M. L'ADMIRAI. DE CHASTILLON
Ce n'est pas tout ; car noslre roy Charles, qui avoit tant de debtes sur les bras, et qui devoit à Dieu et au monde, à cause de celles grandes des roys son grand-pere et pere, estoit au tapis et au safran sans ceste bonne guerre, qui luy en rapporta de bons profficts et esmolumens, a cause de ces découvertes de trésors, et des vendit ions et aliénations des reliques, joyaux et biens temporels de l'église ; le tout pourtant par la permission du sainct pere, dont il en lira de grands deniers, desquels toute la Krancc s'en ressentit , et principalement les gentilshommes, dont je viens parler, et les gens de guerre, tant des ordonnances que des gens de pied, qui, point avares, mais nobles despensiers, prodiguoient l'argent, qui ci, qui là, en belles despenses et braveries , sans l'cmbourcer.
Et qu'ainsy ne soit, nous voyons aujourd'huy en la France plus de doublons qu'il n'y avoit il y a cinquante ans de petits pistollets, comme j'ay veu , et pareillement plus de testons que de douzains, comme j'ay dict.
De plus, qui est un cas estrange, que l'on considère et que l'on le recherche, on trouvera que quasy toutes les bonnes villes de la France qui se sont ressenties par ces guerres de pillages, de sacs et de rançonnemens , <c t nnjourd'huy plus opullentes et riches que les autres , bien qu'il n'y en ayt guieres de puceltes ; jusqu'à la bonne ville de Paris, qui naguiercs estoit si pauvre et abbatue qu'elle n'en pouvoit plu:> 1 ; on la trouvera aujourd'huy plus superbe, plus riche et plus magnifique que jamais ; et n'y trouve l'on rien à dire de toutes choses, qui affluent et abondent, jusqu'à estre saoule, si elle ne veut estre insatiable, comme je croy qu'on ne la sçauroit pas saouler.
Je me souviens qu'aux premières guerres que nous prismes Rouen d'assaut , elle fut pillée l'espace de deux ou trois jours à discrétion. Ouand ic roy alla quelque quinze à seize mois après pour reprendre le Havre, il y passa dedans avecques toute sa cour et aucunes trouppes de son armée, l'on n'y trouva rien à redire pour le sac. El vis la reync mere s'en estonner, tant elles'esloit bien remise , et autant ample et opulante que devant, si qu'il ne nous y manqua rien.
« Le manuscrit ajoute : «Jusque* aux pins belles femiPts «rai donnolent a f . . pour du pain.»
J'ay veu la ville d'Angoulesme pillée et repillée par deux fois, à la première et troisiesm*. guerre, moictié par sac, moictié parles grandes et grosses garnisons qui logèrent dedans , des huguenots et d'autres , aussy de celles des catholiques par amprès de raesmes; bref, je l'ay veuc fort abbatue et apauvrie; elle est aujourd'huy, à ce qu'on dit, la plus pecunieusc ville de nostre Guyenne après Bourdeaux et La Rochelle , ce qu'on ne croirait pas.
Et la ville de Perigueux , quoyqu'a esté pillée des huguenuts l'espace de cinq à six ans, aujourd'huy on n'y irouve rien à redire qu'elle ne soit aussy riche , voire plus que jamais. Tant d'autres villes en conterois-jc ; mais j'en laisse la curiosité à plus entendus que moy.
Bref, il faut dire de la France ce que disoit ce grand capitaine Prospère Colonne de la duché de Millan, qui ressembloit une oye bien grasse, que. tant plus on la plumoit , tant plus la plume luy revenoit. la cause doneques en est deue à ceste bonne guerre civille , tant bien inventée et introduicte de ce grand M. l'admirai.
Ce n'est pas tout , les gens d'église , lesquels cryoient le plus après les huguenots et leur guerre, y ont gaigné autant que les autres; tesmoins les trésors et riches reliques qu'ils ont vendu soubs main , en faisant accroire que les huguenots les avoient prises par force, aucuns antres fouillés en terre , qu'ils avoient cachés; et donnoient à entendre qu'ils avoient tant desrobé ; et non tant certes qu'eux-mesmes s'en estoient secrètement accommodés.
