‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 321 sur 361 · CHARLES IX, R · texte numérisé non relu

CHARLES IX, R

histoires. Ce grand Jules Ca?sar, à combien de ( braves capitaines et bons soldats romains, pris i en la batiaille de Pharsale, pardouna-il, voire à aucuns de ses conspirateurs coutre luy ! 11 s'en servit et s'en trouva bien par amprès. comme d'autres aussy très- mal, tesinoings Bru tus, Cassius et autres; mais ceux-là furent desnaturés, ingrats et hors des gonds de toute humanité. Ce graud Scipion l'Affnquain se trouva-il mal d'avoir sauvé la vie à ce brave Espaignol, et l'honneur a sa femme, en la guerre d'Espaigne? Le roy sa inct Louis parionua aussy au comte d'Armagnac, eslcvé contre luy (voyez Paul i€mile),qui par amprès le servit bien, luy et les siens, fort loyaunient. Le roy Louys XI fit au contraire de ses petits nepveux; mais celuy-là aymoil le sang, ce dict l'histoire sanglante. Le duc d'Alaucon, condamné à la mort par le roi Charles Ml, fut pardonné de la vie, mais non de la prison, et sorti par ledict roy Louys XI par amprès la mort de son pere. Sans aller plus advant, nostre grand roy auguste d'aujourd'hui, furieux en guerre et doux et miséricordieux hors de la , combien a-il aujourd'hui' de bons et braves capitaines et vaillans soldais, qui, duraul les guerres de la Ligue, l'eussent tué cent fuis le rencontrant en champ de baltaille ! Il les a pris à mercy et s'eu sert tous les jours , et les ayme comme s'ils fussent esté ses partisans: j'esperc les nommer et especifier en sa vie, sans oublier le vaillant M. de Sainct-Luc, l'un de mes grands amys, qui, des plus eschauffés et animés contre luy pour la Ligue, mourut en son, service, s'y portant fort fidellement au siège d'Amiens. Ces massacres doneques envers les delinquans sont fort odieux, et les grâces sont très-agreables à Dieu et aux hommes. Le grand François, s'il cust voulu estre rigoureux envers Pomperant et ne luy pardoi ner le meurtre de Scichay, car il luy donna par amprès sa grâce, comme je tiens de bon lieu, par la prière de M. de Bourbon avant sa révolte, s'eu trouva très-bien en la baltaille de Pavic, comme j'ai dict ailleurs, et possible fust esté mort. J'ay ouy dire qu'il fascha fort à nostre grand roy d'aujourd'huy de l'exécution de M. de Biron ; mais les grands sénateurs et juges des cours de parlemens le jugèrent parce qu'il avoit entrepris sur ce qui touchoit par ! trop l'Eslat , et l'exemple eu esloil par irtm i>c-

cessaire : sur quoy alleguoit ce grand capitaine : que certainement il avoit bien pourpensé et cogité par un despit et mescontentement, mais pourtant il ne I avoit pas faict. a C'est tout un, disoient-ils ; eu matière d'Estat et d'attentat, la pensée juge autant que l'elfect.» En quoy j'ay ouy dire à un graud docteur, qu'il n'appartient qu'à Dieu, qui seul veoit et recognoist les cœurs des personnes, de punir nos cogitations, ainsy que nous luy demandons ordinairement, par nos confessions générales et particulières, qu'il nous pardonne nos offenses commises tant du faict que de la pensée; mesmes que les marys ne peuvent punir leurs femmes, pour avoir désiré l'accointance d'un honneste homme et de vouloir commettre avecques luy adultère; que si l'effect ne s'en est ensuivi, elle n'est point coupable. D'avantage , combien de meschancetés nous viennent-elles en nos fantaisies et nos pensées que nous n'exécutons poiut ! Car le malin esprit qui ne songe qu'à mal, nous les suscite et nous y pousse ; mais le bon esprit de nostre bon ange nous en destoui ne. Je n'en veux un plus noble exemple que celui que nous lisons dansl'Arioste, de la belle Bradamante, qui, pour avoir entendu de mauvaises nouvelles de ses amours, désespérée d'un despit jaloux, car il n'y en a poiut de tel, après en avoir faict ses grandes doléances et lamentations, tira son espée pour se tuer; mais un meilleur esprit s'accosta soudain d'elle, et la fit résoudre de s'en aller au camp , où elle peust mourir d'une mort plus honnorable, et par ainsy elle se destourna d'un penser fort malheureux. J'en alleguerois force exemples, mais la prolixité m'empescheroit de bientosl finir, comme je m'y en vais. Je dirai seulement avoir ouy dire à aucuns grands personnages, que M. de La Force les debvoit alléguer, au moins aucuns, en son harangue qu'il dressa au roy, pour en fortifier mieux la cause dudict M. de Biron son bcau-frere; mais, au lieu de cestc force, il l'alla rendre plus foible et déclarer plus criminel; car il le nomma, baptisa et déguisa par ce mot, certes odieux, ce misérable, comme si ce fust esté un pauvre criminel, vil, abject et misérable plus que pas un qui fust dans un des cachots de la conciergerie du Palais; au lieu qu'il le debvoit nommer par un plus beau nom, comme . d'un brave el vaillant capitaine qui vous a faict

«tant de services, sire, et tant bien combattu «près de vostre personne;» bref, l'exalter par dessus les plus beaux noms et surnoms dont il s'eust peu ad viser ; car j'ay ouy dire à un grand capitaine qu'un autre à qui aura escheu quelque grande disgrâce et adversité, ne doibt jamais se rendre ni changer de nom, ains se servir de ce qu'il a esté et non de ce qu'il est maltraicté de la fortune. Ce grand M. l'admirai, quand Besme vint à luy pour le tuer, il n'usa point de ce mot misérable ou malheureux , mats luy dit bravement : « Ah ! «jeune homme, ayez pitié de ce vieux et grand a capitaine, «ainsy que j'ay dit en sa vie. Pompée, lorsqu'il fut massacré en Egypte, ayant preveu sa fortune et misère par ces deux mots qu'il prononça, qu'on veoit dans sa vie, il dit, d'un courage généreux et point encor ravallé, à ce gendarme qui le tua et le vit sur ce poinct, le sentant là pour faire un meschant coup : « Il me semble, gendarme, que je «t'ay veu d'auslres fois à ta guerre sousmoy ;» qui luy ayant respondu assez mal et en menteur, il ne le requit d'aucune grâce, ny luy parla plus; comme certes, tout homme courageux, quand il veoit sa fin, ne se doibt amuser aux prières et commisérations; ainsy que fit ce grand mareschal de Biron, lequel, tant qu'il eut quelque espérance de grâce et de miséricorde, y employa les paroi les les plus preignantes et persuasives qu'il peut, voyre quasy plus par bravade que par pitié; mais, voyant les choses désespérées, se résolut bravement à la mort; et mourut plus poussé de son vaillant courage, qu'il avoit monstré aulresfois en ses guerres et combats , que par une timidité; si que, tout mort qu'il estoit, on voyoit en sa face encor quelque rage et furie: ainsy qu'on dit de ce brave Caiilina , qui tout mort qu'il fust en sa battaille qu'il donna, monstroit encor quelque horrible menace à ses enncmys en visitant les morts, qui faisoient paroistre de le craindre comme vivant.

