RA1TOME. I
derations, je m'y laisse aller ainsy aux persuasions de mon amy, et m'en tourne en France, où, pippé d'espérance, je n'ay receu autre fortune, si-non que je suis esté, Dieu mercy, assez tousjours aymé,cognu et bienvenu des roys mes maistres, des grands seigneurs et princes, de mes reynes, de mes princesses, bref d'un chascun et chascune, qui m'ont eu en tel estime, que, sans me vanter, le nom de Branthome y a esté très-bien renommé,
Maii toutes telles faveurs, telles grandeurs, telles vanités, telles vanteries, telles gentillesses, tels bons temps, s'en sont allés dans le vent; et ne m'est rien resté que d'avoir esté tout cela , et un souvenir encor qui quelquesfois me plaist quelquesfois me desplaist; m'advançant sur la maudicte chenue vieillesse, la pire de tous les maux du monde, et sur la pauvreté, qui ne se peut reparer comme par un bel aage florissant , à qui rien n'est impossible; me repentant cent mille fois des braves et extraordinaires dépenses que j'ay faictes autresfois, de n'avoir réservé quelque bien , qui servirait maintenant à mon aage foible, dont j'ay faute de ce que d'autresfois j'ay eu trop; ayant un creve-cœur extresme dedans moy, de veoyr une infinité de petit? compaignons en ce règne eslevés grands , soir en biens, en richesses, grades et grandeurs, que d'autresfois j'ay veu qu'ils se fussent sentis très-heureux qu'ils eussent eu quelques parolle* de moy, encor à la traverse, ou sur l'espaule. Ce n'est point que je ne l'aye autant ou bien mérité qu'aucuns dViu- car je cognois et sçay par cœur toute leur vie: mais c'est la fortune, traistresse et aveugle qu'elle est! qui, après m'avoir repeu assez de vent, m'a quitté et s'est mocquée de moy.
Or, comme dit l'Espaignol, asi van las mudanças de la suerle '; aussy dit-on que la fortune est une putain et vraye vessc , qui s'abandonne à tout te monde, quelquesfois aux valets mieux qu'aux gentilshommes, et quelquesfois à ceux de peu de mérite comme à ceux qui méritent, ainsy que font nos putains.
Pour le moins , si elle me mettoit bientost entre les mains de la mort, encor luy pardonnerois-je les torts qu'elle m'a faicts. Mais voylà le pis ; nous ne vivons ny mourons comme nous
1 Ainsi ». font les chanBcmen* du «ort.
voulons. Nous avons beau de chercher les occasions, soit en guerres, querelles , voyages, ou ailleurs, comme j'ay faict et dict, je croy que si le destin n'en donne la sentence, nous avons beau nous peiner à la rechercher.
Or. fasse doneques le malheureux destin ce qu'il voudra, jamais il ne sera que je ne le maudisse et maugrée pour jamais, soit de la bouche, soit du cœur; mais encor maugrée-je et detesté-je plus la vieillesse chargée de pauvreté. Car, comme me disoit un jour la reyne mère du roy, ayant tel honneur de parler à elle sur le subject d'une personne de sa cour : la vieillesse nous apporte assez d'incommodités, sans nous surcharger de la pauvreté , qui sert au comble du malheur des personnes; contre lesquelles le plus beau et souverain remède qui soit , c'est le trespas. Et bienheureux est celuy qui le peut gaigner, quand on a passé cinquante-cinq ans : car après il n'y a que douleurs et labeurs ; et ne peut-on manger que du pain de cendres , faict de toutes douleurs , ainsy qu'a dict le prophète.
Le lecteur me pardonnera si je me suis perdu en ce petit discours de ma misère, laquille reciter m'est autant de soulagement.
Si faut-il que je fasse un conte advant que d'achever ceux de ces braves François qui se sont pleus à percer monde pour chercher les •dventures. Le croyra qui voudra; mais nous le tenons pour très-certain en nostre pays de Perigord et Xainctonge, tant pour avoir esté remémoré et passé par les bouches et les oreilles de père en fils , que par aucuns titres et apparences. Le conte est doneques tel. Tous ceux qui ont escrit l'origine des deux frères de Barberousse, Cairadin et Ariadan, disent qu'ils furent natifs de la belle isle de Lesbos, tant renommée de jadis, et despuis dicte Methelin; lesquels estans allés, comme les plus pauvres de l'isle, chercher advenlure sur la mer, furent tant par le menu favorisés de la fortune , que tous deux sont esté heureusement decedés roys d'Alger. Voylà ce qu'en disent les histoires qui en sont escrites, et mesmes Paul Jove.
Or, les anciennes bonnes gens et vieilles de nostre pays ne disent pas ainsy. Vous sraurez doneques comme en Xainctonge il y a une maison noble et bonne 1 , qu'on nomme la maison
» J. d'Autou , dans sou Histoire du roi Louis XI 1 ,
SDS C\PITAISES FRANÇOIS.
d'Aullion. En teste maison fut roaryce une fille, nommée Marguerite de Mareuil, de ceste très-illustre et grande maison de Mareuil en Perigord, d'où est issue la très-vertueuse, sage, irès-hunueste madame la princesse, mère de M. de Montpensier d aujourd'huy : ceste Marguerite de Mareuil porta en ladicte maison d' Authon pour maryage les terres des Ben ardieres et des Combes. De ce maryage sortirent deux entans : à l'aisné escheut la maison do pere, qui estoit Authon ; et au second le* terres des Bernardieres et des Combes. Auquel, comme est la coustume ordinaire des jeunes cadets, prit envie de ne s'amuser aux cendres casannieres, mais d'aller veoyr le monde; et afferma ses terres , et en prit de l'argent ce qu'il put ; et , associant avecques soy, et prenant pour frère d'alliance et de fortune un autre jeune cadet d'Angoulmois , de la maison de Berneuil,dict deMonlsoreau, tousdeux mettent la plume au vent , comme bons frères jurés de ne s'abandonner jamais, et vivre et mourir ensemble, et vont brusquer fortune.
Pour lors, les chrestiens estoient vers Metlielin, soubs M. de Rabastain, car c'estoit du temps du roy Louys XII, où les François allèrent par le commandement du roy, parmy lesquels se trouvèrent ces deux cadets frères ; où estans, s'hasardèrent si bien sur mer avecques quelque petit vaisseau qu'ils avoient pu recouvrer, qu'ils firent quelque léger et petit butin, et assez bon pourtant pour l'advenement et la portée de leur fortune nouvelle : pais s'en retournèrent en France , comme est la coustume du Frauçois ; car , quoy qu'il soit, il faut qu'il tourne voir fumer sa cheminée , ou bien pour faire monstre de sa fortune, ou de sa vaillance et voyage.
Y estant venu , ne faut point demander s'ils se firent valoir, et s'ils firent ostentation et parade de leur butin et valeur; dont entre autres ce cadet d'Authon fit présent à l'église de la paroisse des Bernardieres, qu'on nomme Champeau, de la coiffe de Nostre-Dame, qu'il disoit, et faisoit-il ainsy entendre au menu peuple ,
ParU, 1615, chap. 44 et tuir. à l'an 1507, parie de mestire Jean Chaperon , et du Dominé Antoine d'Auto» , seigneur dudit lieu , qui , de l'aveu du duc de (iuddres , équipèrent chacun un vaisteau el te mirent a pirater. Si c'en d eux que Teut parler Brantôme, U aura été très-mal informé.
DES COURONN
esirc belle, et recouverte par une très-grande curiosité vers Hierusalem.
Tous deux n'eurent pas si peu demeuré en leurs maisons qu'ils se fascherent et firent dessein de reprendre leur route : et , pour ce , ce cadet d' Au thon vendit Bernardieres à feu mon grand- pere , qui est un chasteau bon et fort , devant lequel demeura quelques jours en Périgord Bertrand du Glasquinin comme vous trouverez dans son vieux roman imprimé en lettre gothique 3, et ce cadet vendit ceste place pour, de cest argent, estant vers Methel in, acheter un plus grand vaisseau qu'ils n'avoient auparadvant,et aller en course, luy et son frère de Montsoreau, qui n'estoit si riche que l'aulrequi fburnissoit à tout ; car rien n'est tant si coquin, nydoux, ny attirant qu'un butin , quel qu'il soit , soit de mer, soit de terre.
