DE SAINCT-ANDRE
M. de Guyse en sa chambre, qui n'estoit pas cncor jour ; et y entrant, il demanda au jeune Tranchelion, brave gentilhomme, qui en sortoit, ce que M. de Guyse faisoit : il luy dit qu'il Vcnoit d'ouyr la messe et de faire ses pasques, et qu'il vouloit desjeuner pour monter à cheval. «Ah! Dieu! (ce dit-il, car je l'ouyset «y estois) je suis bien malheureux que je n'en aaye autant faict et ne me sois mieui préparé, •car le cœur me dit que j'auray aujourd'huy «je ne sçay quoy. »
Ce jour là il fit tout ce qu'un grand capitaine pouvoit , fust a combattre, et fust d'aller de deçà , de delà , à commander où il falloil ; mais le soir venu, ayant eschappé le grand hasard de tout le jour, et qu'on pensoit le tout gaigné, parut une trouppe de cinq cens chevaux des vaincus qui s'estoient ralliés par le moyen de messieurs de La Noue et Avaret, disoit-on, qui vindrent à nous pour retenter la fortune et le hasard d'un nouveau et second combat : ce que de nos temps ne s'est guieres veu.
M. le mareschal les voulant aller recevoir avecqucsM.deGuyse,et faisoit en diligence chercher son second cheval de hattaille, parce que le sien premier il l'avoit si fort pourmené , lassé et harassé tout le jour, et â combattre et aller, venir et tourner, qu'il n'en pouvoit plus. Sur ce second cheval esloit moulé Pierre Gourde, page de la chambre du roy, gentil jeune homme provançal, et brave et vaillant, qui fut tué en Pcrigord à la desfaicte des Provançatix (j'en parle ailleurs). Par cas, estant monté sur ce bon cheval, vint à passer un reistre devant luy, et se mil à le poursuivre; si bien qu'oubliant son debvoir et sa charge, et croyant plustost son brave cœur, il se perdit en telle façon, qu'il ne peut en cela servir son maislre, qui , s'aydant de son premier cheval , alla très-hardiment au combat, et luy Paillant au besoin , tous deux tombèrent par terre sans se pouvoir relever. Sur ce, il fut pris par un gentilhomme huguenot, qui, l'ayant monté en crouppe derrierre luy, vint un, qu'on appelloit Aubigny, à qui M. le mareschal avoit autresfois faict desplaisir, voyre, disoiton, jouissoitdc son bien pnr confiscation, qui le recognut et luy donna im coup depistollet pnr la teste, dont il tomba mort par terre.
Ou le trouva à dire sur la retraicte tout le soir et toute la nuicl, jusqu'au lendemain matin sur
les neuf heures, qu'après avoir esté bien cherché et recherché pafmy les morts , il fut trouvé dans un petit fossé à l'entrée du bois près lequel avoit esté faict le combat. M. de Guyse le regretta bien fort , et plus que je ne sçaurois dire; et se courrouça fort, comme je vis , contre aucuns des siens que je ne dis , qui ne sçavoient rendre compte ny nouvelles de luy, et qui l'avoient ainsy abandonné et perdu sans dire qu'il estoit devenu.
