‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 322 sur 361 · PREMIER DISCOURS · texte numérisé non relu

PREMIER DISCOURS

DE TOUS NOS COURONNELS FRANÇOIS ET MAISTRES DE CAMP, et d'aucuns de leurs particuliers beaux exploits; DESPUIS LEUR PREMIERE INSTITUTION JUSQU'A CE TEMPS

Après avoir parlé des grands capitaines et généraux d'armée, il faut parler un peu des couronnels de l'infanterie rie France; et pour ce je fais ce discours, sur l'occasion et sur le poinct duquel j'en fis un jour adviser ce grand et brave prince M. de Nevers , qui m'advoua franchement ne s*eu estre jamais apperceu ny advisé, et d'autant, (dit-il après, le tenir et l'avoir appris de moy ) qu'estoit qu'advant la création de couronncl gênerai des bandes françoises, tant de-çà que de là les monts , que fil le roy François 1er, de M. de Tays, il n'y en avoit eu jamais en France de gênerai, mais de particuliers prou. Et sur ce, plusieurs que nous estions à sa table, nous en mismes à discourir et deviser, et c'esloil à l'abbaye de Bonneval en Beauce , lorsque Monsieur, frère du roy, partit la première fois mal content de la cour. Entr'autres , il y avoit des vieux capitaines, tant françois que des expérimentés italiens qui fussent au service delà France, qu'estoit le seigneur Petro Paulo Touzin , qui a tousjours fort Hdellement et vaillamment servy nos roys. Il y avoii aussy le capitaine Bernardo, bon capitaine et bon François; et pour ce fut tué d'un coup de pistollet a Paris par l'appostement et pourebas du duc Cosme de Florence , disoit-on. 11 y avoit aussy des vieux gentilshommes françois qui, tous ensemble , condescendirent à mon opinion, sans pourtant y avoir jamais pris garde qu'à ce coup là. Dont pour ce j'en allègue ici les textes et exemples , mais un peu plus que je ne fis alors, et allongeray d'avantage mon discours.

Premièrement, quant à l'etymologie de ce mot de couronnel, à ce que j'en ay ouy dire à des vieux anciens capitaines, tant françois , es-

paignols , qu'italiens . les uns l'escrivent coulonnel par /, comme voulant dire que celuy qui est le principal chef de l'infanterie est dict que, tout ainsy qu'une coulonne est ferme et stable, et sur laquelle on peut asseoir ou l'on asseoit quelque grande pesanteur et lappnycon fermement, aussy celuy principal qui commande à l'infanterie doibt estre ferme , stable et principal appui de tous les soldats, soit pour les commander, soit pour les smistenir, cotnim une bonne, belle et puissante coulonne, à laquelle tous les soldais doibvent tendre et viser, et s'y soustenir et s'affermir.

D'autres disent couronnel avec r, d'autant que celuy qui en est le chef gênerai a esté esleu et couronné de son roy , ou de son supérieur, ou de toute l'armée, pour leur commander, comme triomphant et couronné par-dessus tous les autres.

Les uns en ont parlé encor d'autre façon diversement , et selon leur opinion ; je m'en rapporte à eux , sans m'amuser d'en chafrourer le papier; et ce nom est venu, à ce que j'ay ouy dire à M. de Montluc,des Italiens et Espaignols. Les Allemands en ont aussy usé et en usent ; et l'avons emprunté d'eux en nos guerres à rencontre d'eux et parmy eux, et practiqué parmy nous autres; car auparadvant ce mot n'estoit point en usage.

Je mets à part les Romains, car ce mot leur estoit incognu , et chascun commandoit à sa légion. Bien est vray qu'advant le combat les consuls , prêteurs , dictateurs et généraux de leurs armées, leur ordonnolent leur forme, rang, et champ de battaille; et bien souvent mettoient pied à terre pour combattre avecques l'infanterie, comme nous lisons de ce

578 HOMMES ILLUSTRES ET GRANDS CAPITAINES FRANÇOIS, brave Cxsar, qui souvent a servy de couronnel, \ traits et des flosclies , que j'ay veu faictes et

voyre de sergent-majour, s'il nous faut parler ainsy, à son infanterie : aussy estoit-il bon homme de pied et de cheval ; comme M. du Bellay, en son Art militaire, dit qu'il est besoins qu'un gênerai mette quelquesfois pied à terre, comme fit l'empereur Charles à l'expédition de Tunis , et M. de Nemours à la reprise de Bresse 1 , comme j'en parle ailleurs, et M. le mareschal du Byé en la comté d'Oye , en un exploit qu'il y fit , j'en parle aussy ailleurs , et comme fit le roy Edouard en la battaille qu'il donna au comte de Varvyc , qu'il vainquit et y fut tué , comme dit messire Philippe* de Connûmes , et aussy que les plus grands seigneurs d'Angleterre jadis mettoient pied à terre avecques les gens de pied pour les mieux auimer au combat, comme cela y fait beaucoup, et comme firent ces deux braves princes M. d'Orléans 2 et le priuce d'Orange à la battaille de Saincl-Aubin , et force autres que je dirois bien ; niais je m'en tais pour miter prolixité.

Il y a aucuns qui ont voulu dire que les tri' buns des gens-d'armes estoient comme courounels; mais ils commandoient à infanterie et cavallerie : toutesfois prenez le cas que despuis ils ayent esté départis , et que d'un qui estoit , aujourd'huy est le couronnel de l'infanterie, et l'autre est le couronnel de la cavallerie légère , et sont deux ainsy séparés.

D'autres ont dict que c estoient mare&chaux de camp. Je m'en rapporte à ce qui en est et que j'en ouys un jour bravement discourir à feu M. de Carnavalet , brave et vaillant seigneur gouverneur de nostre roy Henry III , et qui sçavoil tous les commentaires de Osar en latin par cœur, et qui estoit fort curieux de l'antiquité, et niesmes pour le faut de la guerre; dont je m'en rapporte aux plus sçavaus que moy pour en discourir, car j'aurois peur de me desferrer si je m'y enfonçois si advant en ce marais, pour n'y estre si sçavant.

Touchant à nos François, aucuns ont dict que le grand maistre des arbaleslriers estoit ce que nous disons aujourd huy le grand-maistre de l'artillerye; et mesmes en cor parmy les estais de nos roys se trouve le maistre artiUer, qui est oeluy qui se mesle de foire deaarbalestes , des

1 BfmcU. — * LfcpuU LouU XII-

elabourcea d'eux très-gentiment et proprement marquetées , et aussy se mesloieot de faire des fusées. J'ay veu le feu roy Charles qui faisoil bien valoir cest estai et le faisoit bien mettre en besoigne.

D'autres disent : que ce maistre d'arbalesders doibt estre plustost converty en nom de couronnel ou de celuy qui commande à l'infanterie, et? a plus d'apparence, d'autant que, le temps passé, au lieu des harquebusiers d'aujourd'huy estoieot tous arbalestiers. Je m'en rapporte encor à nos rechercheurs de mots et estats antiques de nostre France , encor qu'ils n'y trouvent guieres grand cas ny de beau de l'infanterie de France d'alors; car la pluspart n'estoit composée que de roarauts, belistres, mal armés, mal coœplexionnés, raicls-neants , pilleurs et mangeurs de peuple.

Les uns un temps se sont appelles brigands, à cause des brigandines et armes dont ils estaient armés et endossés; d'autres francs -archers, comme le franc -archer de Bagnolet, dont est la chanson, qui furent après cassés par k roy Louis XI, et en leur place prit des Suites.

l>es autres s'appelloient seulement archers, qui s'aydoient de l'arc, dont les Angloispour lors s'en faisoient appeller maistres : tesrooia la battaille de Poictiers du roy Jean et autres combats, et despuis les Gascons, qui furent leurs subjects , tenanciers et apprentifa sotibs leurs enseignes, et les ont surpassés; car il n'y a que l'arbaleslier gascon de jadis et d'aujourd'huy encor.

D'autres les ont appelles rustres, ainsy que nous lisons dans le roman de M. de Bayard, que «M. de Mollard dit à ses rustres,» apport ainsy ceux auxquels il commandott.

D'autres les ont appelles advanturier* de guerre, tesmoin la chanson ,

Advanturicrt de guerre , Tirez de^M !« MonU

Et aussy que tels les trouverez-YOUs, mestn» dans les vieux romans du roy Louys XII et du roy François Ier, au coinroancement , et p«'Dls et représentés dans les vieilles peintures, tapisseries et vitres des maisons anciennes; et Dieu sçail comment représentés et habillé*) olus à la pendarde vray émeut, comme l'on *"

DES COURONN

•oit 4e ee temps, qu'à la propreté , portans des chemises à longues et grandes manches, comme Bohèmes de jadis ou Mores, qui leur duraient vestues plus de deux ou trois mois saus changer, ainsy que j'ay ouy dire à aucuns, monstran* leurs poiptrines velues, pelues et toutes descouvertes, les chausses plus bigarrées, découpées, déchiquetées et ba|laffrées1, usans de ces mots, et la pluspart monstroient la chair de la cuisse, voire des fesses. D'autres plus propres avoient du taffetas si grand quantité, qu'ils le doubloient , et appelaient chausses bouffantes ; mais il falloit que la pluspart montrassent la jambe nue , une ou deux 2, et portoient leurs bas de chausses pendus a la ceinture. Encor aujourd'huy, les Espaigools usent de ce mot adventureros , mais ce ne sont pas soldats gagés ny soidoyés , mais qui y sont pour leur plaisir, soient soldats ou gentilshommes ; tous les appellent ainsy ceux qui ne tirent paye ; mais ils disent , quand ils veulent nombrer leurs gens de guerre en une armée, après avoir compté les soldats gagés , ils disent outre cela , qy adventureros tanto3, selon qu'il y en a. Aujourd'huy eu nostre France les appelle-on soldats de fortune.

Voylà la différence des advanturiers d'aujourd'huy à ceux-là du temps passé , lesquels, outre ce que j'en ay dict, prenoient plaisir à eslre les plus mal en point qu'ils pouvoient , jusqu'à marcher les jambes nues et porter leurs chausses à la ceinture , comme j'ay dict : d'autres avoient une jambe nue et l'autre chaussée, a la bizarre.

Sur quoy il me souvient qu'un combat à la barrière se faisant un jour à la cour, en la basse salle du Louvre, après les premiers troubles, entre autres comballans comparut et entra le capitaine Buno, gentil cavallier certes, mais bien bizarre en foui. 11 estoit fort bien en point et bien habillé; il avoit une jambe chaussée et l'autre nue. Les vieux capitaines qui estoient pour lors a la salle dirent et confirmèrent que les soldats adventuriers du temps passé allotent ainsy chaussés à la bizarre , et ainsy l'eutendoit

•Balaffr&s de bislabra.

• L'inft oierie irlandaise , au siège de Rouen pour le wi d'Aaglsterre en 1418, était vêtue et année de la sorte. Vores Montirelet, et tel est encore le corps des montagnard* éco&sais.

• Il y a tant d'aventurier*.

ledict capitaine Buno encor de nostre temps; tnesmes au voyage d'Alleroaigne j'ay ouy dire que force capitaines et soldats, quand ils vouloientallerà un assaut, coupoient leurs chausses au genouil tout à l'instant, parce qu'elles estoient toutes d'une venue et attachées en haut, afin qu'ils pussent mieux monter à l'assaut; pour lors tes bas d'estame 1 ny de soie n'estoteut pas en usage.

Or, advant ce nom d'advanturier practiqué, aucuns ap|>elloient les soldats laquais, mesmes dans MonslreJet;el vous trouverez un capitaine Ramonnet , assiégé par Maximilian l'archiduc dans Malonoy2, tenant pour le roy Louys XI : la place fut prise, « et luy fut pendu avecq ues a ucuna a de ses laquais, dit-il ainsy, dont le roy Louys a après en fit belle vangeancc. » Voylà comme il appelle les soldats laquais », ce que j'ay vau confirmer en mes jeunes ans à aucuns vieux routiers ; mais ils les appelaient aUaquais, comme voulant dire gens à pied s Dans et marchai)* après leurs capitaines, comme aujourd'hui nous appelions ceux qui vont en devant ou après nous, laquais, comme font aujourd'huy les estaffier» en Italie, en Espaigne, et en France les valets à pied, qui sont bons à pied à faire message et mettre la main à l'espée; dont par ainsy ne se faut esbahir si aujourd'huy nous voyons si braves capitaines et soldats sortir des laquais.

Ledict Monstrelct aooelle aussv lesdictssoldais piétons, comme aussy M. du Bellay en son livre de VArt militaire. Froissait! les appelle soudoyers tqneU\\icsiois archers; mesnies quand il parle des Anglois, queiquesfois il les appelle pillards, par ce propre nom, ainsy qu'il dit en un passage : «11 y avoit quatre cens lances < t «deux mille pillards a.p Voylà un plaisant nom pour nos gens de pied , lequel est aujourd'huy fort propre à aucuns, voire plus que celuy de soldat.

Or, despuis tous ces noms se sont perdus et se sont convertis en ce beau nom de soldat, à

' De 81.

* Voyez Nonsirelei.

• C'étaient proprement les fantassins français qu'on

appelait laquais , ou plutôt (acquêts , à la différence des fantassins allemands, qu'on nommoit lansquenets , de l'allemand lands-knecht , dont laquais n'est aussi qu'une corruptioo, couune attaquais l'est étUt-landS' knecht , c'est-à-dire piéton de tout pays. 4 Voyez Kroissarl uajj» cette coUc ction.

cause de la solde qu'ils tirent. Les Espaignols et Italiens nous les ont mis en usage, encor que quelquefois les Italiens les appellent fantassins; mais l'Espaignol use toujours de ce mot soldados , qui est le plus beau nom de tous ceux qu'on peut imposer aux gens de pied , et n'en desplaise aux Latins avecques leurs mots milites et pedites, qui sont fort sots et laids auprès de celuy de soldats. L'Espaignol usoit aussy du mot peones 1 , jadis , comme nous disons piétons.

Pour quant aux chefs qui leur commandoient, ils nes'appelloient parmy nous que capitaines simplement; car le nom de couronnel ny de maistre-de-camp n'estoit point encor né en France: du temps du roy Ixniys XI, le principal qui corumandoit à son infanterie estoit le capitaine Flocquet, qui fut tué à la battaille de Mont - l'hery, dont on faisoit très-grand cas, et fut fort regretté.

Paulo Jovio descrivant l'entrée du petit roy Charles YHI dans Rome, et de son armée, représentée en son histoire la plus superbe et la plus furieuse en ses armes, visages, démarches, contenances et habits, que c'estoit une chose très-espouvantable à veoir, tant François , Allemands et Suisses, ny là et ailleurs nous ne lisons point qui des François eut la principalle charge de l'infanterie Françoise, ou qui en fut gênerai. 11 faut croire doneques qu'il n'y avoît que leurs capitaines, commandanschascun à leurs enseignes et bandes, sous lesquelles se rangement de bons hommes, mais la pluspart de sac et de corde, meschans garnimens eschappés de la justice, et sur-tout force marqués de la fleur de lys sur l'espaule, essorillés, et qui cachoient les oreilles, à dire vray, par longs cheveux hérissés* , barbes horribles, tant pour ceste raison que pour se monstrer plus effroyables à leurs ennemys, comme faisoient jadis les Anglois, ainsy que dit Csesar, qui se frottoienl le visage de pastel pour pkis grand effroy diabolique , et que font aujourd'buy nos reistres.

Mais le moude n'est plus enfant et n'a plus peur de ces faux visages,tny loups-garoux, ainsy que nous Usons dans un petit livre en espaignol

1 C'est de l'espagnol peen que nous avons fait pion i la signiAcaUon de fantassin ou de piéton. Rabelais

* Dont les oreilles ont été arrachées. C'étoit autrefois ud genre de supplice assez <

des guerres de Milan soubs le roy LouysXII, d'un capitaine suisse qui s'appelloit Tocquenet Je pense que celuy que nous avons veu en France, fort aymé du roy Charles IX et capitaine de sa garde suisse, estoit son parent. Celuy doneques marchoit tousjours vestu de pied en cap de peau d'ours fort pelu, les cheveux longs et hérissés, avecques la barbe pareille, de sorte qu'à le veoir, on Peust pris pour un diable sauvage , avecques sa grande et desmesurée taille; si bien qu'il faisoit peur à los vellacos que lo miravan , rnas no à los determinados 1 , ce dit le livre , qu'il faisoit peur aux peureux qui le regardoîent, mais non aux déterminés et asseurés. Voylà les bizarreries de nos capitaines et soldats de jadis.

Or, le roy LouysXII estant venu à la couronne et ayant retiré Milan qui luy appartenoit, et le royaume de Naples de mesmes, pour les acquérir et garder, il fit de belles guerres et continuelle*, tant contre les Italiens qu'Espaignols ; pour ce. nostre infanterie francoise se commança à façonner un peu mieux, fors qu'ils ne se pouvoient encor bien accommoder à ces harquebus, et avoient tousjours en singulière recommandation les arbalestes , et en rend oient de bons combats si bien que j'ouys dire à Naples que la ville alors ayant esté reprise et regaignée par les Espaignols, il y eut une douzaine d'arbalestiers gascons, qui estoient pour la garde de la tour de Sainct-Vincent, qui s'y opiniastrerent si bien avecques leurs arba lestes , qu'ils ne peurcot estre pris ny chassés de deux mois après , que la munition de leurs arbalestes leur faillit, et sortirent, en bonne composition pourtant. L'empereur Charles V , après la Gollette prise, et qu'il s'achemina vers Tunis, tousjours marchant en battaille, et que les Mores et Arabes le venoient tant agasser et importuner, il souhaita d'avoir une compaignic d'arbalestiers à cheval; cela se lit dans Paulo Jovio. Quelle humeur, puisqu'il a voit de ces bons harquebusîers espaignols! Pourtant il y avoît là à discourir.

Or, puis après ledict roy Louys, lorsque les Gesnois se révoltèrent de son obeyssance, il dressa une fort grosse armée pour reprendre leur ville; et d'autant qu'il avoit besoing d'infanterie plus que de gendarmerie , il bailla la

* Aui braves.

DES COURONNELS FRANÇOIS.

charge à plusieurs capitaines et braves gentils- . «nombre que j'ay, je batteray (ousjours et de* - françoîs de bonne maison, comme aux ' «feray une autre compaignie, quelque completic

«qu'elle soit. » Monstrant par là que la force ne gist pas au nombre, ains à la valeur: aussy n'avoit-il jamais la moictié de sa compagnie, au Heu que les autres l'avoient toute entière; mais si peu de nombre de ses soldats estoient très-bien choisis et très-bien appoinctés, qui faisoient tousjours rage partout où ils se trouvoient.

Advant luy, tout de mesmes en avoit fa» t M. de Bayard , comme j'ay dict : aussy fit-il ceste coropaignie de cinq cens hommes tous de gens d'eslite, si que plusieurs gens-d'armes quittèrent la lance pour prendre la picque avecques luy, comme il se lit. Aussy fut luy et sa trouppe qui firent le grand effort à la prise de Gesnes, et en fut la principalle cause. Ce nom de couronnel n'estoit point encor en usage , si-non que le livre dit a que le roy luy «donna charge de mille hommes de pied.»