Eslans doneques ces deux frères ainsy bien garnis d'argent , s'enlournent vers Metheliri ; où estans , ne faillirent d'acheter un bon vaisseau; et battent la mer si heureusement , qu'ils firent un butin bien plus grand que l'autre : si bien que, pour la seconde fois, ils retournent encor revoir la douce France et la bonne patrie, où le cadet d'Authon, se voyant sans maison ou habitation, (car il avoit desjà vendu son Bernardieres qui estoit assez joliment basty) , se mit à faire bastir les Combes, qui estoient une jolie terre près dudict Bernardieres, mais pourtant point bastie; et y fit un si beau bastiment, qu'aujourd'buy on n'y en feroit un tel pour trente mille francs. Il y fit aussy quelques acquisitions et autres despenses , ainsy qu'est la coustume , que d'argent de jeu ou de butin on en fait tousjours bon marché , et ne se soucieon guieres de rembourser. Je parle d'aucuns. D'autres sont plus sages.
Mais ce cadet, voyant, ou qu'il avoit brouillé tout son argent , et qu'il n'en avoit plus , ou bien qu'il voyoit que ceste maison des Combes n'estoit bastante pour son ambition, ny pour nourrir et rassasier son généreux et avide cœur, ou qu'il cognust en soy ce qu'il estoit et fit après, se résolut pour la dernière fois de quitter la France et patrie, et parentelle, foyer, et cheminée, et maison, et village, et paroisse, et curé , diocèse, et la coiffe et tout, vend son
* Du GuMclin.
• Il e»t inséré dans ceuc Collection.
chasteau à un greffier de la cour du parlement de Bourdeaux, qui despuis fut premier ou second président de Rouen, dont long-temps, et plus de soixante ans, luy et les siens en ont esté possesseurs ; mais despuis , il y a trente ans, ses héritiers le vendirent à un gentilhomme du pays.
Ce faict, luy et son compaignon et frère Montsoreau reprennent encor leur route de Methelin ; mais avant que partir, il révoqua la coiffe de Nostre-Dame, qu'il avoit donnée à sa paroisse de Champeau, et la donna â l'église de Sainct-Front de Perigueux , pour y avoir droit et privilège d'y bastir un sepulchre eslevé pour luyetlessiens, comme de faict il le fit construire fort superbe, faict en pierre, haut eslevé, armé, tenant une espée en la main ; lequel sepulchre a duré jusqu'à ce que les huguenots prirent la ville de Perigueux, qu'ils abattirent à leur mode les images, démolirent les sepulchres, et ruynerent les églises.
Il se trouve encor, parmy les titres du clergé et de la maison des Combes , une transaction faicte entre le clergé du Perigueux et de la paroisse de Champeau, pour avoir plaidé longuement ceste dicte coiffe de Nostre- Dame, sur le débat quelle donation debvoit estre la meilleure, ou la première ou la dernière. Enfin, par accord et transaction faicte, ladicte coiffe demeura à l'église de Perigueux ; laquelle a esté vénérée parmy les autres sainctes reliques qui y estoient , jusqu'à ce que lesdicts huguenots pillèrent tout.
Voylà doneques ce cadet d'Authon, seigneur des Combes, et son frère Montsoreau , qui s'en vont à Melhelin , où estant , employent leur argent à recouvrer un bon vaisseau, avecques lequel ils font si bien qu'ils se rendent grands fameux corsaires.
Sur ceste entrefaicte, 'les chrestiens quittent Methelin. Eux, voyans qu'ils n'avoient quoy faire ny frire en France, ou que la fortune leur predisoit meilleur qu'en France, et qu'ils y avoient tout mangé et vendu , eurent honte d'y retourner si souvent. Par quoy, attirés du doux plaisir du butin, continuèrent leur brigandage ; et escument si bien la mer, qu'ils se rendent très-renommés corsaires ; et cachans leurs noms et leur natious, se dirent enfans de Methelin, prennent le party de la foy des Turcs; et, par ainsy, de deux François qu'ils estoient,
Cl 2 HOMMES ILLUSTRES ET GR
de Methelin, et de cadets d'Authon et de Montsorcau, se font nommer Cairadin et Ariadan Barberousse.
Leurs parens et proches ne faillirent de s'enquérir aux François qui retournèrent de Methelin, qu'estoient devenus leurs parens d'Authon et Montsoreau. Les uns disoient qu'ils esloient demeurés encor sur mer, continuans leur meslicr de corsaire, et qu'ils les ver* raient bientost. Les autres disoient qu'ils estoient morts et submergés en la mer, et qu'il y avoit long-teflips qu'ils ne les avoient veus. D'autres, de la plus saine voix , affermoient qu'ils s'estoient renyés, et avoient adoré Mahomet.
Voylà mon conte achevé. Je ne sçay s'il est vray; mais je l'ay ainsy ouy conter à des vieilles personnes, qui le tenoient de plus vieux qu'eux. Possible que cela est faux, possible que non, et que les deux frères , pour avoir esté longuement à Methelin, ayent donné occasion à ceux qui en ont escrit de dire qu'ils estoient natifs de ladicte isle, ou bien qu'eux-mêmes Payent ainsy publié. Je m'en rapporte à ce qui en est. Il ne sera pas damné qui le croira ou descroira.
Tant y a que l'un de ses pet its-nep veux, qui vit encor, qui est le baron d'Aui non, fut si curieux, du temps du roy François 1 et Henry 11, de voyager le monde et de s'enquérir de telles nouvelles. Et de faict , il a veu et practiqué autant le levant qu'il est possible, et en sçavoit trèsbien raconter, et y vouloit encor retourner, sans les guerres civilles, ce disoit-il. Je ne l'ay jamais veu, encor que j'en eusse très-grande curiosité, tuais l'occasion ne s'y est jamais présentée. La race en est bonne et brave.
J'oubliois à dire que le cadet de Montsoreau mourut le premier, estant le plus vieux, et Autbon survesquit, qui fut despuis Barberousse, et roy d'Alger; m'estonnanl cent fois, si le conte est vray, que luy, ayant practiqué tant de François, et mesmes venu en France lorsque la ville de Nice fut prise, de quoy il ne se descouvrit aux François, ou ne s'enquit de sa maison sourdement ou d'autres maisons de France. Je croy qu'il avoit honte de quoy il avoit quitté sa foy et sa religion, ou que luy estant passé tant de choses en son entendement, qu'il ne s'en souvenoit plus; ou qu'il les desdaignoit , se voyant si grand ; ou que telle est la coustunic des chrestiens se renyans,
INDS CAPITAINES FRANÇOIS.
et mesmes venans aux grandes charges de san-
giacs et baschas, de renyer tout, jusqu'à la cognoissance de leurs parens, pour n'en faire jamais plus de cas, ny de leur mémoire. Là dessus en dircourra qui voudra. Ce que j'en ay escrit, c'est par une curiosité qui plaira possible à aucuns, et non possible aux autres.
Voylà comment en toutes façons, soit pour bien, soit pour mal, les François ont esté hasardeux à rechercher advantures, et faire rencon- Ire, et entreprendre voyages; que quand ils leur failloient en leur pays, ils les alloient de loiog esventer hors de leur patrie.
Il me souvient que, lorsque nous allasroes au siège de Mallhe , dont le grand seigneur s'eo plaignit au roy, qui, pour le contenter, ooos bannit tous et desadvoua.
