‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 330 sur 361 · M. DE MARTIGUES · texte numérisé non relu

M. DE MARTIGUES

Luy doneques estant mort, M. de Martigues eut sa place , et fut envoyé quérir en la Rasse- Normandie, où il faisoit la guerre avecques M. d'Estampes , son oncle.

On le jugea fort digne de cest estât , d'autant qu'il l'avoit très - bravement exercé au siège du Petit-Lict 1 en Escosse , portant le titre de couronnel gênerai des bandes françoises en Escosse.

Ce siège du Petit-Lict a esté des plus grands qu'aient esté despuis quarante ans aux guerres estrangers , pour estre la place fort petite et peu forte , et là aussy y estoient assemblés toutes les forces d'Angleterre et <FEscosse, le tenans si estroictement serré par terre et par mer, qu'un 'rat n'y eust sceu seulement entrer.

Le siège dura si long-temps qu'on estoit à la fin , mesmes que les capitaines et soldats vesquirent fort long-temps de coquilles et moucles , que la mer , quand elle se retirait et baissoit, laissoit sur le sable. Mais pourtant, pour en amasser si peu qu'ils pouvoient , il falloit attaquer de si grosses escarmouches, qu'ils en acheptoient le manger bien cher, et par mort et par des blessures et beaucoup de peines , comme m'ont dict force soldats en mesme lieu, que j'y fus deux ans après avecques la re> ne d'Escosse. m

Mondict sieur de Martigues y acquit la gloire d'estre un très-brave couronnel et fort vaillant. Aussy avoit-il de fort bons et braves capitaines , comme le jeune Sipierre qui fut tué , frere à ce brave M. de Sipierre, dont la race en est très bonne, et les greffes en doibvent estre soigneusement gardés en France comme de bons fruicts en un jardin.

Il y avoit aussy le capitaine La Chaussée qui

' Leith. et de même plu» bas.

DES COURONNFLS FRANÇOIS.

fut tué; le capitaine Lagot , dont j'ay parlé cydevant ; le capitaine Cabanncs, que nous avons veu despuis un très-bon et sage capitaine parmy nos bandes; le capitaine Favas; le capitaine Saincle-Marie, Cossains, n'ayant point de cornpaijpiie, mais des capitaines entretenus de M. de Martigues; le capitaine Sainct-Jean , de Dauphiné, despuis escuyer de Monsieur puis nostre roy ; bref, une infinité de plusieurs bons capitaines que je n'aurois jamais Faict de les descrire.

Pour An , ce siège fut levé par l'ambassade de M. de Randan, dont je viens parler, qui fut envoyé par le roy François II en Angleterre , où il moQStra qu'il estoit seigneur très-universel , et pour la paix , et pour la guerre, ayant adjoint avecques luy monseigneur l'evesque de Valence, frère de M. de Montluc, un très grand et habille prélat, qui y estoit allé un peu devant.

Eux deux firent une paix , appaiserent le tout , et délivrèrent de ce siège long et fascbeux nos gens, qui eatoient à l'extrémité de toutes commodités, fors du bon courage, car ils eu avoient prou.

Dedans y estoit gênerai pour le roy ce vénérable vieillard et grand capitaine, le bonhomme M. de La Brosse, aagé de soixante quinze ans. vieil registre de guerre, de qui la valeur, la sage conduicte et asseurée contenance , servit fort en ce siège. J'en parle ailleurs.

Il y avoit aussy M. l'evesque d'Amiens , despuis evesque et cardinal de Sens , de la maison de Pellevé,race très-illustre et ancienne, qui avoit esté envoyé légat par de^là. Mais il y trouva tout révolté contre la religion catholique, de sorte qu'il n'eut pas grand moyen d'exercer sa saincfe légation; et fallut qu'il tournasl son glaive spirituel en temporel pour s'en deffendre : à quoy il ne faillit , car, estant sorty de bons et illustres progeniteurs, il n'y dégénéra point , et y servit bien ; aussy estoitce un homme fort versé aux affaires, et créature de ce grand cardinal de Lorraine. Bref, il fut bien de besoing à ceste place d'avoir esté bien pourveue de toutes sortes de gens, et de bon cœur. Aussy 1 bien assaillv bien deffendu.