Enfin il fut là trouvé. Et ne fut veu jamais un plus bel homme mort, par le dire et opinion de tous ceux qui le virent, et de moy aussy. Il fut fort regretté d'aucuns, et d'autres nullement, et mesmes de la reyne, qu'on disoit avoir débattu au conseil estrolt du triumvirat qu'il la falloit jetter en un sae dans l'eau , laquelle opinion fut trouvée fort , voyre plus qu'estrange , d'opiner ainsy la mort de sa reyne , femme de son roy, et qui l'avoit tant aymé et favorysé , et elle et tout, jusque* -la que quasy ordinairement, quand il n'y en avoit plus grand que luy, il la menoit ordinairement danser le grand bal, car le roy menoit tousjours madame sa sœur : si ne l'avoit-on jamais trouvé cruel pourtant. Quand il prit Poictiers aux premiers troubles, et de surprise, à cause du chasteau que le trésorier Pineau tenoit pour le roy, et de force aussy, il n'y exerça si grande cruauté ny si rigoureuse justice qu'on disoit qu'il debvoit faire; aussy son visage ne portoit en soy aucune façon cruelle, car il estoit fort beau et de bonne grâce, la parolle belle et l'esprit gentil, et bon jugement et bonne cervelle. Et comme on voit en tous arts, et sur- tout en celuy de la guerre , les personnes qui ont un tel don de nature y apprendre aussy tost et mieux, ei s'y faire plus «pertes que les grossières et ydiottes et tardives, de mesmes en fit ce mareschal ; car en ses jeunes ans il se rendit meilleur capitaine, pour si peu de guerre qu'il avoit practiqué, qu'un antre en plus vieilles années et plus longues expériences, ainsy qu'il a faict paroîstre en toutes les charges qu'il a eues et les factions qu'il a exercées; dont enlr'autres fut la retraicte (qui est fort à notter ) qu'il fît au retour du camp de Vallenciennes auprès du Quesnoy, menant l'arriere-garde.
Le roy Henry doneques, ayant demeuré longtemps devant Valenciennes, desfiant tous les
jours à la baitaille l'empereur Charles, qui s'estoit si bien retranché qu'il n'esloit pas possible au diable mesmes de le ravoir et le retirer de là , il s'advise de s'en desloger et aller assiéger quelque place, qui fut Ranty, pour l'attirer à ce qu'il desirait le plus; et ainsy qu'il y marchoit droict, et que mondict sieur le mareschal menoit l'arriére -garde, faisoit la retraicte et la queue avecques deux mille chevaux seulement, tant de gendarmerie que cavallerie légère , conduite par messieurs d'Aumalle, couronnel, le seigneur Paulo Baptiste Fregouse , vieux et gentil capitaine chevau-leger , le prince de Gondé, messieurs le grand prieur de France, le marquis d'Elbœuf , son frère d'Am ville , de Suze, de Saux et de Gursol, tous avecques leurs compaignies de chevaux-legers , et avecques eux le capitaine Lancque avecques sa compaignie d'harquebusiers à cheval , qu'on dit n'en avoir jamais veu de plus belle en France, et celle de Salsede aux premiers troubles , après celle du mareschal deStrozze devant Marolles, comme j'ay dict , car ledict capitaine Lancque estoit un très-bon capitaine qui les sçavoit bien mener, et qui avoit une fort belle façon et représentation brave, car il estoit fort grand, haut et proportionné à l'advenant, ses harquebusiers tousjours bien choisis et montés sur des bons courtauds, dont le moindre de ce temps valoit bien soixaute escus, et aujourd'huy vaudrait bien le double, et tous portans de fort grandes barquebuses à roues et bonnes , qui ne failloient jamais, ainsy que portent aujourd'huy aucuns carrabins espaigools : la compaignie estoit de cent chevaux , et marchoient tousjours avecques la cavallerie. Il avoit appris cela de M deStrozze, ce disoit M. de Guyse, qui louoit fort et le capitaine et les soldats, ainsy que luy ay veu discourir d'autresfois. Pour la gendarmerie qui y estoit, il y avoit deux regimens, à l'un desquels commandoit ce braveet généreux M. d'Anguien, et l'autre M. le vicomte de Turaine, un chevallier tout plain d'honneur et de valeur, ainsy qu'il fit paroistre à sa mort à la baltaille de Sainct-Quentin.
Touttes ces braves trouppes marchans en un bel ordre vindrent à descouvrir au Quesnoy six mille chevaux de l'empereur que conduisoit M. de Savoye,qui venoient droict à eux, et desjà les premiers des leurs s'attaquoieut aux der-
MbS CAPITAINES FRANÇOIS.
niersdes nostres. M. le mareschal, voyant la par lyc n'est re pas esgalle, ny ses forces non plus, et que de secours il n'en falloit espérer de l'avant garde et baltaille, qui estoit desjà bien loin d'un ruisseau qu'il leur falloit passer, vint à considérer qu'attendre les ennemys plus long-temps, ce serait se perdre manifestement; de passer aussy le ruisseau soudainement, ce serait autant donner frayeur, desordre et d'embarras aux siens à ce passage d'eau, et donner cœur et advantage aux ennemys de suivre i toute bride et donner en dos aux fuyards, estant le passage si estroit qu'on ne pouvoit que passer à la file, et pour ce , l'ennemy en eust eu td marché qu'il eust voulu , les prenant en tel desarroy en derrière.