Mais vous eussiez dict que cesle année-là estoit venue et destinée pour faire voyager les François. Les uns allèrent en Hongrie avecques ce vaillant prince feu M. de Guyse,qui ne pouvoit lors avoir attainct dix-huit ans; lequel , suivant l'exemple de ses ayeuls en la guerre sainetc . se voulut trouver pour faire teste à l'armée infidellc de ce grand sultan Solyman, qui y estoit luy-mesme en personne, ainsy que sa mort a signé le tesmoignage. Ce jeune valeureux prince doneques y alla , très-bien accompaigné done très-belle noblesse, comme de M. des Fossés, son gouverneur d'Autefort , de L'Arcliant , de Clermont, d'Antragues, du baron de Sencey, du May, de Nentuy,deChillcs, bref plusieurs autres, qui pouvoient monter bien à cent, tous valeureux, qui me seraient très-longs à les escrirv.
Les autres allèrent en l'armée du grand seigneur avecques l'ambassadeur du roy M. de Grand-Champ, comme M. de La Fin , La Mode et plusieurs autres.
Les autres allèrent à Gonstantinoble, comme !es seigneurs de Ville-Gouin qui y mourut, de Tcligny, de Longua, de Genissac, tous huguenots, et le baron de Yantenat. Celuy estoit catholique, et alloit recognotstre Arcgouse1 pour un dessein qu'il y vouloit bastir , suivant un que le grave Salvoison avoit projelté en son vivant, qu'un capitaine Sainct- Martin, h'eotenant dudit Salvoison , luy avoit descouvert.
Les autres allèrent à Madère avecques ce cou-
DES COURONNELS FRANÇOIS.
rageux et vaillant capitaine Monlluc, qui y mourut , qui fut un grand dommage inestimable. Avecques luy esioit le viscomtc d'L'sez, grand personnage ceries, les deux Poropadours, et autres; lesquels, après la mort de leur gênerai , bien vangée par sang et feu , tournèrent l'armée saine et sauve, et bien chargée de butin.
Nous autres allasmes à Malthe, dont le nombre monloit près de trois cens gentilshommes, cl plus de huict cens soldats. Il y avoit MM. de Strozze et de Brissac, auxquels déferions pour nostre bonne vogiia ', et non autrement, comme gens volontaires, et à nos despens chascun que nous estions , et tant qu'il nous plaisoit , et ne les recognoissions pour nos généraux. Il y avoit M. de Bellegarde, despais mareschal de France,
Messieurs de Lansac,
De Clermont-Tallard ,
Les deux frères de Clermont-d'Amboise.
De Quermant , Breton ,
Sainctc-Soline ,
Mon frerc d'Ardelay et moy,
De Taillade,
De Jaussac,
1^ l>aron de Montesquieu ,
Les deux frères Vasques ,
Les trois frères d'Aogurcs ,
I>e jeune La Mole,
De Sainct-Gouard ,
Le brave comte Martinengue,
D'Espaux ,
La Guyche, aujourd'huy grand maistre de l'artillerie , De Lussan , D'Aymart,
Du Bourdet le jeune, dit Romegou, De Neufvy le jeune, \jt capitaine Brignolle , Le capitaine Soleil,
Le capitaine La Rivière , qui mena une compaignie à ses despens de cinquante harquebusiers, dont Lambertie, de Limosin, estait enseigne ;
De Blossec, d'Aubres, de Provance, deux rrtre» ,
De Villemaigne , Le jeune Rhingravc ;
1 lie boaue volonté.
Bref, une infinité d'autres dont le récit seroit plus importun que le taire.
Et notez qu'il n'y avoit guicres gentilhomme principal de nous autres qui n'eust emmené avecques soy , à sa suite et despens, quatre ou cinq gentilshommes ou capitaines.
Enfin , ce fut une trouppe, pour estre petite, aussy belle , aussy bonne , aussy leste et si bien armée que jamais sortit de France pour aller combattre les înfidelles : aussy par tous les lieux d'Italie où nous passions, noua tenoient en ceste estime et nous admiraient est rangement: car nous avions passé par Milan, où nous nous estions accommodés d'habillemens et d'armes si superbement, qu'on ne sçavoit pour quels nous prendre, ou pour gentilshommes, soldats, ou pour princes, tant nous faisoit beau veoir.
Ainsy arrivans à Malthe, dans les galleres que le grand maistre nous avoit envoyées a Saragosse 1 en Sicille pour nous recueillir et quérir , nous fismes une heure durant, devant qu'entrer dans le port , une salve et escopetterie si belle, que tous les regardans qui estaient sur le port , qui en estoit bordé de toutes parts, se perdoient d'admiration etd'aysede nous veoyr et nous faire bonne chère, les asseurant de nostre venue, qu'ils n'eurent plus peur, disoient-ils, de ceste armée turquesque; comme de vray ils s'en craignoient tort, car desjft ils commançoient à envoyer en Sicille force femmes et courtisannes, et force autres bouches inutiles. Mais tous furent asseurés de nostre venue, comme du feu de Sainct-Elmc, quand il paroist dans et sur les vaisseaux après une grande tourmente.
Il ne faut point demander si le grand maistre de Mal t lie nous receu t fort honnora blcraent, t ant pour l'honneur que nous autres François luy faisions, et luy François, de luy venir porter nos personnes pour secours. Aussy s'en sçavoit-il bien prévaloir de reste gloire parmy les estrangers, et principalement les Espaiguols , qui estaient jaloux de nous.
Outre plus , ce vénérable et généreux grand maistre fit escrire et enroller dans un livre les noms et sur-noms de tant de gentilshommes, soldats et capitaines qui estaient là, et les fit enregistrer, mettre et enserrer dans les ar-
' Syraai*r.
cbives de leur religion très-precicusement à perpétuité et mémoire; il nous desfraya tous l'espace de trois mois et demy , à ses propres cousis et despeos. Quelle libéralité de prince t Il faut noter que la pluspart de nous autres passasmes à Rome, où estoit pour ambassadeur M. d'Oisel, dict Villeparisis1, un fort honneste gentiihommeet digne dcsa charge. Il le monstra bien en tout. Il nous fit à tous faire la révérence à ce bon et sainct perc le pape Pie V, qui nous receut certes de très-bon cœur et d'un fort ayniable visage; et la larme à l'œil nous disoit et â M. l'ambassadeur, qu'eucor en France il y avoit de bons cliresticns et catholiques, et qus l'heresie ne les avoit du tout gaignés et exterminés, et qoe c'estoit bien ce que sainct Hicrosme avoit dict que la France, jusqu'à son temps, n'avoit jamais nourry de monstres, entendant des hérétiques, et que, s'il y en avoit à ceste heure , pour ce les bons chrestiens les surmontoient ; et qu'il luy sembloit de veoyr à l'œil les braves François croisés d'aller cncor à la guerre saincte : et ce bon pcre nous donna à tous des Jgnus Dei pour nous préserver des dangers.
A nostre retour, il nous receut de mesmes , et nous remercia tons aymablemenf. Sur quoy je feray ce petit incident, qu'il y eut quelquesuns des nostres, et gentilshommes (je ne les nommeray point ) , auxquels escheut p.tr mesgarde de manger de la chair la vigile de Nostre - Dame d'aoust. L'inquisition en fui aussy tost informée et escandalisée , qui en advertit Sa Saincteté pour en faire la puniiiou. Elle, sans s'esmouvoir, respondit que possible l'avoient-ils faict par mesgarde et inadverience, et qu'ils n'en sça voient rien, car enfin cVsloicnt gens de guerre qui ne pouvoient sçavoir vigiles ny testes comme les preslres; par quoy il s'en fallut enquérir pour cela, et qu'il n'esloit vraysemblable, ny qu'il peust croyre qu'ils l'eussent faict par mespris de l'Eglise, veu leur oon zele et affection qu'ils avoieut nionslré en ce voyage, à Dieu, pour le venir servir, et partir de si loing, laisser leurs pères, meres, femmes, enfans, terre, leurs pays, leurs ayses, leurs fortunes et leur roy ; et que telles indices et voyages de huit cens lieues, faisoit assez pa-
1 Clutio d'Oise! , seigneur de Villeparisis.
USDS CAPITAINES FRANÇOIS.
roistre leur saincte dévotion à Dieu. Par quoy commanda que, sans procéder plus ad vaut, qu'on s'en enquist : et trouva-on qu'ils estoient i innocens et insciens de la feste, comme il es- ; toit vray. Si est-ce que pourtant il scavoit bien que parmy nous il y en avoit une cinquantaine : de huguenots , comme le jeune Gerroont- ■ Tallard , le jeune Bourdet, Romegou , Espaux , et force autres, tant de leur suite qu'autres; mais il n'en sonna mot , couvrant et palliant leur erreur par l'ardent zele qu'ils avoient porté là pour servir Dieu.