Voylà donques le tout appaisé, et nos gens retournés enFrance victorieux et très-glorieux.

M. de Martigues , pourtant , estant arrivé à Paris avecques force gentilshommes et capi-

taines des siens, ne fut sans un petit accident de fortune qui luy arriva, dont il n'y avoit aucune raison qu'elle luy fist ce traict sur le coup de sa gloire ; car , ainsy qu'il estoit en son logis qu'il disnoit , et n'attendoit que les chevaux de poste pour aller trouver le roy à Fontainebleau, et luy faire la révérence , on luy vint dire que les sergens avoient pris un de ses capitaines, et Pemmenoient prisonnier au petit Chastelet. Luy, aussy prompt du pied que de la main , sort de table , part et court , et ses gens après luy, et altrappe les sergens, les estrille un petit , et recourt d'entre leurs mains son capitaine , et retourne en son logis : dont la cour de parlement en ayant eu des nouvelles en fut fort esmue, et soudain fait sa forme de justice en cela accouslumée ; si bien qu'il fallut que mondict sieur de Martigues fust arresté en son logis, lequel il eut pour arrest.

Soudain M. de Martigues envoya un courrier au roy pour luy porter des nouvelles de tout , dont Sa Majesté et toute sa cour en fut fort troublée; car il estoit fort aymé,et n'attendoiton que sa venue d'heure à autre.

Ia reyne1 en fut fort faschée, pour veoyr ainsy traicter un tel seigneur , qui ne fatsoit que venir combattre si heureusement et vaillamment pour elle, son royaume et son Estât.

Messieurs ses oncles , M. de Guyse, M. le cardinal, de mesme en estoient fort despités,à cause de ce grand service faict à la reyne leur niepee.

Pour fin, il ne fallut pas grande faveur ny grande sollicitation pour le jetter hors de ceste peine. Si vis-je M. de Guyse fort collere ; et dit qu'il voudrait avoir donné beaucoup , et que M. de Martigues ne se fust brouillé en cela , pour le grand tort qu'il avoit faict à la justice; car il en estoit très-grand observateur; et M. le cardinal son frerc en disoit de mesmes.

I,a reyne et d'autres dames, des grandesque je sçay, qui en faixoient la contestation en un souper (car je le vis et y estois), disoient : qu'il n'y avoit droict ny raison que la justice fust si impudente et aveuglée, que. sans avoir esgard à un tel service signalé de M. de Martigues et de ses gens faict au roy, d'aller prendre ainsy si inconsidérément, et si tost, sans leur donner loysir de se remettre, et leurs bourses, et respi-

rer de la grande fatigue d'un si long siège, ny sans avoir faict au moins la révérence à sonroy, venir faire prisonniers telles gens, à l'appétit d'un créditeur importun qui plustost debvoit estre mis en prison.

Pour fin , le roy y envoya soudain et dcpescha l'un de ses capitaines des gardes, avecques très-ample commission. Je ne scaurois dire bonnement qui eut ceste charge des quatre qu'ils esloient, c'est a sçavoir MM. de Chavigny, Brezé , Lorges, et le sencschal d'Agenès; mais il nie semble que ce fut M. de Brezé. Il est encor vivant , il s'en peut ressouvenir.

Estant doneques à Paris, il faict sa charge si habillement et si sagement, qu'il .sortit mondict sieur de Martigues de telle peine. Mais pour interiner sa grâce, si fallut -il pourtant qu'il passast le guichet; et disoit-on que, sil ne fust esté du calibre de la grande maison qu'il estoit , et le remarquable service qu'il venoit de faire au roy son raaistre et à la rcyne sa maistresse, il en fust esté en peine, et les choses ne se fussent passées si doucement comme elles passèrent.

Cela faict, il vint à la cour, aussy bien venu du roy, des reynes, des dames , et de tout le monde, que j'aye jamais veu grand venir d'un

voyage.

