‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 28 sur 361 · LE GRAND DUC D'ALBE · texte numérisé non relu

LE GRAND DUC D'ALBE

cheminant par pays : mais quand ce venoit en une faction , on marc dans en battailte , ou entrons en garde ou en quelque ville , les preooient. Et eussiez dict que c'estoient des princes, tant ils esloient rogues et marchoient arrogamment et de belle grâce : et lors de quelque combat ou escarmouche , vous eussiez ouy crier ces mots par grand respect : Saigon, salgan los mosf/ueferos I Afuera, a fixera ad étante los mosqueteros 1 / Soudain on leur faisoit place; et esloient respectés , voire plus que capitaines pour lors , à cause de la nouveauté , ainsy que toute nouveauté plaist.

Je les vis alors passans par la Lorraine , et les y allay veoir exprès en poste , tant pour leur renom , qui en resonnoit et relentissoit par tout , que pour y revoir aucuns capitaines et soldats que j'a vois veus et cogneus en l'armée que le roy d'Espaigne avoit envoyé à Malthe , M. le marquis de Pescayre en estant le gênerai ; et n'y avoit qu'un an quasy que je les y avois veus. J'y en vis plusieurs , qui me recogneurent avec force caresses gentilles et militaires à l'espaignolle ; car je parfois lors espagnol aussy bien que françois ; et vous diray que, sans la seconde guerre civille que je voyois se préparer, j'allois avecqu'eux ; et avois desbauebé un gentilhomme provençal, nommé Valon , gentil et vaillant compaignon , mon grand amy (il mourut à La Roche -Label le à l'escarmouche et prise de M. de Siroxxe; j'en parle ailleurs: il esloit à M. d'Anjou , frère du roy), pour aller tous deux ensemble ; car j'a vois faict la révérence au duc d'Albe , qui me recogneut , et me fit fort bonne chère, par ce qu'il ra avoit présenté quelques années devant au roy d'Espaigne à Madril , par la prière de ces te bonne et généreuse princesse la reyne d'Espaigne , à mon retour du voyage du Pignon de Bel y s en Barbarie et de Portugal , et que je l'avois aussy veu et salué i Bayonne, à l'entreveue du roy et des reynes.

Or, pour retourner eocor a cestc gentille et gaillarde armée , elle estoit composée , comme j'ay dict , du lerze de Naples , dix-neuf enseignes, maislre de camp dom Santie de Levé; du terze de Sicile , dix enseignes , maistre de camp Julliau Itomero , que j'a vois fort cogoeu,

1 Que les mousquetaire* sorleni , qu'ils marchent en

comme j'en parle ailleurs; du terze de Sardaigne , dix enseignes , maislre de camp dom Gonzallc de Bracquamont; du terze de Lora bardie , dix enseignes , maistre de camp dom Sanclie de Londogua; et pour maistre de i camp gênerai , ou , pour mieux dire , cou* ronnel commandant à tous (car tel l'avoit esleu le duc d'Albe) , Ghapin Vitelly, gentilhomme italien , très grand et advisé capitaine , dont j'en parle ailleurs. Grand cas pourtant que les Espaignols souffrirent un Italien leur commander en telle dignité ; mais ils le permirent estant choisy de leur brave gênerai , et qu'ils le trouvèrent fort capable, doux et graiieux , et qui leur scavoit commander gratieusement et de grâce : j'en parle ailleurs.

Le grand prieur don Hernand , son fils bastard, estoit gênerai de la cavallerie, composée de quatorze compaignies de lanciers , et quatre d'arquebusiers a cheval , que despuis on a appel lé parmy eux et nous carabins. Plus , il y avoit quatre cens courtisanes à cheval , belles et braves comme princesses , et huict cens a pied , bien en point aussi.