M. de Mollard, vieux routier, aux guerres d'Italie ne porta non plus litre de couronnel , ains qu'il avoit charge de deux mille hommes de pied qu'il entretint tousjours braves et vaillans, comme ils le monstrerent à la baltaille de Ravenne , où ils firent très-bien , et en moururent beaucoup avecques leur capitaine: aussy donna-il le premier avecques le capitaine Jacob, Allemand qui avoit charge de quelques lansquenets, qui servit bien le roy ce jour: aussy y mourut-il des premiers avecques M. de Mollard, lequel, advant le combat, fit ce traict; car, ainsy que les Allemands passoieut les premiers le pont qui avoit esté faict pour passer le canal , et voyant qu'ils tardoient tant à pas ser et faisoient trop longue file, embarassant le passage , luy semblant qu'il ne serait jamais à l'ennemy, dit à ses reistres ( ainsy dit le livre), qu'il appella ses soldats : «Gomment, « mes compaignons, nous seroit-il reproché que « les Allemands soient passés du costé des en- «nemys premiers que nous? J'ay roerois, quant «à moy, plustost avoir perdu un œil.» Et sou dain se jetta dans l'eau et commanca le premier à sonder le gué, tout chaussé et vestu, sans marchander, qui n'estoit point si petit qu'ils n'y fussent jusques près des esselles : et tous ses gens le suivirent aussy tost ; et firent si bonne

seigneurs de Maugiron,de Vandenetse, d'Espy, rie la Crotte, de Bayard, de Normanville, de Monlcauray, de Bossillon, du Tresnel , de Silly, le cadet de Duras , le capitaine Odet 1 , le capitaine Imbaut3, le chevallier Blanc3, cl plusieurs autres , desquels ny tes unsny les autres n'a voient charge de couronnel ny le nom de maistre de camp.

Nous lisons dans le roman de Bayard qu'il luy donna aussy charge de mille hommes de pied ; ce que voyant , il l'accepta : «et encor qu'il ■ eust faict profession plus de cheval que de pied, « mais à luy tout estoil de guerre , toutesfois il « dit et remonstra au roy qu'il avoit trop de gens «soubs sa charge que ces raille pour s'en acquitter «très- dignement.» Aujourd'hui nos maislres de camp ne font pas cela, car ils en prennent trois mille, quatre mille, voire vingt mille, taut qu'on leur en donnerait, jusqu'à les en lasser et saouler; aussy font-ils de belles glissades et faux pas. « Par quoy il le pria de ne luy en don- « ner que cinq cens, et qu'il s'asseuroit, avecques « l'ayde de Dieu et de ses amys , de luy faire et « mener une si bonne trouppe, que, pour petite «qu'elle serait, il battrait bien une plus grande «deux fois que la sienne *. »

Aussy le capitaine Mootmas, qui despuis fut maistre de camp , dit un jour au feu roy Henry H: «Sire, vos commissaires et control- « leurs de guerres , en faisant ma monstre , me « sont venus controller ma compaignie, et cryent «que je ne l'ay pas complette, et ne me veulent «passer que ceux de la monstre; je vous prie «croire, sire, que je serais bien marry de vous edesrober un seul sou; mais l'argent qu'il me « faudrait donner à plusieurs, je le donne à « moins de soldats, lesquels j'appoincte de ce que «je donnerais aux autres, aussy les sçay-je choi- «sir et appoincter si bien, qu'avecques le petit

1 Odet d'A) 'die , de la maison d'Aydie , originaire du pay« de Béa ni, capitaine de mille hommes de pied Gascons.

» Irabaut RiToire, seigneur de Romagnieu, capitaine de cinq cens hommes de pied.

' Antoine d'Arc , Dauphinois , capitaine de cinq cens jommet de pied. On l'appella le chevalier Blanc, parce quTI était ordinairement armé a blanc, c'est-à-dire de "

pied en cap.

Voyez la Chronique de Bayard dans cette collection. 1 » Jacob Demps , gentilhomme du pays de Sooabe.

582 HOMMES ILLUSTRES ET GftANDS CAPITAINES FRANÇOIS.

diligence , qu'ils eurent passé plustost que les Allemands , et tous trempés et mouillés combattirent ahisy. Quelle belle ambition! Les anciens Romains n'en oni jamais plus faict.

Le baron de Grammont et le capitaine Maugiron firent là aussy très-bien , qui commandoienl chacun * mille hommes de pied; comme le capitaine Bonnet , qni aussy s'y trouva , qui fît très-bien ; mais il n'y mourut pas comme les autres , il en fut quitte pour un coup de picquc dans le front , dont le fer y demeura.

Il «voit eu auparadvant un très-brave et vaillant lieutenant , qui estoit le capitaine Lorges , frère aisné de ce brave que nous avons veu despuis, qui a commandé longuement i plusieurs trouppes de fions de pied, et pour ses mérites faict capitaine des gardes eacossoises du roy. Cest aisné Larges, lieutenant dudict Bonnet , mourut a la conqneste du Friol , où M. de La Palliée advott mené des forces au service de l'empereur Maximilian , par le commandement du roy Louys XII.

Or, tons ces capitaines, encor qu'ils commandassent à grosses trouppes, ne sont jamais esté appelles que capitaines simplement : des couroonels nullement.

Que s'il y a eu quelque esc rira in moderne qui les aye voulu appeller couronnels, il n'y faut adjouster foy, mais bien aux vieux exemplaires du passé, qui en ont parlé naïvement ny sans fard comme les modernes, qui veulent faire des pindariseurs et des jolis à parler, et autant de niocqueries pour eux.

Ahtsy que voulut faire une fois un prélat de par le inonde, qui voulant faire do beau parleur, comme certes il est, Il se vint à alléguer le prophète Hellie , qui estoit (ce disoit-il) conseiller d'Estat du roy. Un autre prefat , aussy sçavant et bien disant comme loy, respondit qu'il n'a voit jamais leu dans la Bibte, ny ouy dire qu'il fust conseiller d'Estat, ny qu'il eusl aucune ny pareille charge eu la maison du roy, qu'il n'en avoit jamais érigé qu'il sceust : ce qui fut une grande risée pour luy en l'assemblée où il estoit. Il se fust mieux passé de ce mot ; mais II vouloit faire du bien-parlant , et qu'il avott trouvé le mot de la febve.

Je ne doute qu'aucuns de nos escri vains modernes n'en ayent faict de mesmesou n'en fassent ; mats c'est faire tort à ce qui a esté faict

et escrit, et vaut mieui se régler au vieux texte et n'user encor de ce mot de couronnel pour la matière de ce temps là , mais simplement capitaine de tant ou commandant à tant , ainsy que je liens de M. de Montluc et autres vieux capitaines.

Le roy François vint après; et si nousdebvoos croire aux Mémoires de M. du Bellay, comme certes pour la suffisance du personnage il le faut , ce mot commença à se pratiquer; mais possible il est à présumer que ceux qui les ont mis en lumière et qui sont esté modernes, et qui ont voulu pindariser comme les autres, et voulu practiquer ce mot de couronnel , n'ont suivy possible en cela le vieil exemplaire. Tant y a , quelque chose que l'on y peut faire, il le faut croire. Dans ces mémoires doneques vous y trouverez comme M. de Guyse, Claude de Lorraine, fut couronnel à la battaille de Marignan de six mille lansquenets. Certes il pouvoit porter ce nom , car, ou fust que les Allemands qui en avoient l'usage luy pouvoient avoir donné, ou qu'estant grand prince, il meritoit bien d'avoir un nom plus que le commun.

De mesmes , feu M. de Sainct-Paul , lorsque le roy François s'arma et se prépara pour aller lever le siège de Mezicres, fut faict couronne! de cinq mille hommes de pied , qui estoit un grand cas, que un tel prince du sang, brave et vaillent, ne fust couronnel gênerai de toute l'infanterie françoise, et pourtant ne Testoit que de cinq mille seulement : qu'est bien pour faire approuver mon dire, qu'il n'y avoit encor de couronnel gênerai, comme verrez dans l'histoire du roy François. Toustcsrois , aucuns vieux livres ne le disent que général de cinq mille hommes de pied ; force particuliers couronnels légionnaires y avoit - il, chascun pourtant commandant à sa légion de sa province.

Lorsque Iedict M. dé Sainct-Paul fut envoyé lieutenant en Italie contre Antoine de Uvc , M. de Monlejean commandoit a son infanierie, et mesmes à l'entreprise de Gesnes, où ifa ne firent rien qui vaille.

Au camp d'Avignon, it fut aussy couronnel de l'infanterie françoise; mais il fut pris au commancement de la guerre , où il ne fit rien qui vaille aussy. Bref, je serois trop prolixe si je voulois esplueber tous ces couronnels espe-

DES COURONNELS FRANÇOIS.

eiaux ; je feroîs tort à ceux qui en seroient curieux de les rechercher et qui se plairont de lire ces belles histoires, et non ce livre.

I,e siège de Parpignan vint, où le nom de couronnel se mit fort en v< guc, car M. de Brissac fut couronnel de toute l'infanterie Françoise, tant des trouppes qui vinrent du Piedmont pour estre là, que de celles qui estoient en France ; mais cela s'enteud de l'infanterie qui estoit en ceste armée là , et non de celle de toute la France; car feu M. d'Orléans, à sa conqueste de Luxembourg et en ce mesme temps, avoit la sienne à part , comme je tiens de ceux qui y estoient alors ; et despuis mondict sieur de Brissac quitta ceste charge pour estre couronnel gênerai de la cavallerie légère.

M. de Tays eut cest honneur d'estre esleu et Faict du roy François couronnel gênerai de l'infanterie françoise, tant de-çà que de là les monts, duquel , advant que je parle, je dirai ce mot : que les Espaîgnols n'ont pas esté grandement curieux de faire couronnels généraux en leurs bandes ny en basses factions, si -non en leurs armées grandes d'une grande conqueste, d'un grand siège ou faction signalée , ou journée aux guerres d'Ilalie.

Ce grand marquis de Pescayrc et le marquis del Gouast son cousin , cominancerent à leur commander en titre de couronnel gênerai. Advant eux , dom Pedro de Navarre avoit commandé à ses trouppes qu'il avoit en Barbarie, et qu'il en ramena puis après , luy ayant esté faict prisonnier à Ravenne ; le capitaine Solis, duquel j'ay parlé ailleurs, et puis le marquis de la l'adule, qui se deschargea de ceste charge à son nepvcu le marquis de Pescayre. Advant eux aussy avoit commandé le vieux capitaine Allarcon , qui en avoit bien commandé à aucuns, mais non à si grandes trouppes comme les precedens; et, advant tous eux, dom Pedro de Navarre, comme je viens de dire, avoit esté couronnel de quatre mille Espaignols qui furent envoyés en Barbarie par ces dévotes et catholiques personnes , le roy Ferdinand et la reyne Izabel de Castillc, contre les Mores et infidèles.

Sur quoy j'ouys discourir un jour gallantcment à feu M. de Monlluc, à son logis au siège de I.a Rochelle , nous donnant à soupper au mareschal de Raiz, à M. de Slrozze et à

moy, et autres gentilshommes, nous apprenant à tous d'où estoit venu premièrement et usité parmy les Espaignols ce mot de soldados viejos Il disoit doneques : que ce bon roy et reyne envoyèrent en Barbarie quatre mille soldats espaignols , conduits par dom Pedro de Navarre , où ils firent de très-beaux exploicts et des conquestes très-belles, mesmes qu'ils mirent en grand destroict la ville d'Alger, tant aujourd'huy renommée , par le moyen d'un fort qu'ils firent par une très-grande et merveilleuse promptitude, en un issolad 3 tout devant la ville, les tenant par ce moyen de si près assiégés et pressés , qu'en peu de temps ils furent contraincts de requérir trefves pour dix ans , qui leur furent accordées moyennant certain tribut qu'ils payèrent tousjours jusqu'à la mort de Ferdinand ; et , appellans Cairedins 3 Barberousse à leur secours au bout de quelque temps qu'ils virent leur bon , rompirent trefves, prindrent le fort , chassèrent les Espaignols, et recouvrèrent liberté.

Or, durant les trefves, la guerre s'ouvrit entre le pape Jules et le roy François 4 : Ferdinand secourut le pape , et tire à soy dom Pedro de Navarre avecques les Espaignols de la Barbarie , et les envoyé en la Romanie avecques son armée de Naples , conduicte par dom Raymond de Cardona ; et se trouvèrent à la battaille de Ravenne; et ce fut lors que M. de Nemours haranguant ses gens , et parlant de ces Espaignols, il dit qu'il ne falloit point appréhender ces soldats espaignols, qui se vantoient et bravoient tant, d'autant qu'ils n'avoient appris qu'à combattre des Mores tous désarmés et fuyards , et qui n'avoieut encor esprouvé les François, si bien armés, et qui combat loient de pied ferme.

Si firent-ils bien pourtant, ne voulans pour ce coup croire leur gênerai dom Pedro, qui les lenoil retranchés et resserrés, et ne vouloit qu'ils bougeassent de leur retranchement et advanlagc, voulans là attendre l'assaillement. Mais nos François, bien advisés, fireut brao quer quelques pièces d'artillerie, qui les endommagea tellement, qu'ils se mirent à cryer: Malados somos del cielo, vainos à combater

> Vieut «Mat». - 1 Petit Ilot.

« Hwiadaii. - * bout* XII , et non François L

los hombres; c'est-à-dire : «< Nous somme» tués «du ciel , allons combattre les hommes. »

Lediot dom Pedro en vouloit de mesmes faire aux Italiens et les arrester; mais tous commencèrent à cryer haut : a Comment! et «faut-il qu'à l'appétit et opiniastreté d'un raar- « rane nous périssions ainsy misérablement ! net, par ainsy, sortirent de leur retranchement.

Or, quand dom Pedro emmena sesdicts Espaignols, ne faut point doubler, venan* de ces guerres lointaines et barbares , s'ils estoient superbes, et comme ils sont coustumiers quand iis viennent de tels lieux et telles belles factions et piaffant, et s'ils bravoient; de sorte qu'ils ne se vouloient appeller autrement que soldados viejos; et ne prirent le nom de soldats de Barbarie ou de la Guerre-Saincte ou autrement, ainsy qu'aujourd'liuy se font appeller par les terzes de Lomhardie, de Napies, de Sicille, de Sardaigne, et de la Collette quand elle estoit à eux; mais ce nom de soldados viejos seulement leur plaisoit et leur estoit agréable. Et du despuis (ce disoit M. de Monlluc), encor qu'ils fussent des terzes stisdict s, ils ont voulu porter tousjoursce non» de soldados viejos , comme les nouveaux venus on les appel loit bisontines; mais en un rien, par la bonne discipline militaire et par la belle créance et bon soustien qu'ils ont entr'eux, s'aguerrissent et se mettent en rang de soldats vieux aussy lost, ainsy que moi-mestne en ay veu arriver à Napies tant piètres, chetifs, mal habillés, con zapatos di cuerda , souliers de corde 1 , des cendre ainsy des galleres; les vieux soldats les entreprenoient et les prenoient en main, les mondanisoient , leur pi estoient de leurs habilleuiens; si bien qu'en peu de temps on ne les eust point reconnus.

J'en vis une fois arrivera Napies si bisoignes, si nouveaux, si fais, que, se promenant par la ville, ils la regardoient de tous costés avecques très grande admiration, et soltenient pourtant. Aussy avoicnl-ils raison; car, ne leur en despiaise, ils n'en avoient veu de pareille en leur pays. Et comme badaux, jelloieut leurs yeux dans les boutiques et par-tout, crians : Mira à qua, mira à quella* ! El quand les vieux sul-

1 Ce «ont tes e«p;iriill«s, encore mitre* aujourd'hui. 1 Ah ! voyez doue ceci , voyez donc cela !

,M>S CAPITAINES FRANÇOIS

I dats les y surprenoienl en telle badauderies, à

; mon ad vis qu'ils leur faisoient la réprimande , et après ils n'y osoient retourner; tant ils estoient

. curieux de les rendre bien créés , et ue leur faire boire de honte. Quelle curiosité affectionnée !

Pour retourner à nos couronnels, et mesmes à dom Pedro de Navarre, que l'Espaignol ap-

j pelle el coude Pedro de Navarre, dans de vieux livres espagnols, je ne luy ay point veu donner ce litre de couronne! des Espagnols, mais ouy bien de gênerai de los soldados espaholes ; mais , dans les livres modernes italiens et françois, il porte bien ce nom de couronnel : comme du despuis le voyage de M. de Lautreq et au siège de Napies , le dit très-bien couronnel des Gascons , comme M. de Burie couronnel des François.

Nous lisons bien aussy qu'en la conqueste de la Gollette et de Tunis, le bon et vaillant vieillard Allarcon commandoit à l'infanterie espaignolle, et en avoit esté faict couronnet M. le marquis del Gouast, ayant esté faict gênerai de l'armée et esleu par l'empereur. Mais pourtant les couronnels espaignols ne sont de durée ny ne gardent long-temps tel nom ny telle charge, si-non pour quelque temps, comme j'ay dicl , ainsy que fit le marquis de Muns ou Marigoan, qui fut couronnel gênerai de toute l'infante- I rie en l'armée aux sièges de Saint-Dizier et de Metz.

Le duc d'Albe aussy estant eu Flandres, fit Cliapin Vitelly coronnel-general de toute fin-

] fanterie; mais ce ne fut que pour un temps;

: car les soldats espagnols sont si rogues et si bravaches, que mal volontiers, tant eux que leurs maistres de camp et capitaines , obeissentils, si-non à gens qu'il leur plaist, et de grand qualité et expertise. De sorte que j'ay leu dans uti livre eu espaignol, que jadis, aux guerres d'Italie, jamais personne n avoit bien peu disposer d'eux ne leur commander absolument ny généralement, que le marquis de Pescayre, pour

I la grande amytié qu'ils luy portoient à cause de sa valeur; encor le pensoienl-ils beaucoup obligé

1 à eux. Après luy, déférèrent de mesmes à M. del Gouast, son cousin. Après que dom Pedro de Navarre fut pris à Ravenne, le capitaine Solis

; leur commanda pour quelques jours; mais, d'autant qu'il n'estoil de grand'maison , mais vaillant pourtant et bon vieux soldat, ils ne loy

DES COURONN

voulurent plusobeyr; et fallut que le marquis de la Padulle en prist la charge. Si est-il le meilleur pourtant d'avoir un chef universel et principal. Pour les Espagnols pourtant il ne leur en chaut, car ils sont si bien policés, si obeyssans et si aguerris, que d'eux-mesmes , jusques aux moindres , ils sçavent commander et aux plus grands obeyr , et aussy qu'ils ont leurs maistres de camp de leurs terzes.

Quant à nous autres François, je m'en suis cent fois estonné, et beaucoup de capitaines avecques raoy , comment le passé ils ont pu faire tant de belles guerres sans couronnels et maistres de camp; car chaque eapitaine estoit maistre de camp de leurs gens , fussent qu'ils en eussent peu ou beaucoup. Du despuis nous en avons eu en France à quantité, mais non pas des règnes des roys François et Henry Du temps du roy François, sur son déclin, M. de Montluc le fut seul devant Boulogne.

Du temps du roy Henry, M. de Montluc l'a esté seul en Picdmont , et puis en sa place le baron d'Espy, lorsqu'il fut esleu du roy son lieutenant dans Sienne en Toscane.

Le capitaine Aisnard l'a esté seul ; M. de Montmas seul , fors aux places assiégées , où l'on y en commettoit un pour l'importance, ainsy que fit M. de Guyse le capitaine Fanas dedans Mclz et autres places de conséquence assiégées , ou qu'on alloit assiéger.

M. de Grozes le fut seul en Corsegue; aussy meritoit-il de n'avoir point de compaîgon, car il sçavoit très-bien sa charge; et fut grand dommage de sa mort , ayant esté décapité à Rouen. Je le vis mourir fort constamment.

Je ne parle pas de la Toscane , car j'en parleray à part sur la fin du roy Henry. M. de Boesse, gentilhomme de Perigord, brave et vaillant homme, s'est veu le seul maislre de camp, tant à la campaigne que dans les villes; car la paix estoit faicte et les compaigniesestoient resserrées aux garnisons. Je n'aurois jamais faict si je les vouloîs mettre tous en nombre.