Vous voyez pourtant que c'est que de la justice, et comme le temps passé on luy portoit honneur et révérence : car quiconque l'offensoit,elle n'avoit esgard aux maisons, ny aux races, ny au service des roys, ny à chose quelconque.

M. le baron de La Garde, qui avoit faict à la France tant de remarquables services, et en Levant et en France, fait trembler toute l'Espaigne et l'Italie pour son roy, soubs les bandiereset galères du Turc, auxquelles il commandoit aussy absolument comme aux siennes, pour avoir mal versé, et un peu inconsidérément, en Provance, contre ceux de Merindol et Cabrieres, encor qu'ils fussent hérétiques , fut mis en prison et y demeura trois ans entiers ; si bien que luy-mesme disoil en ryant qu'il avoit faict son cours en philosophie et estoit prest à passer maistre ès arts.

Ferdinand de Gonzague estant visce-roy en Sicille, et ayant appaisé les soldats espaignols îmutiuéset qui faisoieot mille maux, et composé

avecques eux sous certaines conditions, les fil par amprès tous mourir, fust par l'espée , par la corde et par l'eau , et aucuns par bannissement. Neantmoins, le conseil d'Espaigne luy en fit donner un ajournement personnel , et se mit à luy faire son procès : et, sans l'empereur, qui avoit grandement affaire d'un si grand capitaine pour son service, tous vouloient passer plus outre et luy vouloient donner sentence de mort , encor que les soldats, qui montoient à près de douze cens, eussent bien mérité tel chastiment par leurs mauvais deportemens et insolences. Toutesfbis, la justice d'Espaigr.e voulut cognoistre sur luy de cela. J'en mettrais icy volontiers le plaidoyé qui en fut faict et que j'ay veu , tant d'un costé que d'autre , mais cela serait trop long. J'en parle ailleurs '.

Voylà que c'est de la justice, laquelle a pouvoir sur les plus grands , et s'ils l'offensent le* punit griefvement. J'en alléguerais une infinité d'exnnpies, tant des nostres qu'estrangers, rr l.18 je les remets en autre discours, que possible je feray sur ce subject exprès», afin que grands et petits prennent leur modèle à la révérer et craindre , contre l'opinion de ce grand capitaine M. le mareschal de Biron. Mais, pourtant, il n'y estoit si exact en tout comme il faisoit semblant, car il estoit très-grand justicier et trèsrespectueux à la justice; mais ce que j'en veux dire ce n'est que pour rire.

Luy doneques ayant donné charge un jour 4 un capitaine d'aller ruyner et mettre une maison par terre et tout à bas, durant ces guerres dernières, le capitaine luy respondit qu'il y irait volontiers, mais qu'il luy en donnait le commandement et un adveu escrit et signé de sa main , de peur d'en estre un jour recherché. «Ah! mort-Dieu, luy repliqua-t-il , estes-vous a de ces gens qui craignent tant la justice? Je « vous casse : jamais vous ne me servirez ; car atout homme de guerre qui craint une plume a craint bien une espée.» Possible eut-il dict le mot plustost que pensé ; si ay-je veu pourtant de bonnes espées craindre la justice.

Il me souvient qu'à la sédition d'Ambotse te capitaine Mazeres, l'un des principaux conjures

' Au discourt de» Rodomontades espaifiioltes. * On n'a point ce dincour» Il n'a probablenieiH jaouB m» a exécution le projet qu'il avait de récrire.

et qui avoit esté en

capitaines, ainsy qu'on le roenoil d'une chambre où estoit Autoclaire, maislre des requestes, et autres commissaires pour l'ouyr, et que deux archers le tournoient en la prison, ils ne vouloient qu'il s'amusast en la basse-cour, et lepressoient d aller, il leur dit : « Tout beau, messieurs! « Pleust à Dieu que je ue craignisse pas plus «les robbes longues que je viens de laisser, et «leurs plumes, que vos hallebardes si nous «estions ailleurs, o Ils luy respondirent : «Quand «nous en serions -là, si vous ferions-nous la « moyetié, de la peur. »Maisil leur répliqua en son cap-dc-diou : «Ouy, et je vous en rerois l'autre «moyclié; mais ces bonnets quarrés me la font « tout entière, et je ne leur en puis faire pour un «quart.»