Sur cesteconsideration, M. le mareschal prend aussy tost et sur le champ, sans tant songer (ce qui est de bon ad vis), de monstrer visage et faire contenance de vouloir combattre et d'avoir plus de force que les ennemys n'avoient descouvert : si bienqu'eux furent en suspens de faire la charge ou de la recevoir, et ainsy songèrent quelque temps pour s'advancer. Cependant M. le mareschal fait desrober devant et derrière luy ses trouppes les unes après les autres tout bellement, à celle fin que l'ennemy ne s'apperceust qu'il y eust aucune place vuide desemparée, et à manière que, quand les unes déplaçaient, les autres venoient à prendre leur place, et faisoient leste, en approchans du ruisseau tousjours pourtant; et ainsy se deplaçans et replaçant les uns et les autres, jamais les ennemys ne s'en peurentappercevoir : et ce qui donna eocor après à penser à eux, c'est qu'à manière que les trouppes avoient passé le ruisseau , elles prenoient place de baltaille aussy tost et se presentoieni à eux, qui les meltoit en graud double s'ils estoieot deçà ou delà l'eau. Et entrèrent en opiuion que toute l'armée y estoit pour donner baltaille; ce qui les fit tenir sur bride, jusqu'à ce qu'ils se donnèrent la garde qu'ils virent toutes nos trouppes passées delà le ruisseau, et placées, fors quelques chevaux-legers des seigueurs de Saux, Suze et Cursol, qui tousjours escarniouchoient , cependant que les nostres doonoientle loysir de passer, et puis se retirèrent en belle contenance jusqu'à ce qu'ils furent au ruisseau; et lors les ennemys les chargèrent à toute bride I sur teste bonne occasion; mais ils trouvèrent là
M. LE MARESCHAL DE SA1NCT- 4INDRÉ.
les harquebusiersdu capitaine Lancque, ce qui fut un très-grand service. Voylà comment on debvoit faire à la battaille deSainciHQuentin , touchant ces harquebusiers, comme j'ay dict ailleurs, et comme Ht aussy ce grand M. de Guyse le dernier, contre l'armée du baron de Dhona, à ce passage de ruisseau, comme j'en parle aussy ailleurs, qui les receurent et arresterent tout à coup a belles harquebusades; dont ce fut à eux à ne passer plus outre et à se retirer et les nos très de mesmes, tonsjours en moult belle ordonnance de guerre. Voylà un exploict de ce mareschal, qui fut fort estimé, et des nostres et des enriemys, comme certes il esloit très-digne d'admiration; car autant se prise une belle retraicle, et (elle que celle-là, comme un combat sanglant . ainsy que j'en espère en faire un discours à part1.
Et si M. le mareschal acquit beaucoup de réputation , j'ay ouy dire que les grands capitaines qui es toient là de l'empereur pour commander, eurent là grand faute d'yeux , de jugement, de courage et voulonté de combattre; et mesmes, estanssix mille chevaux contre deux mille, qu'ils deb voient bien estendre leurs yeux et leur jugement pour les bien recognoistre, et puis, les trouvant en si peu de nombre, les charger à toute bride, sans marchander tant par des petites escarmouches. Toutesfois , ceux qui excusent les impériaux , disent que M. le mareschal s'estoit placé si bien, en lieu si advantagmx et commode (ce qui fut un traict de grand capitaine), ou que le lieu par hasard s'y adonnast , qu'il en fil perdre aux ennemys la veue , la cognoissauce et le jugement.