Cest estât est très-beau et honnorable , et qui s'en sçait bien acquitter est gentil compaignon. Aussy le susdict M. de Montmas disoit une fois au roy Henry que, quand on se vouloit acquitter dignement de tel estât et de capitaine de gens de pied , on n'y debvoit jamais vivre ny envicillir plus haut de deux ans : aussy ne la garda-il

guieres , car il y mourut aussy tost. « Nostre este tat, disoit-il, est tel, que qui ne se hasarde « ne fait rien qui vaille, et qui bien s'hasarde « fait beaucoup; et bien s'hasardant aussy il « faut qu'on y meure; » et par ainsy que c'estoit uue grande honte de voir un capitaine de gens de pied vieux , ayant la barbe blanche, et longuement traisner cest estât. Telle estoit l'opinion de ce brave et vaillant capitaine. Mais pourtant s'en sont veus beaucoup de bons et vaillans soldats , capitaines et maistres de camp en barbe blanche et cheveux grisons, et qui avoient traisné toute leur vie la picque.

Je n'en allègue que ce vieux routier et brave advanturier M. de Lorges, qui fit tant de preuves de sa valeur de son temps , et il est mort en l'aage de quatre-vingts ans; et ce vaillant et signalé M. de Montluc, qui est mort en l'aage de soixante et dix-huit ans; et le bon homme M. de Jour », couronnel des légionnaires de Ghampaigne, et commandé aux guerres d'Italie et ailleurs en grande réputation, est mort en l'aage près de quatre-vingts ans, aussy gaillard et dispos qu'en l'aage de quarante aus. Je l ay veu en l'aage de soixante-dix ans s'habiller aussy prompteraenl et gentiment qu'on eust veu jeune gentilhomme à la cour, et tousjours son chappeau ou bonnet couvert de plumes très* belles et naïfves; et disoit ce bon-homme, que cela sentoit encor sa vieille guerre et le vieux temps qu'il estoit advanturier de là les monts. 11 devint de la religion; pourtant il voulut servir le roy aux premières guerres , mais je sçay bien qui empescha que le roy ne s'en servist. On n'eust sceu imputer à ces trois grands capitaines que, pour eslre chargés d'ans, ils n'eussent toute leur vie cherché, recherché et encouru les grands hasards et périls; mais leur heure n'estoil pas encor venue.

Tant de vieux capitaines espaignols ay-je veu si vieux et cassés, comme Pedro de Paz, Mondragon, Jullien Romero et autres, qui ne se sont espargnés aux hasards non plus que les autres. L'on a beau faire, se perdre, se précipiter, se présenter devant les harquebusades, canonnades et les coups , ils ne peuvent mourir si le sort fatal n'est tombé, et plusieurs vivent en despit d'eux-mesmes.

' Claude d'Anglure, «eigoeur de Jour*. Il avait embrasa* la religion réformée

Le jour que les Rochellois firent ceste sortie , \ quand nos Suisses rindrent en nostre camp, que tout le monde les estoitatlé veoir arriver, comme si jamais on u'eust veu Suisses, (qui fut la plus sotie curiosité que je vis jamais : aussy ceux de dedans sceurent bien prendre le temps, car ils furent niaislrcs de nos tranchées quasy une heure, et en rapportèrent dedans six enseignes, et les plantèrent sur leurs ramparis à noslre veue, ventillantcs pour nous braver; mais le lendemain, parce que nous nous parlamentions sur la composition, moy y estant allé, je leur remonstray et priay de les en osier, de peur de ne despiter le prince et aigrir les choses qui comraançoient à s'addoucir : ils me creureut et les en ostereut ) , je vis là doncques deux capitaines que M. de Strozze tança pour n'avoir pas là bien faict leur debvoir et failly beaucoup à leur honneur, quiparadvant pourtant n'avoient point eu de reproche.

Tous deux firent leurs excuses comme ils purent , car j'y estois présent , et promirent qu'à la première occasion ils repareroient le tout ou y mourroieut. Au bout de quatre ou cinq jours, il se présenta un petit assaut au bastion de l'Evangile, où tous deux y allèrent d'une trèsgrande asseuranec et resolution d'y mourir, monlans aussy tost en haut ; et là les vit-on se précipiter dans les retranchemens : l'un y receut quatre ou cinq barquebusades et n'y put mourir; l'autre, qui fut le capitaine Pierre, Basque, y mourut. Voy la comment la desliuée avoit borné la joiiruée de l'un et de l'autre.

Tant y a , l'on a beau estre brave et vaillant hasardeux par-(oitt et résolu à la mort, si nostre destin ou nostre Dieu, puur en parler plus sainctement, ne nous veulent emporter, le plus souvent , en despit de nous , nous demeurons dans la place de vie.

Ce grand empereur Adrian en sçauroit bien que dire, à qui rien ne manqua, pour estre parfaict en tout, que le baptesmeet le nom dethrestien ; car estant tourmeuté ordinairement d'un flux de sang, demandoit tousjours la mort; et parce que Severian , son beau-frère , et Fusquc, son nepvcu, pretendoient à l'empire, il les fit tous deux mourir; mais Severian, avant que j mourir, leva les yeux au ciel et invoqua les dieux, , et protesta qu'il mouroit injustement, et les pria que quand Adrian voudrait mourir il ne pust; ■

SDS CAPITAINES FRANÇOIS.

ce qui luy advint ; car estant tousjours tourmenté de son mal, invoqua plusieurs fois ta mort, voire se la voulant donner lui-mesme, demandant ores de la poison, et ores une espée; mut personne ne luy vouloil rien donner que le pust offenser , fors un seul esclave appollé Mastor, qui, pour lui obeyr, s'essaya de le tuer; mais estonné perdit sa force , et ne le fit que blesser sans le parachever : sur quoy , détestant son malheur, dit qu'il avoit souveraine puissance sur tout le monde , et sur soy ne pouvoit rien. Enfin, âpres plusieurs maux endurés et ceui fois désiré la mort , il mourut éthique et hydropique.

M. de Montluc dans son livre allègue plusieurs vaillans capitaines qui n'ont jamais esté blessé», entre autres M. de Sansac le bon-homme. Si j'avois entrepris d'en alléguer plusieurs, je le ferais, comme nous avons veu M. de Nemours. Jacques de Savoye , lequel , si jamais prince fui vaillant et hasardeux, cestuy l'a esté, et pourtant jamais blessé , ayant exercé et faict lestai de gendarmerie, de cavallerie et aussy d'infanterie; car il s'est meslé de tous ces trois estais.

Feu M. le vidasme de Chartres en a esté de mesmes, s'eslant employé en toutes ces Irob charges, sans jamais s'y estre espargoc, et mesmes au siège et assauts de Coni, assiégé par M. de Brissac, tous deux couronnels, qui ont veu et senly gresler plus d'harquebusades sur eux que le ciel ne jette de gresle sur b champs en mars, lorsque l'byver veut prendre congé de nous; et n'ont jamais esté blessés, sinon lorsqu'ils sont morts.

Nostre roy Henry dernier, sans aller plus loing, ni en battailles ni en sièges de villes qu'il a faicls, n'a non plus esté blessé, ne s'y espargnant non plus que les moindres.

Pour venir aux petits, feu M. de Gouasaesté un aussy brave et vaillant soldat et capitaine qui ait esté de son temps, et fort advantureux; il ne fut jamais blessé, et vint à mourir à La Bochelle d'une petite harquebusade dans la jambe, qui n'estoit nullement dangereuse.

Ceux qui ont cognu le capitaine Mons, qu'on appelloit le borgne Mons, nepveu de ce brave M. de Mons qui mourut à la guerre de Toscane, lieutenant de M. de Sipierre, de sa compagnie de chevaux-legers, on ne sçauroit dire auirement qu'il n'ayt esté l'un des plus hasarde»

DES COURONN

et déterminés soldats de la Prance, et autant cherchant la Famée des harquebusades, et les alloit haliaioer tousjours desarmé et en pourpoint ; jamais aucune n'entra en son corps ny blessé : enfin , son heure estant venue , en une petite escarmouche faictè à La Rochelle, lorsque nous estions encor aux masures à la fosse aux lyons, que les courtisans appelaient ainsy, il fut blessé , et moy avecques luy ; et mourut aprèsdans quatre jours, ayant esté et estant encor par sa valeur lieutenant d'une des couronnelles de M. de Slrozze.

Sans M. de Guyse, qui s'y trouva à point , il y eust eu du desordre; et je me trouvay alors avecques eux , et puis M. de Strozze y survint.

Jé n'aurois jamais faici si je voulois alléguer quantité d'exemples sur ce subject : en quoy pourtant faut bien noter, que tous ceux qui meurent a la guerre, ou qui sont blessés , ne sont pas plus vaîllaos que ceux qui ne le sont point, encor que j'en aye veu de fort vaillans estre ordinairement blessé* ; mais tel estoit leur malheur et leur désastreux destin.

Jay veu le capitaine Saincte-Colorabe, vaillant et brave soldadin, et déterminé s'il en fut Oncque. Ou disoit qu'il estoit de ceste maison valeureuse de Sa incte Colombe en Bcarn. mais non légitime; (outesfois je vous asscure que ce baStârd ne faisoît point de deshonneur aux légitimes, mais ordinairement il estoit blessé. A La Rochelle il fut blessé trois fois ; et n avoit pas plustost eu un coup de guery, qu'il en avoit un autre. À la reconqueste de Normandie la Basse, faicte par le seigneur de Matignon non encor mareschal, il y fut blessé deux fois; pour la Iroisiesme il mourut à Sainct-Lo : de sorte que nous l'appellions et son corps, One garenne d'harquebusades.

Le vaillant capitaine Laroutte , qui despuis fut tué à la reprise de Marçant dernièrement, d'où il estoit gouverneur, a esté tout de mesmes subject aux blessures.

Feu M. de Courboson, puisné de Lorges, vaillant certes s'il en fut oncque , car de ceste race ils sont esté tous braves et vaillans, aussy tost qu'il estoit en quelque bon affaire , aussy tost estoit-il payé de quelque coup; bien contraire à son frère Sainct-Jean Lorges , qui ne debvoit rien en valeur i tous ses frères , et ne s'espar-

gnoil aux hasards non plus qu'eux , se sauva de blessures, jusqu'à ce qu'il fut proditoirement et malheureusement massacré par la menée du mareschal de Matignon, qui en fut fort blasmé, car c'estoit un brave et vaillant gentilhomme. Il avoit esté dédié à l'église par son pere , et portoit encor le nom de l'abbaye de Sainct-Jeanlès Falaise qu'il tenoit; mais il estoit meilleur guerrier qu'abbé.

Le brave M. de Grillon 1 a esté aussy couvert d'une infinité de playes sans avoir encor pu mourir par elles, les ayant toutes gaignées de vaillante façon.

Bref, je n'aurois jamais faict si je voulois compter les vaillans malheureux à recevoir les coups : si ne faut-il pourtant pas inférer pour cela que tous ceux qui sont blessés aux factions de guerre soient plus vaillans que les autres; il faut aussy considérer et adviser de quelle façon l'on va s'exposer au hasard et recevoir les coups, si c'est de la bonne ou mauvaise façon ; car il y a tant d'hypocrites de guerre que c'est pitié.

Ouy, il y en a , comme j'ay veu et a ce que j'ay ouy dire à de grands capitaines de guerre, plus qu'eu tous estais; car tels sont blessés que vous ne scauriez dire de quoy ny pourquoy, si-non que les coups les vont chercher à une liene loing, ou derrière les autres, ou cachés en une retranchée, ou derrière une muraille, ou sans y penser, ou tenans les mains liées ; et s'ils ne peuvent rencontrer les barquebusades, les canonnades les vont chercher à une lieue loing : bref, ils sont blessés en plusieurs façons pollronesques ; et font au partir de là resonner et publier leurs blessures dans un camp, dans une ville, dans une cour, dans une province, comme si c'estoienl eux qui eussent tout faict; et Dieu sçait, ils n'auront pas mené la main de l'espée nou plus qu'un pionnier; et pourtant on les estimera, on les louera, on les plaindra. A part pourtant de ceux qui les auront veus en besoigne et recevoir leurs blessures eu sont mocqués, et les tienl-on en cervelle, et n'usent braver devant eux , craignans qu'on ne leur die soudain : «Nous sçavons bien comment vous avez esté a blessé;» ou parlant à un autre de luy : «Nous «sçavons bien comment il a esté blessé. » Aussy

• Louis de Breton , wigneur de Crilton , Provençal.

cd cachette de ceux qui ne les ont veus font valloir leurs blessures.

Sur quoy il me souvient de ce que feu ce brave M. de Guyse me dit un jour estant à la tranchée de La Rochelle, et luy m'ayant faict cest honneur de m'avoir faict asseoir en terre contre my et auprès luy; car il me faisoiteest honneur de m'aymer et de causer avecques moy et d'ouyr mes parolles : et , en me contant des nouvelles qu'il venoit de recevoir de la cour, et comme Ton y louoit plusieurs qui ne le meritoient pas, mais parce qu'ils a voient esté blessés, comme un», lequel, en se retirant de la tranchée, vint à estre blessé à la joue, et l'harquebusade, petite pourtant, l'alla quérir jusques-lâ dans les rangs, là où il y avoit pour le moins quatrecenspas. Puis, m'alleguant daulres que nous sçavions n'avoir pas esté blessés moins à propos que luy, il me dit en ryant : «Si faut-il que nous nous fassions ■ un peu blesser, au moins quoy qu'il soit , pour « nous faire estimer comme les autres et parler «de nous : ce n'est point nostre faute, ny de «M. de Strozze, ny de moy, ny de vous; car il «n'y a hasard que nous ne recherchions, il « n'y a factions que nous ne recueillons autant «ou plus qu'il n'y en ayt icy : et pourtant le «malheur est te) pour nous , que nous ne pou- «vons recevoir aucun petit coup heureux qui « nous remarque et signale. Il faut bien dire que «l'honneur nous fuyt. Et quant a moy, je feray «dire une messe demain, qui est le jour de l'as- «saut, afin que je prie Dieu qu'il m'envoye «quelque petite heureuse harquebusade , et «qu'en retourne plus glorieux au moins, puis- «que la gloire de nostre cour et des dames «consiste aux coups receus et non aux coups « donnés. — Monsieur, luy respondis-je, ceux qui « vouscognoissent et qui vous ont veu en affaires, «et icy et en tant d'autres lieux, publieront « tnusjours vos valeurs sans vos blessures. Vous « en avez assez eu , contentez- vous : Dieu vous «envoyera ce qu'il luy plaira. Cependant vostre •conscience demeure tousjours nette et hardie ipour comparoistre devant tout le monde, et jmesmes devant les dames que dites. — Vous ■dites vray, me dit-il, et c'est ce qui me con- «sole.p Toutesrois, il medisoit : «C'est un grand

• Le manuscrit 8772 donne «on nom , c'e»i le maréchal de Raii.

[DS CAPITAINES FRANÇOIS

«cas, M. de Bourdeille (car il ra'appelloit atnsy « tousjours), quoy que nous puissions faire, nous «ne pouvons esire blessés, et nous en retour- « lierons à la cour veoir le roy et les dames sans « estre marqués. Si faut-il , quand nous serons là, « que nous nous accordions et nous soustenions, « que si nous voyons quelqu'un de ces gallans a blessés qui veuillent faire du brave et du frin- «gant, porter ou un bras en escharpe ou un «bastonen potence pour s'appuyer la jambe, que «nous les repassions et renvoyons bien loiug «s'ils n'ont esté blessés à propos; car nous sça- « vons toutes les vérités. »Voylà la gentille ambition de ce prince, qui estoit tant généreux et vaillant s'il en fut au monde, qu'il concevoit en soy ; et puisqu'il desiroit ce petit heur à l'hasard de son sang, la fortune estoit bien peu courtoise et fort contraire de le luy refuser.

Je vous asseure qu'à son exemple , moy, son inférieur en tout , jestois bien touché de mesme ambition, et si ay faict en tout ce siège tout ce que Martin fit à danser; je Pay continué despuis le commancement jusqu'à la fin sans en bouger, qui fut sept mois, sans solde ny paye aucune, si-non à mesdespens et mon plaisir, u'abandounani jamais M. de Strozze le couronnel ny jour ny nuict , dormant chezluy, et en sa chambre et à la tranchée, beuvant et mangeant avecques luy, le secondant tousjours costé à costé de luy et en quelque faction qu il y ait esté. Je le disavecques veritésans me vanter, ceux qui y est oient lepourroient dircaussy ;au diable le coup et l'harquebusade qui me soit venu veoir, si-non, le jour que nous fismes la première ouverture du fossé, au mois d'avril, et que nous y entrasmes dedans, fus blessé d'un esclat de pierre qui me douna dans la main gauche, qui m'y apporta une telle douleur sourde, que je m'en sentis quinze jours, sans en faire pourtant aucun semblant ny porter bras en escharpe , car je me mocquois fort de ceux-là qui le faisoient mat-à-propos. J'ay bien eu trois grandes harquebusade* dans mes armes: voylà comme j'en eschappay à bon marché.

M. de Strozze en eschappa de mesmes : bien est-il vrai que ce mesme jour que nous estions dans la fosse il eut une grande harquebusade dans sa cuirasse, que je vis et Pouys donner. Aussy lost je le pris : «Ah ! monsieur, estes-vous «blessé?» luy dis-je; et le visitant, je n'y vis i rien que la blancheur de la balle dans sa cui-

DES C0UKOi\i>ELS FRANÇOIS.

fasse, et qu'il n'avoit point de mal. Une autre fuis, le jour du grand assaut, ainsy que nous estions sur le haut de la bresche, luy fut tiré une grande harquebusade dans sa cuirasse , qui le fit tomber du coup ; et un soldat provançal , sou domestique, qui s'appelloit Baptiste, et moy, l'aydasmes à lever et remporter dans le trou par où nous estions sortis, là où nous ne trouvasmes nul mal sur luy, si-non la blancheur de la balle dans la cuirasse qui ne put estre faussée. M. de Sordiac, dict le jeune Chasteauneuf, de Bretaigne, brave et vaillant jeune homme, qui y estoit , en sçauroit bien que dire.

Une autre fois, estant derrière deux gabions, M. de Strozze, d'O et moy, fut liré une canonnade de la Vache, couleuvrine de La Rochelle a ppellée ainsy, qui nous tua un capitaine et trois soldats auprès de nous , qui nous couvrirent tous de sang et de chair; et moy estant plus près de tous, j'eus le visage tout couvert de cervelle d'un, et un reistre de velours verd fourré tout gasté, et eux estans assez loing de là. Je me remis soudain dans la chaire qui estoit de natte de Flandres, où s'estoit assis M. de Strozze; et pour ce qu'il faisoit froid et qu'il foisoit beau là s assoleillar, je m'y plaisois bien et n'en voulus partir, ny de deux ny de trois prières que me fit M. de Strozze de m'en oster et de m'aller mettre auprès de luy, jusques-là qu'il m'envoya quérir par un soldat, y cognoissant du danger. Je ne fus pas sitost hors de là, qu'un soldat, qui avoit esté laquais de M. de Guyse, prit ma pince et se mit dans la chaire. Il n'y fut pas plustost assis, que voicy la mesme pièce, qui tire si

j'avois couseillé à M. de Strozze de nous tenir en ce lieu où il fut faict ce grand carnage, afin qu'aussy tost la mine jouée nous fussions plus près et lestes pour aller à l'assaut; et de faict M. de Strozze m'avoit cru, et y demeurions, sans M. de Gossains, vaillant, sage et expert capitaine, qui, prévoyant le danger si la mine tournoit encontre nous , comme elle fit, nous en osta, et m'enleva raoy-mesme par le bras, disant que j'estow un fol et que je n'avois encor tasté de ces fricassées; et nous mena dans le trou du fossé pour en estre à couvert; et n'y fusmes pas plustost, que la mine joua son violent mystère contre les nostres, qui fut la plus grande pitié que je vis jamais, pour voir nos pauvres soldats desmembrés, mutilés et estroppiés, qu'il n'y eut cœur si dur qui n'en plcurast et n'en eust compassion. Bien nous servit l'advis ce coup de M. de Cossains; car nous fussions esté fricassés de mesmes. Toutesfois c'est à sçavoir qui nous servit plus en cela, ou l'advis de M. de Cossains, ou le destin qui nous osta de là , ne voulant avoir affaire avecques nous pour ce coup.

