‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 320 sur 361 · GI · texte numérisé non relu

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à eux , mais en vain , car l'harquebus ne tirait si loing. Incessamment cryoit : Tuez , tuez l 11 n'en voulut sauver aucun , si-non maistre Ambroise Paré, son premier chirurgien et le premier de la chreslienté 1 ; et l'envoya quérir et venir le soir en sa chambre et garde-robbe, luy commandant de n'en bouger : et disoit qu'il n'estoit raisonnable qu'un qui pouvoit servir à tout un petit monde fust ainsy massacré; et si ne le pressa point de changer de religion, non plus que sa nourrice, laquelle il aymoit si fort qu'il ne luy reffusa jamais rien, la priant pourtant tousjours de reprendre la religion catholique, sans la presser ny contraindre autrement; ce qu'elle fit après la Sainct-Barthelemy, dont il en eut une joye extresme, et le disoit à tout le monde : mais ce qu'elle en fit, ce fut plus pour luy complaire que pour zele , car amprès sa mort elle en sentoit encor, et sçay bien ce qu'elle m'en dit un jour à part. C'estoit une très-sage et trèshonneste Femme.

semblant, et pour excuses il dit qu'il luy avoit bien dict deux ou trois fois de ne bouger; mais l'on le debvoit retenir par force, car le plaisir n'estoit qu'à demy. Toutesfois aucuns luy dirent, et mesmes ledict mareschal,son grand favory et conseil, qu'aussy bien s'il fust escbappé il luy eust faict autant de mal que jamais; car il ne se fust reduict non plus qu'un hérétique, et qu'il avoit grand crédit parmy les huguenots, et qu'il remuerait encor, enfin que la desfaicte en estoit aussy bonne que des autres.

Quelques jours amprès que M. l'admirai fut tué et porté à Mon [faucon pendu par les pieds, ainsy qu'il commançoit à rendre quelque senteur le roy l'alla voir. Aucuns qui estoient avecques luy bouchoient le nez à cause de la senteur, dont il les reprit et leur dit : «Je ne le bouche «comme vous autres, car l'odeur de son ennemy «est très-bonne;» odeur certes point bonne, et la parolle aussy mauvaise.

H voulut veoyr mourir le bon-homme M. de

On donna grand blasme au roy dequoy il ne Briquemaud, et Cabagnes, chancellier de la

sauva le comte de La Rochefoucauld, qu'il avoit pris en amytié pour sa belle, douce et plaisante conversation, qu'il ne s'en pouvoit passer; et le soir, quand il fut couché, il le voulut fort arrester et le faire coucher en sa chambre. Ledict comte dit qu'il n'en ferait rien , et qu'il le retenoit là pour le fouetter la nuict et ne faire que du fol, comme quand ils estoient ensemble, et M. le comte de Maulevrier et autres, ils en faisoient de bonnes. Enfin ledict comte de La Rochefoucauld s'en alla, où quand le malin on vint pour rompre et fausser la porte de sa chambre pour le tuer ( on dit que ce fut Chicotle-Bouffon et son frère le capitaine Raymond, qui fut tué en une escarmouche à La Rochelle, y faisant très-mal et du poltron; Dieu le punit en cela, et n'estoit si vaillant que son frère Chicot), pensant que ce fust le roy qui le vint fouetter, il se leva et s'habilla aussy tost en cryant : « Ce sont des jeux de feu roy vostre pere; «vous ne m'y attraperez pas, car je suis tout «chaussé et vestu.» Et ayant commandé qu'on ouvrist, il fut ainsy tué en pensant à autre jeu. Le roy le regretta pourtant, an moins en fit

* Charles IX ne pouvoit se panser de lui depuis son voyaiîe de Vitry, dont il lui restoit un vieux mal qui se réreilloil tous les printemps Mém. de l'État de France Charles IX, lom. III, fol. HXi. a

cause; et d'autant qu'il estoit nuict à l'heure de l'exécution, il fit allumer des flambeaux et les tenir près de la potence, pour les voir mieux mourir et contempler mieux leur visage et contenance. Ce que plusieurs ne trouvèrent beau, disans que c'estoit aux roys d'estre cruels seulement toutes et quantes fois que le cas le requiert, mais les spectateurs, le doibvent estre encor moins , de peur qu'ils ne s'accouslument à choses plus cruelles et inhumaines.

Aussy il avoit ceste rébellion si fort à contrecœur, qu'il disoit et tenoit que : contre les rebelles c'estoit cruauté d'estre humain et humanité d'estre cruel. Certes, en ce cas, il le fut en toutes sortes, et par actes et par spectacles; car il prit fort grand plaisir de veoyr passer soubs ses fenestres,par la rivière, plus de quatre mille corps, ousenoyansou tués; dont du despuis il se rendit tout changé, etdisoit-on qu'on ne luy voyoit plus au visage ceste douceur qu'on avoit accoustumé de luy veoyr.

