ENCOR M. D'AN DE LOT
Pour retourner à ceste heure d'où je suis sorty, M. de Martigues desfaict de cest estât de couronnai, M. d'Andelot le reprit à Saincl- Gerroain en-Laye , comme j'aydict, où il luy fut commandé par le roy s'appresler, et de tenir ses compaignies prestes pour aller au
siège du Havre, que les Anglois tenoientetoe le vouloient rendre, pour l'avoir très-bien acheplé, disoient-ils, de MM. le vidasme de Maligny et de Beauvais la Nocle.
A ce siège , chascun y alla suivant le roy et la reyne mere,qui y allèrent en personne,» monstrerent le chemin à MM. les princes et M. le connestable; et M. le prince de Condèj amena beaucoup de noblesse huguenotte, qui ne s'y espargna non plus que les autres.
M. l'admirai n'y alla point , et s'excusa sur quelques raisons ; mais la principalle , qu'il ne dit pas , esloit qu'il ne vouloit desplaire à la reync d'Angleterre , de laquelle il avoit tiré plaisir et faveur, et quelque argent pour la guerre, mais non tant qu'on dirait bieo.
M. d'Andelot n'y alla non plus , et s'excusa sur quelques reliques de la fièvre quarie qu'il avoit rapportée d'Allemaigne quelque temps avant, lorsqu'il amena le marescbal de Hessen. avecques ses reistres , et l'avoit tousjours gardée ou peu ou prou; et mesmes le jour de la baltaille de Dreux estoit le jour de son accès ;et le passa ainsy, son cheval luy servant de lict, et ne laissant pour cela de faire tout debvoîr et acte ce jour là de bon couronnel , fore qnil ne tint poinct le rang et ne se mit à pied ; car il esloit si foible qu'il ne se pouvoit soustenir; mais il commandoit à cheval , et alloit de battaillon en batlaillon , de rang en rang, disant et monstrant ce qu'il falloit faire ; niais ils ne le creurent et firent très-mal.
Il demeura aussy assiégé dans Orléans, U où il ne pardonnoit à aucune faction qu'il ne s'y trouvast, tout febricitant qu'il estoit , si birri qu'un jour, luy estant tiré une grande harqnr busade, ainsy qu'il estoit sur le pont pour «dot ner quelque chose, elle luy donna dans la ron délie, qui ne perça pas, pour estre à l'espreuTf. mais luy, pour estre fort foible, tomba par terre, et aussy toston le vit relever par plusieurs, dont M.dc Guyse, et autres comme luy, présumèrent que c'estoit M.d'Andelot qui estoit mort.Et.parce qu'on disoit que M. deStrozze avoit fakt lecoup, je vis M. de Guyse luy dire: « Strozze, eovovn- «moy à ceste heure demander vosire grâce, «car vous venez de tuer M. d'Andelot: et * a plus , s'il est mort , il est mort le «homme des leurs. »
Or doneques M. d'Andelot, sel
DES COURONN
sondict reliqua de fièvre, plustost sur le peu de volonté qu'il «voit de ne foire la guerre à l'Anglois, comme son Frère, n'alla point à ce siège.
Tant y a pourtant , que le roy et la reyne, et tout le monde , le trouvèrent très-mauvais , et s'en escanda Usèrent fort. Il y envoya ses deux couronnelles, que certes il fil beau veoyr : et le capitaine Moneins en avoit une, et quelques autres, monta ns au nombre de quatre ou cinq; et estoient toutes belles, car c'estoit l'eslite des bons soldats huguenots: aussy furent-ils bien , car ils faisoient à l'envy des catholiques.
Si bien que les uns et les autres menèrent et fatiguèrent de telle sorte les Ànglois, que nous les eusmes enfin par composition. Bien est-il vray que, sans la grande peste qui s'estoit mise dedans , et qui en tua plus que nos harquebusades, nous n'en eussions eu si bon marché.
Le printemps venu après, le roy entreprit son voyage projet té, de faire tout le tour de son royaume et se faire veoyr à son peuple; et partit de Fontainebleau et alla faire la feste de Pasques à Troyes en Ghampaigne, où M. d'Andelol vint de sa belle maison de Tanlé 1 , qui est là près , faire la révérence au roy, et aussy pour se plaindre à luy de quoy un de ses capitaines, ayant une compaignie vieille en garnison à Metz, estant mort, il avoit pourveu à la compaignie, et l'avoit donnée à un autre des siens, et le roy en avait pouveu un autre à sa volonté et dévotion. M.d'Andelotremonstroit que c'estoit luy faire tort à son authoritéet privilège de couronnel, qu'il avoit de long-temps, à pourveoir des places vacantes de compaignies vieilles, et que M. l'admirai avant luy, et luy après, avoient tousjours ainsy faict et practiqué.
