DE BELLEGARDE
M. de Moi.ssans , qui vit encor, et qui commande à la compagnie du roy de Navarre, estoit lors sa cornette : il se porta très-vaillamment et dignement en cesle charge , et parloit-on fort du capitaine Bellegarde. Il fut puis amprès enseigne et lieutenant de M. le marescbal de Termes son oncle.
Après la paix faicte entre les deux roys, son oncle mort aux premières guerres , sa compaignie fut départie, la moictiéà M. de Martigues, et l'autre à M. d'Escars; et M. de Bellegarde, qui estoit lieutenant, n'en eut rien : en quoy on luy fit un très-grand tort , parce qu'il en estoit lieutenant , et de droicl de guerre debvoit avoir quelque chose , comme le méritant trèsbien, et l'eust très-bien conduicte et faict trèsbien combattre. Il ne laissa , pour ce, à suivre la guerre d'alors à la cour, mais tout posément. La paix venue, le sieur du Perron, despuis comte de Raiz, qui estoit lors le seul favory du roy Charles, le prit en amytié au voyage de Provance et d'Avignon , le fit lieutenant de sa compaignie de gens-d'armes ; dont aucuns s'estonnerent comme il avoit pris cestc charge, l'ayant esté d'un grand mareschal de France, et s'abbaisser de Pestre de ce nouveau capitaine venu, qui n'avoil jamais rien veu ny faict, et avoit eu ceste compaignie comme une vraye commanderie de grâce. Mais ledict Bellegarde s'accommoda lors à la faveur et fit très-bien ses affaires; et pour l'amour de luy il en eut de beaux dons du roy, entr'autres une commandent de l'ordre de Calatrava d'Espaigne, qui est en Gascongne et près de sa maison , et n'y en a aucune en France que celle-là, et vaut quinze cens ducats de rente ou plus. Il l'obtint fort bien par faveur, car le roy en escrit fort d'affection au roy et à la reyne d'Espaigne, sa sœur, pour l'en favoriser.- Il y eut un peu de peyne , à cause des estaluts de l'Ordre, desquels le roy est fort estroict et grand observateur. J'estois lors en Espaigne, et la reyne m'en parla , et qu'il y avoit eu de la difficulté, mais qu'elle avoit tant prié le roy qu'il l'avoit accordée : et me demanda si je le cognoissois, et qu'elle ne l'avoit jamais veu à la cour ou temps du roy son pere. Je luy dis qu'il avoit tousjours demeuré en Piedmont, et que c'estoit un fort brave et vaillant gentilhomme.
I 11 garda quelque temps la lieutenance dudict
du Perron et comte de Raiz, mais il la quitta par amprès, qu'il estoit plus plein qu'il n'avoit esté aulresfois. 11 estoit souvent avecques luy et le rechercboit lousjours , et ledict Perron l'employoit fort pour ses affaires particulières, et niesmes pour traicter et négocier son maryage (lors il estoit encor lieutenant) avecques la dame qu'il a aujourd'huy pour femme , qui estoit vefve de M. d'Annebaul , et l'envoya vers elle à sa mere madame de Dampierre ma tante, et partismes tous deux ensemble d'Arles.
Moy estant venu d'Espaignc , j'allay faire un tour en ma maison , où je n'avois eslé il y avoit deux ans : je pris le graud chemin de la poste de Languedoc, cl Gascongne, et Bourdeaux; luy prit celuy du Dauphinc, Lyon, Paris, et Guyenne; c'estoit à qui arriveroil plus tost. J'arrivay huicl jours advaut luy, parce qu'il s'amusa à Paris, me dit-il : et courrions chascun à cinq chevaux de poste autant l'un que l'autre, et nous separasmes en Avignon.
Nous fismes le voyage de Malte , où il se trouva. El fut fort honnoré et respecté de M. le grand maistre, de M. le marquis de Pescayre et des autres grands, tant de la religion que de l'armée, Espaignols et Italiens; car il estoit homme de très-belle apparence, de très-beau discours, et le plus ancien de tous nous autres, non qu'autrement nous luy deferissions , si-non en tant qu'il nous plaisoit.
11 estoit un très- bon dueliste et entendoit très-bien à deraesler une querelle , ainsy qu'il fut appellé à quelques-unes , nous estans là , de par le grand maisire et M. le marquis ; ce qui luy fut un grand honneur. Il tiroit aussy trèsbien des armes , et les luy faisoit très-beau veoyr en main, et n'en laissa ny discontinua jamais l'exercice jusqu'à sa mort. El quelques années après, Monsieur, frère du roy, le prit en amytié, autant pour sa suffisance, et qu'd attirait en ce qu'il pouvoit les honnesles gens à luy, que par le moyen de M. du Gua, qui gouvernoit paisiblement Monsieur, son maistre, et pour ce luy faisoit tout plain de faveurs; mesmes qu'il luy octroya Testât de couronnel de son infanterie , sans penser à sa parolle qu'il avoit premièrement donnée au seigneur du Gua , qu'il debvoit mener en Poulongne , dont J'en parleray ailleurs, et du différend sur le subject d'entre luy et M. du Gua, et comme pour
NDS CAPITAINES FRANÇOIS.
l'amour de cela en partie ceste infanterie ne s'y conduisit. Nonobstant ils ne furent jamais bous amys despuis; et furent en Poulongne avecques le roy, où l'un et l'autre ny demeurèrent guieres qu'ils s'en départirent. L'un s'en vint à la cour, et M. de Bellegarde alla en Piedmont , où il ne fut pas plus tost que la mort du roy Charles entrevint, et la partance du roy nouveau de Poulongne , qui fut à ['improviste et à la desrobade , et très-mal accompagné; dont bien luy servit, ainsy que j'en discourray très-bien en sa vie sur son dire propre , qu'il me fit cest honueur un jour de m'addresser les propos à Lyon , ainsy que le deschaussois , à son coucher.
M. de Bellegarde, qui estoit très-habiUe, prend l'occasion au poing, discourt à M. de S* voye de la venue du roy , et le recueil qu'il luy doibt faire pour son debvoir, et l'assistance qu'il luy doibt porter : en parle de mesmesaui potentats d'Italie et à MM. de Venise; enfin il les trouve irèstous si bien préparés, qu'ils n'attendent rien tant que sa venue , pour luy faire p*roistre leurdebvoir,obeyssanceetamytié. Après il part en poste et va au-devant du roy, qu'il trouve eu la Carinthie; luy discourut sa négociation qu'il avoit entreprise de luy-mesme. pensant qu'il eust faiily s'il eusl faict autrement. Là-dessus ne faut doubler s'il Iny en sceut un très-bon gré; l'embrasse, l'ayroe plus que jamais, le carresse ; si bien qu'il possède le roy, le gouverne paisiblement ; tout passe par ses mains , et son conseil et ses affaires , car il estoit seul de charge; se fait admirer, honnorer et aymer de tous les grands d'Italie.
Ce ne fut pas tout, le fait mareschal d< France, au lieu des deux , prisonniers à la Biv tille, luy fait don de trente mille livres de rente en bien d'église ou autrement ; bref, on le veoil tout à coup si regorgé de faveurs, grades et biens , que nous ne l'appellions à la cour que le Torrent de la faveur; si que tout le monde s'en estonnoit , et ne fatsoil-on que parler de ce torrent ; mesmes la reyne n'en scavoit que dire, vers laquelle le roy l'envoya an jour advanl qu'il vinsl, pour luy annoncer son heureuse venue et luy conférer tous ses phn privés affaires, qu'il ne vouloit commettre! autre qu'à luy.
Je le vis venir dans le carosse du roy , qu d