Pour quant à moy, au retour du siège de La Rochelle, que je le vis, et ne l'avois veu despuis ceste feste, je le trouvai ainsy changé. Sur lequel changement M. de Longueville en donna advis à M. de La Noue qui me le dit aussy tost après, quand le roy le manda quérir au sortir du siège de Mous parler à luy pour l'envoyer à La Ro-

chelle, ainsy que je dis ailleurs, a M. de La Noue, luy dit M. de Longueville, «advisez bien , quand «vous serez devant le roy, d'estre sage et parler «sagement, car vous ne parlerez plus à ce roy «doux, bénin et gracieux , que vous avez veu «cy-devant; il est tout changé: il a plus de «sévérité à st'heure au visage qu'il n'a jamais eu «de douceur.» De cest advis ledict sieur de La Noue s'en sceut bien ayder.

Or, puisque je suis sur le passage de ce vilain massacre, il faut que j'en fasse ceste petite disgression. Force gens, autant estrangers que François , trouvèrent fort vilain et mauvais ce massacre de la Sainct- Barthélémy, tant pour avoir rompu à M. l'admirai sa foy solemnellement donnée et jurée, que pour le roy nes'estre servy de luy en de belles occasions qu'il luy presentoit , et, s'il vous plaist, non pour petites choses, mais pour la conquesle de la Flandre et de tout les Pays-Bas : ce qu'il eust faict , car je le sçay bien autant qu'un autre, parce qu'il y avoit de grandes intelligences, bien que le grand duc d'Albe eust faict son pouvoir de l'en empescher, et luy eust donné de la peine. J'en ay parlé ailleurs : et par ainsy il eust reparé les fautes qu'il avoit faicles par ces guerres passées, et ne s'en fust jamais peu parlé du passer.

Il ne se peut alléguer sur ce subject un plus bel exemple que celuy que nos histoires racontent, et mesmes celle de ce grand Paul-jEmile, de Eudon, grand duc d'Aquitaine , qui fit venir les Sarrasins en ses pays, contre lesquels alla si bravement et de furie ce grand Charles Martel , vray prince des François ; mais avaut que les assaillir, il envoya premier vers Eudon pour le prier d'alliance et d'amylié, et de se convenir encontre ces meschans barbares; ce qu'il fit très-volontairement , attaint d'un bon ange ; et le jour de la battaille comparut si bravement et donna si vaillamment par surprise dans le camp des Sarrasins, presque plustost qu'ils ne l'apperceurent, qu'il y tua tout , sans pardonner à pas un ny pas une ; si que Charles Martel donnant de l'autre costé , tous deux forent la principalle cause du gain de la battaille : ce que ledict Charles sceut par amprès très-bien remonstreraux siens, que si Eudon avoit faict la faute premier d'avoir faict venir ces Sarrasins, il la repara bien après par ce beau

SDS CAPITAINES FRANÇOIS

exploict , et que si paravant il avoit offensé la France, il meritoit, par ce nouveau secours et beau faict d'armes , qu'on luy pardonnait.

Nostre roy Charles de mesmes debvoit pardonner à M. l'admirai. Que s'il avoit faicl la faute d'esmouvoir guerre en son royaume, et faict venir les Allemands à son secours, ou du tout ne luy debvoit point pardonner, ou du tout, l'ayant pardonné, luy tenir sa foy, et mesmes le voyant en train de réparation et luy tailler des morceaux qu'il n'eust eu que la peine de les mascher et avaller. S'il eust sceu et leu ce conte de cest Eudon, possible s'en fust-il advisé, et en eust combattu ces beaux conseillers de merde, qu'il n'ayma guieres par aroprès, et les en maudit en soy-mesme et tout, mais il n'est oit plus temps. Si Charles Martel eust voulu faire mourir paravant de poison et d'assassinat cest Eudon, la France s'en fust nul trouvée , et infailliblement elle esloit du tout renversée. Et quand tout est dict, comme je tiens de plus grands personnages que moy, oo ne doibt estre si prompt à faire mourir les personnes pour leurs fautes si légèrement, sans premier les bien considérer , bien ; car les repeutances et pénitences des uns et des autres s'en ensuivent bientost après.

En voulez-vous un plus bel exemple que de Monsieur saint Pierre, qui, par la grande faute qu'il fit de renier Jésus son maistre, il fut néanmoins pardonné de luy, le recognoissant repenty et pénitent par les larmes qu'il luy vit respandre; et fit plus, il le fit chef de son Eglise. J'ay ouy dire à un grand docteur que, si Judas ne se fu>t désespéré de la miséricorde de Dieu , et ne ;* fust allé pendre, et eust voulu se recognoistre par pénitence et repentauce, possible fust il esté pardonné , bien qu'il eust faict une faute énorme que de trahir son maistre. Et ce grand personnage Monsieur sainct Paul, y eut-ride son temps un plus grand persécuteur du nom de Dieu, ny p lus zélé que lui après sa conversion? Que sait-on si M. l'admirai , après avoir bien persécuté l'Eglise catholique romaine, et la France et tout, que Dieu ne luy eust faict pareil miracle qu'envers sainct Paul, et n'y eu*t autant faict de bien que de mal? Je veois bien que je ne suis pas si profond ni bon théologien pour m'eufoncer trop en ces discours, parquoy j'en retire le pied pour venir à nos profanes

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