M. de Villeparisis nous dit la bonne volonté du pape qu'il nous porloit à tous , avecques admonestation pourtant d'estre tous sages, et ne sonner mot de la religion , comme M. le grand maistre en fit de mesmes.
Ainsy ce bon sainct pere traita les François ei se contenta d'eux, tant il les estimoit, et tellement, que, nouvelles estans venues subitement que l'on avoit descouvert , vers la plage romaine et Hostie, quelques galères, galion es et fustes turquesques, le pape et toute la ville en furent en très grand rumeur et allanne : si bien que la plus grand part des François estans partis de Rome avecques MM. de Brissa-c et dcStrozze, et y estant encor resté une centaine, dont nous estions mon frère d'Ardelay et moy, Neufvy, Jaussac, MM. de Clermont -Tallard, Lansac,el force autres de nostre suite, Sa Saiorteié nous manda a minuit par le seigneur Troy le Ursin, nourry en France (que despuis le feu duc de Florence fit tuer), qui nous vint prier de ne partir encor pour l'amour de ceste al larme, et de luy assister; ce que volontairement nous luy accordasnies, car nous ne demandions pas mieux : dont Sa Saincteté s'en esjouyl tellement qu'il dit : Mon havemo cite terrier, poi che questi buoni Francesi son nos l ri1. Enfin , ce ne fut rien de ceste allarrae, car les corsaires ne firent qu'escumer et passer; cl après , nous entournasmes fort joyeux avecques la bénédiction et bonne grâce de Sa Saincteté.
Telles quasy semblables parolles dit le pape Paul IV Caraffe lorsqu'il se vit quasy assiégé dans Rome par le duc d'Albe , que M. de Montluc luy mena les trouppes françoiscs de Tos-
1 Nous n'avons rien à craindre, puisque ces braves français sont pour nous.
DES COURONNELS FRANÇOIS.
cane si bien à poinct. Il dit : Che torna adesso il duca d'Alba, poiche son arrivait gli
Voylà, nobles François, comme vous estes estimés par tout le momie, parmy lequel la Renommée vous a pourmcoés dans son chariot despuis que vous estes en eslre.
Ces vaillants Romains, jadis dompteurs de tout le monde, en sçauroient bien que dire s'ils pou voient sortir de leurs tombes poudreuses, car vous les estes allé chercher et battre jusques dedans leur ville, et leur faire telle peur et terreur, que, quand on parlott de la guerre des Gaulois, il falloit que tout le monde y allast, sans e spargnrr ny preslres ny personnes aucunes. Et si Cxsar vous a subjugués et surmontés, ce n'a esté tant par sa vaillance, ny des siens, comme par vos divisions et séparations les uns des autres , et d'aucunes de vos assistances à luy, dont aujourd'huy vous en debvez donner garde. Et encor, tout subjugués que vous fussiez, Cxsar (tant vous tenoit-il en estime) se voulut servir de vous, tant à cheval qu'à pied, ayant tousjours une légion qu'il appelloit l'Alouette.
Que firent-ils encor contre les Parthes lorsque le jeune Crassus, et vaillant plus que son pere, sedesbaucha des trouppes de Cxsar en la Gaule, et y mena une trouppe de braves Gaulois, qu'on ne parloit que d'eux ? Aussy le firent-ils bien paroistre à la mort de celuy qui les y avoit amenés si vaillamment.
Il faut doneques, François, que vous entretentez ceste belle réputation, et l'alliez employer ailleurs que dans vostre patrie les uns contre les autres.
C'est assez pourmener ce discours, encor trop.
Il faut retourner à nos maistresde camp, lesquels j'eusse volontiers achevé, n'eust esté que je fuirais tort à ceux-là des huguenots, dont il y en a eu certes de très-bons et braves aux premières guerres.
M. de Grammont , qui en estoit couronnel , emmena à Orléans six mille hommes de Gascongne, tous vieux soldats, bons s'il en fut oneques, et de ceux qui s'estoient retins en leurs maisons despuis la paix cspaignolle faietc.
' Que le duc d'Albe retourne à présent , puisque les
A ces trouppes pour maistre de camp cornmandoit M. de Montamart, de la maison brave et noble de Fontrailles; et fut tué au massacre de Paris, dont ce fut un grand dommage; car, c'esloit un fort honneste, doux, gracieux, et brave gentilhomme. 11 y avoit aussy le capitaine La Lanne, brave et bon capitaine aussy, qui avoit esté l'un des lieutenans de M. de Grammont, en l'une des compaignies qu'il avoit aux guerres estraogeres. Il y avoit aussy le capitaine Bahu, bon et vieux soldat , qui commandoit à la porte Champenoise au siège de Metz.
Du Dauphiné descendirent aussy quatre à cinq mille bons soldats, dont M. de Fontenay, dict le jeune Rouan , fut couronnel, et à aucuns desquels commandoit le brave Saioct-Aubio. Brave Pappellé je, parce qu'il avoit une fort belle, brave et allègre façon, et aussy qu'il estoit fort estimé parmy eux en tout : et c'est celuy duquel M. de Montluc parle en ses commentaires au siège de Sienne. Aussy appril-il là si bien soubs ce bon maistre , que despuis il s'en est ressenty et a faict leçon aux autres : et M. l'admirai, après la batlaille de Dreux, qu'il s'en alla en Normandie, le laissa avecques M. d'Andelot dans Orléans pour luy assister en ce siège.
Il y eut aussy Pontdorsé , brave et vaillant gentilhomme (M. de Montluc en parle), et portoit l'enseigne lors de Sainct-Auban , qui avoit esté dédié à la robbe longue, et avoit esté grand riblcur de pavé à Toulouse estant escolier, ainsy que j'ay ouy dire a aucuns de se» compaignons ; et puis se desbaucha jeune, et s'en alla en Toscane et en Corsegue, où il se fit fort cognoistre, et remarquer ; et puis vint mourir honnorablement à la batlaille de Dreux , où il menoil les enfans perdus, et s*advanç;int trisbien; mais, luy mort, ils s'estonnerent par la brave et furieuse charge que M. de Guyse leur fit cl sur leur infanterie , qu'il mit en un rien en routte et desfairte.
Les vieilles bandes de M. d'Andelot s'espandirent qui ça, qui là, comme ses deux couronnelles. Voyans que l'une ne se pou voit emparer de Calais, où elles estoient en garnison, pa*r la prévoyance et valeur de ce S3gc et vaillant gouverneur M. de Gnurdan, ny dans Peronne non plus, à cause de M. de Ilumicres , lors gouverneur, fort sage et advisé capitaine aussy, et des
vaillans habit ans, qui estaient plus forts qu'eux, se jetterent dans Rouen avecques M. de Gordea, qui estoit l'un des lieutenans (nous l'appellions Gordilloo, parce qu'ils estoient plusieurs frères, et aussy qu'il estoit raaigrelin et esclandre), de brave et vaillante race de Provauce et Dauphiné, desquels j'en ay cognu quatre frères, tous bons capitaines, et mesmes M. de Gordes l'aisné, qui fut lieutenant de cent nommes d'armes de M. le mareschal de Montmorency l'aisné, et despuis lieutenant du roy en Dauphiné.
