‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 329 sur 361 · M. DE RANDAN · texte numérisé non relu

M. DE RANDAN

Or, la guerre civille s'estant esmeue.et mon dict sieur d'Andelot desmis et desappoincté de sa charge pour tenir party contraire, elle fut donnée à M. de Randan, qu'on trouva du cornmancemeht es» range, d'autant qu'il avoit plus practiqué la cavallerie que l'infanterie. Mais en cela il monstra bien qu'un gallanl homme est bon à tout, et sçait fort bien faire tout, quand il a l'esprit et la valeur comme avoit mondict sieur de Randan , puisné de la maison de La Rochefoucaud.

On le tenoit aussy pour fort daroeret et par trop addonné aux délices de la cour, et , pour ce, qu'il luy serait fort dur à patir les courvées de l'infanterie. Mais il monstra bien le con-

traire, comme j'en parle ailleurs; car, quand lout est dict, je voudrois bien sçavoir que nuit i un homme de guerre d'nymer la cour , d'aymer les gentillesses, d'aymer les dames et tous autres beaux plaisirs et esbattemens qui y sont?

Tant s'en faut, que je croy, et l'ay ainsy veu et tenir à des plus gallans, qu'il n'y a rien qui doive plus animer un homme de guerre que la cour et les dames. Aussy Platon souhaitoit une armée d'amoureux, pour faire de beaux exploits et conques tes de guerre, d'aulant qu'il n'y a chose si impossible qui ne s'exécute pour l'amour de sa dame et maistresse.

Aussy ay-je cognu un vaillant cavallier, qui disoit que, si ce n'estoit les dames , qu'il ne fairoit jamais profession d'honneur et valeur. Et quoy ! tant de beaux combats et duels qui se sont faicts despuis vingt ansen nos cours par des Bussys, des Quielus, Maugirons, Riverols, Maignelays. Entragues, Grillons, Ghanvatons, et une infinité d'autres honnestes et vaillans jeunes hommes, pourquoy se sont-ils faicts , si-non pour l'amour des dames? Ah ! que despuis ce temps là ils ont bien faicl perdre l'opinion aux gens de guerre, que ceux qui demeurent à la cour n'es i oient que des petits mignons mois , •ffeminés, et qu'ils n'eussent sceu, par manière de dire, faire trancher leurs espées!

Quant à raoy, je puis dire que j'ay veu ces gens de guerre , quand ils voyoient un courtisan , ils le blasmoient à toute outrance. «Ah ! a disoient-ils, ce sont des mignons de cour, des « mignons de couchette, des pimpans, des douil- «lets, des frisés, des fardés, des beaux visages. «Que sçauroient - ils faire? ce n'est pas leur « mestier que d'aller à la guerre : ils sont trop «délicats, ils craignent trop les coups. »

Ils ont veu despuis le contraire. Ce sont eux qui se sont battus si bravement en combats singuliers , et les ont mis si honnorablement en usage. Ce sont eux qui à la guerre ont esté les premiers aux assauts , aux battailles et aux escarmouches, et que, s'il y avoil deux coups à recevoir ou donner , ils en vouloîent avoir un pour eux , et meltoient la poussière ou la fange à ces vieux capitaines qui causoient tant.

Voyla comment aujourd'huy les gens de cour se sont faict remarquer très-braves et vaillans, et certes plus que le temps passé , je lesçay.

A propos de M. de Randan, estant à Metz, un cavallier, lieutenant de dom Louys d'Avila, couronnel de la cavallerie de l'empereur, se présenta et demanda à tirer un coup de lance pour l'amour de sa dame. M. de Randan le prit aussy tost au mot par le congé de son gênerai: et s'estant mis sur les rangs, fust ou pour l'amour de sa maistresse qu'il espousa despuis, ou pour quelque autre bien grande , car il n en estoit point despourveu , jousta si furieusement et dextreraent, qu'il en porta son ennemy par terre à demy-mort , et retourna tout victorieux et glorieux dans la ville , ayant faict et apporté beaucoup d'honneur à luy et à sa patrie, dont un chascun le loua et l'en estima extrêmement, et non sans cause.

