M. L'ADMIR AL DE CHASTILLON
retirés de l'armée, et s'estoient allés rafraischir en leurs maison» ou aux villes, quand ils le vindrent retrouver après la battaitle de Montcontour, il parla â eux, ne faut point dire comment, rt le» taxa et tança comme s'ils fussent esté à ses ftaffes.
Il y eut le sieur deGcnlIs le jeune, qu'on appelait Yvoy, qui avoit la teste près du bonnet, qui voulut parler pour tous : <*Eh mort Dieu ! «dit-il , monsieur, qui eust jamais pensé aussy «que vous eussiez donné la battaille si Iefiere- «ment? — Comment ! dit M. l'admirai, et pcotit capitaine de merde, osez-vous controller «mes actions? » Et sur ce luy voulut donner de l'espée. mais il en fut empesché et prié de luy pardonner; ce qu'il fit, après qu'il luy cul faict tontes les humbles excuses et satisfactions qu'il peut : et si estoit prand et de bon lieu , et si avoit commandé l'artillerie devant Poit(iers,et si despuis ne cessa de le rechercher et honnorcr comme son roy ; aussy luy donna-il la charge de mener ses trouppes en Flandres, qui furent desfaictes et luy pris.
Voyla comment cest admirai sçavoit re^ir ses j;ens, qui ne luy debvoient ny cens ny rentes, et rien qu'une salutation ; car ils n'estoient ny ses subjects et vassaux , ny ses stipendiés, ny ses mercenaires : et toutesfbis, quand ils estoient en sa présence, un seul petit mot de courroux les estonnoit, et en absence son seul sijpict leur faisoit faire ce qu'il vouloit; tant il avoit pris une habitude de leur impericr, qu'il scinbloit qu'elle luy fust née et que ses partisans la luy deussent.
Pour quant aux soldats et autre menu peuple des siens, s'ils delinquoient par trop, il les sçavoit bien chastier; car il avoit esté toute sa vie si grand politiq de guerre, qu'encor qu'il eust affaire de gens, il ne leur pouvoit permettre le vice; et de tous tant qu'ils estoient , il estoit très-aymé et honnoré , que quand ils a voient une parolle de privauté de luy, ils s'en tenoient aussy conteus comme s'ils l'eussent eue du roy.
Aussy quand une telle accordance règne entre te chef et les membres, ils sont invincibles; comme tant qu'il a veseu se: ; tis ont faict de plus beaux exploicts de guerre qu'ils n'ont faict jamais après : et quand il mourut, ils demeurèrent si csperdns et estounés, que les plus
obstinés en leur religion, la changent sou dain, si-non de cœur, pour le moins par apparence; et la pluspart des plus gallans d'eux d'alors vindrent à La Rochelle rendre l'humiliation à Monsieur, frète du roy, comme j'ay veu; et nonobstant qu'ils ayent despuis cslevé la teste , si regrettent-ils tousjours ce grand admirai et le treuvent a dire.
11 faut que je die ce mot, et puis plus. Lorsque le roy dcPoulongnc s'en alla en son royaume, traversant l'Allemagne , il commanea par les terres de ce grand comte Palatin ( grand l'appclle-jc tel, car il estoit très-grand en tout), qui lereceut très-honnorablcment, comme a luy appartenoit. Un jour entre antres, il le mena, avecques deux on trois des siens (je croy que le gros Villecler en estoit un, et M. de Gna), dans son cabinet, là où, de prime aspect, il vit le pourtraict de feu M. l'admirai, tout de son haut et fort au naturel. Le comte luy dit : «Vous coga nofssez bien cest homme, monsieur; vous avez «faict monrir en luy le plus grand capitaine de «la chrcstienlé: et ne le debviez pas, car il vous a a faict et au roy de très-grands services. i> Alors le roy luy alla pallier le meurtre le mieux qu'il peut et le plus doucement , et que c'estoit luy qui les vouloit faire tous mourir, et qu'ils l'avoienr prévenu. M. le comte respondit seulement : « Nous en sçavons toute l'histoire, mon- « sieur;» et puis sortirent du cabinet. Mais je tiens de très-bon lieu que le roy fut estonné quand il vit ce pourtraict et ouyt les parolles de l'autre, et entra en appréhension que ce jeu fu*t esté faict à poste pour luy donner quelque estrette.
Voyla la réputation que donna ce comte Palatin à M. l'admirai. Et certes il estoit tel, quand on considère tous ses nobles faicts, que si, comme j'ay dict cy-devant, M. de Guyse ayt esté un fort universel capitaine, cestuy-cy l'a esté aussy, et pour cheval et pour pied, ainsy qu'il le monstra (comme j'ay dict sur la fin) au siegt de Poictiers . où il monstra encor des vieun coups d'escrime du temps qu'il estoit couronnel, et pour cheval, et pour vivres, et pour finances et pour artillerie.
Enfin pourtant (je lairray à plus spirituels que moy à \m faire la comparaison d'eux deux) M. de Guyse eut une chose plus que luy que je ne diray point.
