‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 312 sur 361 · M. LE MARESCHAL DE BELLEGA RDE · texte numérisé non relu

M. LE MARESCHAL DE BELLEGA RDE

luy a voit preslé, qui tenoit fort bien sa mordue a IVndroicl de la reyue , de Monsieur, du roy de Navarre qu'il rencontra en chemin où j'cstois. Je ne l'eusse jamais pris pour celuy que j'avois veu ; et disoit-on qu'il en faisoit trop pour un lommancement M. du Gua, mon grand aray , me disoit bien tousjours , qui n'avoit eocor veu le roy : a Laisse-moi parler au roy une heure ; tu «verras, je feray bientost escouler ce torrent «en une heure, et rentrer , et se cacher bien tost «en son lict et premier chetif berceau où on l'a • veu. «Gomme il dit vray, car en un rien on vit le roy, fort refroidy en son endroict, luy faire la mine froide et desdaigneuse, cumme il la sçavoit très-bien faire quand il vouloil , ne luy parler plus d'affaires, la porte du cabinet luy eslre refusée le plus souvent.

Enfin le voylà tout changé en un tourne-main de ee qu'on ne le venoit que veoyr adesse 1 , comme dit l'Italien, et de frais fort ravallé; si bien qu'à la cour un ne sçavoit que l'ondebvoit plus admirer, ou la fortune de cest homme, qu'on avoit veu hier très-grande et très-haute, ou son petit ravallement d'aujourd'huy : dont aucuns en rioient bien , car avant il faisoit trop du grand , veu ee qu'il avoit esté. Et c'est ce qu'il nous dit un jour a M. de Strozze et à moy, qui est ions de ses bons amys(et le luy monstrasmes mieux en son adversité qu'il ne nous avoit monstré en sa prospérité, en laquelle il se perdoit trop), qu'il eust mieux aymé cent fois que le roy ne l'eust point eslevé si haut et en si peu de temps, que tout à coup l'avoir précipité comme d'un haut rocher en bas , pour le perdre et le deshonnorer, et qu'une telle et si haute ebeutte luy estoit plus griefve. Il nous disoit cela quasy la larme à l'œil, et nous faisoit pitié.

Ce ne fut pas tout : pour l'osier de la cour, le roy luy donna la charge d'aller assiéger Livron en Dauphiné, car, puisqu'il estoit fairt M. le mareschal , il falloit bien l'envoyer pour luy faciliter son passage d'Avignon; charge certes qui fut fort fascheuse et ruineuse , dont il s'en fust bien passé, venant d'une fontaine claire de fortune , s'aller baigner dans une eau bourbeuse et toute gassouillée de disgrâces et desfaveurs.

Sept ou huict mois après, pour se desfaire de cest homme qui pesoit fort sur les bras, comme un ebascun voyoït , on luy donna la commission

de s'en aller en Poulongne pour rabiller les affaires du roy , qui estoient fort descousues ; commission seulement inventée pour s'en descharger, ainsy qu'il me le dit quand il partit, que si on ne luy donnoit l'argent qu'il demandoit, qu'on luy avoit promis, qu'il ne passeroit pas Piedmont; ce qu'il fit et y demeura, autant pour ce subject que pour tenir bonne compaignie à madame la mareschalle de Termes sa tante, de laquelle il avoit esté long-temps fort amoureux, que puis après il espousa avecques dispense : mais sur la fin on disoit à la cour qu'il ne la traktoit pas trop bien , pour practiquer le proverbe, Amours et ma ry âges qui se font par amourettes finissent par noisettes.

Enfin, amprès plusieurs mescontentemens du roy, ce mareschal despité se banda contre luy, s'entend, soubs main, avecques M. deSavoye, de qui il estoit fort serviteur et grand amy de tout temps, comme je l'ay veu ; confère et practique avecques le marquis d'Ayaraont, gouverneur de Testât de Milan, eu prend de bons doublons (ce disoil-on a la cour); car autrement ne se pouvoit-il bander contre le roy oy luy faire teste; et luy fait perdre en un rien tout le marquisat de Salluces. J'estois lors à la cour, que les nouvelles en vindrent au roy , qui en fut fort esmeu, et que la citadelle de Carmaignolles tenoit eocor.