Pour reprendre le susdict massacre de Sainct- Barthelemy, et nostre roy Charles l'auiheur, aucuns disoient, les plus passionnés et animés dans le sang, que si ce roy avoit esté cruel par trop contre les huguenots, ce n'a voit esté sans de très-grands subjects qu'ils luy avoient donné, et contiuuoienl tous les jours.

¥DS CAPITAINES FRANÇOIS

Sur-tout la journée de Meaux l'irrita fort, car les autres se pouvoient pallier de quelque honneste et faincte couverture de religion ou conservation de leurs vies; mais ceste journée se pouvoit appeller proprement un attentat sur la personne du roy et de son frère et de la rcyne, qu'ils eussent volontiers exécuté s'ils eussent peu : ainsy le disoit-on à la cour. Aussy le roy le disoil souvent, qu'il ne leur pardonneroit jamais celle-là : et bien luy servit , disoit-ii. qu'il fist bonne mine de deffense parmy ses Suisses, avecques lesquels marchant en battaille. entre autres beaux et animés propos qu'il leur dit , fut celuy : qu'il aymoit mieux mourir roy que vivre serf et captif.

la prise des armes au mardy-gras luy toucha fort au cœur aussy ; et s'anima encor plus contre les hugtienots pour avoir desbauebi et corrompu Monsieur, sou frère, et le roy deNa varre, et les avoir induicts et poussés a se mesler parmy eux à luy faire la guerre, et en un estât très-roiserable de sa maladie, qui le louiwntoit et le languissoit peu à peu. «Au moins, a disoil -il, s'ils eussent attendu ma mort! C'e>t «trop m'en vouloir.» Si ne laissa-il pourtant se laisser tant aller au mal, qu'il ne sesaisist des personnes de Monsieur, du roy de Navarre, et de MM. de Moutmorancy et Cossé, et ordonna de faire la guerre à ceux qui luy avoient pris ses places et estoienl en armes; et jura ei protesta, qu aussy lost qu'il seroit guery, il dresserait une grosse armée contre tous se» rebelles, et nul n'y commanderait que luy seul; et jamais ne poserait les armes qu'il ne fust roy absolu ; et donnerait tant de baltailles et ferait tant d'efforts de guerre, luy tousjours en personne, qu'il en verrait la fin ou qu'il y mour roit ; et sur-tout, s'il en venoit à bout , promettait d'enrichir tous ses bons serviteurs : et puis il dit que de toutes façons de regret*, il regretloit son frere, fors en un : qu'il ne l'cmpescheroit plus a commander en ses armées.

Sur ces beaux desseins il mourut le propre jour de la Pantecostc, l'an 1574, trois heures après midy, sur le poinct que les médecins et tous ceux de la cour le pensoient se mirm porter ; car le jour advanl il se portoil trèsbien : nous croyons tous qu'il s'en alloit guery; mais nous donnasmes de garde que sur le matin il commança à sentir la mort, laquelle il

CHARLES IX, R fit très-belle et digne d'un grand roy; et, avant d'en estre plus fort assailly, il fit appeler M. le chancellier de Birague et M. de Sauve, secrétaire d'Estat en la présence de Monsieur, son frère, et le roy de Navarre son beau-frere, le cardinal de Bourbon et plusieurs autres seigneurs et autres gentilshommes de la cour. Il allégua la puissance et aulhorité de la loy salique, à propos d'une seulle fille qu'il laissoit de son maryage après soy; déclara son frère, le roy de Poulongne,son vray héritier et successeur à la couronne, et la reyne sa mère, régente en France jusqu'à son retour. Le testament fut incontinent porté à la cour de parlement de Paris, qui, en après en avoir ouy la lecture, l'approuva et homologua, contre l'opinion d'aucuns, qui ont dict et disoient alors ( mais c'estoit par affection à quelque party ) : «Je sçay que les roys ne peuvent tester, «et leur testament est nul. »

Il pria de plus Monsieur, son frère , de ne pervertir l'Ordre et ne conspirer aucunement contre 1 Estât, dont il se doubtoit par les conjectures passées; disant que les royaumes s'acquièrent par la vertu ou par succession , et ceux qui y aspiroieut autrement faisoient une trèsmauvaise fin.

Il voulut que tous devant luy prestassent le serment d'obeyssance à sa mère qui estoit làdevant, et de fidélité au roy de Poulongne; surtout, il commanda au viscomte d'Auchy, qu'il aymoil bien fort, d'adviser bieu à sa charge, qui estoit lors en quartier de capitaine des gardes; maisil n'y eut grand esgard,carce bon seigneur mourut de regret, et suivit son maistre bieutost après , aussy M. de La Tour, maistre de sa gardc-robbe, dignes gens d'estre loués par tout le monde, et à toute éternité, d'avoir ainsy aymé leur maistre et vif et mort.

Il recommanda aussy son debvoir à Toquenol , lieutenant de ses gardes Suisses, qu'il aymoit bien fort ; et le pria de faire ses recommandations à tous messieurs les Cantons ses bons compères, et de garder tousjours ceste bonne amytié et fidélité que de si long-temps ils avoient porté à la France. Et , après plusieurs autres belles parolles et beaux actes chrestiens, il mourut, aagé seulement de vingt-quatre aus moins vingt-buict jours, estant venu à la couronne en l'aage d'onze ans.

OY DE FRANCE. 565 Le jour ensuivant, son corps fut ouvert en la présence du magistrat; et, n'y ayant esté trouvé au dedans aucune meurtrissure ny tache, cela osta publiquement l'opinion que l'on avoit de la poison.

M. de Strozze et moy en demandasmes advis à maistre Ambroise Paré , son premier chirurgien. Il nous dit en passant , et sans long propos : qu'il estoit mort pour avoir trop sonné de la trompe à la chasse du cerf, qui luy avoit tout gasté son pauvre corps, et ne nous en dit pas plus. Sur quoy aucuns prirent subject de faire pour son tombeau ces deux vers:

Pour aymer irop Diane, et Cjlbérée iuuj, L'une et l'autre m'oot mi» eu ce tumbeau icy.

