‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 301 sur 361 · H. LE MARESCHAL DE MATIGNON · texte numérisé non relu

H. LE MARESCHAL DE MATIGNON

Après que mondict sieur mareschal de Biron fut party de Guyenne, fut en sa place subrogé le mareschal de Matignon , un très-fin et trinquât normand >, et qui battoit froid, d'autant que l'autre battoit chaud; et c'est ce qu'on disoit à la cour : que le roy et la reyne disoient qu'il falloit un tel homme au roy de Navarre et au pays de Guyenne, car cervelles chaudes les unes avec les autres ne font j amais bonne souppe.

Je me souviens , lorsqu'il prit congé du roy à Sainct-Mor pour y aller, nous nous pourraenasmes après midy soubs les noyers plus d'une grande heure , qu'il faisoit chaud comme un beau diable ; et me demanda , comme bons cousins que nous estions du costé de madame la mareschalle sa femme, à cause du Lude, plusieurs advis des mœurs, complexions et bizarreries de ce pays. Je sçay bien ce que je luy en dis , et sur-tout qu'il ne falloit là se rendre tant eschauffé. Il avoit meilleur conseil de sa teste et d'autres que de moy; mais tant y a qu'il s'y comporta à son coramancement et au mitan et sur la fin, et tousjours de mieux en mieux, avecques sa lentitude et son mot usité, aconlc, et son serment , Col Dieu; si bien que, quand il est mort, il a esté fort regretté; et l'a-on trouvé tellement à di re, qu'on a dit, et dit-on encor , qu'il n'en viendra jamais un en Guyenne plus propre , bien que M. le mareschal d'Oi nano, vaillant et très-sage capitaine, s'y gouverne aujourd'hui tout de mesmes, duquel je parleray au long dans la vie de nos deux roys, et qu'on tient plus vaillant que son prédécesseur.

1 Un 1res -fin Normand, rompu à toutes sortes de ruses L'auteur parle ailleurs dans le même sens, et du roi Louis XI , et de Rabelais, qu'il traite de bons rompus , ou, comme parle le même Rabelais, de fin frétés renards. Trtncat, de l'italien irincato , qui signifie /2/i , rusé, et vient du latin truncarc, d'où ceux du l«infjucdoc ont fait trinca, qui cbez eux signifie tantôt trancher, tantôt rompre par lopins, comme \t* tranchées appelées de la sorte , parce que ce sont des fossés tranchés en zigzag. Du reste, comme trtncat vient de truncare, frêle , dans la même signification, vient de fiacture , l'ait de frangere. Et de la vient que tout le poisson sec s'appelle fretin, parce qu'on lui ôte la téte, qui se corrompant d'abord corromproit bientôt le reste ( Le Ducbau )

Quand la guerre s'esleva contre les huguenots, ce mareschal de Matignon la fit selon les occurrences qu'il voyoit et lis commandemens de sou roy, ny trop douce ny trop rigoureuse. Luy et M. du May ne quelquesfois sVntendoient bien, quelquesfois mal. Lorsque la batlaille de Coulras se donna , si M. de Joyeuse Teust attendu , qui venoit avecques de bonnes trouppes , possible serait- il en vie et la batlaille point perdue , uy la réputation ny la vie de plusieurs braves gentilshommes françois qui y estoient. Mats un seul voulut triumpber pour tous, tant estoit grande l'ambition de ce jeune seigneur; duquel fut très-grand dommage, car il estoit un très-brave et vaillant seigneur : sa mort le couronna tel.

