M. L'ADMIRA L DR CHASTILLON
Or il y en a eu aucuns qui ont voulu dire mondict seigneur l'admirai n'avoir esté si hardy et vaillant capitaine comme il a esté sage, prudent et Irès-tagcnieux. Appeliez vous point cela vaillant et hardy, qui a donné tant de baltailles en son temps, et qui les a faict germer de la façon qu'on les a veues?
Considérons un peu combien, en tant de guerres que nous avons faictes de là et de cà les monts, nous avons veu de baltailles despuis celle de Ravenne , encor par si longues intervalles des unes aux autres , que l'on tenoit pour on grand cas de s'estre trouvé en une battaille; et y cooroit-on comme à un jubilé , l'un pour gaigner le salut de son ame , et l'autre pour Baigner l'honneur de chevallerie et faire appeller sa femme madame.
Après Ravenne doneques vint celle de Marignan contre les Suisses, celle de la Bicoque, celle dePavic, après celle de Cerisolles, celle de Ranty, qu'aucuns ont voulu plustost dire rencontre que battaille : mais pourtant, là on l'artillerie joue, là où les deux grands chefs ouverains y sont en personne et en armes, là où l'on combat si bien que l'une des advantgardes est desfaicie et en mut te , cela se peut dire battaille , comme je tiens de grands capitaines. De mesmes en peut-on dire de celle du mareschal de Slrozze , qu'aucuns ont tousjours plustost nommé la desfaicie du mareschal de Slrozze qu'autrement; puis les baltailles de Sainci-Quenlin et Gravclines. Voyez doneques qu'en si longues années, et parmy gens si guerriers que les François, Espaignols, Suisses et Italiens , si peu de baltailles se sont ensuivies et données. Voyez aussy, de l'autre coslc. combien M. l'admirai en cinq ou six ans en a donné : celle de Dreux , que j'ay veu comparer aux vieux capitaines 5 celle de Ravenne , pour avoir esté très-bien débattue et opiniastrée, voire celle des Suisses; celle de Saincl-Denys, avecques une poignée de gens que les huguenots avoient encontre nous qui estions quatre contre un; colle de .larnacou Bassac, où nous avions des rcistres et autres estrangers , et eux i n'estoient que François tous purs; celle de I Moncontour, où les uns et autres François se trouvèrent fort entremealéa de grand quantité
pour la France , et un gnod ennemi de iuoiui pour l't»- j Da,;uc.
dVstrangers;et puis celle d'Arnct-le-Duc, qu'on a dit plustost rencontre que battaille.
Et notiez qu'à toutes ces baltailles M. l'admirai menoil les advant-gardes et y estoit des premiers aux hasards et aux coups ; dont il en rapportoit des aucunes de bonnes marques et blessures. N'apprllez-vous poinl ccluy-là vaillant et hardy ? Je ne mets en conle les fois qu'il a présenté force de baltailles qui n'ont manqué pour luy à eslre données, comme à Talsy, à Pamprou , à Jazencuil , à Lodun, qui faillirent , pour les accidens et inconveniens que ceux qui estoient de ce temps ont veu aussy bien que moy et que l'on a escrit, entre autres M. de La Noue, qui en a parlé, et d'aulres choses aussy véritables que jamais homme qui en ayt escrit . bien que quclqucsfois il favorise un peu les siens.
En quel rang mettrons-nous aussy la desfaicie de La Rochc-la-Belle, là où le couronnel gênerai de nostre infant* rie fut pris, vingt cinq capitaines des siens morts, et quelque buict cens de ses meilleurs soldais. Je laisse à dire à ceux qui y estoient , a quoy il tint qu'à ce coup la battaille ne se donnasl; ny mesmes au petit Limoges.
Voylà doneques comment ce grand capitaine engendrait les baltailles. Que si les unes vcnoienl à leur perfection et maturité, et les autres non, il n'en pouvoit mais, non plus qu'un perc qui engendre des entons, les uns qui naissent et viennent à prof fit , ne laisse pour cela à avoir faict son drbvoir en leur procréation.