Si est-ce qu'on ne sçauroit oster aucuns d'opinion qu'il ne fust empoisonné dès que son frère partit pour Poulongne; et disoit-on que c'estoit de la poudre de corne d'un lièvre marin, qui fait languir long-temps la personne, et puis après peu à peu s'en va et s'estaint comme une chandelle. Ceux qu'on en a soupçonné autbeure n'ont pas faict meilleure fin. Ainsy Dieu punit les rorfaicls de Ioing, secrettemenî, sans qu'on s'en donne garde.

Tant y a que les médecins y perdirent leur latin, d'autant qu'ils ne purent jamais bien cognoistre sa maladie ; car il luy survint une fiebvre carratique, qui tantost estoit quarte, tantost continue ; et pensoit M. Mazille , son premier médecin , qu'il se porterait de bien en mieux ainsy que la fiebvre diminuerait. Mais sa maladie commança à s'augmenter quand il sceut que Monsieur, son frère , et le roy de Navarre son beau-frere, avoient faict tout plaio de menées de conspirations contre luy et son estât, dont on en soupçonna quelque poison, enchantement et ensorcellement , qui fut cause qu'on mit en prison deux devins italiens ; et fit-on trancher la teste à La Molle et à Coconas, ayans esté trouvés et convaincus coupables de ladicte conspiration , comme j'ay veu d'autres fois leur procès et l'emprisonnement des deux mareschaux, soit ou qu'ils avoient conseillé et poussé ces deux princes, ou afin que par amprès ils ne luy pussent nuire ny faire plus de mal.

Quelques jours avant sa mort il se mit à discourir des pères et des enfans , disant que

bien heureux estaient ceux-là qui laissoicnt leurs enfaus grands, et qu'il aymoit mieux mourir que de laisser son royaume entre les mains d'uu enfant, pour endurer beaucoup, car la France, qui esloit toute ruynée par guerre» ci vil les, avoit besoing d'un homme. Trois jours avant sa mort, la reyne luydit

» rome le comte de Montgommery estoit pris.

n'en fit nul semblant. «Quoy! dit-elle, mon

fils, ne vous resjouyssez-vous point de la prise

de celuy qui a tué vostre pere?» Il respondit qu'il ne se soucîoit de cela ny d'autre chose. Ceste respouse fut à la reyne un présage de la mort prochaine de son fils, comme elle le dit après.

Le principal présage de sa mort fut une estoile ou cornette qui apparut et commanda, durant le siège de La Rochelle, au plus profond de la planette de Mercure; ce qui n'est jamais guieres advenu, ainsy que disent les resveurs astrophiles; et estoit universelle, et a esciaire* un an.

Mais bien plus fut estrange une vision qu'il eut un peu avant ses nopees, ainsy qu'il esloit à la chasse dans la forest de Lyon pi es de Rouen, très-belle et plaisante : un feu s'apparut à luy de la hauteur d'une picque ; les veneurs et picqueurs s'enfuyrent; mais le roy, n'ayant aucune frayeur, sans s'estonner, et fort asscuré, mit la main à l'espée, poursuit ce feu luy tout seul jusqu'à ce qu'il s'esvanouyt. Il dit après à plusieurs, comme je luy ay ouy aussy dire, qu'il n'avoit eu peur aucunement, si-non quand il eut perdu ledit feu de veue ; et, que lors, se ressouvenant d'une oraison que son précepteur luy avoit apprise en son jeune aage, il accommança à dire: Deus, adjutor meus, sis mihi in Deam adjutorium meurn. En ceste ftjrest il avoit faict jetler les premiers fondemens de la plus superbe maison qui fust jamais en France, voire en la chrcslienté; et la nomma Charleval, à cause de la situation qui est en vallée, et de son nom.

Ce brave roy monstra bien encest acte de vision qu'il estoit très-hardy et très-asscuré; et, puisqu'il se monstra là tel, il l'cust bien faict ailleurs, car il n'y a rien de si effroyable que telles visions.

L'un de ses ancestres, qui fut le roy Charles VI, ne perdit son sens par la vision qu'il eut et s'apparut à luy en allant faire guerre

en Bretaigne, qui ne debvoit pourtant donner tant d'effroi que celle de nostre roy; car les feux qui viennent du ciel esmeuvent et effrayent estrangement. Sainct Pol, estant encor gendarme et grand persécuteur des chrestiens, en sentit vifvement les effects, lorsque le feu du ciel s'apparut à luy en sa conversion. Les faotosroes, les esprits, les démons. Ie> hommes, les armées, les assauts et combats, ne sont rien au prix de ces feux du ciel. Qui peut doneques doubler de la hardiesse, du courage et de la resolution de ce brave roy?

Or, pour reprendre encor un peu son genre de mort , que son epilaphe a descrit ci-devant, je ne puis pas bien croire que Venus soit tant la cause que Diane a esté; car je me souviens qu'en son plus verd aage de dix-sept à dishuict ans, estant un jour fort persécuté du mal de dents, et ses médecins n'y pouvans appliquer aucun remède pour luy en oster la douleur, il y eut une grande dame de la cour, et qui luy appartenoit, qui luy en fit une recepte dont elle en avoit usé pour elle-mesme. et s'en estoit très-bien trouvée; mais elle ne servit de rien à luy, et le lendemain , ainsy qu elle luy eust demandé comme il s'en estoit trouu4. et qu'il luy eust respondu que nullement bien, elle luy replicqua : «Je ne m'en estonne pas. «sire, car vous ne portez point d'affection, ny «adjoustez roy à nous autres femmes, et fai- « tes plus cas de la chasse et de vos chiens que «de nous autres. — Doneques, luy dit-il. avez «ceste opinion de moy, que j'ayme plusl'exrr- «cice de la chasse que le vostre? Et par Dieu, «si je modeste une fois, je vous joindraj de f si près toutes vous autres de ma cour, que je « vous porteray par terre les unes après les ;iu «1res.» Ce qu'il ne fit pas pourtant de toutes, nmis en entreprit aucunes, plus par repulatim que lasciveté , et très-sobrement encor: et se mit à choisir une fille de fort bonne maison, que je ne nommeray point, pour sa maistresse. qui estoit une fort belle, sage et honnesle damoisellc , qu'il servit à tous les honneurs et respects qu'il estoit possible, et plus, disoit-il, pour façonner et entretenir sa grâce que pour autre chose, n'estant rien, disoit-il, qui façonnas! mieux un jeune homme que l'amour logée en un beau et noble subjcct.El a tousjours aymé ceste honnesle damoisellc jusqu'à la mort, bien

CHARLES IX, ROY DE FRANCE

qu'il eust sa femme, la rcyne Elisabeth, fort agréable et aymablc princes.se. Il ayma fort aussy Marie Tocossie, d.cte autrement Touchet, fiik- d ut» apothicaire d'Orléans, très-excellente eu beauté, de laquelle il cul M. le grand prieur, d.ct aujourd'huy M. le comte d'Auvergne, un liès-lteau et agréable prince, et la vraye ressemblance du pere en toute valeur, générosité et vertu.