Ce Gordilloo, fort jeune d'aage, mais beaucoup aagé d'expertise de guerre, fut fort disgracié au siège de Rouen ; car estant dans le fort de Saincte - Catherine , il eut les deux jambes emportées d'une canonnade, c'est-àdire, l'une toute emportée, et l'autre lamoictié, ou la plus grand part du pied ; dont ce fut un grand dommage, non pas qu'il en mourust,car il a survescu long-temps, et croy qu'il vit encor; mais il demeura si estroppié et si impost , qu'il ne peut plus faire le mestier de la guerre, ce qui luy fut un grand creve-cœur, car il y estoit bien né et très-propre, et porta fort patiemment sa misère. Toutesfois, quand il voyoit aucuns de ses compaignons de guerre gallans et dispos, ou qu'il oyoit parler de quelques beaux faicts d'eux ou d'autres, il pleuroit et disoit souvent : «Helas! j'ay bien veu le temps que je c n'en eusse pas perdu ma part. Patience!» Et pour ce il se retirait le plus qu'il le pouvoit de la fréquentation du monde.
Le capitaine Moneins, de Perigord, brave et vaillant gentilhomme, avoit l'enseigne couronnelle, qui se fit là fort signaler à toutes les escarmouches qui s'y firent. Il me souvient que la vigile et le soir dont le matin nous allasmes recognoistre et assiéger le fort Saincle-Cathcrine , M. d'Aumale qui l'avoit assiégé debvant, et la ville et tout , par deux mois , dit à M. son frère : «Monsieur, vous verrez demain de bons «et vaillans soldats sortir sur les vostres, et «venir à l'escarmouche bravement, et faire «bien. Ce que j'estime, c'est qu'ils sont bien amenés ; et croy que le capitaine Moneins les « mènera, car c'est sa coustume. On le cognois- « ira à sa grande taille et bonne façon, et à une «grande rondelle couverte toute de velours i « verd, et unmorioo de mesmes. U m'a faict olu- |
a sieurs sorties l'autre fois que j'estois debvant « Par quoy, monsieur, il faut que vous faites «choisir une trouppe des meilleurs de vos «gens de pied pour leur mettre en teste ; car «ce sont tous vieux soldats des couronnelles. »
Comme M. d'Aumale le dit, tout ainsy arrivail ainsy ; et aussy M. de Guyse ordonna «s hommes, conduicts par le jeune Sarlabous, autant digne de commander aux gens de pied, et sur-tout de mener les harquebusiers , qu'on enayt veu de son temps. Il le monstra bien lors à ceste escarmouche qui s'attaqua là , qui fut très-belle et furieuse, attaquée et soustenue très-bien par le capitaine Moneins , où fallut emmener de la cavallerie, où le comte de Rhingrave fit une fort belle charge avecques cent chevaux reistres qu'il avoit avecques luy, qu'ils rembarerent jusque dans leurs rossés , et leur infanterie, et quelque peu de cavallerie qu'ils avoient jetté hors.
Ce fut lors que M. de Jersay, brave et vaillant jeune gentilhomme, fut tué en combattant très-vaillamment : et par ainsy ceux dedans se retirèrent, et les nostres campèrent et prirent leur place.
Au premier siège, y estoient morts les deui Languetots frères, braves et vaillans capitaines, desquels l'aisné fuf celuy qui entra dans Sainct Quentin avecques M. l'admirai , et qui fil trèsbien là.
Dedans Rouen fut aussy tué le capitaine
d'Ernelle.
Berf, là dedans y avoit d'aussy bons soldats qu'en tout le monde; car c'estoit la fleur des bandes de M. d'Andelot.
Aussy M. d'Aumale fut contrainct de leur quitter la place , et d'en lever le siège , car il n'avoit l'armée complette, ny gens pour forcer une telle place, pleine et re^orgée de si bons hommes. Mais pourtant, après que M. de Guj x l'eust assiégée et prise, ils furent fort esclarcis, car, de soldats et capitaines, il en fut tué un grand nombre , et mesmes au premier assaut , lorsque le roy de Navarre fut blessé , et puis mort; car, n'ayant pas encor bien faict leurs traverses pour se couvrir de l'artillerie du fort Saincte-Catherine, qui leur donnoit parcoslé\et à plomb, et à veue,ce jour là en fut tué une trèsgrande quantité , ayant autant d appréhension des canonnades comme de coups de pierre,
DES COURONN
(es vivans prenans la place de ceux qui ve- i noient estre lués et emportés, à l'envy les uns de* autres, que c'estoit une chose estrange à veoyr, ainsy qu'à plein les voyions près de nous emporter : dont M. de Guyse s'eslonna fort, et admira tels gens de bien, et les regretta, car la pluspart d'eux luy avoicnt assisté Fort fidellcment aux prises de Calais et de Thionville ; car cestoit l'homme qui aymoit autant les bons soldats; et la pluspart qui estoient dans Rouen estoient autant huguenots que moy. Aussy mondict sieur de Guyse en sauva tant qu'il put , je dis ceux qui restèrent vifs après la furie de l'assaut et du combat, dont le capitaine Moneins en fut un , qui avoit esté blessé d'une grande c vilaine harquebusade dans la cuisse, qui n'en fut pas guery qu'après il fut tué à la Sainct- Barthelemy ; et M. de Guyse luy fit bon recueil, et à plusieurs autres; et en vouloit faire de roesmes (tant il estoit bon et généreux prince et pere des soldats) à M. de Crose, sans que tout le conseil opina qu'il debvoit mourir, parce qu'il avoit vendu et livré le Havre aux Anglois ; sans cela il fust esté sauvé.
Un peu avant ce siège, celuy de Bourges s'en estoit ensuivy. Au dedans s'y trouva de bons et vaillans capitaines et soldats, aussy commandés par M. de Genlis le jeune, dict Yvoy, qui avoit esté autresfois prothonutairc, estant couronnel, faict par M. le prince, des bandes françoises, desquelles il emmena environ douze cens dans Bourges, qui firent moictié mal,moictié bien, pour le nombre des gens qui y estoient, et pour la bonté de la place, et pour la faute des poudres et munitions que nous avions. J'en parle ailleurs.
Entre autres il y avoit les deux de Sainct- Remy, capitaines et frères , enfans de ce brave et vieux gendarme, grand, ingénieux et bon capitaine, le bonhomme de Sainct-Remy, qui s'estoit en son temps trouvé en sept ou huict sièges renfermé, dont les deux derniers furent dans Metz et dans Sainct-Quentln , par l'advis duquel les lieutenans du roy la dedans se gouvernoient fort.
Il y eut aussy leans dans ce Bourges le capitaine Sainct- Martin l'Huguenot, quon appelloit ainsy vieux soldat, et qui fil si bien en ceste belle et grande sortie qui fut faicte un jour là devant, où venant aborder et affronter teste à
i teste M. de Richelieu, maistre de camp, lui dit: • A moy, capitaine Richelieu! D'autrafois , a nous sommes-nous cognus; il faut encor icy a renou veller lacognoissan.ee, non comme amys, «mais comme ennemys. » Et luy donna là dessus un grand coup d'espieu dans la cuisse. Geste saillie pour un peu mit les nostres en desordre; mais après qu'on se fut recognu tout se rallia.
Là dedans aussy se trouva le capitaine Brion, brave et vaillant gentilhomme; et ce fut celuy qui entra dans Sainct-Quentin à l'improviste, avecques trente ou quarante soldats , les autres ne l'ayant pu ou voulu suivre. Lorsqu'il fut depesché pour y aller, il dit résolument : « J y « entreray, ou je mourray, et tiendray la foy de « gentilhomme , vif ou mort. » Il avoit bien l'ame de le dire et faire le coup, car je vous asseure qu'il avoit une très-belle façon soldatesque.
