M. DE TAVANNES
sauter d'une rue en l'autre Mir 1rs luilles. On disoit sur leur fin que c'estoient deux grands capitaines de ce temps, qui portoient le nom de Gaspard chascun , sçavoir l'un Gaspard de Colligny, qui estoit M. l'admirai, et l'autre Gaspard de Saux , qui estoit M. de Tavannes : mais M. l'admirai le surpassoit fort, comme il a paru par les grandes et grosses pierres qu'il a remuées en son temps, ce que n'eust faire si aysement l'autre. Voylà ce qu'on disoit lors.
QUÀTRIESME LIVRE.
M. LE MARESCHAL DE B1RON
Parlons maintenant de M. le mareschal de Biron , lequel nous pouvons dire tous estre aujourd'hui' le plus vieux et le plus grand capitaine de la France. Nous le pouvons bien dire tel, puisque M. de La Noue Ta ainsy baptisé en son livre; car il s'entend très-bien en ceste graine , et ses effects et prouesses et ses vertus nous le dépeignent tel.
Il fut nourry page de la grande reynede Navarre, Marguerite de Valois, et retint si bien de sa noble nourriture, qu'avecques ce qu'il estoit esvcillé , d'un fort gentil et vif esprit , la nourriture le luy accreut davantage ; car une belle naissance et bonne nourriture ne sçauroient estre ensemble qu'elles ne façonnent bien les jeunes gens.
Sortant hors de page, il s'en alla aux guerres de Piedmoot pour lors , auxquelles il s'adonna si bravement et vaillamment, qu'il y acquit une très-belle réputation , et une grande harquebusade aussy en la jambe , dont toute sa vie il a esté estropié et boiteux, comme Ton l'a veu. M. le mareschal de Brissac luy bailla son guidon de cent hommes d'armes : et tel drappeau ne se donnoit le temps passé, et mesmes d'un si grand mareschal que celuy-là, à jeunes gens, qu'ils n'eussent faict de fort signalées monstres de leur valeur. Aussy, pour tout cela, le roy le rît gentilhomme de sa chambre; un estât beau, grand, honnorable pour lors, qui ne se donnoit à petites gens , comme Ton l'a veu despuis le donner.
Le voyage de M. Guyse se fit en Italie, où il
* l'ai coltalionoé ce UTre sur le manuscrit 8772, qui forme le 4»« des volumes indiqués dans le testament de Brantôme.
eut une compaignie de cent chevaux-legers; et les garda jusqu'à la paix faicte entre les deux roys, et toujours en très-belle réputation de tousjours bien faire.
La guerre civille première s'esmeut : y pensant au comraancement estre advancé en quelque charge et honneur, il vit au bois de Vinceunes faire six ou sept chevalliers de l'Ordre, et luy ne le fut point, croyant bien l'eslre et le bien mériter aussy bien qu'aucuns, disoit-il; et mesmes y nomma le seigneur de Montrerai, lequel pourtant lors avoit eu plus grandes charges que ledict M. de Biron , car au voyage de M. de Guyse il estoit grand maistre de l'arlilleryc, et puis fut lieutenant de M. de Guyse de sa compaignie de gens-d'armes, qui estoit un très-grand honneur de l'estre d'un si grand capitaine, et le plus grand de la France. Voylà ce qu'on disoit pourquoy ledict M. de Biron ne debvoit estre despit et envieux de l'honneur de M. de Montpezat en cela. Et luy respondoit que, les grandes charges ne portoient pas tant de fruicts de mérites comme les faveurs. Tant y a que le voylà bien despit mutiné, et rongeant sa collerc le mieux qu'il peut.
Et notiez que la principalle occasion pourquoy il n'eut point cesl honneur et ne faisoit-on pas grand cas de luy, c'est qu'il estoit tenu pour fort huguenot, et mesmes qu'il avoit faict baptiser deux de ses enfans (ce disoil-on à la cour) à l'huguenotte; ce que les grands capitaines d'alors , comme le roy de Navarre, messieurs de Guyse, le conneslable et mareschal de Sainct- André, abhorroient comme la peste, et les religieux et tout. Voylà jwurquoy mondict sieur de Biron estoit arregardé de fort mauvais œil, si qu'il résolut de partir de la cour et se retirer en sa maison : et pour ce, ayant pris congé du roy et des grands, il vint trouver le sieur du Peron, aujourd'huy mareschal de Rail, qui