J'ay ouy dire qu'à ce siège de Metz, le seigneur de Soubernon , autrement Listenay% un jour en une sortie se remarqua bien fort, pour avoir pris un harquebus et estre allé à l'escar- I mouche en simple soldat et harquebusier. U en fut loué extresmeraent , et en fit-on pour lors un cas très-admirable. Et c'est ce que je dis : que le temps passé les jeunes gens de cour qui faisoient tels coups extraordinaires esloieot très-excellemment loués, comme gens rares. Maisqu'eust-ondict de nous autres, une infinité que nous nous sommes veus, qui , allans à Malthe, portions le simple harquebus et le fourniment , et là et ailleurs, en plusieurs et infinis endroicts , faisions actes et factions de simples soldats , nous faisant remarquer et acquérant gloire à tirer l'harquebusade aux escarmouche* et autres combats, à beaux pieds, sans pardonner à nos vies, ny les espargner non plus que le moindre soldat des bandes? El s'il falloit endurer la peine et la fatigue de la guerre , fust du froid , du chaud, de la faim, de la soif, des playes, des coups et blessures, et autres peines, nous les endurions fort à l'ayse, tout ainsy que l'on Yoid un noble cheval d'Kspaigne part h* mieux, faire mieux sa courvée qu'un gros roussin d'Allemaigne ; car c'est le cœur qui supporte tout. Ma foy, j'ay veu des courtisans les endurer aussy bien, ou mieux supporter que les plus robustes rurals soldats de l'armée; et tout pour ce beau poinct d'honneur et d'amour. Aussy, quand il marche debvant l'homme, rien ne luy est impossible.

Auquel propos je dis que M. de Randan, bien

DES COURONNELS FRANÇOIS.

qu'on le linst du naturel que j'ay dict, il monstra par ses actes qu'il estoil à tout mal très-invincible. Luy estant couronnel, au siège de Bourges, il eut une très-grande harquebusade dans la teste, si bien qu'il le fallut trespanner, dont il en porta les tourmens fort patiemment : et n'en estant pas trop bien gucry, H ne laissa de se faire porter dans une lictiere, accompaignant l'armée et son infanterie, marchant par les champs au siège de Rouen ( tant d'ardeur avoit-il de s'acquitter de sa charge dignement), sans aucun respect de mal ; car je le vis. Sur quoy il estoit très-digne de louange ; car, et combien y en a-il que , s'ils eussent eu un tel coup, et senty un tel mal, qui se fussent bientost retirés de l'armée, et eussent esté bien ayses de prendre ce bon petit subject pour se retirer, ou dans un Paris parmy les dames , ou en leurs maisons avecques leurs femmes , feindre plus grand mal qu'ils n'avoient , et là se donner du bon temps, et allonger la douleur de leur blessure par feinte, plus embeguinés, et coiffés, et couverts d'escharpes, pour s'exempter des courvées tout du reste de la guerre !

Je vis alors plusieurs tenir ces propos sur inondict sieur de Randan, qui , à demy guery, se rendit audict siège de Rouen. Et là fui sa fin, car à l'assaut du fort Saincte-Calherine que nous prismes, y estant allé des premiers, et monté sur le haut du rempart, comme vray et franc couronnel, il fut porté par terre; et fut jelié sur luy un artifice à feu qui luy gasta et brusla les jambes jusques aux as, si bien qu'au bout de quelques jours il mourut, pour s'y estre mis la gangrené, qu'on ne put jamais oster. Que c'est que les accidens humains !

L'une des belles beautés (car il esloit beau et agréable en tout) que ce seigneur avoit, estoit ses jambes, qu'il avoit des plus belles : et par là le mal le saisit , et les luy gasta, et le fit mourir, comme luy-mesme le disoit ainsy qu'on le pansoit, et qu'elles estoient bien dissemblables de celles qu'il avoit il n'y avoit pas un mois.

Pour fin il mourut , non-seulement regretté de ses fantassins, mais de tous ceux de l'armée, et sur-tout de feu M. deGuysc,à qui j'ouysdire: qu'il s'en alioit un aussy digne homme de pied comme il avoit esté bon gendarme et bon cheval-leger.

Ses obsèques furent célébrée» dans Rouen très-

bonnorablement,M.de Guyseaccompaignant le corps les larmes aux yeux, et tous ceux de l'armée. Il en fut faicl un tombeau en prose latine à l'antique , par le sieur de Tortron d'Angoulmois lez-Chasteauneuf , très-docte et grand personnage, que M. de Guyse luy commanda de faire, car je le vis. Il est doneques tel :

POSTBRITATJ.

Carolo Rupifocaldio 1 Randamo Franciscî secundi Rupifocaldii in Angoleà provincid comitis et Annœ Polignacece secundo genito , equiti cocleato meri/iss. coltortium gallican tm tribuno, fortiss. generosiss. peritiss. catliolicœet anliquœ religionis assertori acerrimo.