Quand il sortit de ce siège, M. de Guyse luy fit bonne chère , et luy dit s'il ne vouloit pas redevenir serviteur du roy. «Si je le veux, mon- « sieur ? respondit-il.Ouy, monsieur, vous jurant «que je ne me suis mis icy pour la religion, que «pour un mescontentement que j'eus après la «guerre, m'en voyant si mal recompensé; et «MM. le prince et admirai m'ayant les premiers «recherché, je les ay servis fort fidellement, «comme je serviray le roy, ainsy que j'ay « faict le roy son pere; vous priant de le supplier « qu'il me fasse aussy du bien , n'estant point à « M. le prince et à M. l'admirai, qu'en tant qu'il a me plaira , ny huguenot que par l'humeur et «mescontentement. Pour fin, je suis subject de «mon roy, veux vivre et mourir en telle qualité, cl vostre serviteur, sçachant bien, mon- « sieur, combien vous faites cas et estime des « gens de bien. »
Du despuis M. de Guyse le prit enamylié, et en fit grand cas; mais il ne dura guicres, car, voulant monstrer qu'il desiroil bien servir son roy, il mourut devant Rouen , où il fut tué , ceux de dedans u'en estans pas trop marris; incessamment ils luy reprochoient de dessus la muraille: «Ah! Brion, Brion, tu as «quitté ton Dieu, ta religion et tonparty!» Mais luy leur rendoit la responsc que je viens de dire qu'il fit à M. de Guyse. Ce fut grand dommage de sa mort , car il fust esté grand ;
sa façon , sa grâce , sa valeur, luy condoisoient fort ; aussy qu'il estoit gentilhomme.
Il y eut aussy l'autre compaignie couronnelle de M. d'Andelot, commandée par M. du Poyet , lieutenant , brave , et fort advisé capitaine, qui se rendit dans Orléans avecques aucuns de sa compaignie. Tant qu'il a veacu, il a tousjours faict de très-belles preuves de sa vertu et valeur. Ce fut Ioy qui, avecques Rouvray, prit la ville de Valenciennea , à la barbe du duc d'Albe; mais , par le moyen de la citadelle, il les en jetta bientost. Il vint aussy avecques le comte de Montgommery au secours de La Rochelle, et commandoit dans un navire où il y avoit son enseigne bleue.
Geste compaignie couronnelle estoit d'ordinaire en garnison en temps de paix dans Peronne. M. de La Hunaudaye, grand seigneur, despuis lieutenant de roy en Bretaigne, en portoit renseigne. Après la paix fticle à Chartres, elle y voulut retourner et rentrer par commission et commandement du roy; mais ceux de la ville ne l'y voulurent recevoir, jurans qu'ils n'y admet troient jamais huguenot , quelques seconde et tierce jussions que le roy leur fiât; et y receurent très-bien moy et la mienne, par le commandement du roy et de M. de Straize, soubs qui j 'es fois : mais pourtant ladicte couronnelle de M. d'Andelot et moy estions commandés d'entrer et estre ensemble dans ceste ville. Ce fut A ladicte couronnelle de se tenir aux environs de ladite ville, quelquesfois aux faubourgs, et quelquefois au mont Sainct- Queniin, et quelquesfois ailleurs : mais cela ne dura guieres, car ceste petite paix , qu'on appclloit ainsy , finit, et la guerre se recommança.
Il y avoit aussy d'Arambure, qui fut un bon capitaine , vieux, sage et bien advisé.
M. de Montbrun , de Dauphiné, gentilhomme de bon lieu et bonne part , a esté un bon capitaine ; il avoit un fort beau régiment et une fort belle cornette de cavallerie , lorsque M. d'Apchier mena ceste belle et grande trouppe en Guyenne à M. le prince. Il pouvoit avoir certainement ce beau régiment et ceste belle cornette, car il se peut dire de luy que, despuis la sédition d'Amboise jusqu'à sa mort, il n'avoit jamais posé les armes, cncor qu'il ne fust point en ladicte sédition , laquelle estoit une très-vilaine et détestable entreprise , bien
ANDS CAPITAINES FRANÇOIS.
que les conspirateurs la pallient; mais je sçay bien que j'en dirois si je voulois, car j'estoi* lors de la cour, qui fut la première fois que, venant d'Italie, je commançay à la suivre.
Je me souviens que, du temps du petit roy François, ce M. de Montbrun fut commandé plusieurs fois de Sa Majesté de poser les armes; pour un peu il les laissoit, et aussy tost les reprenoit : et sans M. le cardinal de Tournon , à qui il appartenoit, il en fust esté en peine; mais pourtant il se sçavoit bien garantir dans ces montagnes dauphinoises. Il y fit de belles guerres et prises.
Luy et M. de Mouvans,et autres, prinrent prisonnier le baron des Adrets, bon et grand capitaine , et plus grand capitaine encor s'il eust poursuivy sa première partie, qui leur commandoit à tous auparadvant, sans le soupçon qu'ils eurent qu'il vouloit les quitter et embrasser le party du roy , comme il y ayoit apparence , et fit après.
Ce brave Montbrun, quelque peu de temps avant qu'il mourust, desfit quelque quinze cen» à deux mille Suisses en ces montaignes du Dauphiné , avecques quelque peu de cavallerie et infanterie qu'il avoit; qui fut une fort signalée victoire et qui fut fort prisée à la cour, où j'estois lorsque les nouvelles y vinrent, et lorsque le roy tourna de Poulongne. Estant en Avignon, il escrivit une lettreaudict M. de Montbrun, un peu brave et haute et digne d'un roy , sur quelques prisonniers qu'il avoit pris, et quelques insolences faictes. Il respondit si oulrecuydemment que cela luy cousta la vie : a Comment ! dit-il , « le roy m'escrit comme roy, et comme si le deb- « vois rccognoistre ! je veux qu'il scache que cela «serait bon en temps de paii , et qu'alors je le « rccognoistray pour tel; mais en temps de o guerre , qu'on a le bras armé et le cul sur la «selle, tout le monde est compaignon.» Telles parolles irritèrent tellement le roy, qu'il jura un bon coup qu'il s'en repentirait.
Au bout d'un an après ou quelques mois, il vint faire une charge en Dauphiné, où, estant porté par terre, fut pris et mené dans Grenoble par M. de Gordes, qui là estoit lieutenant de roy. J'eslois lors à la cour, que M. de Berre, bon et vaillant capitaine provançal , qui esloit présent en ceste charge, en porta des nouvelle» au roy , qui l'en gratina et en fut très-ayse , et
DES COURONNELS FRANÇOIS.
dit : «Je scavois bien qu'il s'en repenliroit ; il en a mourra ; et il verra à ceste heure s'il est mon «compaignon.» El soudain manda à la cour de Grenoble de luy faire son procès et trancher la teste, quuyqu'on luy remonstrast que cela tireroit à consequeuce, et que les ennemys en pourroient autant Faire à ses serviteurs. Nonobstant tout , il mourut.
Si ce M. de Montbrun estoit un bon homme de guerre, M. de Mou vans, de mesme patrie, ou des confins, l'a esté aussy, et qui, de mesmes que l'autre, a fort peu mis les armes bas despnis les guerres. Quand le duc d'Albe passa vers Flandres, tout le bruict commun estoit qu/en faisant semblant d'escumer 1 Genève, que tout à plat il l'alloit assiéger. M. de Mouvans s'y alla jetter dedans avecques un régiment de sept à huict cens bons hommes choisit^Dieusçait comment !);si que l'on pense que telle trouppe refroidit ledict duc et rompit son entreprise et dessein.
Aux troisiesmes troubles , lorsqu'il fallut aux Dauphinois, Provençaux, et autres de la religion de là le Rosne, venir trouver M. le prince, qui les avoit tous mandés pour la Guyenne, tous les passages du Rosne estans pris et gardés soigneusement par ceux du roy et de M. de Gordes, et estant en tous les esmois du monde pour passer ccsle tant grande, large et furieuse rivière, M. de Mouvans s'addonna de faire un vray traicl de ces capitaines romains. Il vint doneques sur le bord du Rosne, et y baslit un fort; et ayant porté par terre un petit batteau portant seulement quatre hommes, faict passer file à file , cl en peu de temps et en si grande diligence, trois ou quatre cens hommes de par de-là , et y bastit un autre fort vis-à-vis de l'autre, où il logea ses gens peu à peu; et en moins de rien, rend ces deux forts bons et tenables, que ce fut une chose esmervcillable, t't si soudainement faietc qu'on n'en sceut rien jamais jusqu'à ce que les forts furent faicts et en défense ; par le moyen desquels, et de ce petit batteau , passèrent plus de dix mille aines, et se rendirent avecques les autres trouppes heureusement. Cas estrange , certes ! et dont il en fut faict une chanson ou vaudeville soldatesque et jolie, et sVcommançoit :
• bajuifer, éfiter.
que ses soldats , par admiration et gloire d'un tel capitaine , ebantoient en cheminant, et soulageant le travail de leur chemin par ce moyen , à la mode des anciens adventurfers.