460 HOMMES ILLUSTRES ET GRi
Si M. de Guyse fut aussy éloquent , M. l'admirai l'estoit aussy; mais il estoit plus savant que luy, car il enlendoit et parloit fort bien latin, comme je l'ay veu; car il avoit estudié, et lisoit et estudioit toujours, quand il pouvoit et estoit hors d'affaires. Et fut trouvé après sa mort un très-beau livre, qu'il avoit luy-mesme composé, des choses plus mémorables de son temps et mesmes des guerres civilles; il fut apporté au roy Charles , qu'aucuns trouvèrent très-beau et très-bien faict , et digne d ésire imprimé; mais le mareschal de Raiz en détourna le roy, et le jetta dans le feu, et le fit brusler, envieux du proffit et récréation que le livre eust peu apporter au monde, ou envieux de la mémoire et gloire de ce grand personnage : ce qu'il ne debvoit, puisque l'envye ne règne que parmy les pareils l.
Or, c'est assez parlé de ce grand capitaine; j'en parle ailleurs au Livre des Couronnels *; comme je fais de M. d'Andelot son frère, et en parleray en plusieurs autres endroicts où l'occasion se présentera.
Si faut-il qu'advant que je finisse ce long diseurs, je fasse encor ce petit sur la callumnie et coulpe grande qu'on a tant donné à ce grand M. l'admirai d'avoir esté cause, par sa guerre civille, de la ruine et pauvreté de la France; ce que trouvèrent une fois tout au contraire deux grands personnages, l'un de guerre et l'autre d'Estat, et très-bons catholiques, que j'ouys un jour discourir à la cour dans la chambre de la reync mère, que, tant s'en faut queceste guerre eust appauvry la France, qu'elle l'avoit du tout enrichie , d'autant qu'elle descouvrit et mit en evidauce une infinité de trésors cachés soubs terre, qui ne servoient de rien, et daus les églises, et les mirent si bien au soleil et convertirent eu bonnes et belles monnoyes à si grand quantité, qu'on vit en France reluyre plus de millions d'or qu'auparadvant de millions de livres et d'argent, et paroistre plus de testons neufs, beaux, bons et fins, forgés de ces beaux trésors cachés, qu'auparadvant n'y avait de douzains; tesmoin un seigneur de par le monde, qui des reliques de sainct Martin de Tours, et
1 Le manuscrit 8772 ajoute : • Et qu'au'aut de «ambiance ( dinoit-on ) y avoit-il comme d'un asne a un noble cbf ral d'Ecpaigne. •
» Vu de» lifresi de ce ïolume.
IDS CAPITAINES FRANÇOIS.
barres d'argent , données par le bon rty Louis XI, en fit une grande barrique de tes* tons : et tant d'autres seigneurs et princes en firent de mesmes d'autres trésors et relicques; le tout forgé pourtant au coing et effigie de nostre petit roy Charles IX, qui pour lors regnoit. 11 en paroist encor force beaux et bon*. Je ne veux pas dire pourtant que ce fut beau et licite de despouiller ainsi les églises pour ta vestir et enrichir les particuliers. Toutesfois, le roy Charles ou Louys d'Anjou, premier luy fut accordé pour lors par le pape de prendre les reliques de son reaume, pour en faire son proffit et pour les frais de la guerre. Voyez l'Histoire de iïaples.
Ce n'est pas tout : les riches marchands, les usuriers, lesbanequiers et autres racque-deniers, jnsques aux prestres qui tenoient leurs escus cachés et enfermés dans leurs coffres, n'en eussent pas faict plaisir ny prestépour un double, sans de gros interests et usures excessives, ou par achaps ou engagement de terres, biens et maisons à vil prix; de sorte que le gentilhomme, qui durant les guerres estrangeres sestoit apauvry et engagé son bien, ou vendu, n'en pouvoit plus et ne sçavoit plus de quel bois se chauffer; car ces marauts usuriers avoienl tout rafflé : mais ©este bonne guerre civille ( ainsy l'appeloient-ils) les restaura et mit au monde. Si bien que j'ay veu tel gentilhomme, et de bon lieu , qui paradvant marchoit par pays avecques deux chevaux et le petit laquais, et il se remonta si bien , qu'on le vit, durant et après la guerre civille, marcher par paysavecques les six et sept bons chevaux, et brave comme le bastard de Lupé, et ainsy des autres, tant d'un party que d'autre, et avoir ainsy continué et rachapté leurs biens, voire aquesté et augmenté. Lesrançonnemens que Ton faisoit de ces gras usuriers milords, quand on les tenoit une fois, leur faisoient bien sortir de par le diable leurs beau* escus de leurs bources en despit d'eux, et fussent-ils enserrés dans les os de leurs jambes.
Et voylà comme la brave noblesse de France se restaura par lu grâce (ou la graisse, pour mieux dire) de ceste bonne guerre civille. Force honnestes gens anciens, qui estoient de ces temps comme moy, en sçauront bien que dire, s'ils en veulent bien faire la recherche et la reveue, et en toucher la vérité sans passion.