‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 286 sur 361 · M. LE MARESCHAL DE VIELLE V ILLE · texte numérisé non relu

M. LE MARESCHAL DE VIELLE V ILLE

M. de Vieilleville eut doneques la de cest estât de M. le mareschal de Sainci-André. Voyez en cecy les accidens humains et les ordres de fortune! M. le mareschal de Sainct-

M. LE MARESCHAL

DE VIE1LLEVILLE 495

Àudré vivant fui l'advancement dudict M. de Vieilleville, car il ie fil lieutenant de ses gensd'armes , le poussa en honneurs , le fit faire chevallier de Tordre et gouverneur de Metz ; et luy mort , le voylà parachevé en grandeur ei faict mareschal de France.

On trouva estrange qu'il le fus!, et le fut plustost que pensé ; non qu'il le méritas! très-bien , mais d'autant qu'on le tenoit lors pour fort suspect , à cause de la religion nouvelle , et qu'il luy avoit donné Irop grand pied et accroissance à Metz, dont il s'en fust bien passé : et s'il eust voulu il l'eust bien mise à plus petit pied et bassesse; mais il la favorisoit, jusques-là aussy qu'il marya sa seconde fille avecques le sieur de Lys de Lorraine, qui estoit fort de la religion; ce que de ce temps fut trouvé fort estrange, car lors ces maryages n'estoient communs en France ; et pour ce ledict mareschal se rendit suspect quand M. le prince se sauva de sa ville de Noyers vers La Rochelle, et à la desbanda de, avecques M. l'admirai et quelques autres de la religion , trèsfoibles et escartés les uns après les autres, s'enlresuivans comme pauvres perdus et esgarés , et comme dit l'Espaignol , como Motvs descaçados sin rey 1 ; et eux se disoient enfans d'Israël quand ils sortirent d'Egypte ; mondict sieur de Vieilleville estoit pour lors à Poicticrs, y envoyé de par le roy; laissa passer ledict prince à son bel ayse, et à sa barbe de dix lieues seulement , bien que les sieurs de Lude et Monlsallès, très-vaillaiis capitaines, luy demandassent congé de l'aller charger, dont ils en eussent eu bon marché ; et jamais n'y fit meilleur, pour les longues et grandes traicies qu'il avoit faict avecques femmes et enfans. Mondict sieur le marcscbal les empescha , et dit qu'il n avoit ceste charge du roy, et qu'il en atlendoit le commandement par un courrier qu'il avoit envoyé vers luy, au&sy que ledict prince luy avoit envoyé le capitaine La Trappe, Gascon, brave et vaillant gentilhomme, et son enseigne, et luy avoit mandé qu'il ne s'esmeust autrement de sa passade , car il avoit esté contiainct de vuider sa maison, l'y ayant failly à prendra , et s'enfuyr et sauver en lieu seur de retraicte , qui estoit à La Rochelle , d'où il luy manderait plus au long de ses nouvelles et au roy , ne désirant que d ésire son Irès-humble

* Comme M<nir,,8 poursuivit , et sans roi.

serviteur cl vivre eu paix et seureté, là où il pourroit , en quelque coing de la France. J'estois pour lors à Poictiers , qui passois venant de la cour en poste , et vis ceste ambassade de La Trappe , qui m'en conta davantage , car il estoit fort mon amy.

Ledict mareschal prit en payement ces belles parolles,el empescha MM. du Lude ei Monsallès, avecques une fort belle noblesse de Poiclou, de mouler à cheval, auxquels il leur csloit fort de mal qu'ils ne menassent les mains à si bonne et belle occasion qu'ils ne recouvreraient jamais, ainsy qu'ils recognurent très-bien , car ledict prince ayant gaigné La Rochelle et assemblé ses forces d'Angoumois, Xainlonge et Poictou , et le comte de La Rochefoucaud leur chef, il manda audict M. le mareschal qu'il avoit tant fuy qu'il avoit peu et que terre luy avoit duré ; mais estant à La Rochelle il avoit trouvé la mer, et d'autant qu'il ne sçavoit point nager, qu'il avoit esté contrainct de tourner teste et de regaigner la terre , non avecques les pieds comme il avoit faict en se retirant, mais avecques les mains , et se deffendre de ses enuemys.