Si faut-il pourtant y prendre garde ; car pour trop peu craindre ceste justice, l'on s'en trouve bien souvent mal. Sur quoy je feray ce petit conte seulement, et puis plus.

Dernièrement à Rome (que cent personnes l'ont veu et me l'ont dict), le pape Sixte, dict Montalto, a exercé et introduict une telle justice de son temps par toute l'Italie, que jamais aucuns de ses prédécesseurs n'ont sceu faire; ce qui luy a esté un très-grand honneur ; car de bandoliers, massacreurs, assassins, il n'en falloit point parler; et mesmes quiconque tuoit à Rome , ou seulement tiroit un peu de sang , il estoit aussy tost exécuté.

Par cas estoit venu à Rome le grand théologal d'Espaigne, homme de très-grand renom et de grande authorité, et fort révéré, taut en Espaigne comme à Rome , et aymé aussy fort de Sa Sainctcté. Il avoit avecques luy un sien nepveu bravasche espaiguol , et qui n'en debvoit rien à d'autres de sa nation.

Un jour, en une presse, ainsy que le pape passoit , il vint à estre poussé fort rudement d'un Suisse de sa garde avecques son hallebarde, tant du bois que du plat Cestuy-cy, n'ayant pas accoustumé telles caresses en son pays, les digéra fort mal dans son cœur; toutesfois, passa par là bon gré mal gré , et non sans en couver la vanfleance, dont à toute heure en espioit I occasion, qui fut telle, qu'un jour estant à la messe à Sainct-Pierre , il vit son homme le Suisse à genoux, qui oyoit la messe fort attentivement. Derrière ce Suisse , par cas fortuit , venoit d'ar-

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des plus gallans river un pèlerin aussy tout frais, qui s'estoit mis aussy à genoux pour faire sa dévotion.

L'Espaignol, considérant le baston du pèlerin, et qu'il estoit bon et propre pour faire son coup (pensez qu'il estoit de bon bois de cormier, comme le baston de la croix de frère Jean dans Rabelais), de sang-froid il prend ledict bourdon d'entre les mains dudict pèlerin, qui le luy lascha fort aysement , pensant qu'il n'en deust faire mal, et puis le haussant de toute sa forée, donna un coup ou deux sur la teste dudict Suisse qui estoit tout desconvert , et le porta par terre à demy-mort,et luy fit pisser le sang: puis, le coup faict, rendit de sang-froid le bourdon audict pèlerin, avecques le petit remerciement , pensez; et , cuydant sortir soudain sur tel escandale , il fut pris.

Le pape , advant que boire et manger, le fit pendre haut et court debvant ses yeux, en la place Sainct-Pierre, quelque humble supplication que luy sceust faire le théologal pour son nepveu qui luy estoit unique, ny aussy l'ambassadeur d'Espaigne, ny tous les cardinaux espaignols Encor dit-on qu'il dit audict théologal que, s'il en avoit autant faict , il le ferait aussy bien pendre comme son nepveu.

Ainsy finit le pauvre Espaignol , au grand regret , despit et deshonneur des autres Espaignols qui estoient dans Rome. Certes aussy, la faute estoit très-grande. Je n'en diray plus.

Pour sortir doneques hors de ma disgression, et rentrer dans mon premier propos, M. de Martigues estant faict couronnel à Rouen (car uous avions desjà pris la place), le roy et son armée vindrent à Paris, que M. le prince, ayant accueilli se» reistres, vint assiéger; et, pour leur bien-venue, vindrent dresser une très-belle escarmouche , tant de pied que de cheval , sur nos gens, qui les receurent de mesmes.

