des grands secrets de Dieu qui soit. Demesmcsonl faict messieurs les enfans dudict seigneur Philippe sur la vengeance de sa mort, et surtout les seigneurs Pierre et Léon Strozze, qu'au lieu de quelques gouttes de sang qu'espandit le pere ils eu ont faict couler des ruisseaux , et de celuy des Espaignols, Floranlins, et de plusieurs autres leurs adversaires.

M. de Strozze dernier, son petit fils, pour l'amour de sou jeune aage, n'eut grand temps a en faire de me.smes,à cause que, quand la paix fut faietc des deux roys chreslien cl catholique, il estoit fort jeune et peu praliq aux armes, encor qu'il les eusl un peu portées. Toulesfois ne faut doubler que si les guerres eussent duré, ou survenu comme des guerres civillcs, qu'il ne se fust espargné nullement à nuyre à ses ennemis ancieus; car il hayssoit mortellement le grand duc Cosme. El uc luy ay veu tant désirer chose, si non deux bonnes gallcres et un pelit port en Provancc pour luy faire du mal et à ses cosles, encor que la reyne mere l'avoit pris en bonne amitié, et telle, qu'elle luy fil faire ses obsèques à Nostrc Dame de Paris, toutes telles qu'on a accoustumé faire aux empereurs, aux roys et aux grands primes, comme je vis, dont M. de Strozze en de. esperoit. Je s<;ay bien ce qu'il m'en dit : aussy le grand duc le craignoil autant qu'il fil jamais son pere; car je le sçay. J'en parle ailleurs.

Pour parler encor de ce grand Philippe, ainsy que j'ay veu sou pourlraict en plusieurs lieux , il avoit bien la vraye mine de faire ce coup de sa morl , el aussy qu'il avoit la créance légère (ce disoil-on) et approchante d'aucuns anciens Romains, de ces braves qui, pour immortaliser leur nom, ne craiguoient de se des faire eux-mesmes. Aussy a-on dict de luy et escrit : qu'il senloil un peu mal du paradis et de l'enfer, et se mocquoil tout ouvertement des préceptes de la foy chresliennc, et que de là on croyoit qu'il s'addounasl sans scrupulle fort à faire l'amour aux nonnains, ne faisant nulle difficulté de les desbaucher. Du reste , il estoit libéral, maguiffique, fort aymé de ses concitoyens, et fort sçavanl ; et voyla pourquoy ce ! grand sçavoir luy nuisit à sa créance, estant uu instrument fort dangereux pour la mettre à

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