LE ROY DE NAVARRE, A
« Icment foire trembler une feuille d'arbre. »
Je tiens ce conte d'un grand seigneur qui esloit lors présent , et c'estoit en la chambre de la reyne à son coucher, qui commança à se rasseurer et cognoistre à veue d'œil le vray de ce que luy dit M. de Guyse, qui pourtant regretta ledit roy; car ils estoient cousins germains et grands amys de longue main , dès que ce roy estoit M. dcVandosme, lieutenant de roy en Picardie, et appelloit lousjours M. de Guysc mon compaignon; cela s'entend quand il estoit en sa grandeur : et M. de Guyse l'appelloit Monsieur, quelquesfois monsieur mon cousin; le roy de Navarre l'y appelloit aussy, et quelquesfois seigneur cousin; enfin, souvent ils se diversiffioient par appellations , comme il leur venoit en humeur ainsy, que je l'ay veu : mais quand il vint en sa grandeur de regent il ne l'appelloit jamais que mon compaignon, car on luy donnoit la réputation que ç'a esté l'homme qui s'est plus perdu en sa prospérité et faveur de fortune , estant devenu fort arrogant , pour l'avoir veu, comme on l'avoit veu, fort petit et bas de fortune, bien qu'il fust très-grand en tout, de race, de maison, de grandeur, d'auethorité, de mérite, de valeur et vertu, mais non de fortune , qu'il eut après. Au reste, il devint, disoit-on, ingrat un peu à l'endroict d'aucuns des siens qui l'avoient suivy en son adversité, et peu vindicatif envers ceux qui luy avoient faict du desplaisir et offancé, et l'avoient quitté pour aller ailleurs; ainsy qu'il fit envers M. de Beauvais-Nangy, un très-sage, vaillant et brave capitaine, qui avoit eu de belles et grandes charges , et mourut vaillamment (disent les histoires), qu'il avoit poussé et advancé et faict son lieutenant de gens-d'armes quand il estoit en Picardye, qui le quitta pour aller à M. de Guyse, dont il luy en voulut mal mortel, jusqu'à l'en menacer; ce que l'autre craignit fort quand il vint en sa régence : mais rien pour cela, car plus grands amys que devant ; dont je sçay ce que l'on en dit lors à la cour. Telles bontés pourtant sont fort à louer, et telles nonchallances de vindictes très à priser parmyles roys, princes et grands seigneurs, ainsy que sçayt bien l'ensuivre en cela noslre roy d'aujourd'huy, son fils, qui d'autant plus en approche de Dieu , lequel deffend les vengeances ; dont j'en espère alléguer foi ce notables
NTHOINE DE BOURBON.
exemples de sa généreuse bonté en sa vie
On ne donna que ces deux si à ce grand roy Anthoine , si-non aussy qu'il estoit fort adonné à l'amour : mais qui n'ont estés les roys et les grands qui n ayent aymé les dames? autrement ils sont dénaturés et adonnés au grand et énorme vice.
Pour le reste, il esloit très-bien né, brave et vaillant , car de ceste race de Bourbon il n'y en a point d'autres, belle apparance , belle taille, et plus haute de beaucoup que celle de tous messieurs ses frères , la majesté toute pareille , la parolle et éloquence très-bonne. Il acquit et laissa après soy une très-belle réputation en Picardye et en Flandres, quand il fut lieutenant de roy et quand il s'en alla roy de Navarre commander en Guyenne; car il conserva très-bien à ses roys ces pays , et sy en conquesta : de sorte qu'on ne parloit en cela que de M. de Vandosme.
Mal recompensé pourtant de ses roys, et mesmes du roy Henry , quand il l'oublia en son traiciéde paix entre luy et le roy d'Espaigne, qu'il ne se fit aucune mention du recouvrement de son royaume de Navarre d'un seul petit traict de plume, et en voulut long-temps mal à M. le conneslable; et certes il y eut du tort , car ce prince avoit très-fidellement servy la couronne de France, pour laquelle soustenir, au moins les siens, la reyne Jehanne estoit déshéritée, et esloit aussy cousine germaine du roy, et très-bonne et vertueuse princesse.
Ce brave roy et M. de Guyse contendoient si très-fort ensemble en compétence de gloire, que toutes leurs actions de guerre (endoient à l'envy à qui feroit mieux. A l'assaut dcLinars, y voyant aller M. de Guyse, où il fut fort blessé , il y voulut aller, tout lieutenant de roy qu'il fust. Les petites émulations pourtant se convertirent amprès en inimytiés sourdes, sans se descouvrir pourtant , et mesmes quand il vit M. de Guyse si ennobly de beaux faicls et qu'on ne parloit que de luy, et qu'il le voyoit si bien advancé et favory de son roy ; si bien que parray leurs pages et lacquais des uns et des autres on voyoit faire des quadrilles et des parties, et cryer à la cour : « Bourbon , Source bon à part ! Guyse , Guyse et Lorraine à part ! »
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Ces petites choses piquent quelqoesfois autant ou plus que dos grandes, si qu'il en cuyda arriver une gro«se batterie entre ceste race de pages et lacquais , sans M. de Brezay, qui les es»rilla bien une fois, et ce durant le roy Henry.
Le roy François venant en règne, là fut la grand picque et inimitié, à cause que M. de Guyse ne Iuy céda l'auctorité et prééminence de tout l'Estat, mais non qu'il en vint grande rumeur et esclandre descouverte. J'en parle ailleurs. Le roy Charles vint après à régner, et le roy de Navarre en vaugue, comme j'ay parlé au discours de M. de Guyse, et ailleurs au discours de M. le connesiable. Il y eut bien quelque petite brooillerie, mais tout se passa doucement, et, la guerre civille venue, jamais ne furent mieux.
Voylà ce qu'en bref j'en puis dire, si- non que , pour bien achever sa gloire et ses louanges , je dis : quand en son temps il n'auroit faict autres belles choses que d'avoir faict et procréé nostre grand roy d'aujourd'huy, Henry IV, il a faict beaucoup et est digne de très-grandes et Incomparables louanges, â qui la France doibt tout son bonheur, ainsy qu'on dit tout au contraire d'Agrippine, mere de Néron, que, quand elle n'eust faict autre mal qu'avoir conccu et engendré Néron, elle meritoit la mort, et indigne de tous los.
Ce grand roy de Navarre eut encor deux très-braves et vaillans frères, les deux messieurs d'Anguien, l'un celuy qui gaigna la bat- Inille de Ccrizollcs , duquel j'ay parlé cy-devant, et l'autre qui mourut a la bat (aille de Saincf-Quentin , jeune prince qui promettoit tant de Iuy, que «'il eust vescu il n'eust rien «ene à tous messieurs ses frères , ainsy qu'il le inoustra à sa mort , qu'il pouvoit eschapper comme d'autres qui fuirent ; mais il ayma mieux faire ceste glorieuse fin.