‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 295 sur 361 · M. DE TA VANNES · texte numérisé non relu

M. DE TA VANNES

siège de Chartres, où la paix se fit, qui ne dura guieres , comme j'ay dict , sur laquelle on voulut prendre suhject de prendre M. le prince en sa maison des Noyers : et disoil-on lors que c'estoil M. de Tavannes qui en avoît esté l'inventeur ; mais pourtant , pour un habille capitaine, il ne fut là secret , car lettres furent interceptées, qu'il escrivoit et mandoit : a Je tiens a la beste dans les toilles , hastez-vous et en— «voyez des gens , » qui y ont esté arreslés , qui c&toient le régiment de Gouast et autres : ce qui fut cause que messieurs le prince et admirai deslogerent sans trompette et vindrent en Guyenne; là où Monsieur fut depeschê, et ledict sieur de Tavannes donné à luy par la reync more pour le chef de son conseil , laquelle Paymoit et le tenoit pour le plus grand capitaine de France, et fort ennemy du prince; lequel, après sa partance de Noyers, M. de Tavannes y vint , prit la maison et de très-beaux et riches meubles de leans,tant de luy que de la princesse sa femme, entr'autres de très-belles et riches robbes,dont entre icelles en furent deux cognues aux nopees du roy Charles sur une dame que je ne nommeray point : c'esloit sa femme, pour dire vray; qu'on trouva chose peu belle et de guieres bonne grâce de se charger ainsy de telle despouille en telle assemblée, et s'en mocqua-on fort.

M. de Tavannes doneques , comme chef du conseil, gouvernoit toute l'armée; et rien ne se faisoit sans son advis et qu'on ne luy en conféras! tousjours, fusl-cede la moindre chose qui fust,bien qu'il fust fort sourd; mais certainement il avoit une très-bonne cervelle. Le feu comte de Brissac, qui estoit bizarre, cl haut à la main, et opiniastre en ses conceptions et opinions , ne s'accordoit jamais guieres bien avecques luy, ny luy non plus avecques ledict comte, auquel il repugnoit du tout en tout : si bien qu'un jour j'ouys ledict comte dire à quelques-uns de ses amys que nous luy estions, et profferer en drsdain, ainsy que de nature il estoit fort desdaigrieux quand il vouloit, ces paroiles : «Hé l ventre Dieu 1 faut-il que test hom- « me , pour n'avoir jamais demeuré que la plus- ■ part du temps en son gouvernement despuis «qu'il l'eut, que pour une seule petite légère «charge qu'il fit à Ranly, et y avoir receu « l'Ordre, il soit pour cela estimé si grand capi-

« laine, qu'il faille qu'il soil ci" mi icy tout seul «en un conseil par-dessus tant qu'ils sont et qui «ont tant de fois combattu les ennemys plus «que luy?» Et si le comte tenoit ces propos, ne faut doubterque M. de Tavannes n'en dist autant de luy, etvnedist à Monsieur qu'il ne le falloit croire du tout ce qu'il disoit et opinoit , car c'estoit un petit presumptueuxqui pensoit estre plus grand capitaine que feu son pere; que c'estoit un petit mutin, un petit bizarre, un petit ambitieux ; que s'il pou voit renverser la France, le roy, et luy et tout, pour s'agrandir, il le fairoit. Bref, ils s'en disoient prou l'un de l'autre; mais pourtant on ne sçauroit nyer que M. de Tavannes ne conduisis! très-bien les actions de Monsieur, son disciple, en tout sou voyage, et ne luy fut gaigner ces deux battailles de Jarnac et Montcontour, sans force autres explokls, et qu'il ne luy fist là acquérir grand gloire et honneur, que par toute la chrestienté, voyre ailleurs, on n'oyoit parler que de luy; et qu'il n'ait esté craint, honnoré, aymé, respecté , recherché et bien fort admiré. Ceux qui ont veu toutes ces guerres le scavent «lire aussy bien comme rooy, et de mesmes louer fort M. de Tavannes. Et si lors, comme je sçay, de bon lieu, qu'après la baltaillc de Montcontour, bien qu'elle fust fort sanglante du costé des huguenots , il vit et recognut , par leur beau combat et leur belle retraicte. qu'il estoit très -mal aysé de les desfaire par les armes , et qu'il y falloit venir par la voyc de renard ; et pour ce conseilla aussy tosl à Monsieur de faire la paix , en manda de mesmes au roy et à la reync; au demeurant , que Monsieur avoit acquis si grande gloire jusqu'alors , qu'il it falloit plus tenter la fortune douteuse de la [■ - ire, et qu'il ne falloit qu'une heure malheureuse qu'elle ne tournast sa robbe et ne îuy fist un mauvais tour, ainsy qu'il en avoit veu de belles expériences advenues à de grands capitaines; et par ce, qu'il se contentast d'une si belle réputation, et qu'il ne l'hasardast plus, et qu'il donnast un peu de relascheà la fortune, et loisir de se remettre et de reprendre halayne, estant de naturel variable, qu'elle ne peut avoir ny tenir si grand balayne en un mesme estre.

Voylà pourquoy la paix se fil, et au bout de quelque temps la feste de Sainct-Barthelcmy

s'inventa , de laquelle M. de Ta vannes, avecqucs le comte de Raiz , fut le principal autheur.