Le roy y depeseba auasy tost le sieur de Lussan, maistre de camp des bandes de Piedmont pour la secourir; mais nous donnasmes la garde que nous le vismes retourner, que tout estoit perdu , ainsy que nous estions de quelque jeunesse de la cour aucuns prests d'y aller, de quoy j'en vis le roy fort triste. Il y envoya le sieur de La Valette le jeune, aujourd'huy M. dEspernon , qui commancoit entrer lors en grand faveur, et estoit nepveu dudict mareschal; et y alla en poste ; et le vis partir avecques grande espérance d'y faire quelque chose de bon, et réduire son oncle ; mais il n'y gaigna rien, et s'en retourna ainsy.

La reyne mere vint amprès, tournant de son voyage de Gascongne, Provance et Languedoc, qui fit un plus beau coup ; car elle fit tant, que M. de Savoye et elle s'abouchèrent a Mont louel , près de Lyon , où il avoit emmené avecques luy ledict mareschal, qu'il soustenoil et le favorisoit fort , et le faisoit coucher ordi-

nairement en sa chambre. Elle luy fit lout plein de remonstrances. l,uy, ores planant, ores connivant et ores conillant et amusant la rcyne de belles parolles , se trouva atteint de maladie par belle poison , de laquelle il mourut.

Ledict marquisat ne laissa pour cela à estre brouillé et en praguerie ; car son fils, le jeune Bcllegarde , du despuis fut persuadé de tenir bon pour M. de Savoye , et d'aucuns braves et vaillans capitaines de son pere, comme estoit le brave et déterminé Espiart, provançal , qui despuis se tua en faisant jouer un pétard en une porte d'Arles, qu'il vouloil prendre pour M. de Savoye d'aujourd'huy ; et d'Anselme , aussy du Languedoc ou Provance,je ne sçay pas bien des deux, bien que je Paye fort cognu et mon amy, gentil et babille, et qui rendit la ville de Santal imprenable, qui auparadvant n'estoit rien.

Le marescbal de Raiz fut envoyé de par le roy pour appaisser lout, gaigner M. de Savoye, le jeune Bellegarde , les capitaines, et réduire ledict marquisat à son premier maistre et roy : ce qu'il fit avecques force argent dont il contenta les capitaines, car il avoit bon crédit avecques les banquiers.

Mais nonobstant, si Monsieur, frère du roy, n'y eust envoyé le sieur de La Fin , dict La Nocle, un très-habille gentilhomme, vers M. de Savoye, et les capitaines, qui l'aymoient et le vouloient servir ailleurs que là , qui les gaigna tous par belles parolles et promesses, on disoit que ledict mareschal de Raiz s'en fust tourné sans rien faire, et son argent se fust trouvé de mauvais alloy. Le gouvernement en fut donné à l'aisné La Valette, et puis après perdu, comme chascun sçait, et que j'en parle ailleurs. Voylà comment se perdit ce marquisat , et tout par un despit.

Nous trouvons qu'aucuns de nos roys, et niesmes de nos modernes, ont esté fort subjects à changer ainsy la fortune d'aucuns leurs favorys , et les faire rouer 1 autour de sa roue , ainsy qu'il leur a pieu et l'humeur leur en prenoit , ou selon les subjects qu'ils leur en ont donnés. Le roy Louys XI s'en fit appellcr le maistre ; peu ou nullement le roy Charles son fils; de niesmes le roy Louys XII. Le roy François en fut bon changeur, plus qu'un changeur » Tourner.

NOS CAPITAINES FRANÇOIS

ne fait en sa banque , ainsy qu'il le fit paroistre tout à coup à M. le connestable , l'admirai de Brion et chancelier Poyet. Le roy Henry ne le fut nullement , ny mesmes les roys François et Charles, ses enfans. Mais Henry III et M. d'Alençon , ils en ont esté bons maistres ceuilà, ainsy que j'espère l'escrire amplement en leurs vies.