Il est bien vray qu'il y eut quelques gensd'armes des nostres qui y firent très-mal, et prirent la fuite fort vilainement : sur quoy M. de Guyse arriva, qui asseura le tout; et, sans sa venue, il y eust eu un grand desordre. .11 estoit monté sur sou Moret, un genêt de Naples des meilleurs du monde, qui , avecques quelque cinquante gentilshommes, donna et arresta sur le cul la furie des forces de l'ennemy, conduictes par M. deGenlis, très-brave et hasardeux gentilhomme. Je vis alors M. de Guyse

fini en colère contre les gens-d'armes fuyards, cl cryer par deux fois fort haut : a Ah! gens- « d'armes de France, prenez la quenouille et • quittez la lance. » Tout le monde disoit que, sans la présence de M. de Guy se (et que nous le voyons bien à l'œil ) , l'ennemy alloit fondre vers Sainct-Viclor ou vers Sainct-Gerraain. Et de faict , s'ils eussent fondu dès le commancement , Us eussent faict un grand eschec, et y fussent entrés fort aysement , et infailliblement y eussent faict du ravage; car lesdicis fauxbourgs n'estoient cncor retranchés, et n'y avoil que ceux de Sainct-Marceau, Sai net-Jacques et Sainct- Michel, où il fit très -beau veoyr en battaille nosSuisses conduicts par le bonhomme couronnel Furly, ensemble nostre infanterie françoise menée par leur couronnel M. de Martigues, qui ce jour fit très-bien, et ordonna son infanterie, et la sceut très-bien et sagement desparlir où il falloit; et ne faut doubler que l'amusement que leur fit nostre infanterie par leurs escarmouches et par un moulin à vent faict de pierre qui est à la porte de Sainct- Jacques, où M. de Martigues avoit mis une centaine de bons harquebusiers qui firent rage, et arresta ceux de M. de Grammont qui venoient droict à nos tranchées la teste baissée; mais ils trouvèrent là à qui parler.

J'ouys M. de Guyse louer fort le soir M. de Martigues d'avoir très-bien faict ce jour là, et qu'il pensoit qu'il fust plus vaillant et hasardeux que sage couronnel et prévoyant; mais qu'il estoit les deux, et qu'un jour il seroit un grand capitaine.

Le siège de Paris s'osta, et après on donna la battaille de Dreux , où mondict sieur de Martigues fit très-bien et dignement sa charge de couronnel, estant à la teste de ses gensavecques une belle et asseurée façon, ainsy que son deb* voir estoit tel. Toutesfois, en ceste battaille, nostre infanterie de l'advant-garde ne rendit grand combat, pour n'avoir esté trop assaillie, ny avoir assailly : car M. de Guyse, avecques sa trouppe de cavallerie, desfit quasy toute celle de l'ennemy ; je dis françoise.

Quant aux lansquenets, ils ne rendirent pas aussy un grand combat ; mais , sur le soir , qu'on pensoit à quatre heures avoir tout faict et achevé, l'on apperceul cinq à six cens chevaux sortir d'un costé d'un bois, bien serrés et résolus pour

«DS CAPITAINES FRANÇOIS

retourner encor au combat ; et dit-on que c'estoient MM. de La Noue et Avarel qui lesavoient ralliés.

M. de Guyse les alla aussy tost bravement recevoir; mais il estoit besoin d'avoir de l'harquebuserie, là où certes M. de Martigues usa d'une très-belle diligence , et fit un (raict d'un fort Um capitaine; car à point il y arriva, conduict par M. de Gouas, dont M. de Guyse les en looa fort.

Quelques mois après ceste battaille , on alla assiéger Orléans, où M. de Martigues conduit et ordonna fort bieu son infanterie, qui ni très-bien à la prise du Portereau et eu une infinité d'autres endroicts.

Ce seigneur a faict amples preuves de ses prouesses; et mesmes quaud il chargea M.d'Andelot , qui estoit beaucoup plus fort que luy, an passage de la rivière de Loire.

M. de Guyse estant mort à ce maudict siège, et la paix faietc, il fallut par les articles que chascun rentrast en ses estais, charges et dignités. Par quoy , ce fut à M. de Martigues à se desfaire de celle de couronnel, ce qui luy estoit grief, car tous les capitaines l'aymoient fort et le prioient de ne s'en démettre et desfaire; mais il fallut qu'il passast par-là, car le roy et la reyw mere le voulurent ainsy, et aussy que M. d'Andelot, qui n'estoit pas homme endurant, pressoit fort, qui estoit venu à la cour à Sainct Germain pour cela.