Ce bel exploict , avecques plusieurs autres, donne bien à croyre à une infinité de personnes que, non sans cause, il prit pour sa devise le bras et l'espée d'Alexandre le Grand couplant le nteud indissoluble en Gordye, pallais antique de Mydas; donnant à entendre certain moyen qu'il tenoit, plus que les autres, à rendre par sa vertu faciles et aysées les choses estimées de plusieurs difficiles et impossibles. Les mois de la devise esloient ÎYorfos virtule rtsoh'o 2.
Outre cesle excrllmic wrlu de j;uerre qui
'll«e lrou*« parmi l*di*cour» qui iuîtoiI 1rs Vie» des Grand* Ho.i.un s.
• Je deïie \e* nnui», c'ni-j-Jire je wrino.i e le* difficulté», par in» vertu.
estoit en luy, il se plaisoit fort aussy à employer sa faveur à l'endroict du roy pour les gens de bien et d'honneur qui en faisoient profession , et leur faisoit faire force bienfaicts. Je me souviens qu'au retour du siège de Metz, il fit donner au roy, de son espargne au capitaine Bourdeille mon puis-né frère , douze cens escus, qui estoient comme aujourd'huy trois mille, pour avoir esté blessé à Metz, à une sortie un jour sur le camp du marquis Albert, de trois grandes harquebusades, deux dans le col et l'autre au mitan du bras , dont il cuyda mourir, sans maistre Doublet , chirurgien de M. de Nemours, qui de ce temps emportoit la vogue des chirurgiens de France , et fit dedans Metz d'estranges cures, et un chascun alloit à luy, bien qu'y fust maistre AmbroiscParé, tant renommé despuis et tenu pour le premier de son temps : et toutes ses cures faisoit ledict Doublet par du simple linge blanc , et belle eau simple venant de la fontaine ou du puys; mais sur cela il s'aydoit de sorti lièges et paroi les charmées , comme il y a encor force gens aujourd'huy qui l'ont veu, qui l'asseurent. Du despuis , j'ay veu Sainct-Juste d'Alegrc qui s'en mesloit de mesmes; et vis comme il se présenta à feu M. de Guyse lorsqu'il fut blessé à Orléans , dont il mourut , et gageoit sa vie qu'il le gueriroit. Jamais ce bon prince religieux et vertueux ne voulut qu'il y mist la main, disant qu'il aymoit mieux mourir que de s'ayder pour guerison d'un tel art diabolique, et offanseren cela Dieu.
Pour faire fin , ce grand mareschal meritoit bien la faveur qu'il avoit de son roy ; car s'il l'employoit pour soy, il ne l'espargnoit nullement pour les honnestes gens et de valeur. Aussy l'ay-je veu suivre ordinairement mieux que prince et seigneur de la cour, et des plus honnestes, comme de M. le comte de Saux , qui esloit son lieutenant de gens-d'armes , huguenot despuis , et mort à la battaille de Sainct-Denys en très-brave seigneur, de Montsallès, de La Chastre , d'Avaret , de Lenoncourt , du jeune Pardaillan.de Boygeaumont RufFecdict Saincl- Brisse, Des Pruneaux, de Jurignat, de Dussat, du >egnor Camille, de Fere, du jeune Villeclair, ricWirg. du capitaine Roiiveay, bref d'une infinité d'autres dont je ne me souviens pas : : . : !.|c ;;ussy m'en souvient! rois -je si j'y vou-
lois un peu penser; mais je veux faire fin, sans passer plus outre sur le subject de ce seigneur, bien que j'aye beau m'arrester pour dire qu'après sa mon M. de Vieilleville eut sa place de mareschal de France.
Il se truuva à la cour si bien appoinct pour cela ; il y avoit long-temps qu'il n'y estoit venu, et avoit demeuré lousjours en son gouvernement de Metz; et par cas n'y avoit pas cinq sepmaines qu'il estoit arrivé, et si bien a propos, que la rcyne qui l'aymoit de long-temps, luy fit tomber ce gros morceau dans sa gueulle, bien que j'ouys dire despuis à M. de Guyse qu'il l'eust faict tomber à celle du bonhomme M. de La Brosse, s'il ne fust mort a la bal taille de Dreux , car il l'aymoit et bonnoroit beaucoup.