M. PARISOT, GRAND MA1STRR DE MALTHE
passé on ne Pavoit pu célébrer que fort peu à cause do siège, que pour en rendre de plus encor grâces à Dieu de leur victoire. Gest honneur ne luy estoit point mal employé, comme bien dcu à oostre maistre.
L'église estoit parée et tapissée d'une fort belle tente de tapisserie , où esloient très-bien portraicts tous les grands maislres qui avoient esté despuis leur institution, et mesmes despuis Rhodes pris, tous vestus avecques leurs grandes croix dessus , fors six ou sept qui estoient armés de toutes pièces et salade en teste. Je fus curieux de demander à un commandeur de la grande-croix pourquoy ceux-là esloient armés plustost (jue les autres. 11 me respondit, parce qu'ils a voient faict pour leur religion des prouesses plus hautes , plus grandes et plus signalées, et mieux combattu et battaillé que les autres, ainsy quavoit faict celui qui prit Rhodes, et les autres qui tindrent les sièges. Je ne me souviens pas bien ce qu'avoient faict les autres. Voylà une très-belle marque d'houneur, ainsy paraissante par dessus les autres.
J'ay ouy dire à plusieurs chevalliers que si mondict sieur le grand maistre ne fust mort si-tost , pour le seur il vouloit faire quelque grand exploict de guerre et de conquestes, ou secouru ou non de quelque grande ligue des princes chrestiens; mais il s'a.sseuroit fort du roy d'Espaigne, qui estoit le meilleur et plus fort appuy de ses desseins, et de quelques seigneurs et gentilshommes particuliers françois , et sur-tout d'aucuns de nous autres qui estions là , qui luy avions promis la pluspart que je scay bien, car nous ne demandions pas mieux. Je m'asseure bien que le comte de Rrissac n'y eust pas failly, quand il eust deu avoir tout son bien de France confisqué et son corps banny. Je sçay bien ce qu'il m'en dit , et M. de Strozze aussy ; car ils aymoient et honnoroient fort ce grand maistre, et désiraient fort, et plusieurs de nous , mener les mains soubs luy : aussy cest honnorable homme nous faisoit beaucoup d'honneur et très-bonne chère. Tant que nous fusmes-là , il nous logea et deffraya tous, et si estions force bouches; et bien malheureux esloit ecluy qui en departissoit mal content , car il nous faisoit à tous meilleur traictement et honneur qu'il ne nous appartenoit : aussy la despense estoit trop excessive , pour en venir
sortir d'une autre qu'il avoit faicle pour le siège; mais il se sentit tant honnoré et glorieux dequoy nous autres François estions venus à luy si librement offrir nos vies et nos biens, qu'il en faisoit une grande ostentation et gloire , qu'il ne pouvoit garder de la manifester aux autres nations. Aussy ce bon seigneur voulutil faire enregistrer tous nos noms dans le grand et principal papier de leur trésor, et le garder là dans les archives à perpétuité.
Il estoit généreux , splendide, magnifique et libéral , et pour entretenir sa splendeur, libéralité et magnificence, il s'advisa d'armer deux galleres à soy, outre celles de la religion , et en fit capittaine M. de Romegas de Tune, et M. de Saioct-Aubin de l'autre ; mais M. de Romegas commandoit à toutes deux, et M. de Sainct- Aubin luy obeyssoit : tous deux François et Gascons, et tous deux fort braves et vaillans , et très-renommés et très-heureux , et sur-tout M. de Romegas, qui a esté tel, qu'avecques ses deux galleres il a battu et rebattu les Turcs plus ordinairement que n'a jamais faict capitaine chrestien despuis nos temps ( je mets à part les généraux des grandes armées); et a esté plus parlé de Romegas en Turquie et en Grèce que de nul autre : si que j'ay veu des esclaves turcs en chanter des chansons sur leurs grandes guy • ternes , qui avoient esté faictes et composées en Turquie et Constantinoble , et en leur langue, là où ils racontoient de ses vaillances et de ses prises qu'il a faictes sur eux , qui sont esté fort grandes. Aussy sans elles M. le grand maistre n eust sceu tant despendre.
Ledict M. de Romegas, avecques ses deux galleres, ne faisoit jamais difficulté d'attaquer cinq ou six galliottes turquesques d'Alger , et toujours les battoit , ou les met toit à fonds, ou en amenoit. Avecques ce qu'il estoit fort vaillant, il estoit fort sage et rusé capitaine ; il scavoit très-bien prendre son party, et aller faire ses prises où il falloit , et bien à poinct. Je fus une fois avecques luy en cours, et trouvasroes une nauf vénitienne que le calme avoit pris ; elle pouvoit monter à cinq cens tonneaux. Il alla droicl à elle, et n'a voit que sa seule gallere. Nous la trouvasmes fort leste, et en deffense de pavesades et d 'extra-pont ins à l'entour de la nauf, et la gondole tirée à eux et remplie d'eau contre le feu. M. de Romegas , ayant recognu la ban-
dierede Sainct-Marc, ne voulut passer outre ny laisser jouer le canon de Courcie, bien qu'aucuns luy conseillassent ; mais il estoit sage : il ne fit seulement que commander d'amener, faire sortir la gondolle en mer, et scavoir s'il y avoit robbe de contrebande, et prendre langue d'où ils venoient , et puis les recommanda à Dieu et à leur chemin. Il se faisoit bien fort de l'emporter s'il ne fusl esté vaisseau chrestien.