J'ay ouy dire que, pour le bien faire chaumer, la fallut coramunicquer avecques le prevost des marchans et principaux de Paris, qu'il fallut envoyer quérir le soir avant, lesquels firent de grandes difficultés et y apportèrent de la conscience ; niais M. de Tavannes , devant le roy, les rabroua si fort, les injuria, et menaça que s'ils ne s'y employoient le roy les fairoit tous pandre, et le dit au roy de les en menasses Les pauvres diables ne pouvant faire autre chose respondirent alors : «Hé ! le prenez-vous clà, sire, et vous, moasieur; nous vous jurons «que vous en oyrez nouvelles , car nous y menétrous si bien les mains à tort et à travers, qu'il ten sera mémoire à jamais de la feste de la «Sainct-Barthelemy très-bien chaumée. » A quoy ils ne faillirent, je vous asseure; mais ils ne vouloient du commancement. Voylà comment une resolution prise par force a plus de viollance qu'une autre , et comme il ne fait pas bon d'acharner un peuple, car il y est aspre après plus qu'on ne veut.

M. de Tavannes, comme on dit, ce jour il se monstra fort cruel; et se promenant tout le jour par la ville, et voyant tant de sang respandu , il disoit et s'escryoit au peuple : «Saignez, sai- «gnez; les médecins disent que la saignée est • aussy bonne en tout ce mois d'aoust comme «en may.a Et de tous ces pauvres gens n'en sauva jamais un . que le seigneur de La Neufville, lionneste et vaillant gentilhomme, que j'avois veu d'antres fois suivre M. d'Andelot, du despuis au service de Monsieur, qui le servoit bien et de la plume et de l'espée, car il a voit le tout bon. Ce gentilhomme doneques eslant entre les mains de ce peuple enragé, ayant receu cinq ou six coups d'espée dans le corps et dans la teste, ainsy qu'on le vouloit achever, vint à passer M. de Tavannes, auquel il accourut aussy tust , et se prit à ses jambes , disant : «Ali! monsieur, ayez piiié de moy! et comme «grand capitaine que vous estes en tout, soyez- «moy aussy miséricordieux.» M. de Tavannes, fust ou qu'il eust compassion, ou que ce ne fust esté son honneur de luy tuer ainsy ce pauvre gentilhomme entre ses jambes , le sauva et le fit panser.

Amprès cestc feste passée, qui dura plus oue

<DS CAPITAINES FRANÇOIS

de l'octave, le roy estant un jour à table, M. de Tavannes l'y vint trouver ; et lui dit: «Monsieur « le mareschal , nous ne sommes pas encor au «bout de tous les huguenots, bien que nous m «ayons fort esclarcy la race; il faut aller à la «Rochelle et en Guyenne. — Sire, dit-il, ne «vous en mettez point en peine, je les vous «acheveray bientost avecques l'armée que vous «avez proposé de me donner; j'en cognois il y «a long-temps la genl et le pays, pour l'avoir «rodé l'espace de six ans, quand j'estois rn «garnison parmy toutes ces villes, guydonde «M. le grand escuyerGalliot, outre que de frai* «je l'ay eocor recognu en tous ces voyages que «Monsieur, vostre frère, y a faits. Pour quant « à La Rochelle , il y a long-temps que je ne l'ay «veue; mais je l'ay prise, selon que j'en puis « comprendre , en un mois. De là , en passant le « pays, je le nettoyerai de tant de huguenots que «j'y trouveray, jusqu'à Montauban, qu'on ma «dict qu'il est bon et fort, lequel n'estoit pastel «de mon temps : toulesfois j'en cognois t'as- «siette et pense l'emporter comme La Rochelle. «Et de là je tireray vers Nismes,où j en feray «autant, et à Sommieres, et leur feray à tous a songer à leurs consciences , et de s'y rendre «par bonne guerre et mercy, ou de mourir «tous. Pour fin , laissez-moi faire, je vous res- « ponds de toutes ces places. »

Il y eut quelqu'un là présent qui l'en ouyt parler ainsy, et dit à un autre : « Voylà le dis- « cours du roy Picrocole, de Rabellais, ou de la «femme du pot au lait, qui le portoit vendre «au marché et en faisoit de beaux petits songes « et projtcts ; mais sur ce il se cassa. « Ainsy qu'il luy arriva ; car, estant parly d'avecques le roy, et marchant en bonne resolution et affection de le bien servir avecques son armée, il n'alla guieres avant , car il (umba malade à Cbastrej soubs Monl-l'Hery , et là il mourut.

Il y a un très-grand prince de par le monde aujourd'huy, qui me dit au siège de La Rochelle, et le tenir du feu roy Henry III, qu'il mourut comme enragé et désespéré; ce que je ne croy, car ce prince estoit de la religion, et ne vouloit trop grand bien à M. de Tavannes. Il peut esire aussy que ouy, car Dieu envoyé telles afflictions aux sanguinaires. Tant y a qoe lorsqu'il mourut, il mourut un très-grand capitaine; et sïl eust faict le siège de La Rochelle

possible seroit-elle en la disposition du roy, et très-bien prise : possible que non ; niais Ton s'y fust comporté d'autre Façon qu'on ne fit , parce qu'il s'enlendoit bien en cela et commandoit fort impérieusement.

M. l'admirai et luy avoient esté contemporains et un peu compaignons de cour; mais M.deTavannes estoit plus virux que luy, et avoient esté fort fols enjoué* de leur temps à la cour, et rudes ; mais M. de Tavannes le surpassât , jusqu'à monter sur les maisons et à

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