M. LE MARESCHAL DE LA CHASTRE
J'ay ooy tenir à feu M. de Guyse dernier M. de La Chastre pour un très-bon et brave capitaine; aussy le choisit-il tel et le prit pour son fidelle confident en ces dernières guerres, et mesmes en ces desfaictes du baron de Dhona.
Ce n'est pas de ceste heure que les grands capitaines se sont associés en leurs guerres de bons seconds et confidens , mais c'est de tout temps, ainsy que fit jadis Scipion du brave Lœlius en la conqueste d'Affrique, Espaigne et Cartage , et Jules Cxsar du vaillant Titus Labicnus en ses guerres de la Gaule, auxquelles il l'assista tousjours très-bien;
iNDS CAPITAINES FRANÇOIS
' aussy Caesir n'en fut point ingrat, car il le loue fort en ses Commentaires; et ne faut point doubter que s'il eust voulu suivre son party quand la guerre civille vint , comme fl fit l'autre, qu'il ne l'eust faict à moictié de sa fortune. Quelle humeur doneques luy prit-il d'abandonner et quitter Ca»ar sur le poinct d'entrer en party avecques luy de la grande fortune qu'il eut après? Il trouva que sa cause n'estoit si juste que l'autre. Il falloil bien quecest ' homme fust exact en ses conceptions et actions , ou qu'il fust bien quinteux et scabreux.
M. de La Chastre n'en fit pas ainsy à l'cndroict de M. de Guyse, car il ne l'abandonna luy vivant, et luy mort ayda, comme un des principaux ministres de la ligue, à vanger si mort, dont il luy en demeura a jamais gloire immortelle : et puis après, s'il luy semblât en avoir assez faict, fut un des premier? qui monslra aux autres le chemin de retourner en l'obeyssance du roy, l'ayant aussy veu retourner à celle de la vraye Eglise de Dieu. Aucuns l'en louèrent bien fort, autres l'en mes-estimerent et s'en mes-contenterent ; mais il n'est pas besoing ny raison que I oo s'oppiniastre trop, comme un hérétique, en une mauvaise opinion.
Or, il ne se faut pas esbahir si mondict sieur de La Chastre s'est rendu si bon capitaine, car je l'ay veu tousjours l'un des gallansde la cour, et autant adroict en toutes choses, et aussy bien parlant, et d'aussy bonne grâce, et qu'on tenoit pour fort bonne espée. , J'en parle ailleurs.
Dès son jeune aage il a tousjours fort bien suivy les armes, et en Piedmont et en France, soubs M. d'Amville et M. le mareschal Sainct- André , qui l'aymoit fort; et lorsqu'il mourut à la bat taille de Dreux il portoit son guidon, où il acquit beaucoup d'honneur; et pais M. de Monlsallès venant à avoir la compaignie de gens-d'armes de M.d'Annebaud qui fut tué, il en donna la lieutenance à M. de La Chastre; dont aucuns s'estonnerent comment il la prit , veu qu'ils avoient esté quasycompaignons,suivans M. le mareschal de Sainct-André.
Le roy Charles le prit en amytié; et fut bion ' de ses grands favorys; l'advança et luy donna compaignie de gens - d'armes en chef, le fit gouverneur d'Orléans et de Berry,où pour
M. DE MON
eommancement il eut une très-mauvaise curée, > que le siège de Saocerre; mais il s'y opiniasira ! si bien et le fatigua tellement de toute sorte de fatigues, de maux et de disettes, qu'il remporta à la fin ; et despuis s'est tousjours très-bien porté en son gouvernement , autant en sage qu'en vaillant capitaine. J'en parleray 1 aux vies de nos roys.
M. DE MONTSALLÈS.
A propos de M. de Montsallès, duquel je I viens de parler, il faut croire que s'il eust vescu qu'il fust esté grandement advancé, car c'estoit un très-brave gentilhomme et très- vaillant , et qui sçavoit très-bien mener les mains en tous les combats où il s'est trouvé.
Il se rendit fort grand ennemy et persécuteur des huguenots; aussy ne fut-il guieres regretté d'eux.
