‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 269 sur 361 · M. LE PRINCE DE CONDB · texte numérisé non relu

M. LE PRINCE DE CONDB

il y mourut. A la pcnultiesme de Sainci-Denis , il la perdit comme les autres; mais aussy il se sauva avecques grand honneur. A la première, qui fut celle de Dreux, il fut pris prisonnier, nou sans grand danger de la mort , si M. de Guyse luy eust voulu rendre ce qu'il luy avoit voulu prester à la conjuration d'Amboyse; mais au lieu d'un tel remboursement, quand il luy fut présenté, il luy fit force honneur et bonne chère, le retira avecques luy, luy présenta la moictié de son lict, et couchèrent tous deux ensemble aussy famiilierement comme si jamais n'eussent esté ennemys , mais comme bons arays et cousins germains qu'ils estoient. De tout le soir il ne fut guieres veu, et M. de Guy6e le luy conseilla; et demeura en sa garderobbe, bien qu'elle fusl fort petite et chetive, car c'estoit une maison de village fort champestre. Force gens le vouioient veoir, mais M. de Guyse l'avoit deffcodu;car une personne affligée n'ayme guieres ceste veue ni Visitation.

J'eus pourtant crédit de le veoir assez près d'un feu, faisant démonstration grande de sa douleur et d'une appréhension grande. On luy porta à soupper, et souppa ; puis, tout le monde retiré, et M. de Guyse se voulant coucher, il donna congé à un chascun , non sans avoir demeuré long-temps assez près du feu à causer de la baltailte parmy nous, où chascun y estoit receu pour son escot et son dire.

Luy et M. le prince couchèrent ensemble, et le lendemain nous allasmes à son lever. Il se mit à escrire au roy et à la reyne le plus brièvement qu'il peut , et sortit veoir le champ de battaille, non trop loing pourtant , car il disna et y alla après A bon escient.

Cependant le prince se leva, qui estoit encor au lict quand nous estions en sa chambre , les rideaux lous tirés au dedans. S'il fusl esté pressé de se lever pour aller à la garderobbe , il fust esté bien estouné , ce disoit-on.

Puis quand fallut desloger, M. de Guyse le redonna à M. d'Amville (que nous nommions alors M. l'admirai, pour avoir eu Testât de son cousin) à le tenir en bonne garde, et pour faire l'eschange de luy et M. le connestable/ainsy que le porte le droit de la guerre.

En quoy il faut notler deux belles choses, que l'on lenoit lors pour telles et se doibvent tousours tenir; l'une, faut louer la magnanimité et

générosité de ce grand prince et capitaine M. de Guyse, qu'il usa à l'endroict de son ennemy prisonnier, à le traicler de ceste façon si honneste qu'il fit; ce qu'un autre possible n'eust pas faict, veu les grandes raisons qu'il avoit de son coslé; l'autre, du bel advisement et considération qu'eust M. d'Amville de présenter a M. de Guyse son prisonnier M. le prince; car c'estoit à luy à qui le premier il avoit donné sa foy ; et le luy présenta comme à son gênerai (c'estoit bien en cela scavoir son debvoir de guerre), à qui l'on doibt defferer toute chose, et sur-tout les prisonniers qu'on aura pris.

Si M. d'Amville n'eust esté sage et advisé capitaine, comme certes il a esté toujours, et que ce fust esté un téméraire et n'eust sceu que c estoit debvoir, il n'eust jamais faict ce traict, voyant son pere pris, et qu'il y alloit de bon pour lerachapter par cest eschange : ce qu'il ne fit, et s'acquitta par ainsy de son debvoir, et acquit encor d'avantage l'amylié de son gênerai , en luy manifestant par tel acte qu'il estimoit la générosité de M. de Guyse, et cognoissant en hiy une telle vertu et bonté, qui'l ne fairoit jamais faux bond à M. le conncstable. Voylà comme il fait bon en telles occurrances d'opposer telles choses et ne croyre son courage bouillant.

Four un tel traict cuyda sortir entre M. de Ix)ngueville et M. d'Espernon un grand esclandre durant ces dernières guerres, car M. d'Espernon venant de Bouloigne en France trouver le roy, et passant près Monlreuil , et en rencontrant la garnison de cheval , conduite par M. du Mesny, gouverneur de la place , la desftt très-heureusement , et force demeurèrent prisonniers, dont ledict sieur du Mesny en estoit un; et puis vint au giste à Gourbie, où estoit pour lors M. de Longueville, lieutenant de roy en Pieardye, qui demanda les prisonniers; mats M. d'Espernon les luy reffusa : sur quoy s'esmeut question; et M. de Longueville jura qu'il ne sortirait autrement de la ville; et le brava fort , jusqu'à mettre un gros corps de garde debvant son logis et fermer les portes de la ville. A quoy M. d'Espernon prit pied et appréhension qu'on luy en vouloit prester une, tout de mesmes comme à Angoulesme, qu'on le faillit à tuer un jour de . Sai net- Laurens, comme il dit despuis; et pour ce, se résolut brave»

ment se deffcndre » et mourir les armes en la main. Mais sur ces en tref aides il se moyenna quelque espèce d'accord; si bien que, par la menée et dextérité de quelques honnestes gens. M. d'Espernon sortit hors de la ville et emmena ses gens.