Ceste belle dame, lorsqu'on traicloit le inaryage du roy et de la revue, un jour ayant veu le pourtraict de la reync, et bien contemplé, ne dit autre chose , si «on que : « L'Allemaigne 1 «ne me fait point de peur;» inférant par là qu'elle presumoit autant de soy et de sa beauté que le roy ne s'en sçauroit passer. Estant à la mort, il commanda à M. de La Tour, maistre de la garderobbe, de luy faire ses recommandations , et n'en osa jamais parler à la rcyne sa mère. Aucuns ont voulu dire que, durant sa maladie, il s'esebappa après la reync sa femme, et s'y eschauffa tant, qu'il en abbregea ses jours ; ce qui a donné sujet de dire que Venus l'avoit faict mourir avecques Diane ; ce que je n'ay sceu croire, car il ne s'en parloil à la cour parmy les bouches les plus dignes de foy, car j'y eslois.

Pour quant à l'exercice de Diane , je le croy fort bien, car il y estoit trop viollantemrnt addonué, fust à courir et à piequer après le cerf, fosl a beau pied à le destoui lier avecques le limier ; et y csloit si affectionné qu'il en ptrdoit le dormir, estant à cheval avant jour pour y aller; et se peinoit aussy fort à appeller les chiens, Fuji de la voix , fuM de la trompe. Il aymoil fori aus: y l'exercice des chevaux el à les piequer; el ceux qui alloient plus haut estoient ses favorys , comme j'ay veu le moreau 1 superbe, qui alloit a deux pas et un saut, et d'un très-haut el bel air. Au>>y csloil-il fort adroict à cheval, et l'y faisoit très-beau veoyr, comme il se fit bien paroistre à Bayouue devant des Espaignols qui l'admiroient, et sur-tout le duc d'Albe, et mesmes en aage si lendret de quinze aus qu'il estoit. S'il estoit adroict A cheval , il l'est oit aussy à pied, car il liroit fort bien des

' P'Àubicné, tome lit, pafief>3~, fait un conte a**ez setnbfable de la belle Gabriellr, louchant les portraits de l'intente liabelle et de la princeue de Kloreuce.

* Cueval i»oir.

armes, et de bonne grâce, et fort rudement.

Je me souviens qu'après la première guerre, huict ou neuf mois après, la reyne voulut qu'il se fisl à Fontainebleau un fort beau mardy-gras de festins, mascarades, combats et tournois. Elle accommança la première le dimanche, Monsieur le lundy, et le roy le mardy, là où il fut couru eu lice, contre le serment pourtant de la reyne, qui avoit juré de n'en permettre jamais , despuis qu elle en vit mourir le roy son mary. Les deux tenans estoient M. de Ne- , mours et M. le prince de Condé. Le camp estoit j devant le Chcny, très-beau certes, tout en- I touré de beaux fossés et barrières. Les deux tenans se tenoient dans le Cheny, qui representoit le palais d'Apollon; à l'entrée du camp il y avoit un hermitage où se tenoit un hermite qui respondoit a tous les veuans combattans lorsqu'ils sonnoient une petite clochette de | Thermitage ; et , amprès avoir parlé à eux et ' sceu leurs noms, il venoit rapporter aux tenans pour sçavoir s'il les lairroit entrer; ce qu'ils per- | mettoient aussy tost, pour n'en refuser jamais homme (tout cela estoit de l'invention de la i reyne et du brave M. de Sipierre); et puis rom poient leurs lances, et , hors la lice , donnoient | coups d'espée. Nostre roy, qui estoit encor fort , jeune, mais pourtant fort despité qu'il ne s'en mesloit , bien qu'il fusl bon homme de cheval, en vouloit fort estre; mais la reyne ne le voulut point qu'il s'en meslast, ny Monsieur aussy, qui es! oit bien plus foiblet ny si addroict que le roy. Fut advisé par la reyne et M. de Sipierre que tous deux cumbattroient à pied en camp clos , dans lequel nous vismes entrer le roy avecques une espée et une dague forgées fort gentiment, qui paroissoient tranchantes et picquantes, mais point. Contre luy, vint avecques mesmes armes, Pompée, Milannois, qui l'avoit appris à dancer el faire des armes. Ils tirèrent tous deux leurs coups les uns contre les autres, le roy monslrant les armes si belles en la main, et une assurance belle de combattant , qu'il vint à porter par terre ledicl Pompée, et par feinte le tuer. Comparut après Monsieur, son frère, avecques une espée et une rondelle, contre Silvic, son tireur d'armes, avecques mesmes armes , qui en fit de mesmes. Et vindrent après des diables qui sortirent d entour de l'herroitatje, qui prindrcnl les morls,et avecques grands

hurlemens , feux et joyes les emportèrent. Tout cela en feinte fut très-beau et plaisani à veoyr, qui se voudrait amuser à le représenter.

Du despuis , on jugea tousjours les armes belles entre les mains du roy, et non tant entre celles de Monsieur , qui de son naturel n'aymoit point tant les exercices viollens que le roy. Mais, despuis , il changea bien aux guerres et armées où il se trouva, pour ce subject seulement, mais non pour tous universellement, comme le roy, jusques-la qu'il se fit dresser une forge, et l'ay veu forger canons d'harquebuses, fers de chevaux et autres choses, aussy fortement que les plus robustes mareschaux et forgerons qui fussent aux forges.

Il vouloit tout sçavoir et faire, jusqu'à faire l'escu , le double ducat, le teuton et autre monnoyc, ores bonne et de bon alloy, ores falsifiée et sophistiquée, et prenoit plaisir à la monstrer; voyre qu'un jour je le vis qu'il en monstra à M. le cardinal , de Lorraine : € Voylà , disoit-il, a M. le cardinal, ce que j'ay faict : celle-là est abonne, celle-là ne vaut rien; mais monstrez-la a à qui vous voudrez ; esprouvez-la à la coupelle «ou au feu , elle se trouvera bonne. » M. le cardinal ne luy sceut que respondre, si -non luy dire : « Ah Dieu ! sire, vous pouvez en cela faire «ce qu'il vous plaira, car vous portez vostre «grâce avecques vous; la justice n'y a rien à «veoyr ny que vous reprendre, comme elle fe- «roit sur un autre.»

