‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 262 sur 361 · M. L'ADMIRAL DE CHAST1LL0N · texte numérisé non relu

M. L'ADMIRAL DE CHAST1LL0N

& telles allarmes : il vaut mieux mourir un brave «coup que de vivre cent ans en peur. » Ou luy en dit tout de mesnies quand il alla à Paris, et de là trouver le roy à SainctClou, et qu'il tourna encor à Paris : il rcspondil toujours de nicsmes.

Telles démonstrations et appréhensions nulles de danger inonstroicnt bien qu'il esloit asseuré et liardy. J'en ay veu après luy venus en telles charges, qui en ont bieu eu d'autres, appréhendons et fuyans les présences des roys comme diables, et non cest admirai.

Aussy ay-je ouy dire à M. de La Brosse le bon homme , l'un des bons , sages et vaillans chevalliers de son temps , comme je dis ailleurs : qu'un jeune homme qui est né courageux et hardy, et qui a faict paroislre son courage et valeur en la chaleur de sa jeunesse , il ne le perd jamais, quelque vieil aage qu'il face, si ce n'est par une grande disgrâce : mais, s'il ne Ta esté en jeunesse, qu'il ne pense pas que l'aage luy apporte la hardiesse, non pas mesmes la pratique désarmes, si ce n'est par grand hasard et fortune.

Kl de faict, un jour j'estois eu une bonne compaignie avecques feu M. deGua; on vint à parler d'un seigneur que je ne nommeray point , qu'on le fit brave et vaillant, a Comment, mort Dieu «(dit M. de Gua)! voulez- vous qu'il soit vaillant « et hardy sur son aage, que jamais il ne l'a esté cen sa bouillante jeunesse, et qu'à ceste heure «le commancemenl et l'apprentissage u'en est «nullement bon?» De cas il y avoit avecques nous un grand philosophe médecin qui confirma son dire , et dit que la raison naturelle y esloit toute pcremploire, d'autant que le sang bouillant et chaut qui est en un jeune homme le rend hardy, prompt et actif et tout ardent de valeur; et ayant pris de la jeunesse et de bonne heure de se remuer, tourner, virer et exercer, et le continuer, il ne se peut arrester en son lieu; mais celuy qui est sur l'aage et n'a point encor remué son sang, mais laissé en son eslre premier, il est bien mal-aysé, estant ainsy arresté et pris sa place fixe, qu'il l'en puisse oster ou foire un nouveau. D'autres raisons philosophâtes apporta-il, que je ne veux de me defferer en cest art.

Voylà doneques comme M. Kadmiral a peu eslre tousjours courageux , et en toutes saisons

de son aage , puisque de bonne heure il commança et continua à esmouvoir son sang et sou courage. Si faut-il pourtant advouer que , s'il n'eust conjoinct avecques sa valeur des artifices, astuces et ruses de son grand esprit et jugemeut , qu'il n'eust faict et parfaict les grandes choses qu'il a faict es , tesmoings les grandes entreprises qu'il a faictes et conduictes par son bon sens : et là où il ne pouvoit faire venir la peau du lion , il y appliquoit très-bien celle du renard, et sur-tout en ses pertes de battailles; car, tant qu'il en a donné, il les a toutes perdues; maisc'estoit le capitaine du monde qui se sçavoit aussy bien relever de ses cbeutes et pertes , et pour lesquelles jamais ne perdoit cœur ny s'en ravalloit, que pour une perdue il ne tournast aux autres.

Je luy ay ouy dire que les plus grandes peynes qu'il a eu jamais en ses armées, et qui peuvent estre à un chef desnué de moyens, estoit à contenter les rcistres. Et à la dernière paix qu'il fit, il jura, il me le dit à moy une fois à part, que le plus tard qu'il pourrait , voire que bien forcé, il ne tourneroit jamais plus eu ces guerres civilles; et, s'il estoit si malheureux qu'il y retournas! , qu'il ferait la guerre d'autre façon qu'il n'avoit faict, qu'esloit ne tenir plus ces grandes armées en campaigne,et sur-tout ne se chargerait jamais d'une si grande Irouppe de reislrcs, qui plustost donnoit la loy quelle ne la recevoit.

Si eut-il pourtant ce jugement subtil, qu'il les sceut avoir et traicter mieux qu'homme du monde ny que capitaine aye faict ny fera , sans moyens. Après la battaille de Dreux , l'on voulut pratiquer les siens, je le sçay ; il les retourna à Orléans, et là leur donna tant du bec et de l'aesle (comme l'on dit), qu'il leur fit laisser la pluspart de leur chariots dans Orléans et les traisna en Normandie; lesquels pourtant, en ayant perdu une grande part dans le Portereau, et en ayans sceu nouvelles, et pour ce désespérés, il les amadoua, les contenta et les plastra si bien et beau , qu'ils ne l'abandonnèrent jamais , et le servirent jusqu'à la paix faicte.