J'ay veu en ce mesme siège M. de Guyse esviter de pareils hasards, fust-ce ou qu'il menasses mains, ou qu'il fust dans la tranchée immobile. J'en ay veu une infinité de tués et blessés auprès de luy d'harquebusades et canonnades qui venoient essuyer ses costés ou luy passer auprès du bec sans l'atteindre.

Ensemble ce brave M. de Longueville, encor qu'il eust ceste opinion , qu'estre blessé sans mener les mains , ou que la canonnade ou harquebusade vint à toucher son homme, il ne

justement, qu'elle perce la chaire et tue le pauvre tenoit ceste blessure que peu glorieuse,. si-non soldat. Cela fust esté pour moy si ne m'en fusse ' celle qui s'acqueroit en bien combattant.

osté; mais ma fin n'estoit encor si proche.

Au camp de Sainct-Dizier, le marquis de Mus, commandant à l'infanterie, et estant un jour en la tranchée assis dans une chaire , y arriva le prince d'Orange, à qui soudain il présenta sa chaire pour s'y asseoir, voire l'en priant : il n'y fut pas plustost assis que voicy une mousquel ade qui le perça et le tua aussy tost. Je voudrais fort sçavoir à un grand philosophe, si ledict marquis n'eust bougé de là , si le coup Teust tué. Possible que non , et n'y fust venu à luy, car ce n'estoit sa destinée, ouy de l'autre. Le jour que la mine joua, qui se renversa contre nous autres et nous tua plus de trois censhommes,

En quoy le prince de Coudé, dernièrement mort , le voulant imiter en son opinion , le jour de la my-caresme, que ceste grande escarmouche fut dressée de ceux de La Rochelle, d'où sortirent près de douze cens hommes, sans compter ceux qui bordoient la muraille, qui firent bien autant de dommage que les autres, M. de Crillon, brave et vaillant gentilhomme s'il en fut onc ques, se trouva là et y alla pour plaisir, car il n'y avoit nulle charge ; et y combattit et y fit si bien , qu'enfin il eut une grande harquebusade au-dessus de l'husse de l'œil , si bien que nous le tinsmes long-temps mort. Mondict sieur le prince, entre autres louanges qu'il luy <

c'est qu'il ditqu'il voudrait avoir donné beaucoup de pouvoir eslrc blessé, s'il le pouvoit estre, de reste si honnorable et valeureuse façon, d'autant qu'il estoit allé à l'harqucbusade menant les mains et non l'harquebusade à luy, comme il esloit vray.

Si faut-il pourtant louer et les uns et les autres, blessés en quelque façon que ce soit; mais l'un est plus à louer que l'autre : car enfin, quand nous allons à la guerre, nous y allons comme à un marché, ainsy que disoit un bon capitaine que jay cognu, la où nous nous contentons d'avoir et accepter ce que nous trouvons; de mesmes à la guerre, nous y amassons ce que l'on donne et seme, et si nous n'y allons jamais nous n'aurons rien.

La fortune en cela est bonne pour ceux qui sont grands et de grande qualité ; la moindre blessure ou rafflade qu'ils reçoivent , les voylà haut eslevés en gloire pour jamais : nous autres petits compaignons , nous nous en contentons de peu , et tout ce que nous faisons ce ne sont que de petits eschantillons au prix des grandes pièces des grands, qui sçaveut mieux faire sonner la trompette de leur renommée que nous , qui ne pouvons passer par-tout comme eux a publier nos playes et valeurs.

Or. je pense bien que plusieurs personnes qui me liront diront que je suis un grand extravaguant en mes discoure, et que je suis fort confus; mais qu'on prenne le cas que j'en fais comme les cuisiniers, qui font un potpourry de plusieurs viandes, qui ne laissent pourtant à estre très-bonnes et bien friandes; de mesmes en sera la confusion de mes propos . si elle ne plaist aux uns , possible plaira-t-elle aux autres, en tel ordre qu'ils puissent eslre.

Retournons encor un petit à nos maistres de camp, puis nous retomberons bien sur ces couronnels. Comme doneques j'ay dict cy-devanl , sur le déclin du roy François U et du commanceraent de Charles IX, ne se trouva en la France qu'un seul maistre de camp, à cause de la paix qui resserra les compagnies dans les places et garnisons. La guerre ci ville vint, à laquelle fallut pourvoir; et pour ce fut dressée une armée soubs la charge du roy de Navarre, lieutenant gênerai du roy, MM. deGuyse, le connectable et mareschal de Sainct- André, qu'on appelloit , (es Irais derniers , par ce nom de

u\DS CAPITAINES FRANÇOIS.

Triumvirat. Pour l'ipfonterir furent «lui et constitués ( de l'invention de M. de Guyse, qui s'entendoit à l'infanterie aussy bien qu'homme de France, encor qu'il n'y eust esté noarry, et l'aymoit fort ) , trois maistres de camp, à mode | des EspaignoU; et iceux estoient le capitaine Sarlabous l'aisné, que j'avois veu gouverneur I de Dambarre 1 en Escosse , n'avoit pas loog j temps; le capitaine Richelieu l'aisné, qui ivoit ! esté autres fois lieutcnautd'uncdescourooDelles I de M. de Bonnivet en Piedmont , et gouverneur d'Albe, là roesme, et le capitaine Remolle, tww trois certes dignes de ceste charge ; et tous trou eureut leurs regimens à part ; et soubs eux trois et leurs regimens toute l'infanterie française fut rangée à la mode des terzes espaignols.

Il y en a voit qui trouvaient ceste pluralité de maistres de camp uu peu estrange; mais M. de Guyse, qui sçavott mieux que tous eux comme il se falloit gouverner, l'ordonna ainsy : aussy tous trois susdicts tirent si bien durant la guerre, qu'ils n'y eurent aucun reproche.

ta capitaine Charry vint après eu nostre camp, mandé deGascoigne par M. de Moniluc, avecques les bandes gaaeoigoes et espaignolle>. et emmeua un beau et grand régiment de Gascons venant a trois mille nommes, qui rat un bon secours et propre pour faire laver k siège de Paris, encor qu'il ne nous nuisis! trop M. de Guyse fil de grandes caresses et faveur» audict Charry, tant pour sa valeur que pour ce qu'il l'avoitsuivy a la cour un peu advant;ear je l'y ay veu suivre avecques le petit capitaine Calvcrat, tous deux ensemble irayanschascuo que deux chevaux, un vaUet et un laquais 11 coromanca a l'advancer et luy donna la première charge d'attaquer le fauxbourg d'Orléans, oc il s'en acquitta certes treVdignement; car ta moins d'uu rien l'emporta : aussy estoit-il trèsdigne homme pour l'infanterie. M. de MonUuc le loue assez en ses Commentaires sans que je le loue davantage.

La paix se fit après, et mH-oo les compati* dans les garnisons ainsy que l'on advisa, qui n'y demeurèrent guieres; car il fallut allii assiéger le Havre, lequel fui emporté certes avecques un très-grand heur, et Dieu mercyu peste grande qui s'estpit dedans mise paradvaot

I i Umbar.

DES COURONÏS

On avoit renvoyé Rcmolle en Provance pour y eslablir la paix, que Ton donna à M. de Biron, qui avoit ce régiment , pour luy faire escorte avecques quelque cavallerie ; et ce fut là son premier advancement dudict M. de Biron. Il y emmena aussy en Languedoc le régiment du jeune Sarlabous, qu'on luy donna après la paix ; car advant il n'avoit qu'une compaignie. Mais parce qu'il avoit esté estroppié debvant le fort de Saincle-Catherîne à Rouen, à un bras, d'une harquebusade , que pourtant un des siens luy donna, ce disoit-on (je le vis blesser estant â l'escarmouche et menant ses gens vaillamment : aussy c'estoit un vaillant et gentil capitaine), on le fil maistre de camp , et son régiment ordonné pour Languedoc Ces deux frères Sarlabous ont eu l'estimed avoir esté deux fort bons capitaines de gens de pied ; mais l'on estimoit plus le jeune. L'aisné fut pourtant gouverneur du Havre, pour y avoir très-bien hasardé sa vie à la reprise. Il avoit une très -grosse querelle auparadvant avecques le capitaine Lagot, qui fut tué à la reprise de Poictiers, faicte par M. de Sainct- André.

Ce Lagot estoit un homme fort haut à la main, eacalabreux, fort brave et vaillant : sçachant que M. de Guyse le vouloit accorder avecques Sarlabous, et estant debvant luy, il alla inventer et dire qu'il avoit receu dudict Sarlabous en Escosse un coup de baMon , et que pour ce il ne se sçauroit accorder qu'il lie se fust battu contre luy et luy eust tiré du sang. M. de Sarlabous disoit , juroit et affirmoit qu'il ne l'avoit jamais frappé, et autres capitaines disoient de mesmes, qui avoieut veu le différend; si bien que M. de Guyse dit là-dessus: «U paroist bien que cest homme est brave , et a vaillant et a grande envie de se battre, puis- « qu'il a veu que Sarlabous luy a voulu faire « toutes les bonn estes satisfactions du monde , et c nyoit l'avoir frappé , et que je le voulois accor- • der, avecques son total honneur, il est allé c inventer et me persuader qu'il avoit receu ce « coup de baston , pour fuir du tout à l'accord «que beaucoup d'autres de ses compaignons «n'eussent pas refusé.»

On disoit que ledict Lagot le fit autant pour ce subject que parce qu'il voyoit ledict Sarlabous pourveu de ce grade, dont il en portoit un despit extresme et jalousie, le pensant bien mériter aussy bicu que luy : et pour ce, de

gayté de cœur, se vouloit battre contre luy et en faire vaquer Testât , comme il le pensoil , et comme aussy il le desdaignoit , et comme aussy il presumoit beaucoup de soy, ainsy qu'il avoit certes raison ,J car pour lors il estoit en réputation d'estre un très-vaillant capitaine; sa façon et ses effects l'ont monstré. Son jeune frère succéda à luy, lequel eut despuis le gouvernement de Gaen en Normandie , par la faveur de M. de Sipierre, qui aymoit Lagot son frère. Du despuis, en ceste guerre de la ligue, il fut gouverneur à Alançon , et fut assiégé et pris par le roy fort aysement.

Or, le Havre pris, les Anglois chassés encor un coup hors de France , le roy et la reyne sa mere, qui pouvoit tout alors à cause de la minorité du fils, constituèrent un régiment de gens de pied françois, pour la garde de Sa Majesté : et ce fut lors la première institution composée de dix enseignes de la garde du roy, desquelles M. de Charry en fut lors faict le maistre de camp, duquel estât il estoit trèsdigne, mais il s'y perdit tellement de gloire, qu'il se mit à desdaigner M. d'Andelot, qui estoit son couronpel, car, par la paix, il avoit esté remis en sesEstats; les uns disent qu'où le luy faisoit faire , les autres disent que cela venoit de luy-mesme. Si est-ce que, quant à moy, jamais je qe vis un plus honneste et gracieux homme de guerre que celuy-là. Toutesfois, pour très-sage qu'il estoit, etadvancé sur l'aage, et un peu maladroit d'un bras à demy estroppié, il bravoit et parloit un peu trop haut , jusqu'à mespriser beaucoup d'obeyssances qu'il debvoit à son couronnel : dont mal luy en prit ; car M. d'Andelot, qui estoit brave et vaillant , et haut à la main, autant et plus que l'autre Teust sceu estre,le bravoit aussy , jusqu'à un traict qu'il luy fit un jour. Car, ainsy qu'il descendoit de l'escalier du Louvre , et Charry le montoit, M. d'Andelot le tasta soubs son manteau, en luy disant : a Vous estes armé ;» mais, il ne le trouva tel, ce dit-on. Charry, le prenant à injure, s'en plaignit au roy, et en fit dans la salle un grand esclandre et rumeur, comme je vis; et disoit que ce n'estoit à luy à le visiter, et mesmes qu'il pouvoit entrer au logis du roy, et y estre armé et desarmé comme il luy plairait , puisqu'il estoit le chef de ses gardes : et , de faict, il le fit trouver fort mauvais au roy et à

rm HOMMES ILLUSTRES ET GRANDS CAPITAINES FRANÇOIS.

la reyne , qui en firent petite réprimande à M. d'Andelot, et luy eussent faict plus grande et sentir, n'eust esté le grand rang qu'il tenoit, et que lors on craignoit fort mescontenter les huguenots.

Toutesfois, Charry bravoit tousjours, et s'y perdoit; et moy-raesme luy dis; mais, pour le seur, on luy fai.soit faire. Ce qui fut cause de sa mort; car, M. d'Andelot n'en pouvant plus supporter, Chastelier, pourtant gentilhomme de Poictou, fort honneste et brave, qui suivoit M. l'admirai et estoit fort aymé de luy et de M. d'Andelot, prit l'occasion de luer ledict Charry, sur le subject que quelques années auparadvant ledict Charry avoit tué au siège de La Mirande en appel son frère aisné, luy disoit mal-à-propos, et pour avoir donné le coup au lieu assigné avant , sans attendre à se rendre là, et avoir gaigné le debvant : toutesfois, M. de Sansac, qui estoit lors lieutenant du roy en ceste place, asseuroit qu'il avoit esté tué fort bien , et sans supercherie. Tant y a , que ledict Chastelier la luy garda tousjours, jusqu'alors qu'un matin, ainsy que ledict Charry partoit de son logis des Trois Chandeliers, en la rue de la Huchette, accotnpaigné du capitaine La Tourette et d'un autre , et passant sur le pont Sainct- Michel, Chastelier, sortant de chez un armurier, accotnpaigné de ce brave Mouvans et d'un gentil soldat , qu'on appelloit Constantin, et autres, assaillit fort furieusement ledict Charry, et luy donna un grand coup d'espéc dans le corps, et la luy tortilla par deux fois dedans, afin de faire la playe plus grande; et par ainsy, tomba mort par terre avecques La Tourette, que Mouvaos et Constantin tuèrent, ce dit-on; et puis tous se retirèrent froidement et résolument par le quay des Augustins, et de là au fauxbourg Sainct-Germain, où trouvèrent de bons chevaux, se sauvereut, et oneques des puis ne furent veus dans Paris.

Il ne faut point demander si la cour fut esmeue de ce meurtre, et principalement la reyne, laquelle se pourmenoit pour lors dans la salle haute du Louvre, avecques M. l'admirai et autres du conseil ; et l'advertissement luy ayant esté donné , la reyne se tourna soudain vers M. d'Andelot, qui estoit là près, qui luy dit qu'il l'avoit faict faire, à ce qu'on disoit, et qu'un soldat qui estoit à luy et à ses cages, qui

s'appelloit Constantin, avoit aydé à faire le coup. Soudain M. l'admirai et M. d'Andelot firent bonne mine; car, de leur naturel, ils estoient si posés, que mal-aysement se mouvoient-ils ; et, à leurs visages, jamais une subite ou changeante contenance les eust accusés. M. d'Andelot nyant le tout , fit pourtant un peu la mine d'estre esmeu, et dit : «Madame, Consatantin estoit à ceste heure icy, et est entré « dans la salle avecques moy. » Et fit semblant de le chercher et l'appeller luy - mesme, et quelques archers avecques luy, par le commandement de la reyne ; maison ne le trouva point. Je vis tout cela.

Ce Constantin avoit la réputation d'estre un des gentils soldats des bandes; et, lorsque M. de Guyse mena la reyne sa niepee à son embarquement de Calais, le soir premier qu'elle vit entrer la garde dans la place, il le recognut et en fit cas; et, ainsy que les soldats tiraient pour salve à la tour de l'Horloge, il dressoit tousjours la parolle à Constantin par sus les autres, en luy disant : «Tire encor, Constantin, tire encor «pour l'amour de moy;» ce que l'autre n'avoit garde de faillir, se voyant ainsy caressé d'un si grand ; et tirait d'une fort bonne grâce, et estoit très-juste harquebusier. J'y estois et vis tout cela. Et, aux guerres civilles , ledict Constantin se mit à suivre M. d'Andelot.

Le roy et la reyne , et la pluspart de la cour, ne doubtoient nullement que M. d'Andelot n'eiist suscité et persuadé le coup , dont plusieurs l'en excusoient pour ne pouvoir estre patient des bravades et insolence dudict Charry; car il disoit tout haut qu'il n'obeyroit jamais a M. d'Andelot : et, de faict , il y en avoit eu de grandes disputes au conseil debvant la revue, qui disoit que c'estoit une garde extraordinairr de sa charge et de son estât , que le roy avoit dressée pour sa personne, et que par consfquent elle ne luy estoit subjecte, et nnl y pouvoit commander si-non le roy, qui l'entendoit ainsy.

Toutesfois, ceste cause demeura indécise, qui estoit desbattable d'un costé et d'autre. J'esto» lors à la cour, et vis toutes ces choses. J'en pu» parler comme sçavant, et dire que la reyne, aussy tost qu'elle sceut les nouvelles du meurtre, envoya quérir M. deStrozze, qui estoit dans la chambre du roy, et sur-le-champ loy batlU

DES COURONNELS FRANÇOIS.

j charge dudict Charry, vaccante , et luy commanda sur l'heure daller trouver ses (rouppes qui estoient à (rois lieues de Paris, pour y commander, ce qu'il ne faillit. Et ne fut autre chose de te meurtre , si-non force cryeries , mutinemens et paroi les des capitaines de ceste garde, qui De firent jamais peur à M. d'Andelot, en ayant bien veu d'autres; ot aussy, que rien ne se put rerifier ny prouver, tant la parlye avoit esté bien conduicte, et avoit bien réussi : car tous les conjurateurs se sauvèrent à grande erre très-bien, et nul ne put estre attrappé, et n'en sentit-on rien que le vent.

Dieu et la fortune voulurent qu'au bout de quatre ou cinq ans, ledict Cliastclier fust pris à la battaille de Jarnac, et tué de sang froid, luy faisant payer son vieux depie.

Aucuns blasmoicnt Cliasielier dequoy il avoit tant demeuré à venger ceste mort, veu qu'ils s'estoient trouvés en Tos -ane assez souvent , et tnangeansà la table de M. de Soubise. lors gênerai ; mats, en table de gênerai , amys et ennemys se peuvent asseoyr en seureté; et aussy, que les vangeances s allongent et s'accourcissent à mode d'eslrivieres , comme l'ou veut et s'en prend I humeur aux vangeurs. Aucuns pourtant en soupçonnèrent M. d'Andelot, puisque Chastelier s'estoit là lors advisé de se vanger; car, possible n'y songeoil-il pas sans luy.

Plusieurs disoient que M. de Charry ne se fust jamais faict tort de recognoistre M. d'Andelot ; car, de plus grands que luy Tavoient bien recognu, lesmoings M. de Grammont , M. de Pardaillan, aux prises de Calais , Guynes, et ailleur», et autres fort grands seigneurs et gentilshommes de bonne maison, qui avoient eu charge soubs luy.

