‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 27 sur 361 · LE GRAND DUC D'ALBE · texte numérisé non relu

LE GRAND DUC D'ALBE

«aller, venir, et veult entrer partout. Aussy est- «il un François bouillant et effronté; l'autre « est un E^paignol froid et discret. »

Dont ne fault doubler que Le Peloux ne le fisl à dessein , possible par l'advis et commandement du maistre , parce qu'il avoil de fort bonnes parties en luy, mais principalement pour monstrer, comme bravasche et presumptueux , à son roy , toute sa cour et sa nation , que, pour les avoir quictës, pris et choisy autre party es i ranger, et autre maistre, le plus grand de la chrestienté , il ne se soucioit guieres de la France ny du roy non plus : aussy l'empereur luy faisoit fort bonue chaire.

Bref, il paroissoit et bravoit fort; possible aussy pour cet artifice, et pour monstrer et faire venir l'envye à d'autres gentilshommes françois de le suivre, que, puisqu'il traictoit si bien les pauvres bannys de M. de Bourbon, il en fairoit de mesraes aux autres s'ils s'y vou-

loient retirer. Quelle gloire et presumption estoit-ce à ce fugitif et dénaturé François 1 de faire li telle parade de sa faveur devant son roy et ses compaignons du pays, auxquels il ne celloit sa fortune, qu'il leur faisoit encor plus grande qu'elle n'estoit ! Geste dame disoil que le roy en avoit quelque certain petit despit en soy ; mais il le cacboit. Je croy qu'il y a force gens, mauvais François2, qui voudraient eslre bannis à ce prix.

Ledict Peloux aussy servoit son maistre en ses amours; car le roy, son bon frère, luy voulut faire chère entière pour luy faire servir une belle et honneste dame de la cour pour lors , et en tirer ce qu'il voulut , dont il en laissa a la France une race après luy qui ne se peut dire pour ast'heure.

J'ay veu le portraict dudict Peloux dans le cabinet de madame de Fontaines de Clialandray (estant fille pour lors de la reyne Leonor, et ta disoil-on la belle Torcy), qu'elle me louoit fort. Aussy monslroit-il une belle représentation d'un ^allant homme, mouricaut pourtant , ressemblant un peu à son frère, que j'ay veu lieutenant du maréchal de Brissac en sa compaigoie de gens d'armes , qui estoil certes

1 Le manuscrit 87 71 dit .-•Quelle gloire et contentement e*!o l re 5 ce brave fojjilif de faire la telle parade, etc. .

* Au lieu du nutm u'u françois , le manuscrit 8771 dit : • Taut bous françois fussent -ils , ou autres. •

; un brave et vaillant capitaine , et qui n'en dcvoit rien à son frère.

Mais, pour retourner au duc d'Albe, il faull croire que, dès lors qu'il se mit aux guerres , 1 il ne chauma pas d'en apprendre et eu faire j valoir de bonnes leçons en toutes ces belles expéditions qu'il a faictes en ses lieutenances generalles qu'il a eu de ses maislres à part , ou soubs leurs personnes en la guerre d' Allemagne, en Italie, en Lombardie, en Piedmont , au royaume de Naples , en Flandres , et de frais en la conquestede Portugal.

Bref, en tant de lieux le nom du duc d'Albe s'est tant faict sonner , que rien que le duc d'Albe n'oyt-on encor que raisonner par la chrestienté; et est mort en réputation d'avoir esté un grand capitaine et avoir peu failly soubs ses charges, en despit du dieu Mars, qui est un dieu fort traistre et ambigu , qui faict souvanl bruncher lourdement ceux qui le suivent.

11 eut cet heur et honneur, en la baltaillc des protesians, d'avoir très bien combattu et bien commandé en l'advant garde avec M. de Savoie , qui y commandoit aussy, mais il estoit encor fort jeune. Aussy l'empereur le luy associa , pour eslre vieux capitaine.

Il se monta ce jour sur un cheval d'Espaigne tout blanc, armé tout à blanc, et de grandes et longues plumes blanches qui luy pendoient sur sa sallade et sur les épaules bien bas.

Il monslroil bien par là qu'il vouloit se signalleret paroislre pardessus les autres, comme il fist, tant par ses belles enseignes que par sa prouesse qu'il monslra ce jour : et fut si heureux encor, que le duc de Saxe fust pris si près de luy qu'il le mena et le présenta le premier à l'empereur ( beau présent certes , et digne de bonne recompense) avec les autres qui y avoient ayde\

11 eut un peu de malheur en Piedmont ; car l'empereur et le roy d'Angleterre l'y ayant envoyé , voire en toute l'Italie , pour gênerai . avecques une fort grosse et belle année , très bien garnie de tout ce qu'il luy falloil, tant de gens de guerre que grand attirail d'artillerie, et sur toui de si grande quantité de pyonniers, pour , à la mode des Turcs , remuer de grand terre, et combler les fossés de boi.% et tastines, qu'il brava cl assura , non pas seulement de

VIES DES GRANDS CAPITAINES

lever le siège de Vulpian, mais de reconquérir en peu de temps tout le Piedmont , ainsy que je l'ay ouy raconter à de vieux capitaines francois et estrangers qui estaient de ce temps. Mais tant s'en fallut, qu'il ne peut pas prendre Santiac qu'il assiégea, où M. de Bonnivet, couronnel de l'infanterie françoise, s'estait jetté dedans avec Ludovic de Birague et autres bons capitaines, dont j'en parle ailleurs ; et fut si bien deffcndu , qu'il en leva le siège. Dont en ce siège il n'en fut trop loué ; car la place ne venoit d'estre fortifiée que de frais et à la hastc.