Et si par la dispense du pape et volonté du roy en ont vendu , s'ils en vendoient pour cinq cens escus, en vendoient pour mille, faisans accroire qu'ils n'en avoient peu tirer davantage des orfèvres, changeurs, marchands et revendeurs, qui possible estoient faicts à la poste des vendeurs.
Le trésor de Sainct-Denis en feict fby, qui fut estimé de l'empereur Charles, quand il le vit si riche et grand , en si grande admiration, qu'il le dit estre bastant pour payer deux rançons de roys , y adjoustant le crucifix d'or. Du despuis , on vit tout cela desfiguré et dissemblable au passé.
D'avantage, comment ont-ils faict leurs orges, ces messieurs du clerjjé de la France, en l'allienaliou des bien temporels, que pour cinq cen»
m HOMMES ILLUSTRES ET GR
escus de laxc, ils en vendoient pour mille, allans eu augmentant tousjours au plus haut sans abbaisscr! Et pour le département des décimes, comment s'en sont-ils déportés et enrichis, les liaussans si haut, soubs excuses, prétexte et licence de la guerre et de ses frais, que le proffit leur en redondoit plus grand qu'à celuy du roy et de ses finances ! Et jamais décimes ne montèrent si haut, non pas du règne du roy Henry, qui les mit pour une fois, à sa grande nécessité, à cinq et six décimes, que l'on a veu despuis taxées si excessivement , que les pauvres petites abbeyes, petits priorés et cures, sont si pauvrement devenues, que les possesseurs d'auparadvant ont estes conlraiucts de faire cedo bonis ', et quitter tout à plat; et le tout, par l'avarice cl rcuriclùsscmcnl de messieurs les gros, grands et gras , pourveus de grandes dignités , et graudes prééminences, jusqu'à leurs facteurs , coilecicurs, ramasseurs et receveurs des decimes , qui s'y sont estrangemcnl enrichis , comme un nommé Camille 2, que j'ay veu, n'a pas quarante ans, n'avoir vaillant que ce qu'il porloit de ses babillemens et ce qu'il deroboit a lastons ; il fit si bien , que luy ou ses héritiers ont vaillant aujourd'huy plus de quarante mille livres de revenu.
C'est gralé cela , mieux que ne sçauroit faire un frippier sur Je drap. Que pouvoicnl faire les grands surintendans? Avoient-ils raison , ces messieurs , de crier tant après les guerres civilles, leurs meres nourrices?
Que peut-on dire de messieurs de la justice , si-nonqu'ils ne s'y sont pas trop apauvris ? Comment apauvris ! mais très-enrichis et accreus en très-grands biens et acquests. Je m'en rapporte aux pauvres plaidoyans qui ont passé par leurs mains. El ce qu'on a trouvé en eux de mauvais, c'est qu'ils sont estés fort peu doux et gracieux (au moins aucuns ) à Pendroict des pauvres huguenots, leurs demy pères nourriciers; car ils en ont faict mourir (au moins aucuns) une infinité par leurs sentences , arresls et coustcaux de leur execuliou , plus pour porter seulement le nom d'huguenots que pour autres grands subjecis. Grande ligueur, pourtant, de faire mourir leurs bienfacleurs !
' Lmiou de biens.
' Juuoin de Canille, financier.
SDS CAPITAINES FRANÇOIS.
Que dira-on aussy d'un tiers cs(at,qui avecques les autres en disoit sa raslellée , et desbagouloit pis que pendre après M. l'admirai et sa guerre? Y ont-ils beaucoup perdu? Non certes, mais beaucoup gaigné et enrichis; car, marchands, artisans, gens de mestier, et autres de ce tiers estai, se sont si bien accreus, que ce qui se \ en« doit parudvant un lésion, aujourd'huy se vend lescu pour le moins. Aussy, comme dit Cornélius Tacit us, parlant de l'empire d<; Tibère lors florissant , que l'empire romain s'esiani accreu en une li -es-haute grandeur et uiagnificeucc , les biens des particuliers s'en accreurent aussy: de mesmes en accreut la France ses eufans et nourrissons.