Il mourut à la bat taille de Jarnac, là où la fortune le favorisa tellement , qu'il y mourut vaillamment et glorieusement. Et disoient les médecins et chirurgiens qui l'ouvrirent et l'embaumèrent pour porter son corps plusloing, qu'il n'a voit pas de vie dans le corps pour un mois; car il avoit les poumons et le foye tous bradés, gastés et asseichés. Quel heur grand pour luy, puisqu'il estoit si près de la mort , et avoit esté surpris si à propos dans un champ de hattaille plustost que dans un lict ! Ah! qu'heureux sont ceux qui en peuvent faire demesmes!
Le roy et la reyne l'aymoient fort et l'cmployoient souvent pour la guerre; car il estoi* soudain, prompt, et diligent, et vigilant, hardy et entrepreneur: et ce qu'il pouvoit faire annuit 1 ne le remettoit au lendemain.
Aux seconds troubles, que les forces deÇascongne furent envoyées de M. de Montluc, qui estoient certes très-belles, de six mille hommes de pied et douze cens chevaux, M. de Terride, un très-sage , vieux et bon capitaine , en estoit le chef, et de M. de Montsallès menoit l'avantgarde.ll emporta cest honneur par dessus messieurs de Gondrin et de La Valette, plus vieux capitaines que luy.
• Au moment prêtent.
TSALLES 53?
I.e roy leur manda , avant venir à luy, desfaire M. de Ponsenac, un très-bon capitaine huguenot, qui avoit plus de six mille hommes de pird et huict cens chevaux. M. de Montsallès nous mena avecques une telle diligence par ces montagnes d'Auvergne, qu'en deux jours nous l'allasmes lancer et desfaire en un lieu d'Auvergne appellé Cliampouiin, petite bourgade ou plus tost village ; ce qu'un autre n'eust faict en quatre bonnes journées : et m estonne comment les autres ne nous battirent, car, pour le grand chemin que nous avions à faire , nous allions à la haste,à la file les uns après les autres, et n'estions pas six cens quand la première charge se fit ; et puis nous les cognasmes dans cedict village , et se rendirent par composition.
M. deTilladet te jeune , qu'on nommoit M. de SainctTorains, qui estoit couronnel des légionnaires de Gascongne, un très-brave et vaillant capitaine , acquyt là beaucoup d'honneur. Cela faict, nous allasmcs trouver Monsieur, nostre nouveau gênerai, à Nemours, qui suivoit M. le prince vers la Lorraine.
Geste desfaicte valut fort à M. de Montsallès, car Leurs Majestés le prindrent en amytié et créance plus que jamais; dont il en fut envyé de plusieurs que je sçay, d'autant qu'il pas>oit devant eux; mais ils ne luy osoient rien dire, car je l*ay veu, parce qu'il estoit haut et prompt à la main, et fort querellcux.
Enfin c'estoit un très -brave et hasardeux quarcinas, et s'il eust vescu il fust esté grand et mareschal de France. J'en parleray ailleurs, comme pour à ceste heure je ne parleray de nos nouveaux mareschaux de France qui sont aujourd'huy, dont je pense qu'il y en a près de huict : ce sera en la vie de nos deux roys derniers, où ils ont faict paroistre leurs valeurs et suffisances, desquelles le roy s'est très-bien servy pour se rendre ainsy absolu roy eomme nous voyons , grâces à Dieu.
Par ce grand nombre de mareschaux, tant frais que rances, nous pouvons bien cognoistre combien grande en est la dignité , puisqu'on ne peut recompenser les grands guerriers par plus grands estais, si ce n'est de connectable; mais un nombre singulier ne peut fournir à plusieurs comme un plurier. Aussy, quand ils sont montés à ce haut sommet de mareschal , il faut dire bon soir et bonne nuict à la fortune , à la roue
de laquelle il faut qu'ils s'y attachent, et demeurent là comme au haut nid de la pye, ou bien qu'ils en tombent en bas.
