DE CONDE. 4G
tresse! ), qu'un soir en la salle, que ladietc reyne soupnoit à Sainct-Germain-des-Prés, il me souvient fort bien que M. le prince y estant venu, Monsieur le prit et le mena en un coin où il parla bien à luy, et des grosses dents (comme on dit), et le reprit de son outre-cuydance d'oser et vouloir prétendre sur la charge qui luy esloit deue ; et que , s'il s'en mcsloit jamais , qu'il l'en feroit repentir et le rendrait aussy petit compaignon comme il vouloit faire du grand.
Tant d'autres propos luy dit-il (car il le tint long-temps) que nous n'oyions point , car nous autres qui estions à luy nous nous en tenions de loin ; niais nous voyions bien qu'il luy parloit de hautes parollcs et de grande braveté , ores tenant son espéc sur le poumeau fort haute, ores faisant semblant de tasler à sa dague, ores enfonçant et ores hauçant son bonnet; et bref, nous cognusmes en luy une contenance fort bravasche et altiere, et telle que despuis, bien qu'ayons veu en mille endroicts une très bonne façon en luy, jamais aucuns qui estions la ne la recognusmes si belle et asseuréc. Nous vismes bien aussy M. le prince tousjours descouvert et parler doux, à son geste; et la reyne ayant achevé de soupper, ce jeu se desmesla, qu'elle sceut bien au long par M. son fils, qu'elle en ayma davantage, et puis de M. le prince, qui en fit quelque plainte; mais elle ne s'en soucia. Et M. le prince aussy ne la fit guieres longue ;\ la cour et s'en alla, et non sans la garder bonne à mondict seigneur, car au bout de (rois mois et demy la journée de Meaux fut dressée : et voylàd'où en fut la première source, que beaucoup ne sçavent pas , et la couvrent sur la religion , comme fait M. de La Noue; car possible ne sçavoit il pas ce que je vis.
Monsieur aussy, ayant sceu que ceste partie avoitesté autant faicte pour luy, voire plus, que pour le roy, la luy garda aussy meilleure; car, ayant esté faict lieutenant gênerai du roy après la mort de M. le connestable , il ne cessa jamais qu'il n'eust raison dudict prince, qu'il hayssoit à mal mortel et plus que tous les huguenots ; car il ne tint à luy que la battaille ne se donnast à NosircDarae-de-l'Espine. Il ne voulut point aussy la paix , si-non pour attrapper ledicl prince en sa maison des Noyers en Bourgoigne, comme il la faillit belle.
Aux troisiesmes troubles il lagassa et près»
de tant de petits combats et escarmouches, qu'enfin il le mena à la baltaillcqui fut donnée vers Jarnac et Bassac, où ce prince vint fort résolu et en très-brave et vaillant combattant, mais pourtant fasebé d'y venir, soit qu'il cognust son heure ou son desadvantage ; et pour ce en y allant il dit que, puisqu'on avoit faict un pas de clerc, il le falloit franchir, et qu'aussy un peu advant qu'aller à la charge il avoit eu contre la jambe un coup de pied de cheval du comte de La Rochefoucaud , qui , comme désespéré du mal , accompaigné de son brave cœur, combattit 1res furieusement. Mais cela ne dura guieres, car il fut porié par terre. Et le premier qui descendit pour le prendre prisonnier, ce fut un honneste gentilhomme de M. de La Vauguion, qui s'appelloit Le Rozier : et ainsy que M. dArgence vint à passer, M. le prince le recongnut et se rendit à luy. Mais , sur ceste cntrefaicte, arriva le baron de Montesquieu, brave et vaillant gentilhomme, qui esloit capitaine de.» gardes des Suisses de Monsieur, frère du roy, qui ayant demandé que c'estoit , on luy dit que c'estoit M. le prince :« Tuez ! tuez! mort Dieu!» dit-il-, et, Rapprochant de luy, deschargea sa pistolle dans sa teste, et mourut aussy tost.
Il n'avoit garde de la faillir autrement, car il avoit esté fort recommandé à plusieurs des favorys dudict Monsieur, que je sçay bien, pour la hayne qu'il luy portoit dès le jour que j'ay dict; cl aussy qu'il n'y a rien qu'un grand haysse tant qu'un autre grand son pareil , mais plus encor celuy qui ne l'est pas et se veut esgallcr à luy. Il n'y avoit pas huict mois que j'avois sauvé la vie audict baron de Montesquieu , que j'aymois fort despuis le voyage de Malte , qui , au partir de lâ , fut la première fois qu'il vint el se produisit à la cour par le moyen du comte de Drissac, qui le prit en amitié pour estre brave et vaillant gentilhomme, et qui estoit bonhomme avecques cela; et ledict comte le fit aymer à Monsieur, et lui fit donner ceste charge.
I* roy Charles doneques, ayant entrepris de faire un combat sur l'eau à Paris, devant le Lou vrc , il se mit dans son grand bateau couvert , qu'on avoit veu long-temps devant le logis du contrôleur Dumas. Le roy trnoit et gardoit son bateau avecques les siens contre Monsieur et les siens, qui le vistnes assaillir. Ainsy que nous
voulions monter, et que le baron estoit à demy monté, voycy Fervaques, qui a esté tousjours rude joueur, qui poussa de haut en bas ledict baron dans l'eau, qui s'alloit nayer sans moy, qui courus du bout du bateau, et le pris par le collet; cl le jette dans nostre bateau , lequel n'en pouvoit plus; mais il se remit tellement quollement, el aussy tost se mit à genoux et me remercia, et qu'il me debvoit la vie; et despuis in'appella lousjours son pere, bien que je fusse plus jeune que luy. Il fut tué par ampiès au siège de Sainct-Jean d'une grande harquebusade: les huguenots disoieut que c'estoit par punition divine.
Pour tourner à M. le prince, estaut mort, Monsieur n'en fut nullement marry, mais irèsjoyeux, car il avoit opinion qu'il luy en eusl faict faire de mesmes : car, d'ennemy à grand ennemy, il n'y a que se garder. Monsieur le voulut veoir après la battaille achevée; son corps fut chargé sur une vieille asnessc qui se trouva là à propos, plus par desrision que pour autre subject ; el fut porté ainsy, bras et jambes pendantes, à Jarnac, en une salle basse soûl» celle de Monsieur et sa chambre, où ledict prince le jour avant avoit logé. Quel changement! Comme à Coutras le roy de Navarre logea en la chambre de M. de Joyeuse, où il avoit couché le soirauparadvant.et l'autre estoit estendu mort dessoubs. Si on leur eust dict a tous teU revers de fortune, ils ne l'eussent pas creu.
Ledict prince demeura assez eu espectack a tous ceux du camp qui le voulurent aller veoir; puis M. de Longueville, sou beau-frère, en demanda le corps à Monsieur, pour le faire vclir, qui luy fut octroyé librement. Il fut i de luy cesie epitapbe :
L'an mil cinq cet» soixante neuf , Ealre Jarnac et Cbatteauueuf , t ut porte mort ttir une wm Cil qui touloit osk-r la mate.
Il y eut quelques-uns des sienr pris, comme Clermontd'Amboise et Corbozonfquî ne voulurent jamais croyre sa mort ; mais Monsieur le fit à eux veoir leur saoul ; dont ils en furent três-doleas, car ils estoient fort aymés de leur maislre. Ainsy alla la mort dudict prince, qui, en trois baiiaillcs qu'il donna à son roy. ne se ressentit guieres de la fortune. A la demicie,