Ce grand prieur estoit fort ayméde son pere, autant que «es enfans légitimes : aussi estoit-il homme de grand valeur et mérite. Il fut pris aux premières guerres par le bastard du roy de Navarre , se tenant à La Rochefoucaud , et y faisant ses courses et retraicles, par l'assis tance de madame la comtesse de La Roche , mais aussy lost eslargy ; car la paix avoit esté faicte devant Orléans , et la cour retirée à Amboise , où je vis la reyne fort en colère de ceste prise contre M. le prince et le comte de La Rochefoucaud, et parla bien à eux; lesquels aussy tost mandèrent le lascher, ce qui fut faict : et vint audict Amboise trouver le roy et la reyne, qui se monslroil avoir bonne façon , et fit gentiment sa charge. Du despuis je le vis à Malte, où fut notée une chose , que le grandmaistre, qui se faict là respecter quasy plus qu'un roy, et tous luy défèrent tout de mesmes et parlent à luy avec toutes révérences, tousjours la teste descouverte ; mais ne faisoit pas cela ledict grand prieur, que M. le grandmaistre ne le fit aussy tost couvrir, et luy défera beaucoup. Plusieurs notèrent cela aussy bien comme raoy

Or pour faire fin , à ceste belle armée que

VIES DES GRANDS CAPITAINES

ce duc emmena en Flandres, il fit si bien par la valleur de luy et d'elle , et rangea si bien les Flamans à leur devoir et obéissance , qu'il s'en Ht ériger une statue de marbre en signe de Iriumphe et trophée , qui fut posée en la grand place d'Anvers , s'eslant donné et attribué un tiltre en grec , autant à dire que glorieux et superbe. Ou despuis , ceux d'Anvers estans les plus forts, l'abbattirent et rompireut en mille pièces, pour un autre trophée que le bon pape Pie quinte luy envoya, une sallade et une espéc beniste , qui est un présent et honneur qui a couslume d ésire donné par les papes aux grands princes et illustres capitaines qui ont combattu pour le soustien de l'Eglise bravement , et en sont sortis victorieux ; ainsy que et de mesmes le pape Paulo terze Ferneze , à l'empereur Charles , après sa victoire des protestons, et triumphé d'eux; et comme fil aushy devant tous eux le pape Jules II 1 à iendroict des Suisses , y adjoustant de plus l'estendard gênerai de l'Église , les baptisans par le beau nom de restaurateurs et protecteurs de la saincle Eglise : autant de flatterie et de vanité pour eux , si le roy François ne les eust bien battus à Marignan. Le pape Paulo quarto , dict Caraffe , envoya par son nepveu le cardinal , au roy Henry 11, un chapeau , que j'ay veu , quasy faict à l'albanoise , de drap d'or, et une espée dorée , pour luy demander secours , rompre la trefve et faire la guerre ; don certes qui fut très malheureux pour la France.

Il est temps meshuy de finir le discours de ce grand duc ; mais auparavant faull dire comme estant retiré en sa maison , où le roy son maistre l'avoit confirmé pour quelque consentement d'un certain mariage clandestin que sou fils avoit faict en sa cour ou ailleurs , si bien que, sans ses grands services , il en eust paty, tant ce roy estoit grand observateur de la justice; estant donc ainsy retiré , il se donna la garde que le roy pour un matin luy envoy a un courrier, avecqu'une fort petite simple lettre ivecques ces mots : «Ne raillez, aussy tost la i présente veue , de vous en aller en telle part;» [il me semble avoir ouy dire que c'estoit a Aroyo del puerco , ou à la Raya de Castilla

» Le manuscrit 8771 ajoute : « El le bon rompu, »c'estdlre Loovi XI.

y de Portugal, où j'ay este) tà un lel jour, a vous y trouverez le rendez-vous de toule mon a armée, laquelle vous prendrez, et la mènerez « droict et aussy tosl en Portugal pour me le oeonquester. » Ce qu'il fit sans s'arresler nullement sur son despit el mescontentement , ny sans faire la moindre difficulté du monde. Il voyoit bien à quel maistre il avoit affaire. Ha ! que je sçay beaucoup de princes , grands seigneurs et capitaines , et gentilshommes , de par le monde, qui ne fussent pas esté» si aisés à partir et à s'appaiser ainsy si malcontens : il eust bien fallu plus d'un courrier et plus que d'une simple lettre. J'en ay bien veu des exemples.

