‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 257 sur 361 · M. L'ADMIRAL DE CI1AST1LL0N · texte numérisé non relu

M. L'ADMIRAL DE CI1AST1LL0N

Voylà doncques pourquoy nous devons tenir M. l'admirai très-admirable et un très-parfaict capitaine, d'avoir bandé contre son propre roy son royaume, et l'avoir luy-mesme ainsy soutenu et maintenu par ses armes si bravement, et par son esprit , menées et conduictes si sagement. J'ay ouy dire qu'un jour luy devisant familièrement avecques M. le mareschal de Strozze sur la grandeur et splandeur du royaume de France, et que mal-aysement se pourroit-elle ruyner ny esteindre, et par quel moyen pourtant cela se pourrait faire , M. le mareschal luy respondit : qu'il n'y en a voit d'autre que de luy faire changer de religion et introduire une nouvelle, affermant que les changemens de religion font perdre les royaumes plus que tous autres moyens et invasions, artifices , ambitions , dominations , nouvelles libertés, ou soulagement détailles et eslevation de peuples sçauroient faire, ny nouveau prince.

Et c'est ce que dit une fois un certain ambassadeur du pape au roy François, qui, se plaignant et se mécontentant du pape Clément pour quelque chose, il luy dit que, s'il ne le conlentoit, il permettrait la nouvelle religion de Luther en son royaume , aussy bien qu'avoit faict le roy d'Angleterre; cest ambassadeur luy respondit franchement: «Sire, vous en serez • raarry le premier ; et vous en prendrait très- ■ mal , et y perdriez plus que le pape; car une i nouvelle religion mise parmy un peuple ne « demande après que changement du prince. • A quoy songeant incontiuent le roy, il embrassa ledict nonce , et dit qu'il estoit vray , et l'en àyma tousjours despuis de ce bon advis. Voylà pourquoy le grand sultan Soliman deffendit celle de Luther comme la peste, se fondant sur ces m es mes raisons.

J'ay usé de ce mot de nonce , puisqu'il s'use aujourd huy ; mais j'ay veu , à mon advenement à la cour, que l'on n'en usoit, si-non d'ambassadeur du pape. Et quand ce nom de nonce fut introduict , par dérision , on disoil : « Voylà «l'once du pape 1 » Et certes plusieurs ne gousterent bien ce mot du commancement , comme auiant vaudrait qu'on dist le messager du pape comme noncè; car nuncius en latin n'est autre chose à dire que messager: et par ainsy , ces beaux pindariseurs de mots , pensans faillir ou ne dire pas bien qu'ambassa-

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deur du pape, allèrent trouver le nonce du pape , que (comme j'ay dict), au commancement que ce nom fut introduict parmy les dames, filles et cavalliers de la cour, disoient souvent par dérision. Quand l'ambassadeur ou le nonce du pape arrivoit en la chambre du roy et de la reyne , disoient : «Gare l'once du «pape qui arrive!» Sur quoy, feu M. de La Fayette, qui rencontrait des mieux, bien qu'il begueyast un peu , dict une fois : « Par Dieu «( dit-il ), l'on changera tant ces noms d'am- «bassadeurs et de nonce du pape, qu'à la fin • on viendra dire : Voylà l'ange ou l'anoncia- «teur, ou le précurseur du pape, qui vient par- « 1er au roy et à la reyne. »

Or, pour revenir à M. l'admirai, il prit si grand goust à reste noix que luy donna M. le mareschal de Strozze , qu'il ne l'en degousta jamais jusqu'à ce qu'il en eust faict et veu l'expérience : et pour ce, aucuns ont voulu dire qu'il avoit plus d'ambition que de religion, et ses actions ont plus tendu à l'une qu'à l'autre. Or, je ne sçais ce qu'il en pou voit avoir dans , l'a me pour cela : mais le zele et la dévotion qu'il a porté tousjours à sa religion, et comme il l'a bien embrassée et servie, font foy de tout , et, qui plus est, les paix qu'il a faictes: car aussy tost que le roy leur accordoit , et à ses i partisans, l'exercice de leur religion , le voylà ! qui metloit aussy tost les armes bas, sans retenir une seule ville pour sa seureté, et les rendoit aussy tost toutes ; ce que n'ont faict les l autres qui ont commandé après luy. Et quand i on luy disoit pourquoy il n'en retenoit aucunes ! pour soy et de tous eux , il respondoit qu'ils ne [ sçauroient se rendre plus coupables que de ; ceste façon de tenir les villes ainsy du roy ; et que, puisqu'il leur permettoit ainsy la liberté de leurs consciences et l'exercice de leur reli- : gion , que vouloient-ils d'avantage ?

Aux premières et secondes guerres , il rendit | tout aussy tost Orléans, qui leur avoit esté tant bonne et tant propre nourrice ; et plusieurs luy cryoient , pourquoy au moins il ne reservoit eeste ville pour sa seureté , et qui estoit si proche de sa maison. Il rendit , aux ; troisièmes troubles, Angoulesme de mesmes. j que les huguenots de Poictou , Angoumois et I Xaincionge ( qui en ont esté la fremillicre ou ' pépinière), tousjours crièrent fort après luy, et

le prièrent Port instamment de ne la rendre , voire qu'ils voulurent mal mortel a M. dcSainct- Mesme, sage et bon capitaine, qu'il l'avoii rendue si facilement et ne l'cust gardée pour eux.