Il voulut un jour sçavoir les dextérités et finesses des coupeurs de bourse et enfans de la Mat te en leurs larcins , et pour ce il commanda au capitaine l<a Chambre, qu'il aymoit (car il aymoit toutes sortes de gens habiles), de luy amener, un jour de festin et bal solemnel, dix ou douze enfans de la Mat te, des plus fins et meilleurs coupeurs de bourse et tireurs de laine, et que hardyment ils vinssent , sur sa foy et en toute seureté, et qu'ils jouassent hardyment et dexl rement leur jeu, car il leur permetloit tout, et après qu'ils luy rapportassent tout au butin , comme ils en font de serment , car il le vouloit tout veoyr, et puis leur redonneroit. Le capitaine La Chambre n'y fallit pas , car il vous en amena dix, triés sur le volet , desliés et fins à dorer, qui les présenta au roy; auxquels il trouva très belle façon, et bien habillés, et braves comme le bastard de Lupé : et , se vou-

NDS CAPITAINES FRANÇOIS.

lant mettre à table et puis au bal , il leur recommanda de jouer bien leur jeu , et qu'ils luy fissent signe quand ils muguetteroient leur homme ou leur dame ; car il avoit recommande et hommes et dames , sans espargner aucunes personnes. Le roy à son disner ne parla guierei ceste fois aux uns et aux autres, si-non par boutades, s'amusant à veoyr le jeu des autres, qui ryoit quand il voyoit les autres faire signe qu'ils avoient joué leur farce , ou qu'il les voyoit desniaiser leur homme ou femme. Ils en firent de mesmes à la presse du bal ; et enfin , après le disner et le bal , il voulut tout veoyr au bureau du butin , et trouva qu'ils avoient bien gaigné trois mille escus, ou en bourses et argent , ou en pierreries , perles et joyaux, jusqu'à aucuns qui perdirent leurs cappes, dont le roy cuyda crever de rire , outre tous les larcins, voyant les gallans desvalisés de leurs cappes , et s'en aller en pourpoint comme laquais. Le roy leur rendit à tous le butin, avecques commandement et défense qu'il leur fit exprès de ne faire plus ceste vie, autrement qu'il les ferait pendre s'ils s'en mesloient jamais plus, et qu'il s'en prendrait an capitaine La Chambre, et qu'ils Allassent servir à la guerre.

11 voulut sçavoir la poésie et se mesler d'eu escrire, et fort gentiment. M. de Ronsard en a monstre en son livre quelque petit échantillon ; et m'eslonue qu'il n'en a monstré d'avantage, car il a bien plus composé que cela, et sur-tout des quatrains , qu'il faisoit fort gentiment , prestement et impromptu, sans songer, comme j'en ay veu plusieurs qu'il daignoit bien quelqucsfois monstrer à ses plus privés en sortant de son cabinet, et mesmes aucuns qu'il adressoit à M. Nicolas *, l'un de ses secrétaires, fort honueste homme et bon compaiguon, qui estoit fort heureux à en faire et rencontrer de très-bons et plaisants qu'il adressoit au roy; et le roy aussy lost attaqué se deffendott , disant qu'il y alloit de son houneur s'il ne respondoit de mesmes. Bien souvent , quand il faisoit mauvais temps, ou de pluye, ou d'un eitresuie chaud, il envoyoit quérir messieurs les poètes en son cabinet , et là passoit son temps avecques eux ; ci prenoit ce temps là à propos; car

< Simon. Il perdit sa charge de aecrélaire durai, par forfaiture, en 15U0; mais il fui rétabli dans la suite.

CHARLES IX, ROY DE FRANCE

lorsqu'il faisoit beau il estoit tousjours hors de | la chambre, en campaigne, en action, ou à jouer à la paulme, et sur- tout à la longue paulme qu'il aymoit fort ; et s'y effbrçoit par trop, à sauter, à jouer au pallemaille , bref, en plusieurs autres plaisaus et violens exercices hors de la maison , qu'il hayssoit estrangeiuent, disant que :

Lu «jour de» maitoni , palais et batlimeni . K«l le»cpuk±rede» Tivan«

Entre autres poètes qu'il aymoit le plus, estaient MM. de Ronsard , Dorât et Baif, lesquels il vouloil tousjours qu'ils composassent quelque chose; et, quand ils la luy apportoient, il se plaisoit fort à la lire où à la faire lire, et les en recompensoit, non pas tout à coup, mais peu a peu, afin qu'ils fussent contraincts tousjours de bien faire , disant : que les poètes ressembloient les chevaux , qu'il falloit nourrir et non par trop saouler ny engraisser , car aroprès ils ne valent rien plus.

Il fut mieux disant et escrivant en prose qu'en rhythme, et sur-tout fort éloquent; et parloit bravement et hardyment , autant ou plus à la soldadesque qu'à la royauté : ce qu'il avoit appris de M. de Sipierre, qui parloit, à mon gré, françois, espaignol et italien, mieux que gentilhomme et homme de guerre que j'aye jamais veu ; et pour ce le roy se voulut façonner à ce beau dire pluslost qu'à celuy, disoil-on, du Perron, despuis mareschal de Raiz, qui parloit certes fort bien M. Amyot, son précepteur, y avoit bien opéré aussy, pour luy apprendre le bon , orné et éloquent parler, mais non la grâce, ny la façon belle, ny le geste brave, ainsy qu'on a veu souvent parler aux grands seigneurs estrangers qui venoient vers luy, et ambassadeurs qui l'arraisonnoient , parmy lesquels nullement s'estonnoit; mais, monstrant une majesté et contenance asseurée, les escoutoit fort bien la teste un peu penchante (ce que le roy son frère après luy ne faisoit , car il la haussoit fort, à plein visage et à regard fixe) et l'œil bas; et puis après avoir tout ouy, il respondoit fort pertinemment et de belle éloquence, si qu'il en ravissoit tous ces messieurs; et s'en partoient de luy avecques grande admiration.