Tant d'autres endroicts pareils en conleroisjc, mais je n'aurois jamais faict, qu'on pourra bien voir dans les Mémoires de M. de La \oue, avecques plusieurs autres belles rencontres et desfaicies; dont entre autres, que M. de La Noue laist, en quoy m'en estonne, que j'ay veu fort louer et renommer, quand il desfit et brusla nos poudres lorsque le siège esloil devant Bourges, que nous fusmes conlraincls d'envoyer à la picorée à Paris, dont Ton envoya six canons, poudres et balles pour tirer quatre mille coups, avecques tout le rcsle nécessaire, accompaigné des compaignics de gens-d'armes de M. d Anville, s'il me souvient bien, cl de M. de Sipierrc, à laquelle commandoil le capitaine Donnasse, bon el vaillant certes, avec-
qnes quatre ou cinq compagnies de gens de pied, tant du capitaine La Chambre, bon soldat et bon maltois , qui portoit ce nom pour avoir esté vallct de chambre de M. le prince, et d'autres capitaiocs. M. l'admirai , en ayant eu ad- ■ vis, parlit d'Orléans avecques cinq ou six cens chevaux, et vous alla raffler tout cela en un tourne-main près de Chasteaudun. Cependant que Ion s'amu.soit a combattre, les charretiers destcllcnt leurs chevaux , couppent cordages, et avecques leurs chevaux sauve qui peut et s'eufuyent ; si bien que tout demeura là à la mercy du vainqueur, M. l'admirai, qui voyant luy estre impossible de mener et faire conduire tout cela à Orléans , afin que mw ennemy ne h'en prcvahi.st, fit arranger ensemble toutes les poudres, les balles, les canons bouche contre bouche les uns contre les autres , et puis fit faire une longue et grande traisnée de poudre; et, s'eslant retiré assez loing sur une petite moniaignc avecques sa trouppe, s'amusèrent tous à venir donner le feu à la traisnée , et veoir jouer la grand fougade, qu'on n'en vit jamais une telle ny faire tel bruit ny tintamarre ; et le (ont s'en alla à tous les diables. Si ceux de Bourses ne se fussent rendus lors, ils nous mettoient en peine pour les prendre, à faute de poudres.
Voyla aucuns tesmoignages pour estre asscuréssi M. l'admirai estoit vaillant et hardy. Et certes il le pouvoit estre, car il estoit issu de ires-braves et vaillans pères, grands- percs et ayeuls ; si que luy les ensuivant en ses jeunes guerres, il fit tousjours paroistre son généreux courage qu'il avoit extraict d'eux, ainsy qu'il fit devant Landiccy, à la baltaille de Cerisolles, ofi il fut fort blessé, n'y estant que pour son plaisir, et en d'autres cudroicls où il se trouvoit ordinairement; moy luy ayant ouy dire one fois , que , bien qu'il fust a.«sez favorisé à la cour à cause de son oncle M. le connes table, jamais il ne se soucioit guieres de s'y amuser, ny en ses faveurs : mais s'alloit pourmener ordinairement là où il avoit les coups (et de l'honneur) h donner.
Aussy eut-il Testât de couronnel fort jeune, et tout pour son mérite. En tel estât ne faut point qu'un poltron y entre ; et qui y entre et le fait bien sans reproche, croyez hardy ment qu'il est bra^e et vaillant, ainsy que moudict
\DS CAPITAINES FRANÇOIS
sieur l'admirai le fit paroistre là et despuis; cat encor en ces guerres buguenottes il faisoit Testât de couronnel tousjours , et sur tout au siège de Poiclicrs, qui estoit aussy escabreux et dangereux que l'on en ayt guieres veu , pour le grand nombre de grands , braves et vaillans princes , seigneurs et gentilshommes qui estoient-là.
Et si mondict sieur l'admirai ne fust esté aussy bon homme de pied que de cheval , je ne scay que fust esté de son armée et de son siège; mais il ne s'y espargna ny aux dangers ny aux harquebusades, non plus que le moindre soldat de son armée. Et si vous diray bien plus, car il a esté menacé cent fois d'estre assassiné, et qu'il y avoit gens adirés et de toutes parts appostés pour cela, dont il en avoit des advis certains, fust à la cour, aux armées, aux vUles, en ses maisons et ailleurs ; jamais il n'en monstra aucun semblant d'avoir peur, ny ne s'en accompaigna pas plus de coustilleux 1 pour cela ; mais se monstroit si asscuré, que bien souvent le trouvoit-on quelquesfois qu'il n'a voit pas quatre hommes avecques luy, comme je l'ay veu : et quand on luy disoit, il respondoit seulement : « Celuy qui m'attaquera , je luy «feray aussy belle peur comme il me sçauroit a faire. »
Je le vis une fois à Moulins, lorsque Leurs Majestés les accordèrent MM. de Guyse et luy : je dis ceux d'église, qu'on disoit qu'ils faisoient pour tous pourtant , mais non ceux de l'espée. Il y eut un gentilhomme italien francisé, que je ne nommeray point 2 , qui s'alla excuser à luy qu'on luy avoit rapporté qu'il le vouloit tuer; il ne s'en fit que rire, et luy dire seulement qu'd le pensoit moins de luy que d'homme de la cour pour faire ce coup là; le taxant froidement , par ce mot, qu'il n estoit pas assez courageux et asscuré pour faire ce coup.
Lorsqu'il alla trouver le roy à Blois , on luy remonstra fort la faute qu'il faisoit d'y aller, et qu'on luy donnerait la venue. « Rien , rien , dii- il , « je me fie en mon roy et en sa parollc ; autre- «ment ce ne serait point vivre que de vivre en
1 Hommes armé» de grands couteaux pour la ebaw ri la guerre. On appelait ce» couteaux coustiUes, rteeu» qui les portaient CoustUlers.
» Le mauuscril le nomme : • Le sieur Jtban Baptiste, • •ans le détoner par sou nom propre.