«Mais à cela luy respondit très-bien et aussy tost la reyne en plein conseil ; car un grand , qui y estoit, me le dit aussy tost qu'elle avoit bien parlé à luy.
« M. d'Andelot, luy dit-elle, ce que vous alle- «guez, c'estoit du temps du roy mon seigneur «et mary , qui , par la faveur grande et amytié «qu'il portoit à M. le connestable vostre oncle, «luy accordoit beaucoup de choses qu'il ne «debvoit, et mesmes celle-là; car quelle raison «y avoit-il que M. l'admirai et vous, couronnels, «eussiez ceste prérogative, et disposassiez ainsy «absolument de telle charge, puis que cela
• Tiniay, près de Tonnerre.
nAirron. i.
«appartenait au roy, afin que d'autant plus il
«s'obligeast de bons capitaines et serviteurs, «au lieu qu'à vous autres redondoit ceste obli- « gation; et les capitaines pourveus de vous «autres, se disoient vos créatures et serviteurs, «et non du roy, comme j'ay veu dès ce «temps là? Dont en cela vous en debvez bien «remercier la faveur de vostre oncle, et la «volonté qu'il avoit de vous eslever et faire «grands. Mais , à ceste heure , comme les roys « font les lois et les desfont quand il leur plaist, aie roy mon fils ne vous veut point concéder «plus tel pouvoir, et se le veut reserver pour «luy, et faire des serviteurs , et les remplacer a au lieu de plusieurs autres que vous autres luy «avez faict perdre. Par quoy, ne vous y atten- «dez plus à cela, car le roy mon fils y veut « pourveoir désormais ; et le capitaine qu'il a a mis à la place du mort, faut qu'il y demeure. » Ce fut à M. d'Andelot à passer par là. Quelle reyne brave, et de quelle audace elle s'en faisoit accroire!
Et M. le connestable , qui n'estoit pour lors au conseil, mais en sa chambre, se trouvant un petit mal , ayant sceu ces propos par M. d'Andelot, n'en dit autre chose, si-non qu'il n'en falloit plus parler.
Voylà doneques la puissance qu'avoient les couronnels d'obliger des capitaines.
Le roy faisoit bien les capitaines nouveaux , et donnoit les commissions nouvelles, mais messieurs l'admirai et d'Andelot pourvoyoient aux compaignies vieilles ; ce qui estoit un trèsbeau privilège. Du despuis, cela a esté bien changé, si-non despuis que M. d'Espernon a esté faict couronnel , et , par sa faveur , faict ériger son estât en officier de la couronne, et disposoit des capitaines.
M. DE STROZZE.
Or , M. d'Andelot estant mort à X aine tes, M. de Strozze fut faict et créé absolu couronnel gênerai des bandes françoi«es, sans avoir compaignon ny corrival, c'est-à-dire que, durant la guerre, il estoit bien absolu ; tmais venant la paix, M. d'Andelot, par les compositions qui
permettaient à un chascun de rentrer en leurs charges, reprenoit tousjours la sieune; et, un peu auparadvanl qu'il mourust (jecroy qu'il ne s'en fallut pas un mois), estoit mort M. de Brissac, duquel toutes les corapaignies vinrent à se joindre et se mettre dans celles de M. de Strozze, fors celles des vieilles bandes du Piedmont, qui pouvoient monter â dix ou douze seulement , lesquelles furent réservées et données au jeune comte de Brissac, lequel , pour sa jeunesse, ne put avoir toute la despouille de son frère, aios fallut qu'il se contentast de celles du Piedmont , portant le titre de couronnel gênerai des vieilles bandes du Piedmont , comme il le porte encor; et fut maislrede camp La Rivière Puytaillier l'aisné, et puis M. d'Aunous, qui mourut au siège de Poictiers , digne homme certes de sa charge ( il le monstra bien lorsqu'il partit de Saine t-Maiiaus, et s'alla jetter dans Poictiers avecques son régiment, qui vint bien à propos, et y entra en despit de l'ennemy, qui le tenoit tout circuit et environné), puis Antefbrt et autres.