Toutesfois, M. de Strozze, encor qnïl fust fort affectionné à MM. l'admirai et d'Andelot , ne le recognut jamais pour estre commandé de luy, si-non du roy qui le vouloit ainsy. Bien est vray que jamais il ne portoit titre de couronnel ; et luy-mesme , quand il parloit aux Espagnols, il se disoit maistre de camp de la garde du roy, et n'en voulut jamais porter autre : et si j'ay veu au voyage de Rayonne qu'aucuns Espaignols, qui le vouloient applaudir et gratifier, l'appellant couronne!, il leur disait qu'il n'esloit que maestro dicampo de

la guardia del rey 1 ; en quoy il s'est monstré très-sage.

Lorsqu'il eut ceste charge vaccante dudict Charry, il en estoit un des capitaines avecques Cossains, Sarrion, Gouas vieux et le jeune Ca bannes, Yromberry, Neuillan et Forcez. Et ne fallut rien changer, si-non que sa compaignie fust au premier rang , et celle de Charry, qui esloit la première, fust la dernière, qui fut donnée au capitaine La Motlc, qui estoit lieutenant dudict Charry, qui la meritoit bien; carc'estoit un très-brave et gallant capitaine : mais il ne la garda guieres, car il mourut de peste à Lyon, au grand voyage du roy, et Cadillan , qui estoit son lieutenant, eut la compaignie.

Je croy que, dans le droit canon, il ne se trouvera pas tant d'extravagances comme il s'en trouvera icy; mais c'est tout un, tout est de mise pour moy.

M. de Strozze doneques , faict maislrc de camp gênerai de la garde du roy, servit très-bien son maistre tout du long du grand voyage que fit Sa Majesté eu contournant son royaume, qui dura deux ans; cl après, pour l'amour des troubles survenus en Flandres, et qu'où voyoit quelques apparences d'une paix assez |terdurable en Frauce , le roy ne voulut plus de garde et les renvoya aux garnisons anciennes de Picardie : à quoy poussoient fort les huguenots , disans qu'il n'esloit bien séant au roy d'avoir tant de gardes , et que c'esloil une despense superflue , et mesmes au corps de son royaume, et que la principalle garde du roy estoit le cœur de ses subjecls, comme je leur ai veu dire souvent. Tant y a qu'ils cryerent tant, qu'ils furent creus ce coup par leur imporl unité. Et disoil-on à la cour que l'encloueure n'esloit pas là, mais parce qu'ils vouloient jouer leur jeu plus seurenicni qu'ils ne jouerenl après à Meaux pour la Sainct- Michel;quc sans les Suisses, qui auparadvant estoient envoyés quérir pour faire teste au duc d'Albe , passant vers Flandres , la bécasse estoit bridée. Le roy pourtant ne fut tout ce jour sans se repentir d'avoir laissé lesdictes gardes, et non sans les souhaiter cent fois; pour lesquelles quérir, aussy (ost M. de Strozze fut despesché, qui les emmena fort heureusement, ainsy que j'ay dict ailleurs.

1 Maîtres de camp de la Garde du roi.

Voylà doncqucs la guerre reprise plus que jamais ; ei pour ce que M. d'Audclul esloit de l'autre costé, M- de Slrozze tint sa place, et fut faict par leroy couronnel , et changea de nom de maistre de camp; et soubs luy furent créés trois maistres de camp de ses capitaines : l'un fut Cossains,du régiment de la garde, Sarriou, et l'aisné Gouas. M. de La Noue, en son livre, les nomme couronnels; dont je nfesbahis, car ils ne furent lion no ré. s jamais de ce (iire, non sans mescontentemenl d'autres capitaines plus vieux, comme Forcez et autres ; mais ainsy pleut au roy , et fallut passer par-là , qui pourtant se mirent à obeyr tous à Cossains. Les autres maistres de camp eurent des compaignies nouvelles, dont pour ma part j'eus commission du roy d'en lever deux, mais je n'en levay qu'une, m'en sentant assez chargé, à l'imitation de M. de Bayard , que j'ay dicl cy-devant ; et dont nous fusmes cinq ou six qui eusmes mesme commission de deux ; mais aucuns en mirent deux aux champs, comme le comte de Maulevrier, le marquis de Canillac, et Sainct-Geran, frère de M. de la Guicbe; autres n'en firent qu'une, comme Besigny, dicl le jeune Nausay, le jeune Montluc dict Fabian , et moy : et ainsy fusmes despartis par les regimens , selon la volonté du couronnel , lequel voulut que je fusse avecques M. de Sarrion , parce qu'il commandoil à une de ses couronnelles, et me vouloit faire cest honneur que je fusse auprès de ccsle couronnelle.

M. de Brissac, autre couronnel, mais du Piedmont , eut aussy , comme M. de Slrozze , les trois maistres de camp, qui furent M. de Muns, vieux maistre de camp du Piedmont , le gros lia Berthe et Aunous , tous trois certes braves hommes et dignes de leurs charges : et l'ont lousjours bien monstré eu leurs factions, et mesmes Aunous , qui , ayant succédé à M. de Muns mort, fit très-bien quand il s'alla jelter dans Poictiers assiégé.

Ce M. de Muns fut celuy qui fut donné pour garde en Provance à M. le chancelier de FHospital, qui se craignoit de la populace et autres qui cryoient fort contre luy, et l'accusoienl de plusieurs edicts en faveur des huguenots, dont ils le menaçoient; et, ne s'en seutant asseuré, demanda une garde au roy, qui luy donna trois bons capitaines de sa cour, qui ne bougeoient d'auprès de luy la plupart du temps, tous trois

ISDS CAPITAINES FRANÇOIS.

de diverses religions, dont la cour en ryoi' quelquefois. L'un estoit huguenot, qui estoii M. de Grillé, despuis seneschal de Beaucaire, brave et vaillant capitaine, et des vieux du Pied mont et de la France, qui fut pris dans Te rouanne, et despuis fit tant la guerre en Provance pour les huguenots aux premiers troubles, et desfit les trouppes de M. de Suze en la plaine de Sainct-Gilles : il esloit fort mon amy. Le second esloit M. de Muns, qui estoit bon papiste, et fort honncsle homme, et très-bon et sage capitaine. Et le tiers estoit M. de Bellegarde, qui tenoit le médium, ce disoit-on ; encor disoit-on qu'il passoit plus avant , despuis mareschal de France. Par ainsy la garde de mondict sieur de lilospital estoit composée; et debvoit estre bien gardé, sans avoir peur de toutes les sortes de religions.

Or , ceste seconde guerre se passa par le siège de Paris, de plusieurs escarmouches là-devant, et puis la baltaille de Sainct-Denis , amprès le voyage de Lorraine, et autres exploicts de guerre, sur laquelle on fit la paix de Chartres. L'on envoya les trouppes aux garnisons; mais, d'autant que les regimens estoient accreus, et les compaignies, on renvoya le tout en Picardie, en Cbampaigne, Bourgongne, Normandie et ailleurs.

Ceste paix ne dura pas six mois , qu'on appelait la petite paix, d'autres la courte; la tierce guerre s'accommança , qui apporta et engendra force beaux combats et grandes factions, comme les deux signalées baltailles de Jarnac et Montcontour, les sièges de Sainct-Jean, de Poictiers, Mucidant, Nyort, et d'autres.

Au bout de deux ans, la paix se renoua et se refit à Angers, qu'on appelloit la paix boitre e et mal-assise, parce qu'elle avoit esté commancée par M. de Malassisc,dicl M. de Roissy , maistre des requestes, grand personnage et digne de sa charge, et M. de Biron, qui estoit boiteux. Toutes les compaignies encor se ressererent aux garnisons.

Mais voicy le massacre venu de la Sainct-Barthelemy ! Il fallut aller assiéger La Rochelle, où tous les vieux résinions fui ent mandés pour venir, tous obeys.sans à M. de Slrozze, couronnel gênerai ; < ar M. de Brissac esloit mort , ei ne parloil-on plus de ses trouppes, si-non de celles qui esloieul en Picdmoul , desquelles La Rivierc-

ORS COURONNEES FRANÇOIS

PuytaîHé l'alsne cstoit maistre de camp , et puis Anteffort , sonbs M. de Brissac , fort jeune enfant , mais pourtant successeur de son frère en l'estat de couronnel de Piedraont.

A ce siège de La Rochelle se trouvèrent trois vieux regimens, qui estnient : celuy deCossaius des gardes, de Gouas et de M. du Gua, qui avoit en la place deGuarrieres, qui avoit eu celuy-là de La Berthe, mort. Il y en eut d'autres nouveaux , comme celuy de Fouillou , ncpveu ilu lieuieriant de Poictou, qui mourut ries premiers, de Landreau, de Pavillac , de Boisjourdan, el autres. Ce siège malheureux emporta Cossains, Gouas et Pavillac. M. du. Gua fut blessé à la mort en allant vaillamment à l'assaut du bastion de l'Evangile, el n'y mourut.

!j composition de la ville faicte, et la paix ar restée, chascun se retira , à la couslume , aux garnisons, mais non en si grandes troupprs: car il y eut de très-grandes casseries; mesmes le roy cassa ses gardes, et n'en voulut plus avoir auprès de soy. Mais la guerre du Mai dy Gras estant venue, qu'on appelloit ainsy, et beaucoup d'entreprises secret les el mauvaises outre sa personne découvertes , il bailla commission nouvelle au capitaine Lussan , aujourrl huy gouverneur de Blaye, très-brave, vaillant fl fort sage, et au capitaine Florian , que l'a vois veu autresfbis lieutenant de M. de La four, un fort homme de bien et brave seigneur, frère du marescbal de Hcts, pour dresser • hascun une compaignie nouvelle; et les prit pour sa garde, les tenant pour très-fidrlles, et s'en servit jusqu'à sa mort Irès-tidellcment.

I* roy mort. M. du Gua', qui estoit fort aymé du roy nouveau son maistre , et qui avoit sur tous estais aspiré a celuy de maistre de < amp de la garde du roy, ou, pour mieux dire, à la mode des F.s|>aiguoIs, capitaine gênerai de la garde du roy, ainsy que je l'appcllois en e*paigiio1 Fort souvent, (et tel parler et tel nom luy plaisoit venant de moy, car il m'aymoit fort), remit sus ce régiment, el le fil aussy beau que jamais. Il avoit esté composé de bons el brav. s capitaines, comme: du Massez, lieutenant de la couronnelle,aujourd'huy gouverneur d'Angoulœois et Xainctonge; de Poncenal, lieulcnaul

1 Ijmm BéniRer, »ieur du Guait. Il fut lué le premier de novembre 1573.

dudict sieur du Gua, brave soldat et capitaine, qui, après la mort de sou capitaine et maistre de camp, qui fut tué au siège de Brouage, eut sa compaignie; de Lussan, aujourd'hui' gouverneur de Blaye; de la Ililliere, gouverneur de Bayonne;de Parro, gouverneur dcSaiuet- Di'nis, aujourd'huy et despuis de Calais; de Sarillac. gouverneur de Paris pour la ligue, aujourd'huy gouverneur du prince de Condé ; de Busq , qui mourut maistre de camp au combat de M. de Stroxze, de regret, craignant d'avoir quelque reproche d'avoir mal raid; délavai, qui avoit esté maistre de camp de douze enseignes en Languedoc, el qui l'est oii cncoi ; et autres capitaines, tous certes bons el capables pour leurs charges.

En quoy je diray en passant , que telle charge de capitaine en ses gardes estoit si honnorable à celuy qui l'avoit , que, venant a commander à une autre plus grande, ne vouloii pourtant jamais s'en démettre; comme ledicl capitaine Laval que je viens de dire; lequel estoit bien content de se dire capitaine de ceste garde, cl d'ailleurs eslre maistre de «amp d'autres compaiguies en Languedoc. Le Busq eut un régiment au voyage de M. de Slrozze vers Portugal, el ne quitta jamais pourtant sa première place de capitaine de la garde. M. de Bonnouvrier, brave, vaillant el déterminé capitaine, s'est veu commander à toute l'infanterie françoise de M. d'iv-pcrnon eu Provaure ; et pourtant n avoit quitté sa compaignie des gardes du roy. Sarre l eu fit de mesmes, quand il ac< ompaigna M. du Mayne en Guyenne, estant maistre de camp avant eux. I*e jeune Gouas, qui fut massacré en Bearn , estant maislre de camp là, mourut aussy capitaine de la i;arde «lu roy. Voyez doneques, s'il vous pla st, « o.uinr beaucoup de petites charges, que l'on pense, parangomieiil aux grandes; car l'honneur n'est pas petit que de garder le corps de son roy. Nos François et autres nations, en oui fait! cas, ainsy que firent jadis les Romains de leur» bandes prcslorienncs, qui printirent tel pic d et aulhorilé, qu'ils vindrenl aeslire les empereu s; et les janissaires, «pii sont pour la garde du grand seigneur, qui se lonl craindre par tout ce pays.

Or, te M. du Gua ne garda pas plus haut d'un an et quelques mois eeste charge; car il vint à eslre lué dans sou licl . estant malade. Hclas! si

je puis le dire sans larmes aux yeux, un mien grand amy tua un mien autre grand amy. L'on en accusa le baron de Vitaux , qui estoit mon grand amy et frère d'alliance, à qui je disois souvent : «Ah! mon frère et grand amy, vous «avez tué un autre mien grand amy. Pleust à «Dieu que vous ne l'eussiez jamais faict; je «vous aymerois davantage.» Il me le nyoit tousjours ; mais il y avoit une grande apparence qu'il l'eust faict; car il estoit estimé en France tel , qu'il n'y avoit homme résolu pour faire le coup que celuy-là.

Je ne sçay comment je dois appeller ce coup, ou resolution ou miracle de Mars, ou Fortune ; d'autant que ordinairement M. du Gua estoit très-bien accompaigné : mesmes que, la pluspart du temps, il faisoit faire garde à son logis de dix ou douze soldats; et, après avoir posé garde au logis du roy, en falloit aller faire de mesmes et autant au sien. Mais le malheur fut que ce soir il n'y en avoit point; car il avoit changé de logis, ne quittant pas le sien pourtant, où estoit son train ; mais pour mieux faire la diette , il s'estoit séquestré et séparé à part : et aussy que luy, se doublant tousjours dudict baron , il se fioit à un homme qui guettoit et espioit ledict baron, et où il estoit; car, deux mois advant, il estoit party de la cour. Gest homme le trahit. Aussy le soeut-il bien dire aux abois de la mort: «Ah! Barbe-grise, tu «m'as trahi!*

Le baron doneques entra ce soir avecques trois de ses lyons (ainsy appel loi t-on ses confldens, qui luy assisloient en ses resolutions et entreprises meurtrières, menant l'espée au poing dès la porte, courut au lict. M. du Gua l'appercevant , saute en la ruelle , prit un espieu ; mais ne le pouvant eniourner ny s'en ayderaysement, comme eu belle place, le baron, avecques une courte espée qu'il portoit tousjours telle, le blessa tellement avecques ses lyons, qu'il ne put guieres plus parler, et mourut. Ayant faict son coup, il sortit résolu, sans trouver empeschement , et se sauva de la ville si diligemment et finement , qu'encor douta - on s'il l'avoit faict, et aucuns en doublent encor. J'en parle ailleurs.

Voyla la mort du brave du Gua, qui n'avoit guieres de pareils en toutes sortes de vertus , de valeurs et perfections, ayant les armes et

les lettres si communes ensemble avecques luy, que tous deux à l'envy le rendoient admirable. Au reste, c'estoit le plus splendide, le plus magnifique, et le plus libéral qu'on eust son veoyr. La faveur qu'il avoit du roy Iny estoit bien deue, car c'estoit par ses vertus ; et n'en abusoit point , et estoit compaignon avecqoes les compaignons. Je l'ay veu faire des remonstrances au roy, lorsqu'il luy voyoit faire quelque chose de travers , ou qu'il l'oyoit dire de luy; mais c'estoit secrettement ; car ainsy faut parler en telles choses aux roys. Aussy le roy le trouvoit bon, et s'en corrigeoit ; si bien que l'on disoit que, tant que ce du Gua a vescu, le roy, sa cour et son royaume, s'en trou voient bien.

On dit que le roy le regretta fort; mais pourtant, après l'avoir loué, il dit qu'il estoit insatiable de biens, et qu'il ne le pou voit saouler. Je vous laisse à penser ce qu'il a pu dire des autres ses favorys qui sont survenus après, puisque, lorsqu'il est mort, n'avoit que doue mille livres de rente en l'Eglise, encor dissipées cl (elles quelles ; d'argent , il ne s'en trouva dans ses coffres , ny un sol à l'intcrot; si bien que M. du Gua, sou frère aisné, qui estoit un très-honneste et brave gentilhomme, et qui avoit commandé autresfois aux vieilles guerres du Piedmont, ne s'en enrichit gueres, ainsy que j'en puis tesmoigner pour l'avoir ven à l'œil, et qu'il me le dit; car ce geuemii homme despensoit tout pour la gloire et service de son maistre. S'il ne fust mort, il fust esté mareschal de France par le premier vaquant, et ne fust pas esté des pires du troupeau.

Helas! s'il m'eust voulu croire, il ne fust point esté tué, ny mort ainsy ; car je le vookw mettre d'accord avecques le baron ; non qu il< eussent autre différend ensemble, si-non que | lorsqu'il eut tué Millaud d'Allègre, M. du Gu», ; qui l'aymoit fort , s'en formalisa comme si or j fust esté son frère, et comme quasy partie. H | moy , plusieurs fois luy remonstrant et priant de laisser couler cela, et accepter l'amytié dumet baron, dont je l'en priois et l'asseurois de la recherche, il me respondoit : «Je n'ayme pas mes «amys vivans seulement, mais morts encor.»

Trois mois avaut qu'il fut tué, estant dedans la cour du Louvre, un jour il me moosfra 1 son espée, et me la donnant, «Advise, Brio- «thome, ce me dit-il, si ceste espée est bonne.

DES COURONJNELS FRANÇOIS.

€ Je l'ay prise aujourd'huy exprès pour cliastier tant M. du Gua ne s'estonna, encor qu'il ne

«ces braves qui me font la mine. Par Dieu ! fust pas le plus fort ; car tous ceux de la maison

«s'ils m'appellent àl'isle du palais, je la leur de Monsieur esloient pour M. de Meru bandés

« fcray seolir , et les estrillcray bien , lout es- contre luy, fors le vaillant M. de Souvray , au-

« troppié qu« je suis. » Moy, ayant manié cestc jourd'huy gouverneur de M. le Dauphin et de

espée à garder dorées Je la irouvois fort belle Touraine, qui fit là un iraict de gallant homme,

et bonne; mais pourtant fort foible et par trop qui, aymant M. du Gua, prit son party; en

légère; mais il la luy falloit telle, à cause de la roiblesse de son bras.

Le baron entendit ces mots, qui dit à quelqu'un qui me le redit : «Je ne suis pas si fol « de le faire appeller ; car je sçay bien ce que «vaut l'aulne d'appeller un tel, qui a telles «charges de la garde du roy , et favory de son «maistre. Je m'en garde-. .y bien : il mecom- « battrait à belles harquebusades, qu'il me ferait c tirer par ses soldats. Cependant, je la luy «garde bonne.» Puis il s'en partit, et au bout de quatre jours on ne le vit plus dans Paris , ai-non lorsqu'il vint faire le coup, qui attrista plusieurs personnes de la cour; car il estoit aymé de la plus grand-part.