Après ce bel acte, qui ne se peut assez louer, il vint mourir en Perigord, à un petit village qu'on appelle Chante-Gelinc, je croy le plus chetif du pays ; et ce fut par sa faute, comme j'ay ouy dire à aucuns des siens ; car M. d'Apchier estant arrivé avecques toute son armée à Sainct- Aslier, M. de Mouvans, ne se voulant contenter du logis assez bon qu'on luy avoit donné , se fascha fort et maugréa fort , et, trop présumant de soy , desdaigna un peu M. d'Apchier. Encor qu'il eust faict une grand traite de cinq bonnes lieues aux courts jours d'hyver, il alla loger à deux grandes lieues par de-là, à Mensignac, séparé de la grande trouppe de ces deux lieues . croyant tant en soy qu'il battrait tout (e monde qui se présenterait devant luy , ainsy qu'il se vantoit, avecques ses trouppes, la fleur de toutes ses autres , et son compaignon Pierregourde , qui estoit un jeune gentilhomme brave et fort hasardeux, duquel j'ay parlé parlant de M. le mareschal de Sainct- André.
On leur remonstra bien qu'ils couraient fortune s'approchans près de Perigueux, ou l'on faisoit courir le bruit que MM. de Montpensier, Martigues, Strozze et Brissac. debvoient venir; mais ils desdaignoient tout , disaos tous : « Et qui nous pourrait battre? les Strozziens? u ( Ainsy appelloicnt-ils les soldat» et capitaines « de M. de Strozze. ) Ces braves, qu'ils y vien- « nent ! » encor qu'ils les estimassent pour les plus braves et bons soldats vieux des bandes, ne parlant point de ceux de Brissac, comme certes ils navoient la vogue comme nous autres Strozziens ; et disoient : a Nous autres diantres «Provançaux, nous les mangerons tous en un « grain de sau ». » Mais il advint bien autrement , car les trouppes du roy, dont M. de Monipensier estoit gênerai, s'estans approchéesde Perigueux avecques une extresme diligence, le» surprirent et desfirent.
I* brave comte de Brissac, pourtant, ayant gaigné les devants et faict les premières charges, voire quasy toutes , s'il faut dire ainsy , y acquit
» SeL
là le 'plus grand honneur, encor que M. de Sirozze y survinst à propos, et M. de Marligucs.
Cestc victoire fut fort heureuse pour nous , car il y fut tué fort peu de gens des nostres , et nul de marque que le jeune La Chastre. dict Sillac , qui avoit une compaignie de gens de pied soubs Brissac: et disoit-on que Dieu l'avoit puny. car enceste desfaicte il se mon s ira grand meurtrier et carnassier; dont fut dommage, < ir ce fust esté un jour quelque chose de grand. <' y eut aussy de tué le seigneur d'Esse, fils de • l' grand capitaine M. d'Esse.
On ne put jamais trouver le corps de M. de Mouvans , et si fut fort cherché. Il y eut quelques-uns de ses soldats qui affirmèrent qu'estant au combat , où il se monstra fort asseuré ei résolu, et se battit bien, comme il avoit faict tousjours en tous lieux, il eut une grande harquebusade dans le corps, et le vit-on soudain tout plein de colère, et rage, et despit, s'appuyer la teste avecques ses deux mains contre un arbre (car c'estoit dans une fourest, qu'on appelle la fourest de Fayolles, où fut la furie du combat), voyre qu'il se donna de la teste par deux fois contre l'arbre , pensez plus de despit , d'ennuy et de regret d'avoir perdu ses gens, que de sa blessure. Ainsy qu'en cas pareil il arriva au généreux Cœsar- Auguste , lorsque Varrus luy perdit- ses légions en Allemaigne, qu'on vit souvent donner de la teste contre les murailles, et de rage eryer : «Rcnds- «moy mes légions, Varrus!» Et oneques plus ne le virent , disoient lesdicts soldats. Son compaignon, Pierregourde, se trouva bien mort avecques une chemise bien blanche, desjà despouillé, et sur-tout une fort belle fraise, bien et mignonnement froncée et naudronnée, comme on portoit alors , car il s'aymoit et se plaisoit fort : aussy estoit-il un fort beau gentilhomme , et de fort bonne grâce , et fort vaillant.
Ces deux capitaines estoient renommés pour des meilleurs des trouppes , et des plus hasardeux , et accompaignés des meilleurs hommes ; et s'ils eussent vescu , ils eusseut bien porté nuisance à nostre party. Aussy M. le Prince les sceut bien regretter, et sur-tout M. l'admirai , qui sçavoit ce qu'ils valloient.
Us s'advancerent le plus qu'ils purent pour les recueillir, et vindrent jusqu'à Aubelerre, où
ils sceurent la nouvelle de la desfaicte. Parce que M. d'Apchicr, sage, advisé et vaillant capitaine, et le chef gênerai de tous , suivoit son chemin projetlé et pourpensé , se retira luy et ses trouppes sans mal ny combat, et tout Pochée tumba sur le pauvre Mouvans et Pierregourde et leurs gens; et l'ont nommé despuis, la Desfaicte des Provançaux, encor qu'il en restast force autres qui se sauvèrent; car la trouppe , tant d'eux que de Dauphiné, de Languedoc , de Vivarer , de Forests et de Bourgongne, estoit très-grande et très-belle, et telle, que j'ay ouy dire et affirmer à M. d'Apchier, qui les mena, qu'il avoit avecques luy vingt-deui mille hommes de pied, dont il y en avoit dixhuict mille harquebusiers de nombre faict et bien compté. Si bien que M. le prince et M. l'admirai les ayans joincts , et s'advançans pour avoir leur revanche de leur desfaicte des Provançaux , et pour combattre M. de Montprnsier, qui, de son costé, estant trop foible, s'advari(oit pour se joindre à Monsieur, frère du ruy , nostre gênerai , et se mettre entr'eui deux et les garder de se joindre , ainsy qu'ils marchoient un jour en battaillc, et pensoient combattre, M. l'admirai et M. d'Andelot demandèrent à M. d'Apchier quelques enfans perdus pour les jetter au dcbvant loing des battailles, ainsy qu'est la coustume; M. l'admirai et M. d'Andelot se donnèrent la garde qu'ils virent quatre mille harquebusiers sortir hors des rangs , tous morions gravés et dnrré en teste , tant de beaux fournimens et harquebuses de Milan , et tous hommes de bonne façon, de gentille taille et dispos, qu'il n'y avoit rien à redire en eux , pour faire leur charge, et avecques cela conduicts par de très bons capitaines. Qui furent esbahis? ce furent M. l'ad mirai et M. d'Andelot; car ils pensoient au plus ne voir que quelque mille à douze cens harquebusiers , comme d'autresfois qu'ils sestoient veus; et louèrent fort ceste belle bande, et se pleurent fort à la veoyr, croyans qu'elle ferait un grand effet.
Le capitaine Moneins m'en fit le conte quelque temps après. Pour ce coup, ils ne les mirent point en besoigne ; mais ils moostrerent à l'escarmouche de Jaseneuil ce qu'ils sçavoient faire, laquelle fut l'une des plus belles qu'on eust veu de nostre temps , après celle de la Belle-Croix
DES COURONN
à Metz, qui fut le jour que le duc d'Albe vint recognoistre la place. L'une et l'autre durèrent quasy tout un jour, et l'une et l'autre furent faictes en un mcsmc temps d'hyver, et quasy en mesmc mois : je croy qu'il ne s'en falloit pas quinze jours , car celle de Mclz fut faicte le vendredy, vigile de la Toussaincts,et l'autre quelque quinze ou vingt jours dans le mois de novembre, ou sur la fin , si bien m'en souviens. Il y eut différence entre Tune et l'autre; car celle de Meiz fut soustenue et attaquée par les Espagnols, qui ne pouvoient mouler à plus haut qu'à six ou sept mille, et un régiment de lansquenets; et celle de Jascneuil le fut de plus de vingt mille harquebusiers : non pas que tout à coup ils cscarmoucliasseut et combattissent, mais par bandes cl grosses quadrilles, dont la moindre estoit de quatre ou cinq mille; et se rafraichissoient les uns les autres, et ainsy que les uns venoient les autres se retiroient ; et ce fut là où les nostres firent très-bien , qui n'estoient en si grand nombre, il s'en falloit beaucoup, qui les soustinrent très-bien. M. de Brissac cl M. de Strozze y acquirent un très-grand booneur, et M. de La Valette avecques sa trouppe de fiens-d'armes, et autres. J'ouys faire ilors aux anciens capitaines ceste comparaison Je ces deux escarmouches , qui avoient veu et Tune et l'autre.