Après la battaille de Montcontour, ainsy qu'il vit qu'on les avoit à deray gaignés, et que desjà Marillac, intendant des finances, estoit arrivé à Limoges, à Perigueux, avecques force finances, comment il les détourna de ceste praye subtile

el les deslogea de la XainctongePcar, leur faisant croire force belles choses, il leur fit faire en trois jours trente lieues fort grandes. La première journée leur fut de Barbczicux a Brantliome et à l'entour, là où il y a douze à treize bonnes lieues; le lendemain à Montignac, où il y a buict grandes; et le lendemain en fit autant par de la la Dourdoigne ; si qu'en ces trois jours il leur fit faire ces trente lieues . et leur fit passer les rivières de la Drone , de Hsle , de la Vezere, et de la Dourdoigne, et grosses rivières, tant de leur naturel que pour les pluyes de l'hyver, desquelles elles s'estoient enflées beaucoup. Telles traictes les harassèrent de telle façon, qu'on les suivoit par les pistes de leurs chevaux las, boiteux, qu'on trouvoit par les chemins si très-tant , que la pluspart , et eux et les paysans mesmes, les laissoient à l'abandon, pour les veoir en tel estât.

Qui aura veu ce marcher trouvera un grand miracle que M. l'admirai peut réduire ces messieurs les rcistres a un tel, voire extravagant, debvoir de guerre. Aussy les ayant par de là, il les en scent très-bien remercier et recompenser de mesmes; car après avoir joinct les forces des vicomtes el de M. le comte de Montgommery, tournant victorieux de Navarrains et d'Orlez, il les vous pourmena en ce bon pays d'Agcnois, se donnans des ayses et des moyens jusqu'à la gorge.

Qui eust jamais creu qu'après une telle battaille de Montconlour perdue et si grande desroute, ce capitaine eust peu si bien se remettre? Il me semble que je vois Brutlc et Cassie qui sortirent de Rome, qui l'un par une porte, qui par l'autre, comme gens perdus et vagabonds, et en moins d'un an mirent une armée de cent mille hommes sur pied et livrèrent la baitaille de Philippes.

Ce ne fut pas tout, car il alla devant Tholose

ledic t de la paix de Charlres; ils le firent, aussy tost venu, aussy tost exécuter; et qui fut un acte fort vilain , puisqu'il venoit de la part du roy et chargé de ses lettres, et de violler ainsy un droict de paix. Cela n'estoit pas beau; asseurez-vous qu'ils en payèrent bien la menestre et penderie, car il n'y eut maison de tous ces messieurs qui ne fust exposée au feu. Ainsy M. l'admirai les polliça; car, comme je luy ay ouy dire, qu'il faut aussy bien establir la pollice par le mal comme par le bien.

Après doneques s'est re bien chauffé le long de ces beaux feux, il mena son armée en Languedoc, et de là envoya quelques-unes de ses trouppes saluer un peu la plaine et belle vallée de la comté de Rossillon; si qu'aucuns gentilshommes s'approchèrent près de Parpignan; mais ils ne le firent qu'adviser et guigner de loing, comme fit jadis ce roy d'Angleterre Hierusalcm ; ce que les Espaignols n'eussent jamais peu croire, que le huguenot fust allé plumer la poulie en leur pays.

Cela faict, allèrent en Dauphiné. Vivarez,et s'y pourmenerent, ayant plus souvent la baguette eu la main que l'espée,la pistolle et l'harquebuse, fors qu'à Arnet-le-Duc, où se fit ceste rencontre, qu'on nommera bat taille si Ton veut, puisque je l'ay veu à aucuns ainsy appeller.

Cependant la paix se fil, par laquelle messieurs les reislres furent très-bien payés au despens du roy, et fort contens de M. l'admirai, et luy promet tans un autre retour pour ce mesme prix quand il les employeroit : et s'en retournèrent , portans un tel renom de M. l'admirai par toute l'Alterna igné, qu'il en resonnoil bien autant qu'en France.

Voylà comme sagement ce grand admirai gouverna et ferra fort doucement ces messieurs les reistres, si mal-aysés à ferrer. Et notiez qu'avecques leur rude et barbare bizarrerie,

faire de beaux feux et apprendre à messieurs de ^ ils luy portoienl si grand respect, qu'ils ne faila ville, et surtout à messieurs de la cour, de soient jamais chose insolente et hors de deb-

mctlre de l'eau dans leur vin et n'aller si vite

voir; que, quand il leur remonstroil, ils s'en

en besoignc,où leurcollere et animosité par corrigeoient et lui obeyssoient, voire le crai-

trop desreglée les conduisoit sans nulle considération ; car, quiconque portoit le nom de hu-

gnoient-ils.

Pour quant aux François, parmy eux il se

guenot , aussy tost pris , aussy tost pendu , sçavoit si bien faire craindre, que vous eussiez

jusqu'à un fort honneste gentilhomme de la dict que c'estott un roy, jusques aux grands,

religion, nommé Rapin, qui csloil allé, de la J'ay ouy faire un conte : qu'après le siège de

part du roy et du prince de Condé, pour porter Poicliers, plusieurs gentilshommes qui s'estoient

Page 1