• Le manuscrit 8772 ajoute : • Mai» mieux en praticien

Il fit une fois 1 une harangue à messieurs de la cour du parlement à huis ouverts, qui ne vouloient passer quelques edits qu'il avoit arresté. En premier lieu il loua fort la reyne sa mere, qu'il aymoit , honnoroit et craignoit fort tout ensemble, disant qu'il luy estoit tenu de sa vie et de son royaume; puis il n'oublia Pamytié et bonne volonté que son frère Henry luy portoit : et amprès, se plaignant de sa justice, et de la corruption qui y estoit , et des refus de ses edits : «C'est a o vous autres, dit-il d'une audace brave et quasy «menaçante, d'obeyr à mes ordonnances, sans «disputer et contester quelles elles sont; car je «sçay mieux que vous ce qui est propre et coq «venable pour le bien et proffit de mon royaume. » N'ayant point encor de barbe au menton, il tint ces propos devant ces vieux et sages personnages, qui tous s'esmerveillerentd'un si brave et grave langage, qui ressentoit plus son généreux courage que les leçons de M. Amyot, son précepteur, qui l'a voit pourtant bien instruict, et qu'il aymoit fort ; et luy avoit donné de bons et beaux bénéfices, et faict evesque de Lizieux, et l'appelloit tousjours son maistre ; et se jouant aucunes fois avecques I uy, il luy reprochoit son avarice, et qu'il ne se nourrissoit que de langues de bœuf: aussy estoit-il fils d'un boucher de Melun,et falloit bien qu'il mangeast de la viande qu'il avoit veu appresterà son pere. Osté ceste avarice, c'estoit un très-grand et sçavant personnage en grec et latin, tesmoing les belles et éloquentes traductions qu'il a faicles de Plutarque , qu'aucuns pourtant ses envieux ont voulu dire qu'il ne les avoit pas faicles, mais un certain grand personnage et fort sçavant en grec , qui se trouva , par bon cas pour luy, prisonnier dans la conciergerie du palais de Paris et en nécessité : il le sceut là, et l'en retira , et prit à son service , et eux deux en cachette firent ces livres, et puis luy les mit en lumière en son nom ; mais c'est une pure menterie, dit-on , que ses envieux luy ont presté, car c'est luy seul qui lésa faicts; et qui l'a cognu, sondé son sçavoir et discouru avecques luy, dira bien qu'il n'a rien emprunté d'ailleurs que du sien. Pour fin , il nourrit très-bien ce brave roy, et sur-tout fort catholiquement. Il avoit pris ceste coustume, qu'à toutes les restes, après qu'il luy avoit faict baiser l'évangile qui s'estoit dicte à la messe, comme d'ancienneté cela se fait aux

•En 167 J

roys, il prenoit le livre et se mettoit près de luy, | mémoire qu'il avoit esté un roy fort parfaict et

universel : et les grands qui fussent venus après

et luy lisoit ceste évangile dicte, et la luy expli quoit et interpretoit. Avant luy, M. le cardinal de Lorraine avoit ainsy acconitnaocé au feu roy François 11, comme je l'ay veu, et plusieurs autres avecques moy.

Le roy Charles oyoil fort attentivement ceste leçon et la messe ; et se levoil bien souvent , et s'en alîoil chanter, à l'imitaliondu feu roy Henry son perc qui en faisoit de mesmes, au le t trier 1 avecques ses chantres ; et se mettoit parmy eux, et chauloit sa taille et le dessus fort bien; et a y moi t ses chantres, et sur-tout Est ieune Leroy, dilM.deSaincl-Laurens,quiavoit une très-belle voix. Le roy amprèsson frère chantoit très-bien aussy, mais ils estoieut differens tous deux en leurs airs qu'ils chantoient, et en ceux qu'ils avoient ouy chanter à d'autres.

Bref, je suis confus en tant de divers subjects qui se présentent à moy pour louer ce grand roy Charles, que, pour mon honneur, il faut queje quille la plume et ne le loue plus : car, en pensant bien dire, je pourrois faillir. Dont je ni'cstonue ce que M. d'Amyol , M. de Raiz ou M. de Villeroy, qui sçavenl si bien dire et esaire, que le roy a tant aymés et chéris, et leur a tant faict de biens, qu'ils ne soient esté curieux de faire une recherche après sa mort de tous ses beaux faicts, mots et diets, et en composer un grand livre et le dédier à la postérité. Ils en eussent eu aussy ample matière comme cetuy qui fit pareille recherche de ceux du grand Alphonse , roy de Naples , que nous voyons et lisons encor aujourd'huy ; et m'asseure que ceux de nostre roy les vaudraient bien, voire les surpasseraient.

Je tn'estoune bien aussy que mondict sieur de Raiz ou M. de Villeroy n'ont faict imprimer et mis en lumière ce beau livre de la chasse et vénerie qu'il a composé, dans lequel il y a des advis et secrets que jamais veneur n'a sceu ny pu atteindre, ainsy que j'en ouys discourir quelquefois audict mareschal de Raiz de quelques très-rares traicls qui sont là - dedans descrits avecques un très-beau et très-eloquent langage 2. Pour le moins ce livre servirait et donnerait â la postérité admiration de ce roy, pour éternelle

1 Lutrin.

1 Selon le catalogue de M. de Cangé, page 170, ce livre été imprimé à Pari» en 1625, in-*0.

luy eussent trouvé ce livre plus rare et plus excellentvpour avoir esté composé et faict du sens et de la main de ce grand roy ; et n'eust demeuré sans grande louange à luy pour jamais; car, comme luy dit M. de Ronsard , les beaux palais et baslimens sont subjects à ruyne et ne durent que quelque temps , voyre les généreux actes et beaux faicts, mais les escrits durent éternellement.

Voylà pour le coup ce qu'on aura de moy de ce graud roy, sl-non que j'ay veu force gens marquer et cotter son règne fort malheureux , ainsy que Noslradamus le prognostiqua à la reyne sa mère, faisant sa nativité, autant pour les guerres qui survinrent , que pour le colloque et assemblée de Poissy, qu'on teuoit ne se debvoir nullement faire, pour mettre en dispute nostre religion catholique romaiue , si asseurée et confirmée despuis la mort de Nostre-Seigneur Jesus-Christ, par luy premièrement fondée, preschée par ses apostres et disciples, et despuis encor establie et corroborée par tant de conciles généraux, authentiques, bons et saincts, et puis venir à estre esbranlée par disputes en un petit concile national. On accusoit lors, ce disoit-on, la reyne, le roy de Navarre et le cardinal de Lorraine : le roy de Navarre, parce qu'il estoit de la religion comme j'ay dict ailleurs, et la vouloit maintenir et faire trouver bonne par ses disputes contre l'autre ; mais il fut bien trompé; la reyne, qui luy vouloit complaire et qui vouloit régner, et aussy qu'elle pensoit bien faire , afin d'appaiser les troubles qu'elle voyoit préparer, contre l'opinion pourtant de M. le cardinal de Tournon, ce bon-homme, qui, en luy pensant remonstrer par de hauts cris un jour la grande faute qu'elle faisoit en cela , et les inconvénients qui eu adviendroient, elle, après s'estre bien deffendue et dict ses raisons, fut contraincte enfin de luy dire qu'il resvoit; dont luy tout impatient luy respondit, ce disoit-on (mais je ne le croy pas, car il n'estoit pas sibardy, si ce n'est qu'il se fiast sur sa vieillesse et l'heure proche de sa mort ) : « Madame , je ne resve point ; je ne «resvay jamais, si-non lorsque je traittay vostre « maryage et vous fis venir eu France. » 11 se peut qu'il dit cela à ses ecclésiastiques pour leur plaire, mais non à la reyne, car elle luy eust rendu bon,

CHARLES IX, ROY DE FRANCE

et aussy que la vérité ne parloit pas pour luy ; car elle a beaucoup servy à la Frauce, comme je le dis ailleurs, el la trouve-on à dire.