Mais ce grand admirai esloit si grand , si craint , si redoubtc, et avoil pris telle créance et pouvoir sur ses partisans, qu'ils n'eussent jamais osé le moins du monde contredire à ce qu'il avoil une fois dict et arrcslé : cl aussy qu'il se fundoil lousjours sur ce grand poinct de la religion : «Car, disoil-il, puisque nous «avons nostre religion , que nous faut-il da- « vantage?» I)oni par là cognoisl-on combien il esloil plus homme de bien et religieux qu'on ne pensoit. Aussy telle bonté le fit perdre; car, s'il se fust réservé de bonnes villes, on eust dix fois songé à le faire mourir. Bien est-il vi ay qu'il a esté fort ambitieux pour son roy, et fort songeant et tendant à le faire grand ; car il me .souvient que lorsqu'il vint à la cour, où il mourut, le roy estant a Sainct-Cioud au mesme logis (là où la conjuration fut faicte contre luy , et puis où nostre roy Henry troisiesme fut (ué après, la mesme, le grand autbeur et fauteur de la conjuration , et la reyne y fut malade), un matin qu'elle avoit pris médecine , M. l'admirai entra dans la salle , où il nous trouva , M. de Sirozze et moy , tous deux tous seuls. Ainsy qu'il frappa a la porte de la chambre de la reyne pour y entrer, une de ses femmes de chambre . qui estoient quasy toutes huguenottes, au moins les principalles, luy dirent que la reyne n'avoit encor rendu sa médecine, et qu'il attendis! un peu; ce qu'il fit, et se mit à pourmener avecques nous et nous discourir des affaires de Flandres, qui alloient bien à cause des villes de Yallanciennes et Munis surprises, dont il en avoit une joyc extresme ; et puis nous parla de nostre embarquement que noua allions faire en Brouage , et des commandemens qu'il avoit faicts aux ports de son admirauté de noua assister du tout. « Or , dit-il , Dieu soit «loué ! tout va bien ; avant «qu'il soit long-temps nous aurons chassé l'Es- «paignol du Pays-Bas, et en aurons faict nos- « tre roy maislre , ou nous y mourrons tous, et «moy -mesme le premier; et n'y plaindmy « point ma vie si je la perds pour ce bon snb- «ject.f El pour ce, votiloit-ii fort que M. de Strozze rompisi son dessein d'aller vers les

islea du Pérou; et allassions fondre par mer en Flandres , et luy viendrait par terre ; si bien que, si nous nous entendions ainsy , tout iroil à souhait. Et de rechef nous envoya en Brouage un Irès-habille gentilhomme des siens pour nous prier encor de nous y acheminer , et luy qui commançoit a partir. A quoy nous fusmes esbranlés ; mais nous nous doona&mes la garde qu'au plus beau de nos belles resolutions et déterminé parlement la mort malheureuse eotrcvinl de ce grand capitaine.

Mort malheureuse la puis-je bien appcller pour toute la France, veu les maux qui despuis s'en sont ensuivis et s'ensuivront encor ; car que pou voit le roy souhailler davantage et de meilleur , que se desfaire de (elle façou d'un si puissant ennemy, puisque dans son ameil le tenoit tel , bien qu'il luy monstrast beau semblant ; il s'en alloit de son royaume et luy emmenoit vingt mille hommes de ses partisans, et , Dieu sçait ! des meilleurs ; et luy alloit conquester tout un pays aussy grand qu'an royaume, et le luy approprier ; car pour soy il n'en vouloil point : c'esloietu abus , ny qu'il se voulust faire roy de France ; il en eut autant d'envye et de souhaits que moy. Mais bien desiroit-il avoir une grande charge soubs son roy , tenir près de luy le rang qu'il méritait et avoit tenu d'aulresfbis près de son grand roy Henry, es tre son lieutenant gênerai en «es cofiquestcs , et en estre gratiffié de quelques biens comme de raison : el se fust-U ainsy mieui maintenu et agraudy, et se faict craindre, soubs l l'aucthoriié d'un tel roy son maislre, que s'il I eust voulu le tout s'approprier à luy et s'en faire souverain; il eust eu de la peine grandi et du danger pour longuement garder ce titre et prééminence. Et voylà ce qu'il vouloit;car je le sçay d'un bon lieu et d'un homme qui le scavok et tenoit de luy : et voylà ce que le roy luy debvoit accorder et permettre de laisser faire, et purger son royaume de gens qu'il n'aymoit pas, sans se souiller les mains d'un très-ord massacre ; ainsy que fit Bertrand du Guesclin , ce grand capitaine , quand il purgea la France de ces meachans garnimens et faictsneans de guerre, et les emmena avecques l«y CVsioit un vray et pareil moyen desedesftire ainsy des huguenots ; et ce fut ce que M l*d- ' mirai sceut bien représenter au roy. quand il

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