M. LF, MARESCHÀL D K BIRON.
commançoit lors à entrer en grand faveur du roy et de la reyne, pour luy dire adieu; ce qu'il fit , en luy contant son mescontentement et sa resolution de vouloir se retirer chez soy. M. du Peron, songeant on soy de s'obliger cest honneste et brave gentilhomme, le pria de ne bouger encor, ainsy qu'il esloit botté et prest à partir, et d'attendre un peu qu'il eust parlé à la reyne , à laquelle il remonslra le mescontentement de ce gentilhomme, et qu'il estoit pour bien servir le roy, et qu'elle le debvoit arrester et contenter par belles parolles et promesses, lesquelles ne roanquoient jamais à la reyne (aussy M. de Ronsard luy desdia lors l'hymne de la promesse). Elle ne faillit doneques à l'envoyer quérir et parler à luy et l'arrester. J'ealois â la cour alors , et vis tout cela , et en sçay fort bien le mystère. Ledict sieur de Biron se mit à suivre l'armée pour quelque temps, sans charge aucune; et puis après fut donné pour assister à MM. d'Aussun, de Losscs et Chantemesle, qui estoient lors grands mareschaux de camp, et luy estoit soubs eux pour quelque temps; mais il ensçavoit bien autant qu'eux. M. de Guyse le commança à gouster, bien qu'il fist tousjours quelque signe et dist quelque petit mot huguenot; et ne s'en pou voit garder, mais secreitement, et monstrant une secrette affection à ce party.
Il se rendit enfin si capable en sa charge, qu'il falloit qu'on se servist de luy ; et pour ce, de toute ceste guerre, ne bougea jamais de l'armée, et s'y opiniastra si bien, qu'il ne faillit en toutes ces belles factions qui s'y rirent, jusqu'à ce que la paix se fit; et eut la charge de mener en Languedoc et Provance les regimens de Sarlabous le jeune et de Remolle, avecques cavallerie légère de Scipion Vymercat et de Centurion , Genevois1, et autres, pour y establir la paix , qu'on ne vouloit bien recevoir, et principalement en Provance, qui estoit du tout mutinée et envenimée contre les huguenots. Mais M. de Biron ? mit le régiment de Remollc aux garnisons qu'il y falloit, et y establit un si bon ordre, poliiee et bonne paii, que le roy et la reyne, puis amprès y arrivans, y trouvèrent le tout si tranquille et quielte, qu'ils commancerent alors à concevoir une grande opinion dudict sieur de Biron, et le louèrent fort et se contentèrent
* Génois.
exlrcsmement de luy.Voylà son premier commancement de grand advancement et de charge.
Durant la paix, il se poussoit tousjours et s'enlrc-mesloit des affaires le plus qu'il pou voit , et en recherchoit les occasions , et pour ce la reine s'en servoit en aucunes.
La seconde guerre civilie vint après, et le siège de Paris, la battaille de Sainct-Denis et le voyage de Lorraine. M. de Biron se trouva ù la cour si à propos, qu'il fut faict mareschal de camp avecques M. le viscomte d'Auchy et de M. de Montreuil , gouverneur d'Orléans. Ces deux derniers estoient grands personnages certes, et qui en avoient bienveu, et sur-tout M. le viscomte d'Auchy, qui esloit , à mon gré, un des hommes de bien du monde. M. de Biron, qui estoit prompt et soudain , vouloit estre creu le plus souvent , et luy et le viscomte estoient le feu et l'eau; et quelquesfoisselrouvoit onbien des opinions de l'un , et quelquesfois bien de l'autre; mais pourtant tout alla bien pour nous en ceste seconde guerre.
La Iroisiesme arriva, et M. de Biron se trouva eucor à propos à la cour pour bien servir le roy : et c'estoit ce qu'on disoit de luy pour lors: que l'on eust dict qu'il eust gagé la fortune pour l'advertir à l'heure preffisse quand il faudroit venir à la cour, et y ferait bon, pour bien faire ses affaires et celles de son roy ; car quand il eu.st demeuré deux ans à sa maison et qu'il venoit à la cour, il y arrivoit tousjours à la bonne heure pour luy.
A erste troisiesme guerre, il y fut malheureux par deux fois, l'une au logis de Jaseneuil, et l'autre du Petit Limoges; là où il fut fort blasmé et tancé de Monsieur, nostre gênerai ; et tenions nous en l'armée qu'il l'avoil menacé de luy donner des coups de dague. Mais ce fut à M. de Biron de dire ses excuses le plus bellement qu'il peut, car s'il eust parlé le inoins du monde haut, Monsieur luy en eust donné, tant il estoit en coîlere contre luy, et luy reprochant qu'il esloit huguenot et en favorisait le party, et avoit faict ces fautes exprès pour luy faire recevoir une honte et luy faire coupper la gorge et à toute son armée. M. de Tavannes, qui estoit haut à la main et fort impérieux, parla bien aussy à luy, jusqu'à luy dire qu'il apprbt sa leçon, et qu'il vouloit se mesler de tout et d'un mestier qu'il ne sçavoit pas encor.
et qu'il le luy ferait bien apprendre , et qu'il estoit huguenot , et qu'il n'oyoit jamais la messe, et quand il y aiioit c'estoit par forme d'acquit.