De sorte que, si tant d'estrangers, gens de guerre, |>ar trop mercenaires, n'en eussent emporté tant d'or et d'argent au dehors, ne faut doubter que la France estoit plaine comme un œuf, et ne l'eust-on sceu jamais espuiscr.
Mais, disent aucuns, qui les a faicts venir ces messieurs les est rangers, plus prompts aux trompettes et tambourins d'argent que de cuivre? Il faut Ravoir cela, et est fort aysé. Aux premières guerres , nous en eusmes premiers des Suisses cl des lansquenets du comte de Ringrave. M. d'Andelot partit pour avoir des reistres, et les amena foi t bien.
Mous eusmes des lispaiguols en Guienne et puis en France : ceux-là ne nous cousterent rien, par le bon secours et génie libéralité de ce grand, auguste roy U'Espaigue. Les huguenots eurent quelques Auglois dans Rouen et le Havre, par le bon secours aussy et libéralité de la reyne d'Aglelerre.
Mais tant y a , j'ay veu les huguenots nous donner deux ballaillcs sans aucuns est rangers , qui est celle de Sainct-Denis , où nous avion» des Suisses six mille. Celle de Jarnac, ils n'eu avoient non plus : nous eu avions des Suisses, et mesmes des reistres, fort peu pourtant , que le jeune comte Ringrave a voit. Les bugueuols puis apr ès en ont eu prou , et trop, pour avoir nui à la France beaucoup pour lors , cl peu despuis, selon ce que j'ay dict. Je laisse cela du surplus à en parfaire le discours plus grand à gens les plus curieux.
El quand tout est dict , puisque cestoit une guerre intestine de la nation à la mesme nation, nous la debvions desmeler entre nous autres
ensemble sans y appeler la nation estrangere, comme l'on faicl d'estranger contre eslranger. Certes la guerre en fust esté plus noble ; voir en raesrae campagne , mesmes enseignes , pareilles et mesmes armes, mesmes sonneries de tabourins cl trompettes , et mesmes façons et ordre de guerre ; ainsy qu'on vit aux plaines de Pbarsalle, mesmes Romains ( dit Lucain) , mesmes aigles, mesmes armes et pareilles ordonnances des gens et formes de guerre ; si que Pompée cust force estrangers ramassés et vraye racaille. Gesar en avoit aussy , mais plus disciplinés et aguerris pourtant à lamilicc romaine.
Pour moy, et pour en faire fin , je sçais bien ce que j'en ay veu dire et jurer à M. l'admirai (ainsy que j ay dict cy-devant ) , combien cela le faseba d'avoir esté conlraiuct de s'est rc jamais aj dé de ces reistres, cl dequoy ils esloient jamais venus en France ; el que, s'il estoit a refaire, ou que la guerre recommençast jamais ( que Dieu l'en engardast ), il n 'appelleront plus de telle gens pour s'en servir; ils estaient irop fascheux, avares, importuns, cl trop mal-aysës à contenter. Nostrc grand et brave roy d'aujourd'buy en a pris l'instruction , qui a faicl et parfaict ses guerres, et acquis son royaume sans ces gens-là , fors quelques irouppes que M. de Turaine luy ameua, qui ne servirent guieres : aussy il s'en desfit bientust. En quoy il moustra son grand cœur et sagesse , de se passer de tels gens et desraeler sa guerre par les siens propres.
J'en ay parlé ailleurs, où je les loue pourtant, ne voulaul mal dire nullement de la valeur qu'ils ont, uy de leur belliqueuse nation; car on ne leur sçauroit rien reproeber, que un peu trop grande avarice; car en tout ils sont braves et vaillans gens de guerre.