Pour quant à M. le cardinal de Lorraine, Ion di.soil aussy qu'il y condescendit librement , parce qu'il estoit si enflé de gloire de la grande présomption qu'il avoit de son sçavoir, que, ne se contentant de la manifester à messieurs de la France, tant d'église que d'autres, qu'il en voulut frire parade et ostentation à messieurs les ministres estrangers , qui fort l'admirèrent et le trouvèrent un très-grand personnage. Aussy y triompha-il fort, et peu luy purent respondre à ses subtilités, que Pierre Martyr et M. de Beze , que M. le cardinal ne se contenta d'arraisonner en public, mais les fil venir en sa chambre, et là, à part, devisèrent de beaucoup de choses; et là, de subtil à subtil, s'en fit la contestation belle.

Tant y a , que de ceste assemblée n'en arriva que la source de nos guerres d'amprès; et de tout noslre roy n'en pouvoit mais; car il estoit un jeune enfant mineur et pupille, qu'on manioil comme on vouloit. De sorte que j'ay veu plusieurs s'estonner que, veu la corruption de son règne, et despuis la perte qu'il fit de M. de Si pierre qui le nourrissoit si bien , comment il fui si magnanime, si généreux, vertueux, valeureux et libéral comme il a esté ; car il a autant estendu sa libéralité que fit jamais roy à toutes sortes de geus : dissemblable au roy son frère, qui employa la sienne à l'endroict de quelques particuliers, siens favorys, que nous avons veus pleins et remplis excessivement; si ce n'est qu'il enrichit fort particulièrement le roareschal de Raiz, qu'il emplit de grands biens, honneurs et estais, et plus que sa portée n'estoit ny sa qualité le requérait , pour avoir esté ce qu'on l'avoit veu. Si estoil-il pourtant un Iréshabile homme. Voyla comment ce roy estoit libéral, tenant ceste maxime: qu'il falloit qu'un roy le fust , et que les peuples estoient semblables aux rivières; car tout ainsy qu'elles entrent en la mer, aussy semblablement Par gent du peuple venoit et entrait aux finances du roy.

Son règne n aussy esté taché d'avoir esté soubs luy les ecclésiastiques fort vexés, tant de luy que des huguenots; les huguenots, les avoir persécutés de meurtres et massacres et expolié

leurs églises de leurs sainctes reliques, et luy, avoir exigé de grandes décimes, et alliené et vendu le fonds et temporel de l'église , de laquelle vendition il tira grand argent. Ce ne fut sa faute ; ce fut la misère du temps , et la nécessité de la guerre, laquelle il falloit faire nécessairement pour maintenir la religion catholique, à laquelle, si on ne s'y fus i opposé généreusement» elle estoit perdue. Aussy prit-il pour sa devise deux colonnes, l'une de pieté et l'autre de justice, par lesquelles les plus grands empires et royaumes sont appuyés et maintenus : devise prise de Seneque, qui disoit : que les roys et grands par la pieté et justice approchoient de la divinité; aussy a-il aymé l'une et l'autre, mesmement la pieté : de sorte que , pour la conservation des saincts temples et lieux sacrés de nos ancestres, il n'a point espargné le saug de ceux qui les avoient violés.

Je me passe icy de monstrer les grands regrets que firent de sa mort les grands princes de la chrestienté , le pape , l'empereur, le roy d Espaigne, bref tous les autres, jusques au Grand Turc , tant son nom volloil par-tout. M. de Muret, un des grands personnages en sçavoir et éloquence de noslre temps , fil de luy l'oraison funèbre devant le pape, et la commanda par ceste boutade que les Latins appellent ex abrupto , de telle sorte : Hoc igitur unum restabat , pater sancte. «Il ne resloit «doneques rien de plus, pere sainct;» et puis poursuit ainvy : « pour parachever de ruyncr la «France de sa grandeur et sa religion, que la «morl de ce grand roy Charles , qui l'alloit re- « dresser et remettre mieux que jamais, s'il «eust plus vescu. » Et puis coutinua ses lousn- [ ges par des propos eloquens, tristes et aniu.es, ' que le pape et tous les cardinaux s'en esmurcnl tellement avecques toute l'assistance, que leurs soupirs s'entendirent plus dans l'église que la voix de l'orateur. Ceste oraison fut portée de Rome à la reyue, qui se la fit lire et interpréter, qui la trouva très-belle el loua M. de Muret , comme je vis.

Il faut faire uue fin meshuy. il est temps, et la prends sur une observation que j'ay veu faire à plusieurs : que de tant d'enfans qu'eut le 1 roy Henry II, il n'en reste aujourd'huy pas un, et a failly la race des Valois, la couronne estant venue à celle de Bourbou, de laquelle est le

572 HOMMES ILLUSTRES ET GRANDS CAPITAINES FRANÇOIS chef oostre grand roy dfaujourd'huy. Il y a

quarante ou quarante-cinq ans, que si quelque grand devin eustprognostiqué cest événement, qu'on ne leust cru que comme un fol, et l'cus( -on lapidé , bien] que Nostradamus prédit à la reyne qu'elle verrait tous ses enfans roys; ce qu'elle a faict, comme le roy François Il , le roy Charles IX , le roy Henry III et M. d'Alançon , qu'elle ne vit pourtant roy, mais autant valloit , estant seigneur des Pays-Bas absolu , s'il n'eust faict la festc Sainct-Antoine à Anvers : et tels pays valloient bien, et pouvoient bien estre censés un royaume , puisqu'il y a des royaumes qui ne les vallcnt pas, et bientost en fust esté faict et proclamé roy. Aussy que le bon duc deBourgongne refusa â plat de l'empereur Sigismond que ses pays fussent érigés en royaume, se contentant de porter le simple nom de duc : ce que son fils, le duc Charles , prince très-ambitieux et hautain, désira fort paramprés, et en requit fort l'empereur Frédéric, qui ne luy voulut point accorder, et le refusa, cognoissant sa superbelé et son courage insatiable , qu'il vouloit amprès quelque chose de plus.

Voylà comme la reyne a pu voir ses eufans roys par la prophétie de Nostradamus, en cela très-veritable, qui n'avoit jamais veu Louys duc d'Orléans , qui mourut fort jeune en 1560, dont ce fut grand dommage , car c'estoit un très-beau petit prince, et qui promettoit beaucoup ; ce nom de Louys luy ayant esté donné, comme j'ay ouy dire, pour luy esire un jour heureux comme à ses prédécesseurs , les Louys ducs d'Orléans , qui ont esté tous braves et généreux. La reyne changea tous les autres trois leurs noms.Le roy Charless'appelloitMaximilian, tenu du roy de Bohême, despuis empereur, duquel il «spousa despuis la fille. Leroy Henry s'appelloii Alexandre-Edouard , filleul du roy Edouard d'Angleterre. François duc d'Alançon s'appella Hercules , tenu, je croy, des cantons de Suisse. La reyne, par tels changemens de noms, pensoit leur baptiser la fortune meilleure ou la vie plus longue, et vous voyez ce qu'en a esté. J'ay ouy dire à aucuns que cela porte malheur. Toutesfois, le roy François 11 ne changea jamais, et persista lousjours au sien ; si ne fut-il pas plus heureux que les autres en longueur de vie, pourtant trèa-bou prince , doux et gra-

cieux , et fort vertueux , et qui , s'il eust vescu, eust ressemblé en tout au grand roy François son brave parrain , disoit-on ; car il estoit tout courageux et généreux.