Tout cela luy fut reproché au conseil : et ce fut à M. de Biron à caler et à se taire, car il voyoit bien les gens avecques lesquels il a voit affaire, et qu'il n'estoit aussy si grand en grade ny en science de capitaine comme il a esté despuis, et que pour eslre tel il faut faire avant de grands rébus et des fautes et grands pas de clerc; car les sciences ny les arts ne naissent pas avecques nous ; la practique et l'estude nous les donnent, et avant que les avoir nous faisons bien des incongruités.
Ceux pourtant qui vouloient excuser M. de Biron, disoient qu'il n'avoit si grand faute comme on l'en blasmoit. Il y a encor force gens qui vivent aujourd'huy, qui en sçavent prou sans que j'en parle, et aussy que les histoires en traictent.
Tant y a, que M. de Biron fît très-bien tousjours en ceste expédition tant qu'elle dura, et mesmes en la battaille de Mont contour, n'osant pourtant passer plus outre des commandemens de M. de Tavannes , qui vouloit tout régenter et que tout passast par son advis et son œil , comme bien luy appartenoit : et croy que M. de Biron, ce qu'il a veu et a practiqué soubs luy ne luy a point nui à s'y faire tel qu'il a esté. Ceste battaille finie, il conduisit fort bravement et heureusement le siège et la prise de Sainct-Jean, après laquelle il fut employé à fairela paix. Et fut despesché avecques M. de Theligny vers messieurs les prince et admirai en I^nguedoc (tour la traicter; et la mena si bien et beau , qu'elle se fit , pensant tout le monde qu'elle ne seroit guieres bonne, ferme ny stable, parce qu'elle estoit malassise et fatete par un boiteux (le pasquin en fut faict ainsy ) : le boiteux estoit M. de Biron, qui a voit esté un peu auparadvant faict grand maistre de l'artillerye amprès la mort de M. de la Bourdesiere. M.deRoissy qu'on appclloit Malassise, un très-grand, subtil et habille personnage d'Kstat, d'affaires, de science et de toutes gentillesses, s'en mesla aussy. Voylà le subject du pasquin.
Comme de vray, de ceste paix en sortit deux ans après lafcste de Saincl-Barthelcmy; pour laquelle festoyer fut envoyé mondict sieur le grand maistre de Biron quérir la reyne de
INDS CAPITAINES FRANÇOIS.
Navarre pour la cour, laquelle n'y voulut jamais venir que sa ville de Lectoure ne fust rendue et à elle; luy amprès l'y conduisit pour traicter le maryage de M le prince de Navarre son fils et de Madame sœur du roy ; pour lequel accomplir mondict sieur grand maistre de Biron fut envoyé i de Blois et despesché pour aller quérir M. le î prince (je sçay ce qu'il me dit avant que partir). Eufin il le mena bien et beau, accompaigne de toute ta fleur des huguenots, qui, pensans tout braver et gouverner tout le monde, prirent la une fin misérable.
Ceux qui en eschapperent en blasmerent mondict sieur de Biron et luy en donnertnt toute la coulpe, disans qu'il les estoit tous allé amadouer et appaster pour les mener tous au marché de la boucherie, et pour ce cornmancerent à desbagouler contre luy. Les uns l'appeloient tonneleur, parce que, comme fait un tonne* leur avecques sa tonnelle aux perdrix, il lesavoit tous tonnelés et amassés avecques sa paroi le pour les faire tous mourir ; les autres l'appelloient le faux perdrieur (les auslruchiers , fauconniers et chasseurs cognoissent ce mot ); les autres en parloient en plusieurs sortes, comme la passion les transportoit. Mais tant y a , ç'a esté un trèsgrand, valeureux et très-habille personnage. Et si ne laissa-il pour toutes ces calomnies, soupçons et causeries, qu'il ne fust en grande peine à ceste festc. Bt bien luy prit d'eslre brave, vaillant et asseuré, car il se retira aussy tost dans son arsenac, bracqua force artillerye à la porte et autres advenues, fil si belle et asseurée contenance de guerre, qu'aucunes trouppesde (*arisiens, qui u'avoient eujamais affaire avecques un tel homme de guerre, s'approchans à sa porte, il parla a eux si bravement, les menassa de leur tirer force canonnades s'ils ne se retiraient; ce qu'ils firent aussy tost : et n'osèrent plus s'y approcher ny rien faire à luy de ce qu'ils vouloieot et qu'il leur avoit esté commandé: car pour le seur il estoit proscrit comme les autres que je sçay, ainsy qu'il ire dit luy-mesme à son retour di- Brouage; car il m'estoit fort bon parent et amy. et me discourut fort ce massacre.
On disoit que M. de Tavannes, qui ne l'aymoit trop, et le comte de Raiz non plus, luy presterent ceste charité de proscription.
Après la furie totale de ce massacre passée, le roy l'envoya quérir sur sa parolle et affiat,