Sur quoy il me souvient que, ce jour qu'il s'en démit , il prit une casaque de livrée d'un de*«s gendarmes , et se promena ainsy habillé par la cour, salles et chambres du roy et de la reyoe; et quand Leurs Majestés luy demandèrent pourquoy il s'esloit ainsy babillé de ceste casaque, il leur respondit que, puisqu'il u'estoit plus homme de pied ny fantassin, il ne se vouloit plus habiller ny eu homme de pied ny en fantassin, mais en gendarme, puisqu'il ne luy restoit autre estât que capitaine de gendarmes; dont le roy et la reine, et toute la cour, en rirent fort, le voyant ainsy habillé , et qu'il avoit très-bonne grâce en toutes ses actions; car H il avoit eu la moyetié de la compaignie de M. le marcschal de Thermes, et M. d'Escars, très-grand favory du roy de Navarre, en avoit eu l'autre; et M. de Bellegarde, .son nepveu , et qui en estoit lieutenant, navoit rien; et quitta tout par

DES COURONNELS FRANÇOIS.

despit, s'en sentant cligne de quelque part. M. de Massez, qui en estoit enseigne, fut lieutenant de d'Escars, qu'on tenoit pour estre l'un des plus vieux gendarmes et hommes de bien qui fusten France, ainsy le nommoit-on. M. de Boisjourdan , qui estoit guidon, fut lieutenant de M. de Martigues.

Voylà comme il quitta sa charge de couronne!: lequel, à ceslc (vis, audict Sainct-Germain , avoit grande envie de se battre avecques M. d'Andelot et en despartir le gasleau à coups d'espée.

Il ne faut point doubler que M. d'Andelot ne l'eust bien pris au mot ; car il estoit très-vaillant et haut à la main, encor qu'il battist froid, et ne disoit mot de ce qu'il voyoit là faire a M. de Martigues, qui estoit fougueux et battoit chaud.

Mais le roy avoit défendu , sur la vie, qu'il ne passast outre, et qu'il se comportast modestement ; car on craignoit fort une seconde révolte des huguenots, qui eussent esté ayses à la faire; car ils se tenoient fort fiers, et les mains leur demangeoient. M. de Martigues fut sage et obeyssant à son roy.

Au bout de quelque temps, M. d'Estampes, son oncle, mourut, et le gouvernement qu'il tenoit de Bretaigne luy fut donné : il l'exerça si bien et si sagement , qu'il en acquit très-grande gloire, et se fit fort aymer à la noblesse de là ; si bien qu'on luy donna ceste réputation, d'avoir eu le crédit de l'avoir faict sortir de son pays, de l'avoir menée où bon luy sembloit, et despaysée; ce que gouverneur de long-temps n'avoit faict, ny accu faire.

Aussy la menoit-il au combat bravement , luy tousjours à la teste et des premiers, comme il fit au passage de la rivière de Loire, où il chargea M. d'Andelot et ses trouppes, et en desfit aucunes, encor qu'elles fussent bien plus grandes que les siennes; car toutes les forces de de-la la Loire y estoient toutes assemblées pour venir joindre le prince et passer. Les histoires en parlent assez sans que j'en parle.

De là, il les mena a la desfaicte des Provençaux, aux battailles de Jarnac et Montcontour, et puis vint mourir au siège de Sainct-Jean, où il fut tué: qui fut un très-grand dommage pour la France, car il luy estoit très-fidelle, et l'eust bien servie despuis à son besoing.