Ainsy ledict prince accommaoça la guerre comme nous vismes, laquelle luy fut la dernière ; et ainsy il donna la venue et la baye audict sieur mareschal ; lequel n'en fut pour un long temps trop bien voulu du roy ny de Monsieur, pour avoir perdu là si bonne occasion; et attribuoit-on toute la faute à ce qu'il favorisoit fort soubs main le party huguenot.

Ceux qui le vouloient excuser disoient qu'il estoit plus politicq que religieux , et qu'il ne vouloit rien troubler, mais pacifier tout s'il eust peu. De ce temps là on se mocquoit fort de ces politicques, car, quelque pollice qu'on eust voulu establir, lorsqu'il plaisoit aux huguenots, et leur heure estoit venue , de prendre les armes , ils se mocquoient de la pollice et s'eslevoient en pieds autant que jamais.

Si fut pourtant fort loué ledict mareschal en sa négociation qu'il fit à Rouan, où estant envoyé par le roy pour y faire entretenir la paix et vivre un chascun en repos, là où ils ne faisaient que petites séditions et tumultes, autant par le mouvement du peuple que par les instigation! et poussemens de M. de Villebon leur baillif , qui estoit fort catholique séditieux , mais vieux

et ancien bon capitaine, qui avoit esté tel estimé du temps des guerres étrangères, auxquelles il s'estoit très-bien porté, et nui fort aux ennemys, aussy l'appelloit-on capitaine Bouttefeu , si que Ton dit depuis qu'il avoit si bien appris et accoustumé à estre bouttefeu de ce temps là , qu'il ne s'en peut desaccousturaer, et pour ce le mettoit en teste des catholiques de faire tousjours quelques insollences ; dont sur ce mondict sieurle mareschal entraun jour en différend avecques luy dans son logis où il IVstoit venu trouver, et si avant , que mondict sieur le mareschal , perdant patience , mit l'espée aussy en plaine salle: sur quoy mondict sieur mareschal couppa une main audict bon homme M. de Villcbon , dont sourdit une grande rumeur du peuple, qui accourut en armes pour se ressentir du tort qu'on avoit faict à M. leurbaillif; et de faict y cuyda avoir de la sédition; mais mondict sieur mareschal, nes'estonnant point, fit teste et bonne contenance avecques ses gardes et parolles asseurées, que le tout s'appaisa, par le moyen aussy de plusieurs gens de la ville point mutins. Non-seulement ce coup, mais avant que partir de Rouan, y establit un si bon ordre et pollice, qu'on ne tourna plus à tant de divisions, séditions et esmeules qu'il y avoit ordinairement dans ceste ville. Le roy et la reync en eurent très-grand contentement.

Ce mareschal avoit acquis de tout temps la réputation d'estre brave et vaillant. Aussy disoiton à la cour :

Cbattaigoeraye, VieiUeville, et Bourbillon , Sont le» trois bardyt compaignoo*.

Avecques ceste hardiesse et vaillance , il esloi homme de grands affaires , et de gentil esprit, et fort fin : ainsy le tenoit-on à la cour. 11 fut envoyé en ambassade vers l'empereur Ferdinand, dont il s'en acquitta très-dignement; car les affaires le requeroient , et c'estoil en partye pour ces villes de l'Empire détenues par le roy, que les Allemands demandoient tousjours. Il en retourna avecquex fort grand contentement du roy, et le sien propre; car il en rapporta un très-beau cl grand buffet d'argent doré que je luy ay veu.

Il fut aussy envoyé vers MM. les cantons des Suisses, lesquels bransloient un peu dans le Hanche à quitter le roy, tant par les menées de ce grand rov d'Espaigne. qui les commnnçoit a

NDS CAPITAINES FRANÇOIS.

gaigner par des très-grandes offres, que pour n'estre payés de leurs payes et pensions si longtemps à eux deues. Mais M. le mareschal traicta si bien ceste affaire, qu'il rompit le coup, et renoua mieux que jamais l'alliance; ainsy que despuis secut encor bien faire ce grand personnage M. de Bellievre, qu'on ne peut assez louer, qui les regajgna et remit, car encor ils rerommançoieot à bransler; alliance certes trèsbonne et nécessaire aux roys de France, qu'ils doibvent entretenir à perpétuité, ainsy que j'ouys dire une fois à M. le connectable : que les roys de France avoient deux alliances et affinité desquelles ne s'en debvoient jamais distraire et despartir pour chose du monde : Tune celle des Suisses, et l'autre celle du Grand Turc.