Il eu resjouit bien aucuns, et mesmes quelques dames, et principallemcnt une grande'. Mais, qu'elle mette la main sur la conscience, elle n'advouera jamais qu'elle Payt trouvé si arrogant et si insolent et si mal officieux à l'endroict de Sa Majesté, comme elle en a trouvé d'autres despuis; et luy m'a dict qu'il riionooroit comme ellemeritoit, et comme il luy estoit de son debvoir, et qu'il ne mourrait jamais qu'il ne luy eust osié la mauvaise opinion de luy, et ne lui eust faict service signalé. Je croy qu'il Peust faict; car son ambition estoit telle, ce m'a-il juré souvent; et me prioit de luy dire, et estrc médiateur de son accord; mais la plaie de l'injure estoit trop fraische; falloit encor attendre que le temps, médecin des offenses, l'eust consolidée.

MM. de Montmorency le haïssoient fort, dont il estoit poussé par son maistre. et autres subjectsque je ne dirai point. Et mesmes le jour que les députés d'Angleterre, estans venus à Paris pour le maryage de Monsieur, furent festinés de Monsieur, en l'hostel du Perron, M.de Meru et luy se prirent de propos, tellement qu'ils furent bien près de se battre. Et pour-

1 La reine de Navarre uni doute, comme le mol de Sa Majaté J employé ci-deMous, le prouve.

quoy Monsieur luy voulut tel mal , que M. de Souvray, le quittant, ne le suivit jamais plus puis, après luy avoir dict et prié ne trouver mauvais s'il avoit faict pour son amy, et que restant, il perdrait tout respect et tous debvoirs. Là se trouva aussy La Cornière, qui estoit lieutenant de M. de Bouillon, aux gardes des Suisses du roy, qui estoit fort son amy, et qui sçavoit M. de Bouillon l'aymer uniquement, qui luy servit bien. Aussy la rumeur y fut haute et l'esclandre grand. M. du Gua se retira gallantement , en roudelier , comme on dit ; car on ne lui eust sceu desrober qu'il ne fust vaillant.

La première fois que je le coguus, ce fut à nostre voyage de Mallhe , qu'il se mit à suivre M. de Brissac , et eut une querelle contre un des mauvais garçons qui fust en nos (rouppes, qui estoit Le Roux Anguervuagues , qui fut tué aux tierces guerres à Confoulens en une rencontre contre les Puivuidaux. M. du Gua l'envoya appeller à la poste de Casiille; que, sans le vent qu'en sentit M. de Brissac, s'en fussent bien estrillés. Ce n'estoit pas signe de couardise de s'attaquer à un tel vaillant , et mesmes pour chose de peu qu'ils avoient différend, si-bien qu'il y avoit plus de la bravade et générosité que de grands subjects.

On me pourra dire que je m'affectionne aux louanges de ce personnage. Ouy, je ne me peux despetrer de cesubject; car il estoit fort mon amy , duquel j'asseure bien n'avoir dict chose qui ne soit vraye, et que n'aye bien veu. Si fautil se taire enfin : c'est assez dict.

M. du Gua mort, il y eut force brigueurs et contendans à ceste charge honnorable; entre autres Lavardin, qui la pensoit mériter pour avoir esté maistre de camp de quatre rampaignies nouvelles, en la conqueste de la basse Normandie, et y avoit esté blessé à la mort. Mais le roy, qui estoit sage, prévoyant combien cela luy importoit de commettre cest estât de la seureté de son corps à un qui despendoit plus de la dévotion d'aulruy que de la sienne (ainsi

comme il ne le celoit pas, car il estoit de la un très-beau régiment françois au service des

nourriture cl faction du roy de Navarre), ne la Vénitiens , après qu'ils curent perdu la Chypre,

luy voulut point donner; dont il s'en despila; ayans pour lois grand bcso'mg de secours,

et despuis oneques ne servit le roy, mais le roy j d'autant que le grand seigneur menaçoit en-

de Navarre, si-non lorsque M. de Joyeuse le mit on la grâce du roy. L'estat doneques à luy ilfsnyé, et à autres concurrens, fut donné à Ikauvais-Nangy que le roy aymoit fort, et se l uit à luy; cl lequel servit très-bien et fidclleimnt, et mesmes au siège de La Ferc et autres. Mais M. d'Espernon venant à estre couronnel, et Hcauvais cryant tout haut qu'il ne luy obeyroii jamais, et qu'il s'eslimoit autant que luy, fut défavorise de son roy, car il faut ce que le maislre veut , (tu du tout quitter; et fut desmis de sa charge, et transférée et donnée à M. de Grillon , brave et vaillant s'il en fut oneques , et a qui le roy n'eusl sceu donner à homme qui l'eust pu mieux débattre, garder, et opiniastrercoutre le possesseur desmis, voire contre tout autre, qu'à ccluy-là. Aussy luy a-il demeuré paisible jouyssant cl très-digne de cestc charge, par la voix de tout le monde. Si je voulois compter tous les maistres de camp que j'ay veus, et raconter leurs vaillances, je n'aurois jamais faict.

Pour ceste conqueste de la basse Normandie, furent faiefs rnaistres-de-iamp trois ensemble d'une volée, MM. de Bussy, de Lusse et Lavardin, chascun de quatre compaignies seulement, braves certes , comme leurs efforts l'ont nionstré; et le roy Charles u'cusl sceu faire meilleure cslection; aussy qu'il en avoil nourry deux , Bussy el Lussé, gentilshommes de haute maison, riches et bien accomplis en tout. Lussé fut tué devant Lusignan , à l'assaut de la Vacherie, où il fit très-bien; car luy et M. de Bussy, s'estans tous deux à l'envy précipité dans le retranchement, luy fut tué, dont ce fut grand dommage, et Bussy blessé à la mort, dont despuis il alla plus de six mois à potences '.

Il y a eu aussy ce brave et déterminé comte de Martinengue, qui a esté maistre de camp, et s'est bien tousjours dignement et vaillamment acquitté de sa charge en toutes les factions où il s'est trouvé, pour sa couronne, et au siège de la Charité, où il mourut, et fut tué.

Qut Iques années auparadvant il avoit mené

1 Avit bùjuillcv

cor la Candie et la Dalmatic. Et, parce que ledict comte estoit haï des Vénitiens el estoit très-mal avecques eux , parce qu'en plein jour, quelques longues années avant, estant entré dedans Bresse, il alla tuer un sien ennemy dedans m maison , si résolument et si excorlement , qu'il eut moyen de sortir hors de la ville et se sauva , (j'en parle ailleurs) pour ce, les Vénitiens luy eussent faict un mauvais parly s'ils l'eussent tenu ; et , quelque prière que le roy leur fut à obtenir sa grâce, ils ne la voulurent accorder, d'autant que le mort estoit d'esloffe , qui dpmaudoil justice par les siens. Mais après, mettant tout soubs les pieds , en ce qu'il les vint secourir de quelque beau et bon régiment, luy pardonnèrent et le révoquèrent. Aussy, avant assemblé une fort belle trouppe de deux mille François, qu'il recueillit et amassa aysemeol bien à propos, et sans rumeur, à cause de U paix, alla trouver la seigneurie, qui le recueillit de fort bonne façon , el avecques forl bonne paye et appoiutement pour luy et ses gens, portant litre de couronne!, et enseigne blanche. J'en parle encor ailleurs de luy.

Quels en conteray-je davantage ? Et , pour abréger, sans toucher à leurs actes preui el généreux, vous avez eu tant en France de ces maistres de camp, que j'eu ferois perdre la mémoire à ceux qui les voudraient apprendre par cœur. Outre ceux-là que je vou> ay nommés, vous avez eu le chevallier de Moulluc, mon frère d'Ardelay, qui fut tué dan» Chartres en le défendant irès-vaillammmt , assiégé des huguenots; et pour telle obligation , la ville et le clergé luy ordonnèrent sa se pulture au chœur de l'église , et près du grand aulel , où n'avoienl octroyé cestc faveur et grâce a corps quelconque, et ainsy ne leur estoit permis par leurs estatuts ; mais pour un tel bienfaicleurel libérateur delà ville, ils les violèrent.

Vous avez eu Livarot , qui fit si bien à la Mure ; MM. d'Autefort, de Sainct-Luc, brave et vaillant; d'Espernon , auparadvant dict La Valette; Tajcan, Le Houlet , frères ; le comte de Grand-Pré, mon cousin de La Chastaigneraye, capitaine sans peur, qui fut si vilainement

DES COUROINIS

massacré A la battaille d'Yvry ; Geargcay , Rubenpré, Praslin , Canisy, Sacrcmore, Ballagny, qui par sa valeur s'csloit a soy attribué Cambray, et despuis mal perdu; Chamois, Thevalle, Genissac; La Garde, qui a si long-temps et si bien guerroyé eo Flandres; La Maurie, le travaillant, qu'on pensoit faire perdre, et luy et son régiment, estant allé en France, et envoyé en Frise; mais au lieu d'y recevoir mal, il en donna à bon escient aux autres; si-bien qu'en tournant victorieux on l'admira , et Fut nommé épouvante de la Frise. Si Dieu luy eust prolongé ses jours, il eust bien faict d'autres œuvres de guerre, tant il estoit brave et vaillant, et avecques cela très-advïsé capitaine.

Je suis esté le premier qui î'ay eslevé et mis les armes à la main; et ne fut jamais, tout jeune que je Pavois avecques moy , qu'il ne promist beaucoup de soy; ainsy que M. Du Preau , aujourd'huy gouverneur de Cbastellerault, par sa conqueste et expertise de ses armes et de son gentil esprit, lequel j'ay nourry page aussy et eslevé, et premier mis aux armes, et a bien appris de M. de La Noue en Flandres. Quand je pense à la valeur et suffisance de ces deux jeunes hommes que je viens dire , ainsy accomplis , je penserois et présumerais es ire quelque chose, n'estoit le proverbe : que le disciple passe bien souvent le maistre.

Il y a eu aussy M. de Gluzeau , dict autrement Blanchand , lequel on peut dire estre l'un des braves et sages capitaines qui soient en France; car il a la vaillance, et l'esprit, et le scavoir; partout où il s'est trouvé, s'est faict signaller, comme en Flandres et au siège de Chastillon, et aux guerres de la ligue; aussy de bonne heure commança à se monstrer ; car , estant jeune de quinze ans, il porloit une enseigne du capitaine La Garde au siège de La Rochelle, qui estoit à M. de Lanssac.

Je suis bien marry que je ne puis faire d'icy le roolle de tant de braves maistres de camp et capitaines françois, qui, de mon temps, ont si bien triomphé parmy nos guerres. Mais, ma foy! la teste me fait mal quand je les veux repasser par ma mémoire ; car il y en a une milliace ; et si , sans cela, je penserois m'en souvenir et coûter aussy bien qu'homme de France , au moins des principaux , qui ont esté pour noslre roy et Monsieur en ces guerres

de la ligue. II y en a tant eu et s'en fait tant tous les jours, que, par manière de dire, il n'y a guieres contrée en France , que , si l'on en bat les buissons , on en verra sortir un maistre de camp , ainsy que l'on disoit le temps passé des capitaines de la Gascongne, ce qui est une extresme confusion en la discipline militaire.

Il y a aucuns grands , et mesnie M. d'Espernon, (le roy luy a cassé tout cela) , qui disent et trouvent bon qu'il y ayt ceste pluralité de maistres de camp , d'autant qu'il y a plus de capitaines en une armée ; et , où il y a plus de capitaines, plus de gens de bien et de valeur y a-il ; et par conséquent , l'armée s'en trouve mieux , et les combats s'en débattent mieux , ayant opinion que les capitaines, qui ont l'honneur devant les yeux plus que simples soldats, ne faillent pas sitost.

Cela est bon si tous les capitaines esloient d'eslite, tirés sur le volet. Mais si les compaignies estoient composées de pareils soldats que j'ay veu aux gardes du roy, lorsque M. de Strozze les alla quérir aux garnisons de Picardie, pour venir à Paris aux secondes guerres, ce serait bien le meilleur; car il n'y avoit guieres soldat qui ne meritast d'estre capitaine; jusques aux jeunes cadets, qui eussent combattu jusque» au dernier souspir, comme les dix mille Grecs que souhaita un jour Marc- Antoine, et aussy qu'aucuns y entrent qui ne valent pas simples soldats; et tels soldats avons-nous veu aulresfois, qui s'estimoient plus que plusieurs capitaines.

L'on a veu faire des traicts à des soldats, fust aux battailles, fust aux escarmouches, fust à recognoistre des places, fust aux assauts, fust en combats, qu'ils faisoieot honte aux capitaines. J'en ay veu plusieurs reffuser des places de capitaines, pour demeurer en leur simplesse de soldat, tant ils s'y plaisoient. Aussy , pour vivre vray , je pense qu'il n'y a rien si brave et si superbe à veoyr qu'un gentil soldat, bien en point, bien armé, bien leste, soit qu'il marche à la teste d'une compaignie, soit qu'il se perde devant tous a une escarmouche, où à un combat, ou à un assaut, tirer son harquebusade , tout nud , desarmé , aussy résolument que les mieux armes. Aussy sont-ils appelles fantassins, d'autant qu'ils sont jeunes, et rien n'est impossible à la jeu-

pour le sang jeune, neuf et bouillant, qui leur bouil dans le corps et dans lame; de mesmes rien n'est mal-seant à la jeunesse.

Et ce que j'admire autant en ces fantassins, c'est que vous verrez des jeunes gens sortir des villages, de la labeur, des boutiques, des escoles, des pallais, des postes, des forges, des escurics, des laquais et de plusieurs autres lieux pareils bas et petits; ils n'ont pas demeuré plustost parmy cesie infanterie quelque temps, que vous les voyez aussy lost faicts , aguerris, façonnés, que, de rien qu'ils estoient, viennent à esire capitaines et esgaux aux gentilshommes, ayans leur honneur en recommandation autant que les plus nobles, à faire des actes aussy vertueux et nobles que les plus grands gentilshommes. Voyez quelle obligation ils ont aux armes, qui les poussent ainsy. Car nous autres gentilshommes, nous sommes poussés par double subject à faire de beaux actes : l'un , pour la noblesse que nous avohs extraite de nosancestres, qui nous esmeut à les ensuivre et acquérir honneur , et l'autre , par les armes qui nous sont nées : au lieu que nos soldats les recherchent d'eux-mesmes, et les sçavent si bien entretenir que de petits ils deviennent très-grands.

J'ay ouy raconter oans Naples que François Sforce,que messire Phillippes deCommines dit avoir esté bis d'un cordounier , et le loue fort pourtant, estant un jeune garçon labourant en la terre , voyant passer des soldats bien en point et bien armés , et en bonne façon , telle veue luy plut; et entre en tentation, et se fantastique soudain de les ressembler, et se faire soldat comme eux, et quitter sou mécanique roesticr. Par quoy, prenant sa pioche, ou la zappa ( comme dit le Napolitain), de quoy il labouroit, il la jetta sur un arbre, en disant : « Va, si tu y demeures et que tu y accroches « et ne retournes vers moy, je ne te reprendray « jamais plus , et en ton lieu je prends les ar- « mes. > La fortune , ou son destin , voulurent qu'elle y demeurast accrochée. Par quoy , suivant ce présage, prend les armes, se fait soldat, et se rend le plus grand et renommé capitaine qui eust esté en la chreslienlé despuis plus de trois cens ans, ayant faict de si beaux exploits , que de luy et par luy ses enfans et uepveux ont esté grands, comme on les a veus,

et comme nous lisons , et venus à estre ducs de Milan: dont Antoine de Levé a esté de mesme extraction et mort très-grand, dont j'en parle en sa vie.

On dit le marquis de Marignan avoir estéestaf- 6er du castellan du chasteau de Muns; et ainsy que son maistre l'envoya vers le duc de Milan Sforce, pour porter quelques lettres, le duc le depeseba aussy tost, et manda dans les lettres qu'il luy porloit, qu'il ne faillis, aussy lost après estre venu, de le preodre et le faire pendre, car il le vouloit trahir et la place. Luy, qui sçavoit lire, fust ou que son demon luy poussast ou quelque curiosité ou remors de conscience, ouvrit les lettres en chemin, où il trouva sa sentence; et la leut très-bien, et la rompit en cent pièces; puis, estant devant son maistre , luy dit que le duc le mandoit par luy en grand'haste, qu'il l'allast trouver soudain, comme il ne Caillât ; et, estant party et dehors, il fit si bien , que, gaignant aucuns soldats et chassant les autres, il se rendit maistre du chasteau ; puis, poussant sa fortune , se rendit grand comme nous avons veu, et comme j'en parle ailleurs en sa vie.

Je ne sçay si ces deux contes precedens sont vrays; mais ils me sont esté asseurés pour trèsveritables, l'un dans Naples et l'autre dans Milao; et cela est très-vray , et n'est hors de raison qu'il ne puisse avoir esté, puisque nous avons veu tant de grands personnages s'estre eslevés de bas lieu, comme ce grand Tamburlan qui. de pasteur qu'il fut , se rendit si grand, si puissant , si redoutable, que s'il ne fust mort si soudait) , il esloit pour estre le plus grand homme qui fust jamais, selon son beau commencement.

Je ne parle point de plusieurs empereurt romains, comme de rien ils sont venus à erste supresme dignité, jusqu'à un qui de forgeron qu'il fut, ayant esté bon soldat, et ne s'en fagnoit de le dire, niesmes un jour que, ayant à combattre ses eunemys, haranguant ses soldats , et les animant au combat : « Quant a a moy, je leur monstreray ( ce dit-il, partant « de ses enneroys) que je n'ay point encor « oublié mon premier mestier, qui estoil de a bien battre le fer; » voulant dire qu'il les frapperoit et baltroit bien.

DES COURONN

J'en nommerois plusieurs autres; mais suffise qu'on les trouvera escrits ailleurs; cl quaut à ceux de nos temps, qui de petits se sont veus grandement parvenus par les armes , le nombre en est infiny. Que s'il est vray ce que j'ay dict du marquis de Marignan, loti a veu de mesmes une infinité de bons et braves capitaines qui ont esté laquais. J'en ay cognu force, et mesmes des Basques , que le feu roy Henry 11 se faisoit fort à les pousser, et après luy M. de Montmorancy, d'Anville et connesiable.

J'en ay cognu deux en nos bandes, qui sont morts en très-belle réputation de capitaine : l'un , le capitaine Mignard , qui fut tué à la Roche-la-Bellie, et un autre, nommé le capitaine Pedro, qui est mort de maladie. A les veoir, on ne les eust jamais pris pour avoir esté lacquais, non plus que le capitaine Bequin, aussy sage et bon capitaine, qui fut blessé et mourut à La Rocbelle, nourry lacquais de M. de Nemours. Je les ay veus, l'un premièrement lieutenant de Sainct-Geran, et l'auire du jeune Nansay, dict Bessigny; et puis leur donnèrent leurs compaignies, venant à avoir plus grandes charges.

Ah! que j'en nommerois d'autre», voire qui sont venus de plus bas lieux, et que les armes ont reudus très-nobles. Et encor que plusieurs soldats ne parviennent ou ne sont parvenus aux charges de capitaines , si sont-ils toujours pourtant nobles et estimés, j'entensles bons, et qui ont toujours bien faict où ils se sont trouvés : car. comme j'ay dict, plusieurs se plaisent plus en leur estât de soldat, portant sa belle harquebuse et son beau fourniment de Milan ou son beau corcelet gravé, et sa picque, àobeyr que non pas à commander. J'en ay veu une infinité parmy nos bandes de telle humeur; et ne lais- «oit-onà les honnoreret estimer autant; aussy les appelloit-on Payés, Reallés et Lancepassades, et l'Espaignol , soldados advantajados '.