Il y en a aucuns si ignorans, et mesmes je l'ay veu escrit dans une histoire de nostre temps, qui disent et affirment que M. de Strozze eut Testât de couronnel gênerai après la mort du comtedeBrissac>quirestoitalors:Voylàbiendict.
Quels abuseurs et menteurs escrivains ! Tels gens pour lors ne hanloient guieres les armées ny les compaiguies, parmy lesquelles on a bien ouy les bandons faicts et se faire par M. de Strozze, courooncl gênerai de l'infanterie de France, et M. de Brissac, couronne! gênerai des vieilles bandes du Piedmont: et cela est très-vray, ce que je dis. Plusieurs capitaines et soldats de ces temps, qui vivent encor, en diront de mesmes que moy.
Voylà doneques M. de Strozze, ce coup, bien couronnel gênerai, lequel, dans peu de temps, fit bien paroistre à la Roche-la Belle, en Limousin, ce qu'il estoit; car, l'ennemy s'advançant là un matin pour forcer, s'il eust pu, le logis de Monsieur, frère du roy , nostre gênerai , sans qu'on s'en donnast de garde aucunement, ce fut au couronnel faire là tout l'effort ; et ainsy qu'il alloit à eux d'un visage et courage asseuré, il ouyt quelques voix d'aucuns soldats de M. de Brissac, et capitaines et tout , qui murmuraient bas et disoient : « Ah! où est M.dc Brissac ? » M.de
\DS CAPITAINES FRANÇOIS
Strozze, qui avoit l'ouye bonne, leur respoodit: «Là où il est ? Mort-Dieu! suivez-moy seole- «ment , et je vous meneray en un lieu si chaud «et si avant, que jamais le comte de Brissac oe «vous y mena: suivez! suivez! » Ce qu'il fit; car il les mena dans une grosse trouppe de l'ennemy, et y soustint une si furieuse escarmouche, qu'il y mourut sur ta place vingt-deux de ses capitaines, lieutenans, ou enseigna; comme fut le capitaine Sainct-Loup,bme gentilhomme, son lieutenant , du pays d'Anjou, qui, en cryant : «Sauvez M. de Srozze! * et se mettant devant luy, receut le coup qu'on alloit donner à son couronnel , qu'il sauva , et toy mourut : digne office faict à son maistre, certes très-louable.
Moururent aussy le capitaine Roquelaure, Gascon , lieutenant d'une des couronneite de Brissac; le capitaine Vallon , Provançal, fort aymé de Monsieur, frère du roy, son mabire; le capitaine Mignard, Basque, et uneinfiaité d'autres bons et vaillans capitaines, tant lieutenans, enseignes que soldats, desquels pourtant on n'eust eu si bon marché sans que, ainsy qu'us estoient au plus chaud de l'escarmouche n combat, survint du ciel une si grande wiw d'eau, si espaisseet impétueuse, que, sur «. M. de Mouy, bon capitaine certes, prenan l'occasion , chargea avecques sa cavallerie si i propos ceste pauvre infanterie, qui ne se p»voient plus ayder de leurs harquebuses, po* avoir les mèches esteintes, et pour estre tartes trempées de ceste eau, comme d'un coup du o L qu'on en eut bon marché , et les mit-on ainsy en pièces : dont on en blasma beaucoup nos*" cavallerie qui les secourut très-mal ; pour k moins l'infanterie s'en plaignit fort.
Le carnage y fut très-grand et cruel, et m peu de remission. Aussy, cinq mois après, a* » battaille de Montcontour, qui fut gaignée p* nous, on cryoit pour revanche parmy 1»
bandes : « La Rochc-la- Belle ! » comme d'un uot et signal pour tout tuer cl n'espargner aucun.
Ainsy la cruaul é se recompense par la cruautfc Et ne faut point doubler que là mondict sieur de Strozze n'eust passé par les pas des morts ft»nifl * les autres, sans qu'il y eut un honneste cavaiff qui le sauva; et fut faict prisonnier, et j;ardê fort honuestement, et rendu après pour M. * La Noue.
DES COURONNELS FRANÇOIS.
Sur ce discours, il ne falfoit point que les soldats de Brissac l'appellasscnt tant pour les mener au combat ; car il ne les y eust sceu mieux mener, ny la, ny ailleurs; car on ne sçauroit dérober cela audict M. de Strozzc , qu'il ne fust fort courageux et vaillant ,el l'homme du monde craignant le moins les harquebusades , et le plus asseuré à elles, comme je l'ay veu souvent.