Ce grand duc donc, sans aucun respect de serment, d'injure et mescontentement, s'achemine et faict sa conqueste, si prestement et heureusement que son maistre se contenta fort de luy, et s'en faict roy paisible, comme nous avons veu et le voyons encor.

Voylà comm' il a bien servy le fils, comnV il avoit bien servy le père, l'empereur, duquel il n'en parloit jamais que la larme à l'œil , le regrettant extrêmement et le servant de pure et vraye affection, non de telle qu'il faisoit le fils, lequel, disoit on, il servoit comme quasy par contrainte.

J'ay ouy raconter à un religieux espaignol, très habile homme, que ce grand duc, advant que mourir, il se sentit attaint , en sa conscience, des cruautés qu'il avoit faict ou faict faire en Flandres, dont il s'en confessa, et en monstra une grande contrition et appréhension que son ame en patist. Ce qui estant rapporté au roy d'Espaigne, il luy manda, pour un grand reconfort, que, quant à celles qu'il avoil exercées par respée de sa justice, qu'il ne s'en mist autrement en peine, car il les prenoit toutes sur soy et sur son ame; quant aux autres qu'il avoit faictes par l'espée de guerre, que c'estoit à luy d'y penser et d'en respondre en son pro pre et privé nom. Quel reconfort pour la fin d ses jours! Julles Csesar n'en fit pas de mesmes à l'endroict de ses soldats, le jour avant la battaille de Pharsale, dans la harangue que Lucain nous représente , où il les prie et remonstre leur devoir; et tant qu'ils démèneront les mains, qu'ils n'ayent devant eux nulle image de pitié. «Tuez tout, leur dict-il , » n'espargnez ny pères ,

w™,,.^, ny aucuns de vos proches, sans « aucun respect ny pardon; je prens toul sur ma « coulpcet sur mon blasrnc. » Le roy d'Espaigne n avoit garde d'en dire de mesmes dudii duc, car il sçavoil bien que l'un et l'autre en avoient trop raid , et que les diables leur pourraient jouer une trousse eu cachette; et par aiosy se déchargeant l'un sur l'autre, qui aurait moins «Je charge se sauverait plus aisément d'eux. Yoyla ce que m'en dict ce bon religieux de l'un et de l'autre. Enfin ce grand capitaine mourut en l'aage de quatre-vingts ans ou plus, chargé de force chapeaux de victoires, de iriumphes et de trophées, monstrant , jettant , et produisant encor en son vieux tronc tousjours quelques petits jetions verds, vigoureux, et tous généreux, ny plus ny moins qu'un beau, grand et vieux arbre jette de ses racines quelques gentils et verds arbrisseaux qui dénouent bien qu'il a esté d'autres fois l'honneur d'une grande forest, aiosy que ce grand duc l'a esté de son pays d'Espaigne : lequel, oultre ses vaillanlises, prouesses et sages conduictes, je puis dire que ce seigneur , tout vieux qu'il estoit, monstroit bien une bonne grâce et belle apparence en toutes ses actions.

Il fut un des principaux conducteurs, à l'entreveue de Bayonne, delareyne d'Espaigne, sa bonne maistresse, là où il fut veu par tous les seigneurs François et autres, grands et petits, et les dames, en grande admiration en tous les combats à la barrière et courses de bagues qui se firent là. Le roy Charles l'avoit esleu pour l'un de ses mareschaox de camp avec M. le connestable. 11 faisoit beau voir ces deux braves et honorables vieillards en ces honorables charges; et montraient bien qu'en nn bon jour de guerre ils avoient sceu mieux faire et à bon escient qu'en un fainct et de plaisir. M. le connestable déferait lousjours à son compaignon comme à l'est ranger ; et la raison et l'usage le vouloient ainsy.

Le duc d'Albe servoit le roy avec autant de respect et révérence comme si ce fust esté son roy, loi donnant sa lance, la luy prenant, luy donnant sa pkque, son espée, luy accoustrant son habillement de teste et ses autres armes, comme craignant qu'il ne luy en arrivast le mesmes inconvénient qu'au roy son pere, qu'il avoit veu mourir, tant il estoit soigneux de sa

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