Le temps passé il n'y en avoit pas tant, comme j'ay ouy dire a plusieurs anciens. Dès le commancement de l'institution il n'y en avoit que deux et le connestable, qui, avecques son grand estât, se disoit aussy mareschal de France; puis il vint à trois, et M. le connestable faisoit le quatriesme; et puis a quatre, et M. le connestable faisoit le cinquieame; et ce fut le roy François qui les augmenta h cela ; et oncqties puis ne les accreut , ny le roy Henry, ny le roy François II; mais le roy Charles et Henry III et Henry IV en ont faict la grande augmentation , en vertu de quelque pierre philosophale.
Tous nos grands capitaines huguenots ne se sont jamais soueyés de tous ces hauts estais, à cause de quelques sermens auxquels sont tenus et les roys et les mareschaux faire, si ce n'est M. de Bouillon, que le roy mesme en personne fit passer en la cour de parlement, et prester le serment , comme en estant certes très-digne, autant pour la grand extraction de sa maison que pour ses mérites, vertus et valeurs.
M. DES DIGUIERES.
Nous avons deux très-grands capitaines huguenots aussy qui ne s'en soucient point, lesquels mériteraient les avoir autant que d'autres; car, osté deux ou trois grands capitaines qu'avons en France, ceux-là vont devant tous, comme je ne le liens de mon sens, mais de la voix de très-grands personnages et mieux entendus que moy, qui sont M. de La Noue, duquel j'en ay faict un discours à part « , et M. des Diguieres , duquel je parleray au long dans les vies de nos deux roys Henry; mais pourtant en passant je diray icy de luy que c'est un trèsgrand, très-sage et très-bon capitaine; ses beaux effecls en parlent assez par la conquesle de tout le Dauphiné, qu'il s'est attribué à luy : aussy la reyne mere l'appelloit le petit Dau-
1 Soin \f litre : À qui on est te plus tenu ou à sa patrie ou à son roi ou à son bienfaiteur.
phin , et quelquesfois le roy Dauphin, comme j'ay veu; car il l'avoit quasy tout en sa dévotion. Et comment prit-il bravement Grenoble et AmbrunPEt force autres places et chasteaux dc demeuraient devant luy.
I>a France luy est autant tenue qu'à aucun capitaine des siens, car il a vangé bravement sur M. de Savoye le tort qu'il nous avoit faict de nous avoir usurpé le marquisat de Salluces. Pour revanche, il a ruyné la Savoye, il a maistrisé et a donné jusqu'en Piedmont, et y a pris aucunes de ses villes, bien que M. deSavoye les a reprises despuis, mais elles luy ont coustéboo; eta faict sur luy et ses gens de très-grandes desfaict es, et luy a rompu tous ses desseins, qu'il jetott sur le Dauphiné, Provance et ailleurs; bref, il l'a tort traversé, et de telle sorte, que sans luy ne faut point doubter que de M. de Savoye et M. dc Nemours, deux très-bons et vaillans capitaines, n'eussent nui grandement au roy et à ses affaires , qu'il a tousjours restaurées contre ces deux vaillans princes, qui ne luy ont jamais rien peu faire.
Il s'est opposé aussy à M. dEspcrnon bravement en Provance, qui est aussy un antre trèsbon et advisé capitaine : et c'est ce qui doibt faire priser M. des Diguieres pour ne s'estre pas addressé à ces petits cipitaincaux ny guerriers du plat pays à la douzaine, mais à de bot». Aussy estime-on fort un beau et bon lévrier d'attache, ou courageux dogue, qui ne s'attaque point à des simples animaux*, maisaui plus furieuses cl courageuses bestes. De mesmes en debvons-nous dire et faire de ce bon capitaine dauphinat.
J'ay ouy dire qu'à son commancement il s'addonna aux lettres, et puis les quitta, et prit les armes, comme fit ce grand empereur Severos, duquel on dit que s'il eusl continué les lettres, dont il avoit si beau , il y fust esté aussy grand homme comme il Fut sur la fin homme de guerre. M. des Diguieres en eust esté de mesmes; mais il prit la meilleure et plus illustre voye, généreux gentilhomme qu'il estoit ; car il n'y a rien qui fasse plus luire la noblesse que les armes, et les lettres et sciences après. Et se fit de la compaignie dc M. de Nemours soul* M. de Mandellot , son lieutenant ; et puis pratiqua si assiduellcment les guerres parmy les huguenots, et mesmes soubs M. de Mombrun ,