Si je vouiois conter par menu toutes

prouesses , il m'en faudrait faire un livre entier; mais je m'en déporte, pour la longueur qu'il m'en donnerait , et aussy que ceux qui m< cognoissent et ma race , en le louant par trof (ne disant pourtant que la vérité), me pourroienl rejetter pour suspect, d'autant que je luy estois fort proche; car son grand-pere, le comte de Ponthievre, et mon grand-pere, messire André de Vivonne , seneschal de Poictou , seigneur de La Chastaigncraye, estoient cousins germains, ensemble Claude de Ponthievre, cousine germaine, duchesse de Savoye, de laquelle sont sortis et issus , despuis soixante et quinze ou quatre-vingts ans , les ducs de Savoye et de Nemours qui ont esté, auxquels j'ay eu cest honneur d'appartenir; mais, pour cela , je n'en ay pas mis plus grand pot au feu, comme on dit en commun proverbe, pour n'avoir eu d'eux aucun appuy ny fjrtune; mais de moymesme me suis poussé, comme j'ay pu, à acquérir la faveur et grâce de mes roys , et quelque peu d'honneur parmy le monde.

Pour en parler au vray , ces grands princes et seigneurs , quand ils se voyent en leur grandeur, ils deviennent si glorieux qu'ils me&prisent et leurs parens et leurs amys et leurs serviteurs ; auxquels je leur dirois volontiers ce que dit feu mon grand-père, le seneschal de Poictou, à feue madame la régente, laquelle, estant simple comtesse d'Angoulesme , ne l'appeloit jamais que son cousin et son bon voisin. Ce n'estoit autre chose que «mon cousin, mon voisin», et que si elle estoit reyne de France qu'il se ressentiroit grandement de ses faveurs et revanches de plaisirs qu'elle recevoit ordinal rement de luy à la cour; car alors elle n'estoit point si grande qu'elle ne fust fort ayse d'employer mondict grand-pere et d'en tirer du plaisir à la cour, ayant cest heur d'estre surtout aymé du roy Charles VIII, du roy Louys XII et de la reyne Anne , qui lui faisoit cest honneur de l'appeller ordinairement son cousin, et estoit très-bien en sa grâce , mais je dis des mieux.

Ceste madame la régente doneques, estant venueen sa grande hauteur, et son fils roy, ce fut elle qui changea du tout, et fit de la froide bien fort , et de la refusante un jour audict sieur seneschal de quelque chose dont il l'employa , à laquelle mondict grand-pere respondit : « Et

«bien doneques, madame, estoit-ce ce que vous t me promettiez estant en votre petit comté? Vous «ne m'avez pas trompé ; car le naturel de vous «autres princes et princesses est, quand vous ■ venez à une grandeur plus grande que n'aviez «jamais espéré, vous ne faictes jamais plus de « cas de ceux qui vous ont aymé et faicl service, «mais j'auray raison de vous à la vallée de « Josapbat, où se doibt tenir le jugement; et là, a n'estant alors assise plus haut que moy, et que «serons esgaux, je vous en sçauray que dire. »

Tel est le naturel des grands auxquels, pour les braver, il faut dire comme l'Espaignol : Soy hidalgo como el rey, dineros menos; c'està-dire : a Je suis gentilhomme comme le roy; «il est vray que je n'ay pas tant d'escus. » Y que se vagun à todos los diabolos con ellos ; c'est-à-dire : « Et qu'ils aillent à tous les dia- «ques leurs escus.»

Je les envoyé tous aux enfers de M. nostre maistre Rabelais , où il les fait si pauvres et malotrus hères , que l'on en aura la raison làbas; ainsy qu'un de par le monde disoit : que s'il y descendoit jamais, il leur donnerait tous les jours cent nazardes pour une miette de pain.

Quand tout est dict, si nous au très nous nous entendions bien , tous ces grands nous rechercheroient plus que nous ne les rechercherions, car ils ne se sçauroient passer de nous. Ce sont nous autres qui faisons les cours des grands et emplissons leurs armées, leurs salles et chambres de nos compaignies et personnes , sans lesquelles que seroient-ils? Mais nous ne nous pouvons garder de les suivre, tant nous sommes fats et ambitieux ; dont aucuns se trouvent trèsbien, et les autres très mal.

J'en ferais un très-beau et long discours , si je voulois, sans emprunter d'autres exemples que des nostres.

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