Il eut encore ce malheur, qu'à sa barbe, ce brave entrepreneur et aussy bon exécuteur, M. de Salvoyson, luy enleva Montcalvo par escalade.

L'on le dict en ce voyage malheureux , mais non qu'il faillis! en sa charge et y perdist sa réputation, car, si petite tasche, il la rabilla fort bien vers le royaume de Naples, et vers Rome contre le pape, lorsqu'il fit bravement teste contre ce grand capitaine M. de Guyse, quand il luy rompit ses desseins et du Pape , qu'il eust bien faussé dans sa ville de Rome, voire pris, disoit - on alors , comme je l'ay ouy dire dans Rome mesmes, s'il eust voulu. Mais il eut respect au Sainct Siège pour n'estre blasraé d'une telle entreprise et prise, comme fut le prince d'Orange pour celle du pape Clément ; dont j'ai ouy dire encor que l'empereur n'en fut pas pourtant trop content de ce respect, et qu'il devoit avoir poussé plus oultre, selon sa devise, et que la gloire fust estée à jamais immortelle pour luy que d'avoir pris deux papes.

S'il se monstra là donc trop respectueux, il se monstra bien de l'autre costé fort sage et ndvisé , d'avoir rompu les feux et furies de ceste armée dudict M. de Guyse, si délibérée et fraische, qu'elle ne demandoit que combattre: mais, comme un Fabius Maximus, par sa cunctation et temporisement, fit aller nos feux en vapeurs et fumées. Toutesfois, ne fault point doubler que , si le pape n'eust point failly audict M. de Guyse et à sa promesse, les choses ne fussent pas allées ainsy : et disoit tout le monde alors qu'il fust demeuré quelque chose dudict duc, et luy eust fallu se retirer viste dans Naples: j'en parlerai ailleurs.

Ils se cognoissoient tous deux , et à bonnes enseignes, dès le siège de Mets, où ledici duc

• estoit lieutenant de l'empereur en ceste armée et en toutes les expéditions qui se firent là : et pour ce M. de Guyse ne le craignoit guieres , ny là ny ailleurs.

i Quand deux grands capitaines comme ces deux là se sont tastés une fois en tels hasards, sièges, combats et rencontres, celuy qui a eu du pire, comme l'eut ceste fois l'empereur et le duc son lieutenant , volontiers ils en craignent la seconde touche.

Bref, il n'y alla rien pour ce coup , en ce voyage d'Italie , ny de l'un ny de l'autre : et comme deux braves coinbattans en une estoquade , après qu'ils ont bien faict leur devoir, viennent à estre séparés par les juges et mareschaux de camp , se retirent avec esgal honneur, ainsy firent ces deux grands capitaines. : Long-temps après vint la guerre de Flandres contre les rebelles qui se faisoient appeler les Gueux , sot nom pourtant et mal

; heureux en tout ! Le roy son maistre l'y envoya son lieutenant , et encor son gênerai , où il passa gentiment , non avec un grand embarras ny multitude confuse de gens de guerre, mais se chargea seulement d'une petite et

' gentille troupe de braves et vaillans soldats bien choisis des terzes de Lombardie , de Naples , de Siciles, de Sardaigne , et d'une partie de celuy de la Golette , montant le tout à dix mille hommes de pied, tous vieux et aguerrys soldats , tant bien en poinct d'habillement et d'armes, la pluspart dorées et l'autre gravées, qu'on les prenoit pluslost pour capitaines que soldats : et fut luy le premier qui leur donna en main les gros mousquets, et que l'on veid les premiers en guerre et parmy les compaignics ; et n'en avions point veu encor parmy leurs bandes , lors que nous allasmcs pour le secours de Malle ; dont despuis

j nous en avons pris l'usage parmy nos bandes . mais avec de grandes difficultés à y accoustu-

, mer nos soldats , comme j'en parle au livre des couronnels. Et ces mousquets estonnerent fort les Flamans, quand ils les sentirent sonner à leurs oreilles; car ils n'en avoient veu non plus que nous : et ceux qui les portaient les nommoit-on Mousquetaires ; très bien appoinctés et respectés, jusque* à avoir de grands et forts gojatsqui les leur portaient, et avoient quatre ducats de paye; et ne leur portaient qu'en

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