Or parmy les bandes de M. d'Apcbicr, il y avoi t encor force maisires de camp, el de très- bons, et gentils-hommes de bonne part, comme estoit M. de Bcaudiué, freredudict M. d'Apchier, jeune gen! il-hommc deceste grande maison d'Apchier et Curso!, mais pourtant vieux capitaine et soldat, et qui estoit fort estime parmy les soldats. Il fut tué au massacre de Paris.
Il y a voit aussy M. d'Anconne, lequel avoit on très-beau el bon régiment. Il en estoit bien digne, el le conduisoit bien vaillamment tousjours où il falioil aller. Il avoit , en jeune fol , pris pour devise fort plaisante en ses enseignes ces mots : Partout vit Anconne. Ces mots ont deux significations , je m'en rapporte aux personnes bien curieuses de les expliquer.
Il y eut aussy M. de Blacon, un vieux et trèsbon capitaine du temps passé, et qui avoit veu les croix rouges aussy bien que les blanches ; encor mieux, car il avoit beaucoup fréquenté les guerres espaignolles en Toscane cl ailleurs,
et estoit un fort homme de bien. Il a laissé un fils, qui est aujourd'huy M. de Blacon , gou ver neur d'Orange, qui ne luy en doibt rien, trèsbon et vaillant capitaine. Il y avoit aussy aux trouppes dudict d'Apchier force autres bons capitaines.
Je n'aurois jamais faict si je les voulois especifier, comme d'ailleurs il yenavoit d'autres, comme le viscomte de Panas, gentilhomme de. bonne part, jeune et vaillant homme; etceluy-là avoit le plus grand régiment de tous, s'il le faut prendre selon le nom gascon , qui le porte ainsy.
Il y eut aussy un M. de Piles, lequel a esté un très-bon capitaine, vaillant el heureux , et qui avoit ordinairement un beau régiment ; car il avoit si grand créance parmy les soldats, et mesmes avecques ceux du long de la Dourdoigne, où il y en a d'aussy bons qu'en contrée de Guyenne , qu'en un rien il fournissoil trois ou quatre mille hommes.
Aux premières guerres civilles, il en mena une assez belle trouppe à Orléans. Mais il n'y fit guieres grand séjour, et s'en retourna, au grand mécontentement de M. l'admirai , qui l'en rabroua à son parlement, disant que c'estoit de ces capitaines de plat-pays, qui ne vouloient demeurer hors de la maison en une armée plus d'un mois, sans tourner veoyr fumer leurs cheminées; et luy eust faict un mauvais party, à luy et à ses gens, et les vouloit faire mettre en pièces sur les chemins , sans M. le prince. Ils l'eussent trouvé à dire du despuis, car. il les a bien servis, et mesmes au siège de Sai net-Jean , qu'il tint assez opiniasirement fort long-temps, arrestant le cours de la grande victoire que Monsieur venoit d'acquérir par sa battaille de Montcontour. Et certes, qui voudra considérer ce siège, et la forteresse de la place, qui estoit alors très-bonne, et du despuis des meilleures de la France, dira pourtant qu'il debvoit eslre plus opiniastre, et veu aussy le nombre des gens qui estoient dedans , tant d'estrangers que d'babitans , et le beau secours qui y entra , ainsy que j'en ay ouy discourir à de grands capitaines, et comme à l'œil il se pouvoit veoyr. Et si l'on en dounoit la gloire à M. de Piles, le capitaine La Mothe en avoit bien sa plus granité part , car il avoit veu le siège du Petit*
\.ict 1 eo Escosse . soubs le bonhomme M. de La Brosse , lieutenant de roy soubs M. de Marligues, son couronne), lequel a esté un des beaux et des longs , furieux, et des mieux assaillis et deffeudus qu'on avoit veu il y a longtemps; et sceut si bien pracliquer à Saincl-Jean ce qu'il avoit veu audict Petil-Lict. qu'il nous donna bien de la peine.
Aussy M. de Marligues luy sceut bien dire, quand il demanda à parler à luy sur la muraille : a Ah! capitaine La Mothe, vous pracliquez là a dedans ce qu'avez veu et appris avecques nous «dans le Petit-Licl. — Ouy, monsieur, respon- « dit-il, et n'en doublez pas: mais je voudrois « fort que ce fust coulre ceux à qui nous avions a affaire estant avecques vous, non pas contre «vous ny contre ceux de ma nation; car je suis a fort votre serviteur. «Comme de vra y il l'es toit, et le regretta fort après sa mort. Aussy M. de Martigues le vouloll fort attirer à soy ; ce qu'il eust faict avecques le temps.
Ce Fut luy qui fit ceste muraille sèche sur le haut de la bresche toute la nuit, qui le malin estonna nos gens et leur nuisit beaucoup.
Ledit- 1 Piles avoit aussy un sergent-majour, nommé le capitaine La Ramicre, brave et vieux capitaine, qui luy servit bien, et là cl ailleurs.
Voylà que sert en tels endroicts un homme qui a veu. Celuy-là et La Mothe, i>our ce coup, ayderent bien à la gloire dudicl sieur de Piles, lequel dict sieur Fut par a près tué au massacre de la Sainct-Barthelemy à Paris, qui ne s'en Fust pas doubté jamais, d'autant que, deux jours avant, le roy luy avoit faict cest honneur de luy commander de nager avecques luy vers l'isle de Louviers, et de luy apprendre, et de luy tenir le menton. Il eust esté à craindre que, si quelque devin luy eust annoncé telle fin , qu'il eust faict au roy un mauvais party. Ainsy les roys font et desfont les personnes quand il leur plaist.
Or je n'aurois jamais Faict si je voulois nombrer tous les maistres de camp de la religion, comme ont esté les sieurs: de Mouy, très-vaillant et honneste jeune gentilhomme; de Boury, qui , despuis , quittant l'espée , a pris la robbe longue, contre le naturel de tous quasy ordinairement ; d'Aubigny 3, qui est bon celuy-là pour la plume et pour le poil , car il est bon
1 Ldth. — 1 D'Aubigné.
SDS CAPITAINES FRANÇOIS.
capitaine et soldat , très-sçavant , et très-eloquent, et bien disant, s'il en Fut oneques; de Charbonnières, très- vaillant; de Preau, gouverneur de Chastelleraud , très-vaillant et trèshabile celuy-là; de Sorlut, de Couronneau, de Paranel, qui commande à ceste heure dans Nyort ; de Valliraux. et le capitaine des Champ? son compaignon; breF, une infinité d'autres, que jamais on n'auroit faict, et aussy que l'histoire de nostre temps, ne faudra, si croy-je, de les nommer, et raconter leurs valeurs et mérites.
Et nonobstant, si je n'avois autre œuvre a faire qu'à parler, tant d'eux que des nostres catholiques, mafoy, j'en penserois bien autant dire que toutes nos histoires, pour avoir cognu la plus grand part et veu aux affaires , mars non pas tous, car il faudrait que j'eusse eu cent corps et deux cens yeux , et aussy qu'il me plairoit fort de parler d'eux , estant un trèsgrand plaisir, ce me semble , de parler des gens vertueux et valeureux.
Je m'en tais doneques, et reprends mon premier chemin des couroouels.