J'ay ouy raconter à capitaines et soldats qui l'ont veu, qu'en ces dernières guerres en Flandres, faictes par le prince de Parme, il y avoit parmy les bandes cspaignolles un vieux soldat qui avoit près de cent ans, et qui avoit trai.Mié par toutes les vieilles guerres de l'empereur et autres, qui n'avoit jamais voulu charge de com-

» Soldats avantagé*.

mander , encor qu'on le luy eust présenté souvent, mais rien moins, tant la condition de simple soldat lui plaisoit ; mais , pourtant , il estoit en telle estime de bon et sage capitaine, ne luy en restant que le nom , qu'ordinairement le prince de Parme l'appellott au conseil, et se conseilloit à luy , et mesmes aux sièges des places; et, le plus souvent, et le prince et les autres capitaines le croyoient , et s'en trouvoient très- bien. Quel honneur à ce bon et brave vieillard de soldat , avecques sa simple picque et corcelet qu'il portoit tousjours, qui conseilloit aux plus grands capitaines! Possible le faisoit-il à tel desseiu pour la gloire, de laquelle l'Espaignol est fort avide.

J'ay ouy dire, comme il se trouve aussy par escrit dans l'histoire de ce temps, à plusieurs capitaines et soldats qui y estaient , que M. l'admirai , se voyant à bon escient assiégé dans Sainct-Quentin, fit faire un bandon gênerai parmy la ville, que tous soldats qui sçauroient quelque chose à redire dans la ville , qui fust ou bonne pour la deffendre, ou mauvaise pour s'en garder, qu'ils le vinssent dire et révéler à mondict sieur l'admirai , et luy en donner advis et conseil , et y seraient très-bien venus et reçus 1 : d'autant, disoit-il, qu'il n'estoit pas possible qu'il n'y eust leans de bons et expérimentés soldats, qui eussent veu plusieurs sièges et guerres , qu'encor qu'ils n'eussent atteint le nom de capitaines, que pourtant ils ne donnassent de bons advis et conseils; à quoy il les prioit tous de bon cœur, de dire ce qui leur en sembloil : et, pour ce, venoient à luy, et luy rapportoient leurs opinions , dont bien souvent il s'en trouvoit bien.

J'ay veu feu M. de Guyse le Grand ordinairement aux sièges caresser l'un et l'autre soldat aussy bien que les capitaines, et mesmes ceux qu'il avoit cognus pour bons, et les avoit veu bien faire ; ou s'il ne les cognoissoit , ceux auxquels il appercevoit une bonne façon et grâce belle soldatesque, les caressoit bien fort, et leur demandoit leur advis ainsy. a Que te sema ble de cecy ? disoit-il. Que te semble de cela? » Et estoit fort ayse quand ils luy respondoient bien , et qu'il en recueilloit de bons advis. Et

i L'admirai le dit lui-même dans la relation qu'il a faite de ce «ié6e. ( Voyez la collection du Panthéon.)

toujours après remarquoit si bien ce soldat , qu'il le recognoissoit pour jamais; et sur-tout aux sièges, vouloit prendre pluslost advis des soldats et des capitaines des gens de pied , que des autres capitaines de gens-d'armes, pour les y tenir plusa droicts et expérimentés.

Je le vis au dernier assaut de Rouen, quand nous le prismes : un peu advant que l'ordonner, il appella Saiocte-Colorobe de Bearn, lequel de trois braves frères qu'ils esloieut, il esloit le second, et si n'avoit pourtant aucune charge; mais d'autresfbis il en avoit eu; et luy parla de Tordre de cest assaut , et en conféra fort avecques luy; et , selon qu'il le vit, il le cognut fort disposé de faire la première pointe , si M. de Guyse luy doonoit telles gens qu'il voudrait. «Saincle-Colombe, luy dit-il alors, le roy et «moy vous avons beaucoup d'obligation, puis- «que si libremeot vous vous offrez à une si «bonne affaire, sans autrement aucune con- « traiucte de charge que vous ayez icy. Par quoy, «prenez tels soldats que verrez, et donnez; car «bieotost je vous suivray.» Saincle-Colombe soudain alla prendre et choisir cinquante des meilleurs soldats harquebusiers, tous de la compagnie de son frère le jeune Saiucte-Colorobe , qu'il ne faisoit que venir mener fraischement de Metz; laquelle estoit l'une des belles que l'on eust veu; et, entre les cinquante, voulut qu'il y en eust de meslés une vingtaine de goujats et cadets, que ce n'esioit que feu , et bons harquebusiers. Il donna si furieusement , et M. de Guyse après, que la place n'eut qu'à tenir, et en un rien fut emportée. Aussy demeura-il sur la place plus d'une vingtaine de morts et autres blessés de ces cinquante, et luy le pauvre Saincte-Golombe blessé à la mort, dont mourut quatre jours après; et le brave Cas* telpers, jeune gentilhomme d'une très-grande vaillance et espérance, mort; M. d'Andouius, pere de madame la comtesse de Guyche d'aujourdhuy, mort aussy près de M. de Guyse, vaillant seigneur.

Sur quoy je feray cestc petite disgression , que, le lendemain de la prise de la place, M. de Guvse , allant au-devant de la reyne, qui y venoil loger, ainsy qu'il vit de loing qu'on cmporioit un blessé sur une chaire nattée dans ladicte ville , il commanda à Brouilly, son cscuyer, que feu idoq oncle de la CbastaJgneraye

NDfc CAPITAINES FRANÇOIS.

avoit nourry page , d'aller veoyr qui estoit ce malade et blessé ; et tourna vêtement luy rapporter que c'esloit M. de Saincte-Colorabe. M. de Guyse se destort visle de son chemin; et, au grand galop, le vint trouver, et luy demander le plus courtoisement qu'il put comment il se portoit. a Hélas! monsieur, dit-il, très- «mal : je m'en vais mourir; mais, monsieur, a je ne plains point ma mort , si je meurs eu la abonne grâce de mon roy et la vostre,etquc « soyez content que je vous servis bien hier. — « Gomment, content ! luy répliqua M. de Guyse; a et qui ne le serait? Ouy, je le suis, M. de «Saincte-Colombe : et tellement le roy et moy «nous sommes obligés, qu'il faut confevver que a possible l'on serait encor à entrer dans ceite « place sans vous. En quoy vous devez prendre a courage , et vous guérir, et vous tenir pour « très-asseuré qu'après le roy vous recompen- «sera de telle honnorable recompense, qu'aja- «mais vous en serez content. Et quand bien il «ne le ferait, dont il n'est pas si desnaturéet «ingrat roy, ne vous souciez; car à jamais jf «vous feray part de ma fortune et de nifs «moyens, comme à mon compaignon et frère «d'assaut, que nous fusmes hier. Rcsjouysw- «vous doucques, M. de Saincle Colombe; car, «avecques l'ayde de Dieu, vous serez bien- «tost guery.» M. de Saincte-Golombe le remercia très-bumblement avecques la larme a la?il. M. de Guyse l'avoit aussy, et le conduisit plus de cent pas , parlant tousjour* à luy. Je le puis dire , car j'y estois , et le vis; mais le pauvre gentilhomme ne la fit pas par après guieres longue; dont M. de Guyse eut grand regret, honuoranl son enterrement de sa perurane, et le louant ordinairement à toute outrance. Ge traict luy obligea les soldais dudict Saincte-Colombe qu'il voulut cognoislre, au moins ceux de l'cslite, et force autres.

Voylà comme il les recherchoit, parloit i eux, et en prenoil langue. Comme de vray, eo ce qui touche de mener les mains, ma roy, oo ne les doibt pas seulement employer, et leur dire : « Donnez icy, donnez là ; » mais il eo faut prendre quelquesfois leur advis : la raison k veut. En la plus grande tempeste, les plus grands mariniers prennent bien advis des plus petits*

Jules Cxsar, en la journée de Pharsale, ainsy qu'il visiloit les rangs et l'ordre de sa battaille,

DES COURONNEES FRANÇOIS»

il vit an centenier qu'il avait veu bien faire d'autresfois; ne dédaigna luy demander : «Eh bien ! a que te semble-il de ceste batiaille d'aujour- «d'huy? — Je ne scay, respondit l'autre, mon «empereur; mais, je t'asseure bien que tu me « loueras aujourd'huy vif ou mort. » Comme de vray, il Ht rage telle qu'il mourut. Aussy son empereur le loua aprè« comme il meritoit.

Ah ! qu'il y a bien parmy nos bandes enoor de gentils soldats et capitaines que si on se met toit à les louer, dire leurs valeurs , et en faire des oraisons funèbres pour leurs beaux faicts, comme jadis les Romains, que l'on en verroit de belles et qui serviroient de beaucoup à esmouvoir leurs compagnons, et ceux qui viendraient après, à faire d'aussy vaillans actes qu'eux ! Mais aujourd'huy, il y a si peu de reglemens de guerre parmy nos soldats, qu'ils s'addonnent si fort au pillage et à la picorée,que, niais qu'ils en ayent, ne s'en soucient d'autre chose: et tout cela vient qu'ils ne sont pas payés.

J'ay v <u pourtant au tresfois nos soldats parmy no* bandes dans le champ deux ou trois mois demeurer sans faire monstre. Au diable s'ils eussent osé dérober tant soit peu ! Bien est -il vray que la munition ne leur manquoit point ; et , qui pis est, si on leur debvoit quatre, cinq et six mois, on leur en faisoit perdre le plus souvent la plus grand part. Mais aujourd'huy, nostre infanterie est fort corrompue et bien différente à celle qui a esté. Aussy dit-on qu'il n'y a plus de soldats d'assaut ; non que je veuille dire qu'il n'y en ayt encor de bons. El y en auroit d'aussy bons que jamais; mais ils regardent plus à piller, desrober, laronner et à faire leur profit, qu'à gaigner de l'honneur. Et la cause en est , qu'ils n'ont plus de discipline militaire , n'ont plus de règle, n'ont plusd'obeyssance; et, sur ce, ils allèguent qu'ils ne sont plus payés , et ne reçoivent une seule solde du roy. En quoy il faut estimer la fortune du roy1, que, sans argent, il a sçeu si bien entretenir ses soldats, qu'avecques eux il a faict de si beaux exploicts et incroyables conquestes. Je vous laisse à penser, s'ils estoient payés, quelle règle se mit parmy eux , et ce qu'il* feroient.

l.a seule discipline militaire des Romains, jadis a plus faict que toutes leurs armes à sur-

' Henri IV.

monter toute la multitude dos Gaulois, la grandeur des Allemands, la force des Espaignols, et les richesses et finesses des Africains, et la prudence et ruse des Grecs. Aussy Jules Ca?sar permettait toutes desbauches, vices, pillcries et insolences à ses soldats, maisqu'ils ne fussent point mutins, desobeyssans, et desreglés à leur debvoir; et faisoit cela afin qu'ils fussent br.ives, bien en point et tous couverts d'or cl d'azur; estimant que d'estre bien en point r( superbement armés, que cela servoit et animoil mieux à combattre.

Feu M. de Guy se bayssoit et l'un et l'autre, qui estoit la pillerie et desobeyssance. A la prise de Calais, il avoit commandé au ca pi laine Sainct-Esteve le borgne, Basque, de demeurer en un certain lieu près d'une advenue, s'il arrivoit inconvénient , pour y pourvoir. La ville prise, ledict Sainct-Esteve , voyant que tout le monde y pilloit , et luy point , se perd ce coup, pour un bon capitaine qu'il estoit, et quitte son lieu à luy ordonné par mondict sieur, entre en la ville faire comme les autres. Qui fut esbahy? ce fut M. deGuyse. Quand il le vit là: «Capitaine Sainct-Esteve, luy dit-il, avez-vous «esté si hardy et si peu soigneux de mou corn- «mandement et de vostre debvoir, que de «quitter le lieu où je vous avois mis?» Sainct- Esteve respondit : «Je pensois, monsieur, que «je n'y servois plus de rien, la ville prise, et «aussy qu'il me faschoit fort de veoyr un chas- «cun de mes compaignons gaigner quelque «chose, et moy point.— Comment ! luy repli- «qua M. de Guyse, el me tenez-vous si mal «advisé et desraisonnable , que je ne vous fisse «pas récompenser et n'eusse esgard à vostre <« perte que vous faisiez par vostre absence? «— Hàl ouy, monsieur, respondit Sainct-Es- «teve, qui estoit un peu haut à la main; mais «cependant... — Quoy! cependant, dit M. de «Guyse : baisez la terre.» Et ne s'en fallut guieres qu'il ne luy baillast de l'espée au travers du corps. Mais voyant que l'autre recognoissoit sa faute, et baisoit la terre, aussy tost luy pardonna, en n'y retournant plus à telle faute; et puis généreux et magnanime qu'estoit ce prince, le recompensa , et luy donna plus possible qu'il n'eust gaigné au sac; et luy fit remonstrance, debvant d'autres capitaines, de la faute qu'il avoit faicle, tant d'avoir aban-

dooné la charge et le lieu que son général luy avoit ordonné, à quoy cela pouvoit venir à une très-grande conséquence, si l'ennemy fust survenu de quelque autre part, que pour la dtsobeyssancc qu'il avoit commise.

Il desiroit sur toute chose l'obeyssance dos siens. A son voyage d'Italie, il fit pendre deux soldats, l'un pour avoir larroné une seule pièce de lard, et l'autre pour quelque autre chose légère; dont le bon prince s'en confessa à sa mort, et le dit tout haut, et l'ouys, et plusieurs autres avecques moy : dont je m'estonneque M. l'evesque de Riez, qui recueillit ses dernières, et très-belles, bonnes et sainctes parolles, et despuis les fit imprimer, n'y a mis ce traict; car il s'en confessa tout haut, et s'en repentit; mais il dit qu'il n'avoit faict exercer ceste justice, sinon pour la police et pour servir d'exemple à ceux qui en voudraient faire de mesmes.

Voylà comment ce prince desiroit de ses soldats deux choses sur-tout, qu'estoit l'obeyssance et la bonne vie.

Que dirait- il aujourd'huy s'il retournoit veoyr nos soldats de maintenant, qui sont si desreglés, et qui font plus profession de brigandage que de guerre? car dès-lors qu'ils s'enrollent ou marchent soubs une enseigne , c'est à prendre qui pourra sur l'un, sur l'autre, autant ou plus sur l'amy de son party que sur l'ennemy tenir les champs : faut que l'enseigne se promené, et non pas pour peu de temps, mais pour cinq ou six mois, comme j'en ay veu; usant de ce mot inventé de nouveau : ail faut parossier,» qui est aller de paroisse en paroisse, et voisiner à bon escient, mais non à la bonne mode. Et si quelque régiment est licencié du gênerai pour sortir de l'armée , où il y aura long-temps demeuré , et s'y sera fatigué, pour se remettre il vous arpentera deux ou trois provinces, les pillant, volant, et larronant tout ce qu'il pourra; et appelle cela : a Nous allons «nous rafraischir. i

Les autres ne vont en aucunes armées, ny en belles factions, si-non , qu'après qu'ils ont bien pillé et sont pleins comme un œuf, se retirent en leurs maisons, ou boutiques, ou villages, ou ailleurs, et reprennent leur premier mestier; disans qu'ils veulent pourvoir à eux, afiu que .si la paix venolt, qu'ils ne demeurassent sans mestier, et mourussent de faim. Au moins s'ils atteu-

^NDS CAPITAINES FRANÇOIS.

doient la paix, et cependant qu'ils suivissent la guerre et la servissent bien, ils seraient pardonnables et recevables.

Ce que j'en dis, ce n'est pas pour réprimer le butin, ny la mangeaille aux soldats: car il faut qu'ils vivent et gagnent. Et en cela, ne me puis engarder que je ne blasme fort la punition que l'on fit au voyage d'Allemagne du roy Henry II, de quelques dix ou douze soldats, lesquels, après n'avoir mangé, l'espace de six jours, ny chair, ny pain, ny presque toute l'infanterie, arrivant à la ville des Deux-Ponts et aux terres du duc, furent pendus pour avoir pris quelque bestail pour eux vivre et leurs compagnons ; et, qui pis est, ils voyoient dans les bois le bestail à quantité. Il fut fait un bandon gênerai de n'y toucher, et tous mouraient de faim : ce que je trouve la plus grande et sorte simplicité, et cruauté très-laide, de laisser ainsy mourir ces gens de faim parmy les vivres.

M. de La Noue en l'un de ses discours, il approuve et veut que le soldat, après la guerre et veuant la paix , se retire en son premier art et mestier , ce qu'à plusieurs galans horoires ay veu desaprouver, et s'estonner que M. de La Noue, qui a esté si bon manieur d'armes , ayt eu ceste opinion , les voulant en cela abbaisser par trop, qu'il faille que les mains qui les ont maniées si noblement et si nettement, s'aillent souiller et vilanner par un labourage et vil et sale mestier mécanique. Et crois fermement qu'il fasche beaucoup à un brave soldat , ainsy que j'en ay veu l'expérience de plusieurs, quaud il est là réduit, et luy est un grand crevecceur; et luy sçay un très-bon gré quand il ne fait point tel eschange , et ayme mieux quitter sa patrie et aller chercher son advanture en terre lointaine et guerre esirangere, ainsy que font ordinairement la pluspart de nos braves soldats françois; lesquels, quand la guerre, leur mère nourrice de lait, leur vient à faillir, s'espandent si bien par toutes les contrées de la chrestienté , voire du monde, qu'il n'y en a gueres que vous n'y en voyez, comme j'en ay veu en celles que j'ay esté, jusques en Turquie et la Barbarie.

Moy estaut lors en Italie que la paix fut faicte entre le roy Henry et Pbilippes, la pluspart des soldats françois qui cstoienl en la Toscane ne

DES COURONNKLS FRANÇOIS.

se voulurent jamais embarquer dans les galleres de France; lesquelles M. de Sainct-Sulpice (qui fut la première charge honorable qu'il eust jamais, car avant il avoit leu les instituts a Poictiers, despuis ambassadeur eu Espagne, et puis gouverneur de M. d'Alençon) avoit emmenées exprès |tour les enlever ; el , pensant charger, les trouva quasy toutes vuides; et ceux qui restoient disoient entre eux compagnons : a Mais aussy-bien de-ça comme dc-là, que feronsaiioits en France? nos armées y mourront de «faim. De reprendre nos premiers mestiers et «arts mécaniques, nous les avons oubliés. Ne « vaut-il pas mieux que, comme soldais que nous •avons esté si longtemps, nous vivions et moii- ■ rions comme soldats? » Et , sur ce, prirent résolution de trajecier vers la France , et aussy qu'ils avoient faict une grosse sédition dans Grossette, dont le capitaine La Solle, Gascon, avoit esté chef, qu'ils craignoieut qu'en France ils en pastissent.

Par quoy, sachant que le roy d'Espagne faisoit battre le tambour par toute l'Italie, se vinrent enroller si grand nombre de soldats françois , tant de la Toscane que du Piedroont, qu'il s'en trouva plus de douze cens. Et j'en vis une grande partie à Naples , embarques sur les galleres pour aller en Sicille. Entre autres je vis le capitaine La Solle, qui avoit très-bonne façon , pensans tous que l'année deust faire quelque journée ceslc année-là ; mais ils hyvernereul en tous ces quartiers du règne 1 de Napleset Sicille, et, l'année amprès, se donna ce furieux combat aux Gerbes 2 , auquel des François emportèrent vogue d' avoir très-bien et vaillamment combattu , et tellement qu'il n'en resta pas en vie la tierce partie.

N'cstoient-ils pas braves, gallans et heureux, ces gens de bieu de soldats, de vivre et I mourir en soldats et pour la deffense de la fby , non pas faire la vie mécanique que M. de La Noue ordonne ; car et comment est-il possible qu'un uoble cœur veuille venir vilain ?