Qui cum variis exterorum bellorum gloriosè defunctus periclis, coacto undique ad civiles motus sedandos exercitu, pietatis et muneris exequendi erga perduelles impios Bituriges, in Caiium nonum, regem tum adolescenlem , pervicaciter defendentes , cum suis copiis, urbi obsessœ proximis cominus urgeret, tormentique emisso globulo , graviter primùrn capite concusssus esset , divind de/num potentiâ vulnere recreatus , reique publicœ christianœ ad/utc adservatus, conversis in Rototnageos perduelles alios, qui .\eustriam ferè lotarn invaserant, cas Iris regiis , dum arx divœ Catharinœ vi tnagnd oppugnatur octodialique obsidione pressa, à mUitibus conscenditur et capitur, dejectis è terreni aggeris vertice rnagnis diversisque rerum molibus,suf'f'rai tismiserrimè cruribus, modico illi ad suprema officia peragunda vilœ spalio dato, magna omnium mœrore, Christi devotorumque.

nomine sic decementum , terdenos et oc/o tantum an nos natus , inleriit, et communi principum decrelo, mœstissimorum //are/;lurn voto , solemnibus exequiarum priùs ritè honorificè solutis , magno ducum proceru m, prœfeclorum , signiferorum comitatu, demissisinversisque bellicis legionum signis, ac puisât i s t imparti s lugubrè sonantibus , hùc translaio cadavere, sacrum /ioc et religiosum monumentum positum est, ut Ran-

« La Bocbe-Koucauld, du nom de lieu Rupe-Fu-

caMum.

damum saperont m vivorum et mortuorum vindicem , sic vixisse et interiisse in œternum pietatis et fortitudinis exempium aliqnando resciscas. Anno rest. salu. M. D.

Ce seigneur, avecques sa vaillance, avoit toutes les belles parties que peut avoir un seigneur parfaict. 11 estoit beau, de bonne grâce, et bien venu parmy les dames; avoit la voix très-belle, jouoit bien des instrumens, sur-tout du luth et de la guiterne; rencontrait très-bien en tous ses discours et ses mots, mieux que seigneur de la cour, et ne desplaise à feu M. le comte de La Roche 1 son frère, qui disoit aussy des mieux.

Entre cent mille bons mots que le seigneur de Randan a dicta, fut un, qu'ainsy qu'il rencontra un jour un trompette qui estoit à M. de Guimenay, très-grand sieur de Rretaigne et Anjou, lequel dict seigneur estoit aveugle dès son berceau, à cause de la petite vérole, M. de Randan luy demanda : a A qui estes-vous tromapette? — Je suis à M. de Guimenay, »respondit l'antre. A quoy répliqua M. de Randan : « Je n'avois jamais ouy dire qu'un aveugle eust «trompette, ouy bien une vielle : voylà donc- «ques le premier du monde. »

Un autre mot qu'il dit fut encor meilleur. Au camp d'Amyens, du règne du roy Henry II, feu M. de Rueil , bastard du comte de Sancerre, gentil cavallier, eut une compaigniede chevauxlevers; et pour la faire, son pere luy donna une forest des siennes pour l'abattre , la vendre et en faire de l'argent , et en dresser sa compaignie; si bien qu'il la fit très-belle, et en fit faire toutes ses lances peintes et teintes en noir, et parut ainsy au camp. Et d'autant que ledict Rueil avoit réputation d'estre bizarre, plusieurs allèrent confirmer parceste façon de larmes noires et dire qu'il estoit bien bizarre, et le publiaient ainsy parmy le camp. M. de Randan alla rencontrer tout au contre-rebours. « Je ne sçay «pas, dit-il, quelle bizarrerie vous trouvez-là «entre vous autres ; car si les lances sont ainsy «noires, c'est qu'elles portent le deuil des bois «et arbres leurs grands pères et ayeuls, qui « sont esté abattus et morts pour elles et pour « les mettre au monde. Il est bien raison qu'en

' François III de La Rocbe-Foucauld , tué a la Saint- Barlhélemy.

«DS CAPITAINES FRANÇOIS

• quelquechose elles monstrent la signification de û leur deuil et tristesse par leur teinture noire. » En quoy, par ce beau mot, ceste bizarrerie fut convertie tout autrement qu'on ne pensoit.

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