Après la mort de M. de Guy se, que la ligue t'accommança le plus à s'eschauffer, et que toute la France se bandoit, comme à Penvy et de garde faicte, contre son roy, aucuns de Bourdeaux en voulurent faire demesmesque les autres, et accommancerent quelques barricades. Bien servit audict mareschal de Matignon d'est re brave et asseuré, ce qu'aucuns ne l'eussent jamais creu; car Bourdeaux estoit perdu; mais il y alla avecques ses gardes tout en pourpoint et l'espée au poing et la teste baissée, et si résolument, qu'il les fit abandonner, et envoller tout ce beau et nouveau dessein en fumée; et ainsy préserva la ville au roy, qui pourtant panchoit un petit , et ne vouloil encur recevoir les commandemens du nouveau roy, ny exercer en son nom la justice , ny recevoir ses seaux; mais enfin temporisa tant et les se eut si bien amadouer et attirer, sans y apporter aucune violence ny force, qu'ils vindrent à la recognoissance du roy. C'estoit le capitaine le mieux né et acquis à la patience que j'aye jamais veu , et très-babille.

Enfin il attrappa finement le baron de Vaillac , au commancement de la guerre de la ligue, en laquelle il estoit fort embrenué , disoil-on ; et sans quelque faute que diray ailleurs, la ville estoit prise par le chasteau Trompette dont il estoit capitaine; mais un jour il l'envoya quérir pour venir au conseil, auquel il dit d'intrade, et proffera à bon escient ces mots : que si soudain il ne mandoit à sa femme de luy ouvrir et rendre le chasteau, qu'il le feroit pendre haut et court à la veue du chasteau mesme ; ce que le- I

NDS CAPITAINES FRANÇOIS.

dict baron appréhenda aussy tost , et manda à sa femme d'avoir pityé de sa vie; et, plaioe de compassion , fit ouvrir la porte à M. le mareschal, lequel entré en chassa toute la vieille garnison, et y en mit uue nouvelle à sa poste ; et luy donna congé de s'aller loger ailleurs , voire luy donna cinq cens escus, à ce qu'il m'a dict, pour aller trouver le roy et se purger à luy. Il entreprit le voyage ; mais il ne le fit qu'à demy, et s'en retourna, sentant qu'il n'y faisoit pas bon pour luy ; ainsy que fit le renard , qui ne voulut aller veoyr le lyon qui contrefaisoit du malade. Si ce mareschal n'eust attrapé lors ceste place et par finesse et addresse , Bourdeaux eust eu de l'affaire.

Pour fin, c'estoit un rusé et habille Normand; mais pourtant v durant sa charge de Normandie, il ne l'estoit pas comme il le fut despuis; aussy avoit-il affaire avecques un autre Normand ausoy fin que luy et plus vaillant , disoit-oo. A la prise des armes du mardy gras, il luy prit les villa deSaiucl-Lo, Carentan et Domfront , et luy coinmançoit fort à le fatiguer, sans que le roy, n'ayant pour lors grand affaire contre les huguenots , qui estoieut très-foibles en France despuis la Saincl-Barthelemy, luy ayda de l réabonnes et belles forces, tant de cheval que de pied. Entre autres maistres de camp luy donna ces braves Bussy, Lussé et Lavardin , dont en uo rien les places occupées furent reprises bravement , le comte de Montgomery pris et desfaicl : de sorte que la renommée courut grande de sa suffisance en guerre et de son heur; si bien qu'un jour la reyne en son disner, amprès ee>te glorieuse victoire, jeluy ouy s fort louer Matignon et sa bonne fortune, et qu'il le falloit emoyrr en Guyenne , pour avoir raison des huguenots de lù comme de ceux de Normandye. Je ne me pus garder de luy dire : «Madame il trouvera od'aulres gens à qui parler là bas; et faut qu'il « ne s'y frotte sans mitaines , bien qu'un »\or- « mand, qui fut le comte de Montgommery, y a a bien régenté autresfois, quand il desfit M. de ■ Terride, et eslrilla les Gascons; mais aussy il «avoit avecques luy des Gascons et Normands « tout ensemble. » La reyne respondil : « Matigo« «en fera tout demesmes. Si un Normand a eu «cest heur, l'autre Normand Matignon l'aura de «mesmes. » Pour ce roup il n'y fut envoyé, M. de Montpensier eut ceste charge. La rryoe

Page 1