Et ne tint pas à luy qu'il n'allast à l'armée qui fut desfaicte à la battaille de Sainct-Quentin; car j'ay ouy dire qu'il en pria cent fois le roy Henry, et le genouil en terre; ce qu'il lay accorda et à M. de Lorraiue, qui esloient tous deux fort jeunes, mais M. de Lorraine un petit plus vieux que luy. M. le connestable, qui estoit du tout cru , rompit le coup , et remonstra au roy sa jeunesse, qui ne montait qu'a quatorze ou quinze ans, et la debolesse 1 de ce fils aisné ; qu'il ne faudrait qu'un malheur pour le perdre , et que la France en avoit besoing pour estre son principal appuy après le roy. Mondict sieur le Dauphin en voulut dèslors un grand mal à mondict sieur le connestable, et ne fut point marry de sa desfortooe qui luy advint, ny de sa prison, comme je le sçay de bon lieu; disant que ce qu'il en avoit faict et rompu ce coup au roy, que ce n'estoit pour appréhension et peur qu'il eust de sa vie et personne , mais qu'il vouloit estre le seul inaistre et commandeur de l'armée , et craignait qu'il ne pristgoust à esjamber sursonauctorité. Du despuis, le camp d'Amiens se présenta, où il alla avecques le roy; et ne tint à luy que li battaille ne se donnast; pour le moins la desiroit-il fort. Tous les jours, et à toute heure, vouloit monter à cheval , et faire le cheval* léger; mais le roy ne le voulut jamais, pour n'estre Testât d'un roy dauphin et premier fils de France.

Pour fin , ae tous ces quatre enfans il n'y en a aucun qui n'ait esté très-brave, irès-geoereux , hardy, vaillant et courageux. Du roy Henry III et de M. d'Alançon, j'en parleray ailleurs en un discours que je fais 3 , comme j'ay dict , et comparaisons de six grands capitaines que nous avons veus en mesme temps, qui sont le roy Henry, M. d'Alançon, le roy de Navarre, MM. les ducs de Guyse, de Parme, et duc de Biroa et prince .Maurice, qui tous, pour estre morts fort jeunes, fors le roy et ledict prince, ont laissé d'eux d'avoir esté très-grands et des

CHARLES IX, ROY DE FRANCE

premiers capitaines de la chrestienté, comme j'espere le faire voir si Dieu me fait la grâce d'escrire d'aucuns leurs particuliers faicls, comme j'ay faict de ceux de cy-devant.

Cependant je finis, et prie toutes personnes qui me liront d'excuser mes fautes que l'on trouvera icy dedans bonnes et grandes ; car le bien dire ne nasquit ny ne s'acquit jamais avecques moy. L'on m'excusera aussy si je répète force choses et mots et parolles que j'ay dict quelquesfois; car je ne puis avoir la mémoire ny la retenti ve si bonne que je me puisse ressouvenir du tout. Je prie aussy, et François et estrangers, m'excuser si i'ay laissé au bout de la plume plusieurs grands capitaines qui pouvoient icy tenir rang aussy bien que les autres. Je leur responds qu'aucuns je les ay oubliés par mesgarde; aux autres, je ne suis pas à leurs gages pour les servir. De plus, ce grand Plutarque en ses vies, duquel un traictde plume valloit plus que tout ce que je scaurois jamais escrire, a bien limité ces Fies des hommes illustres desquels il a escrit, et en a laissé plusieurs, tant grecs que romains, qui possible tout oubliés pouvoient bien valloir aucuns qui sout couchés dans son livre, ny plus ny moins qu'on voit des commissaires et controlleurs des guerres casser bien souvent à la monstre aucuns soldats et gens-d'armes qui vallent bien les passés. Et si l'on me reprend que je parle fort sobrement d'aucuns , et d'aucuns point, je leur responds qu'ainsy me plaist, et en ay ensuivy ma fantaisie en cela, ne pensant faire ion à aucun. Pour les estrangers , ils sont plus heureux en bons historiographes que nous, qui oui mieux escrit et plus curieusement et plus véritablement que nos François , lesquels , selon l'advis des grands personnages que j'en ay veu discourir, ne s'en sont si bien acquittés comme ils debvoicnt en aucunes parti-

cularités, qu'ils ne sont estés si curieux et diligens d'observer comme les estrangers. Lise doneques ce livre qui voudra; il y trouvera les louanges des capitaines estrangers et des nostres , et au plus vray que j'ay pu dire. 11 en pourra a part soy après en faire comparaison des uns aux autres. Pour quant à moy, celle que j'en fais, et la meilleure, je la prends sur un très-beau pourlrait que je vis une fois a Rome de la France dépeinte et représentée ec forme d'une belle Pallas toute armée , sa lance en une main et sou escu en l'autre, force livres soubsses pieds, et entouruée et ombragée de force espics de bled , avecques ces mots : Marte, arte et frugibus >, inférant par là qu'elle surmootoit toutes autres nations par les armes, les lettres et abondance de bleds et fruicts , comme certes elle fait. Mais les Espaignols ne disent pas cela , car, pour les armes ils n'en cèdent à aucune nation ; pour les sciences et les arts, ils s'adonnent si fort aux armes qu'ils les hayssenl et vilipendent fort , et envoyent les livres au diable, si ce n'est aucuns, qui, quand ils s'y adonnent, ils sont rares, excellens, très-admirables, profonds et subtils, comme j'en ay veu plusieurs ; pour les bleds et les fruicts de la terre, l'abondance n'y est si grande qu'en la France ; mais je puis bien asseurer d'avoir veu en Espaigne de fort beau bled , et mangé d'aussy bon pain, beu d'aussy bon vin de Sainct- Martin et Rippe-d'Avid , qu'en toutes les plus fertiles campaignes et tous les plus friands vignobles de la France , et faict aus>y bonne chère dans Madrid et autres villes d'Espaigne, que dans Paris. Ce qui est rare et point commun est tousjours plus excellent; pourtant la France, qui l'a veu d'autresfois, mais non ce qu'elle est

i maintenant , a esté un pays incomparable en

! tout.

j 1 Par la guerre , le savoir et I abondance.

DES HOMMES

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