Bien est-il vray qu'il ne sçavoit pas faire la monstre ny la parade de ses vaillances qu'il a monstre aux battailles,aux renconli es,aui sièges, aux assauts, où il s'est trouvé, que je dirois; mais je ue ferois qu'en parler tout un jour entier, tant il m'en donneroit le subject, et de plusieurs de telles factions.
J'oy eu cest heur de m'estre trouvé avecques loy souvent ; car il m'aymoit uniquement , et croy plus qu'homme de France. Je n'eus jamais charge souhs luy. que deux ans, de capitaine de gens de pied; mais, pour certain caprice, je qutttay tout. Et , pour ce , je ne l'abandonnay jamais pourtant, fust à la guerre fust à la cour, tant il m'aymoit, et je l'aymois; et me disoit-on son compaignon et fidellc confident. Dès le commancement du siège de La Rochelle jusqu'à la fin , je ne bougeay jamais d'avecques luy, mangeant, beuvant, et couchant ordinairement chez luy et en sa chambre.
Je puis tesmoigner que la , ny ailleurs , je ne luy vis jamais faire aucun acte de lascheté, mais tout de prouesse , encor qu'il y fist là aussy chaud qu'en siège que j'aye veu : et si m'asseurc que j'y en ay veu des plus fendanset eschauffés s'attiédir et baisser bas. Le jour du grand assaut , y alla le premier sans marchander et peu suivy de ses gens, combien que M. de Montluc, qui ordonnoit l'ordre de l'assaut , luy avoit dict et prie de toucher ses gens devant luy, et qu'autrement tout n'yroit pas bien , et qu'il en avoit veu arriver de grandes fautes, et luy yi oit après.
M. de Strozzc le luy promit, mais il ne le luy tint pas; car, après que la mine eut joué, M. de Montluc, qui estoit dans le trou du fossé, commanda aussy tost à M. de Gouas de donner la première pointe avecques ses gens, ainsy qu'il y es toit ordonné et destiné, et M. de Strozze debvoît aller après avecques son {jros.
M. de Gouas fut aussy tost blessé à la jambe, dont il mourut après par la gangrené qui s'y estoit mise, encor que le coup fust fort petit et
ne touchast à l'os. Et , en s'en retournant , rencontra M. de Strozze qui s'en alloit vite à l'assaut ; il luy dit : t Monsieur , ils sont à noua, o Donnez seulement, la bresebe est très-raison- «nable. » Mais il ne l'avoit pas reconnue, car il avoit esté blessé en allant , et ne put monter en haut. En quoy M. de Strozze l'en blasma après (je le sçav ) sur son dire, encor qu'il fust un très-bon capitaine, et digne de foy en telles choses.
M. de Strozze s'advança, et sans dire gare, ny adviser à ce que M. de Montluc luy avoit dict, ny qu'il luy avoit promis, ny qui le suivoit, marcha et monta. Il n'avoit avecques luy gentilhomme volontaire que moy ; car il avoit esté défendu, de par Monsieur, que nul gentilhomme y allast, craignant perdre la noblesse; mais à moy , comme son amy privé , la loy ne s'y addressoit.
M. d'O y estoit aussy, qui s'estoit desrobé, et estoit amy de mesmes dudict M. de Strozze, et le petit Chasteauneuf , de la maison de Rjeux, dict M. de Sourdiac aujourd'huy, aussy que M. de Strozze l'aymoit, et luy donna après l'une de ses enseigues couronnelles, que M. de Lancosne le jeune en ce jour là porloit, qui estoit un autre brave gentilhomme.
M. de Strozzc doneques, ayant pris langue de M. de Gouas, sans marchander donna. Je luy dis : « Monsieur, vous ne faites pas ce que a M. de Montluc a dict. — Cest tout un, Branathonie, me respondit-il. Allons: nos gensauaront meilleur courage de venir, quand ils me a verront à la teste marcher le premier pour leur « monstrer le chemin. » Ce qu'il fit. Mais il ne fut pas plustost à demy haut , qu'il eut une grande harquebusade dans la cuirasse, qu'il en tomba de son haut sur les pierres que la mine avoit enlevées, dont nous le tiusmes pour mort, et que l'harqucbusade Ptusl percé; mais il ne se froissa que les jambes et la teste : et là il fut trompé; car, pensant cslre suivy de ses gens, il le fut très-mal. En quoy il eust mieux faict s'il eust creu M. de Montluc, de les toucher et veoyr aller devant, ainsy qu'il en parloit plus par practique que par art.