Ces changemens quelquesfbis nuysent, quelquesfois profilent ; mais mescontenter un cœur généreux luy fait concevoir un grand despit et songer chose qu'il ne songea jamais. Je ne veux faire aucune comparaison, car je ne suis qu'un ver déterre; mais lorsque le feu roy Henry III me donna un mescontentement une fois, je juray, reniay et protestay que je ne l«y ferois jamais service, ny à roy de France, tant que je vivrais. Le subject en fut tel:

Lorsque M. de Bourdeille, mon frère, mourut, je luy avois demandé un peu auparadvant Testât de seneschal et gouverneur de Perigord, que lenoit mondict frère, pour son fils aisné. Il me demanda quel aage il avoit ; je luy dis qu'il pou voit avoir neuf ans, et qu'il en avoit esté le parrain , comme il le scavoil bien. Il me respondit lors qu'il estoit trop jeune pour en eierter Testât, mais qu'il vouloit que je j'eusse, et me le dounoit de très-bon cœur ; et qui quelque jour, si je venois à estre vieux et que j'aymasse mon repos, je le pourrais redonner à mon nepteo s'il estoit capable et s'H ensuivoit ses predecoseurs , qui avoieut esté tous gens de bien et de bon service à la couronne de France. 11 oc me le dit ny confirma pas une fois, dcui fois, mais plusieurs fois ; et mesmes une fois du jour des nopeesde la princesse de Conty, qu'il la menoit danser le grand bal, à la première pause il m'appella, et me demanda de la disposition de mondicl frère, que je luy dis très-mauvaise; et sur ce me confirma encor sa jiremiere parolle. Je le priay, eu riant et gaussant avecques luy, car il prenoit plaisir de m'entretenir ainsy, qu'il s'en souvinsl bien doneques : car on m 'avoit dict qu'il y avoit gens qui le briguoient ; et fut M. dwpernon qui me le dit le premier dans le petit jeu de paumedu Louvre, et que j'y prinssegaide, et qu'il m'j servirait d'amy. Le roy me respoodit que je m*asseurasse de sa parolle, et que jama-J il ne l'avoit rompue à qui il l'avoit donnée, et ne commanceroit pas a moy. Et je jure Dieu et b

M. LE MARESCHAL

proteste que je me souciois autant de cest estât .juc de tridet , car j'ay tousjours ayroé ma liberté.

Au bout de huict jours, voicy venir une résignation que mon frère avoit faicte au sieur d'Aubeterre, parce qu'il le pria de la luy faire, et qu'il la prendrait pour la moictié du maryage qu'il luy avoit promis de sa seconde fille qu'il luy avoit donnée. Le mareschal de Raiz et madame de Dampierre ma tante ( fort desnaturée à ce coup à moy) prièrent le roy d'admettre ladicte résignation; ce qu'il fit, et l'accorda. Je le sce us aussy tost , et un de mes amys, des privés du roy, m'en adverlit.

Ce fut doneques pour un matin, second jour du premier de l'an, qu'ainsy qu'il venoit de sa cérémonie du Sainct-Esprit , et qu'il disnoit, je lui en fis ma plaincle, pluslost en collere qu'en pitié, ainsy qu'il le cognut. 11 m'en fit des excuses, bien qu'il fust mon roy. Entre autres ses raisons , me dit que bonnement il ne pouvoit reffuser uue résignation qu'on luy presentoit ; autrement qu'il serait injuste. Je ne luy respondis autre chose, si-non : « Et bien , sire , vous ne « m'avez donné ce coup grand subject de vous « faire jamaisservice comme j'ay faict. » Je partis, et m'en vais fort despit. J'en rencontray aucuns de mes compaignons auxquels je conte tout ; et dis et jure, renie et prolcsle que, quand j'aurais eu mille vies, je n'en employerois jamais une pour rois de France, et que jamais, au grand jamais, je ne leur ferais service. Sur ce1 je maudis ma fortune, je déteste la grâce du roy, je mesprise, en haussant le bec, aucuns roaraux qui estoient pleins de fortune et biensfaicts du roy, qui ne les meritoient nullement comme moy.

J'avois par cas à la ceinture pendue la clef dorée de la chambre du roy ; je l'en destache, je la prends et la jette du gué des Auguslins où j'estois, dans la rivière en bas. Je n'entre plus dans la chambre du roy, je l'abhorre, et jure encor de n'y entrer jamais ; mais je praclique pourtant tousjours la cour, allant à la chambre de la reyne, qui me faisoit cest honneur de m'aymer, de ses filles, des dames, des princesses et des princes et seigneurs mes bous amys.

Je parle tout haut de mon mescon lentement pourtant, et ne le celle point : si bien que le roy,

• l e manuscrit 8772 ajoulc : «Je rnangree la vie. •

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