Quand il alloit en Grèce, et que ses gens prenoient terre pour aucuns rafraiscbissemens et bois et eau, vous eussiez veu les bonnes gens et femmes de village luy porter des poullets , des fromages, des laitages , des œufc, des f ruicts, bref, de ce qu'ils avoienl de leurs petites mesnageries et commodités, seulement pour le veoyr;et, l'ayant veu, s'en relournoient en grande admiration, joye et contentement. Bref, c'esloit un très-grand capitaine et grand ennemy des Turcs , et qui n'estoit jamais i son ayse qu'il ne leur fist la guerre; ce qui fut cause de son malheur et de sa mort , d'autant que, voyant le grand maistre succédé à M. Parisot fort lent et négligent en son estât , et ne faire point les actions de son prédécesseur pour la guerre, il machina contre luy pour l'oster de son estât, comme indigne , et fit de grandes brigues parmy ses coropaignons, dont plusieurs grands princes en conceurent contre luy hayne et grand mescontentement. Je scay bien ce que j'en ou y s dire un jour au roy ; car les grands sont enuemys mortels des petits qui se révoltent contre leurs supérieurs; et luy donna un très-grand btasme, et qu'il serait contre luy, et mes ru es envoya à Ma II ne pour s'offrir au grand maistre. Le pape y envoya aussy pour appaiser ceste rumeur, et manda venir M. de Romegas à Rome, où estant , fut fort admiré et bien veu de Sa Saincteté; mais pourtant on dit qu'il se trouva empoisonné, dont il mourut. Toustesfois , son enterrement fut fort honnorable et pompeux, et tel que le grand maistre n'en eust sceu avoir de pareil. Ce fut grand dommage de ce grand capitaine, car, après M. le grand maistre Parisot , ç a esté le premier de tous les siens; que s'il fust esté grand maistre il eust faict de grandes choses. On dit qu'un homme, après qu'il a évité un grand malheur extraordinaire et extresme, l'heur l'accompaigne par
UNDS CAPITAINES FRANÇOIS.
après bien grand , ainsy qu'il fit un jour dans le port de Malthe, qu'il vint une bourasque de mer qui luy renvoya et remit en un instant sa gallerc sens dessus dessous; et luy, qui estoit endormy seul dans la chambre de pouppe , demeura leans engagé de telle façon , qu'il luy fallut ouvrir la gallere par le ventre , près la carene qu'elle monstroit par le haut , et y faire un trou par où il sortit , qui fut un grand miracle. Du despuis il fut grandement heureux.
Son compaignon, M. de Sainct-Aubin , faict de sa main et de M. le grand maistre , a esté aussy un très-bon capitaine, et l'a monstré eu beaucoup de beaux combats, butins et belles prises faictes au profnt de la religion et du sien aussy ; car il a faict bourse et argent en banque, ainsy que M. de Romcgas en avoit force. Aussy, bien fol est celuy qui s'oublie , et qui a la main à la paste , n'en prend, comme Ton dit. Quand nous estions à Malthe, M. le grand maistre envoya Sainct-Aubin en cours et pour prendre langue de l'armée, de laquelle il estoit incertain si elle venoit à Malthe; et s'en tournant il trouva deux grandes galiioltes d'Alger qui estaient au neveu de Dragut; il les chargea, les combattit, en mit une à fbuds, et l'autre Temmena à Malthe très-glorieusement et heu* reusement , qui fut le très-bien venn et fort estimé.
Ces deux bons capitaines avoieot deux braves lieutenans fort vaillans : l'un le chevallier de Lussan, aujourd'huy grand prieur de Sainct- Gilles, de M. de Romtgas ; et l'autre le chevallier de La Douze, de Sainct-Aubin : tous deux despuis commandeurs, qui ont bien assisté leurs capitaines.
C'est grand dommage que ces braves et vaillans chevalliers malthois ne sont mieux assistés des princes chrestiens , et n'ont de plus grands moyens en leur religion. Tant s'en faut , qu'en nostre France on les a mis à la taxe de l'allienation du temporel de l'église comme les autres ecclésiastiques; qui est une grande conscience, osier à ces gens de bien , d'honneur et de valeur, leur bien, qu'ils exposent tous les jours I avecques leurs corps contre les infidelles et en- [ nemys de la fby, et , n'estans qu'une petite poignée d'bonnesies gens, font peur a toute la I Turquie; qui fut cause du siège de Rhodes et