Il est vray que l'une couste plus, disoit-il, que l'autre à entretenir, qu'estoit celle des Suisses, pour le grand argent qu'ils emportent de leurs payes et de leurs pensions: car, despais les deux battailles de Morat etGranson, que perdit contre eux ce non-pareil Charles , duc de Bourgoignc, l'argent qu'ils y gaignerent leur fut si beau et si agréable, qu'ils en ont tousjours voulu avoir, duquel auparadvant n'en avoient eu grand usage; cl despuis, nos roys de France les y ont tousjours affriandés. Toutesfois, quand on considérera bien le tout, de celuy qu'ils touchent en leur monstre en France, ils y en laissent bien autant qu'ils en emportent en leurs pays pour le moins. Je dis les soldats, car, estans bien pollicés et réglés qu'ils sont, ils acheptent tout, ils vivent modeslement, ne font aucunes pilleries ny ravages. Ils ayment à faire bonne chère, et à boire tousjours de ce bon piot , quand il debvroit couster un esctt le pot. Voylà pourquoy ils laissent aysement ce qu'ils prennent , fors les couronnels et capitaines qui gaignent le plus; mais, comme disoit M. le connestable , il n'y a que les pensions grandes qu'on leur donne qui gastent tout.

Pour quant aux Turcs, nous ne sommes point en ceste peine de despense ny de leur rien donner, mais ce sont eux qui nous donnent ; car l'ambassadeur de France qui est près de la Porte du grand seigneur en Constantinople y est deffrayé, luy et sa maison, de tout ce qu'il luy faut pour son entretien et vivre, et rien ne luy manque , jusqu'à lavoync de ses chevaus ; et le tout en si grande abondance et superfluité,

M. LR MARES Cil AL

que deux maisons telles de l'ambassadeur s'en contenteroient. Je l'a y ainsy ouy dire à M. le connectable et à Force ambassadeurs qui en sont retournés, comme La Vigne, Dolus, Petrmeol , Grand-Champ, M. de Dax, son frère l'abbé de Klsle , et puis l'evesque de Dax après son frère, et autres.

Pour quant aux armées qui sont venues servir nos roys sous Barberousse, Dragut et autres, sont estées tousjours deffrayées aux dcspens de leur grand seigneur et maistre; si que le service qu'ils faisoient à nos roys ne leur coustoit pas un sol , comme l'on a veu à Nice, en Corsegue, et autres exploicls, le grand seigneur n'abhoranl rien tant que quand on se veut prévaloir de luy donner: ainsy que j'ay veu dans un vieux livre de la prise de Rhodes , que le grand maistre estant en toute extrémité qu'il luy fallut parlementer de reddition , il fit présenter quelque grosse somme de deniers à Agmel basclia , pour les frais grands que le grand seigneur avoit faict devant , ce que le bascha détesta et renvoya bien loin, disant que semblables paroi les et offres d'argent n'estoient pour estre dictes ny présentées au grand seigneur, sur peine de la vie, car il regardoit plus à l'honneur qu'à tous les biens du monde. En quoy l'on peut considérer et admirer tout à coup la grandeur et la gloire dece grand prince. Bien est vray que luy et ses successeurs ont bien aymé des petites choses singulières, et les prenoient quand on leur prcsentoit,et mesmes quand c'est oit des chefs-d'œuvre et surtout de belles orloges. Ils ont aymé tous fort cela.

Les baschas et les grands de sa Porte, qui, comme Turcs , sont avares naturellement , en prennent de toutes mains. Il faudroit demander au grand roy d'Espaigne, lequel, comme je tiens du feu roy Henry III pour luy avoir ouy dire , donne tous les ans aux grands de la Porte dudict grand seigneur, plus de huict cens mille escus de pention pour l'ent retenement de la trefve qu'il avoit faicte avecques luy despuis dix ou douze ans. Selon ce compte, elle luy couste bon, Dieu mercy ces révoltes de Flandres. Nos roys de France n'ont jamais faict cela en leur endroict ; mais plutost nous en debvroienl-ils ; car ils ont trouvé en quelque petit recoing de leur prophète, qu'un roy de France les doibt un jour ruyner, et pour ce nous entretiennent en leur alliance et nous craignent.

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