M. LE MARESCHAL DE SAINCT- ANDRÉ
C'est assez parlé des princes , parlons à ceste heure encor un peu d'aucuns par cy-devant.
Ceux qui n'ont bien congnu M. le mareschal de Sainct-André , messire Jacques d'Albon, par ses faicts de guerre , et qui n'ont ouy parler de sa vie délicieuse , n'ont peu jamais bien juger ni croire qu'il fust esté si grand capitaine qu'il a esté ; car il a esté fort subject de tout temps à aymer ses ayses , ses plaisirs et grands luxes de table. Ç a esté le premier de son teraps qui les a introduicts a la cour, et certes par trop excessifs, disoil-on,en friandises et délicatesses de viandes, tant de chairs que poissons et autres friands mangers.
Pour les superbetés et belles parures de beaux meubles très-rares et très-exquis, il en a surpassé mesmes les roys, ainsy qu'on les a veus long-temps paroistre en aucunes de ses maisons et principallement à Vallery, l'une des belles et plaisantes de la France ; et après sa mort , qu'on les a veu vendre a Paris aux enquans, desquels on n'en peut quasy jamais veoyr la fin, tant ils durèrent. Enlr'aulres, il y avoit une lente de
M. LE MARESCH AL
tapisserie de la battaille de Pharsalle, que le mareschal de Yieilleville achepta , dont il en décore sa belle salle de Hurlai, qui est une chose très-riche et belle à veoyr, et qui se peut quasy parangonner à l une de ces deux belles tentes du feu roy François, que j'ay dict ailleurs, qui estaient hors de prix. Il avoit aussy deux tapis velus tout d'or, persians, qui estoient bors de prix. Bref, qui voyoit de ce temps là Vallery meublé, n'en pou voit assez estimer ny en priser les richesses. La pluspart desquels meubles madame la mareschalle de Saincl-André , estant vefve, donna à M. le prince de Condé,avecques ladicte maison de Vallery, tout en pur don, pensant l'espouser; d'autres disoient par capprisse, car, estant de la religion et ne voulant accomplir le maryage promis entre sa fille mari a moi sel le de Sainct- André et M. de Guyse, que les deux pères avoient accordé , elle luy fit ce beau présent par amourettes , afin qu'elle espousast M. le prince , et sa fille le marquis de Gonty, despuis prince de Coudé. Tant y a que ce fut là uue liberallilé qu'une grande emperiere ou reyne n'en eust voulu user.
Or, si mondict sieur le mareschal se moostra un vray Lucullus en luxes, boubances et magnificences, il s'est monstré, durant les guerres, au camp, aux armées , tout pareil en valleur. en cœur et en réputation de grand capitaine. Estant jeune, il fut eslimé des gallans de la cour en tout , si qu'il fut eslcu de M. le Dauphin pour un de ses plus grands favorys 11 eut la réputation d'avoir très-bien faict et combattu à la battaille de Cerisolles, si bien (comme j'ay dict ailleurs) qu'allant des plus avant à la charge, où il faisoil bien chaud , M. d'Anguyen, jaloux , voulut se desbander à l'envy aussy bien que luy ; mais luy ayant esté remonslré le grand tort qu'il faisoit au grand debvoir de sa charge et à toute l'armée, et qu'il se souvinst de M. de Nemours à la battaille de Ravenne, qui, par trop d'hardiesse, se perdit et fit perdre les autres, il respondit seulement :« Qu'on fasse donc- « ques retirer Sainct-André. »
Ce voyage le mit en grand honneur et en faveur de son maistre plus que debvanl; et s'y maintint si bien , et mieux que le sieur de Dampierre mon oncle, quêtant qu'il a vescu il ne l'a jamais perdue d'un seul poinct , tant il fut bien sage et advisé,et bon courtisan, comme