Qu'on m'aille dire que ces braves soldats espagnols , quand ils ont une fois manié les arfinie, il s'en alla en Turquie, où il se fit si bien

' Règne, royaume, de l'italien il rtgno , qui désigne particulièrement le royaume de Naples. Plu» bas, chevaux du régne, ce «onl de* chevaux de Naple*.

• L'Ile de Gerbe, sur la cote d'Afrique.

mes , qu'ils les quittent pour retourner à leur art mécanique qu'ils ont quitté; mais ils envieillissent avecques elles el meurent avecques elles. Aussy ont-ils un bon pere nourricier , leur roy , qui , en paix et en guerre, les nourrit et entretient tousjours tant qu'ils peuvent mener les mains ; et , venans vieux , il les envoyé mortepayes aux chasteaux , ou leur donne pensions ou héritages des malfaicteurs et rebelles , ainsy qu'on faisoil jadis a ces braves vieux soldats romains; quand ils n'en pouvoient plus, s'alloient tenir en leurs terres et héritages qu'on leur donnoit , et là vivoient sans retourner à leur premier mestier mécanique.

Et vous, braves soldats françois, qui ne quittez point l'honneur de vos armes, vous ne mourrez jamais. Vous avez faict craindre vos valeurs par toutes les parts de l'Orient et par tout le monde! Encor s'en trouve-il aujourd'huy qui en feroient de mesmes, s'ils trouvoient des chefs qui les y voulussent mener; car, eucor tous desreglés, et tous mal disciplinés et mal obeyssans qu'ils sont, il s'en trouve tousjours qui font des actes signalés et de très-beaux combats, dans leur propre terre, les uns contre les autres, contre frères, parens et amys. Je vous laisse à penser ce qu'ils feroient contre leurs propres ennemys, encor que la guerre intestine et civille ayt l'estime d'estre la plus cruelle de toutes, selon aucuns; mais, selon d'autres, il s'y fait plusieurs courtoisies, et plus qu'aux guerres estrangeres, dont il s'en feroit de très-beaux discours.

Voylà doneques comme ces nobles soldats françois du ed mont el de la Toscane , ne voulurent jamais quitter la noblesse des armes , qu'ils avoient conquise par effusion de leur sang. Je n'ay pas veu seulement ceux-là , mais I une infinité d'autres , lesquels , aussy tost nos paix faictes en France despuis trente ans, sont allés rechercher la guerre en plusieurs pays estrangers. Les voyages qu'ils onl faicls en Italie, en Flandres, en Espaigne, en Portugal et leurs «les, en Hongrie et autres lieux , nous en ont faict fby.

J'ay ouy asseurer que , la guerre de Chypre dernière, il y avoit un bascha, ou sangiac ( aucuns disent qu'il n'estoit que sangiac), qui estoit gascon, de la comté d'Armaignac, et avoit I esté brave soldat en France. Y voyant la guerre

paroistre pour un bon soldat et capitaine , que , l Noitez l'humeur de ces deux braves François^ parvenant peu à peu aux grade», il vint à eslre l'un alla servir le Turc, et faire preuve de ses

haschaou sangiac, et se faisoit appeller le bascha Armignac. Je ne sçay s'il est vray; mais aucuns vcnans du Levant me l'asseurerenl pour chose vrayc. Et fil tout plein de courtoisies aux chrcstiens et aucuns soldais François, qui se fuurerent dans Famagouste, encor que le livre Fiict et escrit de la guerre de Chypre n'eu fait aucune mention. J'en laisse à croire au monde ce qui en est ; mais je le vis une fois qu'on ledisoit au roy Charles IX. Je ne veux pas advouer qu'il fit bien, pour eslre venu là, et s'estre renyé; mais je ne sçache guiercs soldat qui n'eu fisl de mesmespour telle grandeur et ambition, pluslost que de mourir de faim en sa maison cl sa patrie.

Froissard, en son qualriesme livre ou volume, parlant de la batlaille de Nicopoly eu Hongrie, que les François perdirent conirc les Turcs, desquels estoit le chef l'Amorabaquin , dict autrement par ledict Froissard fils du roy Basaach, dict par les modernes Bajazet, il dit donrques que là, parmy les chevalliers françois, se trouva un chevallie de Picardie, qui s'appclloit messire Jacques de Helly (madame d'Estampes est sortie de cesle maison), «lequel avoit «demeuré en son temps en Turquie, et avoit «servy en armes, aiusy parle-il, l'Amoralh-Ba- «quio, perc à ce roy Bajazet dont il parle, et, «pour ce, sçavoil un peu parler de turc. Quand « il vil que la desconfilure tournoit sur les chres- « tiens, il advisa à se sauver, et se mettre entre « les mains des Sarrasins, et s'ayda de leur lan- » gage qu'il sçavoit , et par ainsy se sauva.

a De mesmes en fit un escuyer de Tournesis , «qui se nommoit Jacques du Fay, et avoit servy a au roy de Tartarie, lequel roy s'appelloit Tan- « burin ', et quand ce Jacques sceut que les Franuçois venuieut en Turquie, il prit congé au roy « du Tartarie, lequel luy donua assez légèrement, «dit Froissard. Si fut à la batlaille, et là pris et a sauvé proprement des gens du roy Tanburin «de Tartarie qui estoienl là; car ledict roy y « avoit envoyé de ses forces. »

Par ainsy, ces deux braves François furent sauvés pour avoir esté advantureurs; et, s'ils ne le fussent esté, ils esloient perdus et morts comme leurs compagnons, que ledict Àmoraba* qui» fit tuer devant luy.

'Taiiierlau.lVoy. mon éditde Kroiwwt, L ui, p. 263.)

armes; et l'autre , encor plus advantureux . alla servir le grand can de Tartarie, qui est bien plus loing.

Qui sçauroit doneques assez louer ces deux braves hommes de tel courage advantureux , qui, amprés, leur servit de beaucoup? car ils se garantirent de mort, et si firent, au moins l'un, Jacques de Helly, grand service aux pauvres François qui restèrent de la bat taille, ainsy que recite ledict Froissard en nos histoires fraoçoises.

Certes, pour quant à rooy, je loue fort ces deux hommes ; car leur voyage n'estoit point commun nullement, et estoit si bizarre: car plusieurs alloienl outre-mer , et au saincl sepulebre de Hierusalem; et telss'appelloient chevalliers d'oulre-mcr, ainsy que le mesme Froissard dit de celuy qui rencontra le duc de Nevers auprès de V enise, tournant de sa prison, qu'il interrogea fort de toutes nouvelles de de-là.

Froissard parle ainsy que je dis. Outre dit : que ce Jacques de Helly fut recognu, après avoir eslé pris, de force gens delà maison de l'Amorav baquin, qui luy firent très-bonne chère, el le présentèrent audict Amorabaquin , qui luy en fit de mesmes, et l'envoya vers le duc de Milan et en France, pour porter des nouvelles de la desfaicle ; et, après avoir composé de la rançon des François, il luy donna, et au sieur de Chasteau-Morand . sur les deux cens mille florins de la rançon, vingt mille pour ses peines.

J'ai ouy conter qu'en Piedmont , du temps du mareschal de Brissac , y eut un capitaine., qui se nommoit le capitaine Vallesergues , qui servoil le grand seigneur, sultan Solyroan, et estoit à ses gages et solde de guerre. Il vint par deux fois en Piedmont , et faisoit ce qu'il pou voit pour gaigner des gens pour mener par delà. La première fois , il y mena six braves soldats et un capitaine, et tes desbaucha; et si avoit débauché mon frère le capitaine Bourdeille, qui estoit fort jeune , et tout luy estoit de guerre. Mais la guerre de Parme survint , où il ayraa mieux aller. La seconde fois, il retourna, et emmena autres dix bons soldats , ayant du grand seigneur force argent pour les gaigner, et faisoit son cas secret. Mais M. te mareschal en eut le vent , qui luy deffendit

DES COUKONN de n'y retourner plus : car il luy faschoit de perdre ainsy ses bous soldais: car là volontiers gens de bas cœur n'entreprennent tels voyages. Et, sans que ledict marescbal aymoit ledkt capitaine Vallesergues, et le tenoit pour bon capitaine, et aussy qu'il sçavoit que c'estoit que du monde, et qu'il failoit que le François ne perdist point sa coustume d'estre advaniureui, il luy eusl faict mauvais parly, ainsy que plusieurs resveurs luy conseilloient.

Encor ces messieurs firent mieux qu'un baron de La Paye, François, despuis dix «os; lequel estoit bon compagnon, et ayant de5peudu tout son bien en France, il s'en alla en Turquie et Gonstantinoble, où, ayant coguu que les Turcs raisoient grand cas d'un homme de valeur, d'esprit et d'entendement, s'il se renyoil et se mettoil avecques eux, luy, en présumant quelque bien pour luy, car defaict il estoit uu accomply gentilhomme, il sercnya gentiment, sans aucune cérémonie ni forme de contraincte. Du despuis, j'ay ouy dire à gens qui l'ont vcu très-bicu-venu des Turcs et en estime, qu'il faisoit plaisir aux François quand il les rencontrait, encor qu'un renégat soit grand ennemy de sa nation et religion.

Gomme de raesmes, un de ces ans, a raict ce brave M. de Potrincourt ; lequel, ayant commandé à un régiment aux guerres de la Ligue, et elles finies, et ayant refait un autre et emmené en Hongrie , cl y mené bien la guerre pour les chresticns , il s'alla rcnyer et révolter, fust ou pour mécontentement ou despit , ou par caprice, emmenant avecques luy force braves des siens, et si bienreceuelappoincté, luy et les siens, qu'en un rien il fut faict et créé solennellement à Conslantiuoble bascha, et envoyé pour tel en Chypre. J'ai veu des soldats et autres qui l'y ont veu. A ceux qui vouloient demeurer avecques luy, les appointoit bien; aux autres qui en vouloient tourner en France, leur douuoit argent pour passer chemin. Du despuis, il est mort bascha de Damas en grande réputation, et fort aymé de son maistre.

Lorsque les nopees de Madame, sœur du roy, furent accordées avecques le [roy de Navarre à Blois,y arrivaen ambassade leconnestableduroy de Suéde, lequel estoit gentilhomme gascon , au moins du Languedoc, de la maison de Rive; car son frère, qui l'estoit venu veoyr, s'appeloit

M. de Rive , lequel j 'a vois veu avant en l'armée dea huguenots. Ce gentilhomme , la paix fâicte, ennemy de I oysiveté, et desirieux de servir, s'en alla en Suéde, où estant, servit si bien le roy qu'il l'hounora de Testât de connectable; et vint , comme j'ay dict, trouver le roy , en ambassade, pour quelques traictés qu'ils avoient ensemble. Il y vint très-bien accompaigné. Il avoit une très -belle façon, de belle taille, noiraud en tainct du pays, s habillant à la françoise ; je luy vis faire la reverenee au roy et reine. Il tint alors sa gravité, ainsy que portoit le debvoir de son ambassade; mais amprès, il porloit à Leurs Majestés tout honneur comme à son roy et à son souverain , faisant ses excuces si, audeu de sa charge, il tenoit le rang de son maistre ; mais, hors de là , il se faisoil très-humble; dont le roy et la reyne l'en eslimoient , et luy en sçavoient un très-bon gré , et prenoieut plaisir de l'entretenir, ainsy que je le vis par deux fois se promener avec la reyne dans les jardins de Blois. Il convia M. de Strozre d'aller disner deux ou trois fois avecques luy, et j'y estois tousjours. Il estoit de fort bon discours , et faisoit très-bon avecques luy , tenant encor plus du Gascon et François, que du Suéde. Gomme je pus entendre, il désirait obtenir du roy qu'il pust emmener là -bas un régiment de quelques deux mille hommes de pied François. Il ne luy fut pas du tout refusé, mais donné quelque espérance; car nostre voyage et embarquement de mer en Brouagc, que nous allions faire, empescha. Songer doneques là-dessus quelle joye et contentement pou voit avoir ce gentilhomme, de parier ainsy à son roy, tenant la place d'un autre roy son compaignon. S'il n'eust bougé de son pays, il n'eus! pas faict cela.

A la guerre de Parme y alla un gentilhomme du pays de Brie, qu'on appelloit M. de Vaux. J'ay veu un sien frère, brave et gallant homme, qui suivoit feu M. le prince de Gondé le premier, et estoit son escuyer. Ce gentilhomme s'opiniastra de quitter son pays, et de faire service au duc Octavio, qui le prit en telle amytié, qu'il le gouverna despuis fort paisiblement; et avoit bonne part en luy et en son estât. Je ne sçay s'il est mort ; mais n'y a pas long- temps qu'il vivoit: et voylà comme le Frauçois se |

A nostre retour du siège de Malihe, estant à Rome, le comte de Beljouyouse, Milaoois, qui estoit avecques nous dans les galleres, nous fit connoistrc, a mou frère d'Ardclay et à moy, un comte du royaume de Naples , qui s'appelloit el conde di Burdella; et se pleut fort de se dire et se trouver noslrc purent; lequel , après avoir raisonné, nous alla dire que les siens ayeuls et bisayeuls estoient venus des confins de Gascongne, el estoient venus jadis aux guerres de Naples, du temps que les François les y faisoient; et, de faict , portoit mesme nom et mesmes armes que nous; et estoit riche de douze mille escus de rente , et avoil sa maison en la Pouille ; et nous y voulut mener et faire bonne chère ; car, dès-là , nous nous estions rendus fort privés et acousincs ; nous n'y voulusmes point aller, car nous voulions tourner en France.

Il nous festina souvent très-bien à Rome, car il y avoit une maison ; et nous monstra sa femme , qui estoit là une grande faveur , et sa sœur ; et, comme cousins , nous y vinsmes trèsprivés. Sa femme estoit très-belle , mais sa sœur, point maryée, Pesloit encor plus, et sur-tout fort à mon gré. Nous nous entournasmes, en protestation qu'il nous fit faire que Tirions veoyr exprès dans quelque temps, et qu'il nous mènerait faire très-bonne chère en sa maison qui estoit en la Pouille, et ne plaindrions nostre voyage, nous promettant de beaux chevaux du règne. Mais la guerre ci ville survint et se renouvclla, qui empêcha nostre dessein, et aussy qu'enlendismes despuis sa mort ; que , sans cela , j'avois très-bien résolu de le tourner veoyr.

Quand nous fusmes en France, j*en fis le conte à mon frrre M. de Bourdeille, et comme nous avions des parens au royaume de Naples , et le priay de faire adviser dans les vieux titres et pancartes du trésor de nostre maison ce qu'en pouvoit estre. Après les avoir bien visités et feuilletés, il se trouva comme un cadet de Bourdeille, de quatre qu'ils estoient, l'un s'en alla à la guerre de Naples avecques le roy I»uys, dont l'on n'en sceut nouvelles autres , si-non qu'il ne tira jamais légitime de nostre maison, et demeura à ses autres frères : dont par-là nous tirasmes que ce dict comte de Bourdeille estoit venu de celuy-là de succession en succès-

NDS CAPITAINES FRANÇOIS.

«ion, puisqu'il portoit mesme nom et mesmes armes; et aussy il nous dit qu'estant en sa maison, il nous monstreroit à plein son origine, dont , pour lors, il ne se souvenoit point autrement , si-non que les siens estoient extrakte des confins de Gascongne, dont il en faisoit grand gloire; et se tenoit pour fort honnoré que fussions parens et nons l'appellissions coosio.

Cest ayeul estoit frère de ce brave Arnaud de Bourdeille , dont les histoires parlent de luy, qui fut faict chevallier debvant Froosac . avecques plusieurs autres seigneurs, et fut lieutenant de roy et seneschal en Perigord, et fut frère de Heliede Bourdeille, cardinal, archevesque de Tours et evesque de Perigueux; et celuy dont je parle s'appelloit Jean. Il nous escri vit deux fois en France, nous sommant de nostre promesse de l'aller veoyr, et puis mourut après.

Advant luy il y en avoit bien un autre qui mourut en la guerre de la terre saincte, et testa advant mourir; et ne touche rien en «on testament , si-non les légats qu'il faisoit de ses chevaux, armes , joyaux et quelque argent qu'il donnoit à son escuyer, qu'il nommoit SciiUfer; car le testament est en latin fort grossier, qu'on ne peut bien lire à cause de la vieillesse de l'escriture et parchemins ; bref à tous ses gens et serviteurs et à aucunes églises il légua

Advant tous ceux-là , nous trouvons dans le roman de Morgan , faict en stances italiennes comme un Angelin de Bourdeille fut envoyé recognoistre l'ennemy la vigile de la battailie de Roncevaux où il fut tué , et dit ces vers :

Angelin de Burdella solo fa morto Da Paladin , ma gli fu fatto torto.

Je me fusse passé, ce dira quelqu'un, de faire ces contes. Aussy ne les ay-je faicts si-non pour donner exemples a mes nepveux , et crut qui viendront après moy en ma race, d'imiter en tels voyages et advantures leurs advanturiers prédécesseurs , lesquels s'y sont tellement addonnés, qu'en ces voyages d'outre mer ils ont esté si frequens et si adventurenx , que le* bonnes gens et bonnes vieilles femmes de nostre pays sont encor en ceste badine opinion, que pourquoy les gens d'aujourd'huy ne sont si gens de bien que le temps passé? Disent-i!«:

* PoPme en vingt-huit ctaioii , par Luip,i Pula-

DES COURONNELS FRANÇOIS.

« Parce qu'il» ne sont baptisés d'un si bon et si «sainct crame que du temps que les Bourdeilles «lalloient quérir par de-là Hierusalem , et l'al- «loient prendre dans l'oreille d'un dragon qu'il « failoit qu'ils tuassent de leurs mains, et puis en «tiraient de ladicte oreille de la substance dont «on en faisoit lecresme,et le sanctifioit-on dans «Hierusalem par les sainctsprelatsquiyestoient, « puis le rapportaient à leurs pays, et en fournis- « soient les églises. » Voylà la plaisante opinion et fable qu'a voient, et racontent encor ces bonnes et simples gens et femmelettes de nostre pays.

Si ne me veux -je point vanter; mais je peux bien asseurer avecques vérité, que ceux de ma race n'ont jamais esté casaniers , et qu'ils n'ayent aussy bien employé leurs jours en voyages et guerres, qu'aucun que ce soit en France. Les vieux titres de nostre maison en font assez fby. Mes ayeuls, bisayculs, grandspères, pères et frères, ne s'y sont nullement espargnés : et quant à pour moy, dès-lors que je commançay à sortir de subjection de pere et mère, et de l'escole, sans les voyages que j'ay fuicts aux guerres et aux cours dans la France, j'en ay faict sept hors de la France, lorsque la paix y estoit,pour chercher adventure, fust pour guerre, fust pour veoyr le monde, fust en Italie, en Escosse, Angleterre, Espaigne, Portugal, dont j'en rapporlay Vfutbito di Cristo duquel le roy de Portugal m'honnora (qui est l'ordre de là), estant tourné du voyage du pignon de Belys en Barbarie, puis en Italie, encor à Maltbe pour le siège , à la Golleiie d'Afrique, en Grèce, et autres lieux esi rangers, que j'ay cent fois plus aymé pour séjour que celuy de ma patrie, estant du naturel des tabourineurs , qui ayment mieux la maison d'autruy que la leur.

Tellement qu'estant à Malthe. j'avois résolu d'y prendre la croix , sans M. de Strozze , qui estoit mon amy parfaict, qui m'en destourna et empescha, et me prescha tant et tant que je le creus; me donnant à entendre que, pour une croix, ne debvois quitter ma bonne fortune qui m'attendoit en France, fust de la part de mon roy, ou d'une belle et honneste dame et riche, de laquelle j estois alors fort serviteur et bienvenu, que j'eusse pu espouser. Veu toutes ces consi-

* lx% iiirftturs de l'ordre Ju Cbrut.

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