L'accord ne s'ensuivit pourtant tel qu'ils départirent amys; car si M. d'Espernon l'eust trouvé après, il l'eust querellé à bou escient, comme je sçay fort bien. En quoy plusieurs dirent que M. de Longueville en debvoit faire plus ou moins ; et les autres qui moyennerent la sortye de M. d'Espernon , les debvoient aussy accorder du tout absolument , et les faire bons amys, et embrasser ces deux grands, qui esloient assez bastans, par le moyen de leurs amys , serviteurs et crédits, esmouvoir toute la France.

Plusieurs dirent que M. d'Espernon avoit tort , et que, du premier abord, il debvoit présenter ses prisonniers au lieutenant gênerai du lieu où ils avoieot esté pris, et recognoistre le lieutenant gênerai et gouverneur de là , bien qu'il fust grand et eust charges et grands grades ; mais la représentation d'un roy en sa licutenance c'est une grande chose.

Je laisse cela aux meilleurs discoureurs, pour tourner encor au prince de Gondé , lequel laissa après soy une très- belle et bonne lignée, MM. le prince de Gondé, son héritier principal , le prince de Contyet le cardinal de Bourbon; et, du second maryage, M. le comte de Soissons, gentil prince certes, et tout plein d'honneur et de vertu.

Si M. le prince de Condé dernier ne fust esté mort par poison (comme ou dit), il fust esté aussy grand capitaine comme M. son père; car il avoit un très-bon et beau commancement; et lorsqu'il mourut il estoit fort jenne. 11 sçavoit aussy bien attirer les hommes à soy comme M. son pere, car il estoit très-liberal , doux, gracieux et irès-cloquent, choses fort attrayantes. J'ay ouy dire à feu M. de Monlpensier, et le debaltoit contre moy, qu'il estoit beaucoup plus éloquent que M. son pere. Tant y a que, k'il estoit si bien disant, il avoit le deffaut de l'oreille , car il u'oyoit pas bien. Il estoit brave, vaillant , généreux et fort adroict aux armes

* Le manuscrit ajoute : •Comme cerle* il est tout Taillant. » Ces mots, raturés d'une mauier? illisible, sont fourni» par le manuscrit lia

ms CAPITAINES FRANÇOIS.

et à cheval , bien qu'il fust fort petit comme le pere.

Or de tous ces braves frères j'espère en parler aux vies de nostre feu roy Henry troisiesme et le nostre de présent quatriesme. Je les remets doneques là , pour dire que , quand mondict sieur le prince le premier fut mort en ceste batlaille, la pluspart des catholiques, et mesmes de ceux nostre armée, entrèrent en ceste sotte créance , que c'estoit faict des huguenots; que puisqu'ils avoient perdu leur grand et principal chef et capitaine , qui certes l'estoit, grand et suffisant, et qu'on teooit avoir si bien appris de M. l'admirai qu'il s'en alloit esgal à luy, voyre aucuns tenoieot qu'il le surpassoit, ce qui estoit faux, et croyoieot que les huguenots n'auroient point la créance, ny porteroient respect, crainte et honneur à M. l'admirai comme à un prince qui estoit un grand prince du sang, de grade et d'auctorité, qu'ils avoient si bien honnoré et tenu pour leur grand deffenseur et protecteur, qu'aucuns furent si impudens de l'appeller leur roy.

Mais il en arriva bien autrement; car, de tant qu'il y en a eu , il n'y eut aucuns qui branlassent, fors un ou deux de ses plus privés, et tous se rangèrent soubs la luition, auctorité et obeyssance, qui, se (arguant et couvrant de l'umbre de messieurs les princes de Navarre et de Gondé, tous deux fort jeunes, conduisit si bien leur barque, qu'ils ne trouvèrent nullement à dire leur grand pillotte mort ; qui fut un grand heur et honneur à l'admirai ; et demeurèrent lous fermes et affectés à leur party.

Aussy, il n'y a ligue ni association si ferme ni si obstinée que celle qui se fait pour la religion, et mesmes pour une nouvelle et contraincte, comme je tiens d'un grand personnage. Et ce qui affermit et appuya encor mieux ceste colonne, qu'on croyoit à demy penchée et tombante, ce furent leurs braves et vaillans capitaines qui restèrent encor sur pied, comme : M. d'Andelot, l'un des vaillans et renommés de la France ; mais il mourut tost après; puis M. de La Rochefoucaud, très-grand seigneur en Guyenne, et qui avoit beaucoup de créance parmy ceux de la religion du pays, et principallement parroy la noblesse, de laquelle il estoit fort révéré, i 11 estoit aussy fort vieux capitaine, bien qu'il fut jeune , pour les guerres étrangères qu'il

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