Et, puisque nous sommes sur cest assaut , si en parleray-je ce mot, que Mousieur, frère du roy, qui avoit tout veu ce que nous avions faict, qui estoit nostre gênerai, il envoya quérir M. de
Strozze , qui le vint trouver dans la tente du comte de Goconas, qui estoit là auprès, où il s'estoit retiré avecques son conseil; et y estant, et moy avecques luy , et tous armes , Monsieur luy dit : o Strozze, si vostre infanterie vous «eust suivy comme il avoit esté ordonné, et «qu'elle eust faict aussy bien que vous , et ceux « qui estoient avecques vous, la place estoit prise, «ainsy que jay pu vcoyr; mais il faut encor ■ recommancer l'assaut, et faire aller vos gens «devant, ainsy que M. de Montluc vous avoit «dict, et vous après; et m'asseure que nous les «emporterons. »
M. de Montluc estoit là, qui dit aussy tost : «Ouy, sire (car il estoit alors desjà roi de «Poulongne), nous remporterons: il est fort «aysé, car la bresche est bonne et très-raison- «nable. »
Alors je ne pus m'engarder de parler , voyant que M. de Strozze ne parloit ; car il estoit en ces choses quelquesfois craintif devant Monsieur. «Il vous le semble, monsieur? lui dis-je. Elle «est si raisonnable, que, par Dieu , je ne sça- «chc homme icy qui ayt si bonnes jambes qui, «en montant, ne tombe quatre ou cinq fois, et ■sur le haut il se puisse tenir s'il est tant soit «peu repoussé, ou s'y veuille tenir de pied «ferme; car le tout est si raboteux, à cause des «pierres que la mine a souslevées, qu'il est ima possible s'y arresler bien pour combattre. Je «le puis dire, car j'y ay esté, et l'ay très-bien «essayé. Toutesfois, puisque le roy veut faire «redoubler encor l'assaut, faire le peut. »
Et, ainsy qu'on l'arrestoit, survint le plus estrange accident qui arriva il y a long- temps en armée, et sans aucun subject; car, tout à coup, voicy venir une al larme par toutes les tranchées , que l'enuemy estoit sorty , et que Ton estoit desjà aux mains, et que le tout estoit faussé ; si bien qu'il prit une si grande épouvante et effroy parai y nos gens de pied , et parmy plusieurs de la noblesse, que quasy la plus grand part branlèrent et ne sceurent que faire : et fut bien encor pis, que plusieurs eurent telle frayeur , qu'ils adviserent à se sauver par les marais, et aucuns s'y enfuyrent, qui furent après recognus par la boue qui en estoit empreinte en leurs chausses; et tels , qu'on tenoit bons compaignons,furent tachés de mesmes. Il y en eut pourtant plusieurs qui tinrent as-
NDS CAPITAINES FRANÇOIS.
seurée contenance. Neantmois,tout le monde ne sçavoit que c'estoit, si-non que tout estoit en allarme et en rumeur si grande, que l'on ne vit jamais un tel desordre.
Nous estions en la tente du roy de Poulongne pour lors, comme j'ay dict , qui sortismes de là avecques la plus grande presse et foule que je vis jamais , dont je m'en puis bien souvenir; car un honneste et brave gentilhomme qui estoit avecques moy, que j'avois nourry, nomme M. du Breuil, en voulant sortir, il tomba derrière un coffre, pour la pesanteur de ses arme* et la foule qui y estoit. Je croy qu'il serait encor là sans moy, qui lui prestai la main et l'en sortis, dont nous en risraes bien après; car il estoit de bonne compaignie, et si effrayé de sa cheute , qu'il cuyda tuer dans la tente un gentilhomme des nostres, d'une courte dague qu'il avoit , pensant que ce fust l'ennemy , et que tout fust gaigné.
Enfin nous sortismes et courusmes au trou du fossé , M. de Strozze, et moy tousjours avecques luy ; et trouvasmes que ce n'estoit rien , et que l'ennemy seulement n'avoit pas comparu la teste du dessus du rempart, ny sorty par aucune porte , car il avoit assez affaire ailleurs, et à entendre à ses assauts, escalades et surprises.
L'on voulut sçavoir après d'où estoit sorty ceste allarme et telle rumeur. Les uns disoieot que c'estoit quelque bruit que quelques traistres parmy nous avoient cslevé et faict courir à poste. D'autres, que cela estoit venu du ciel par quelque chastiment divin, ou que le tout avoit esté arrivé divinitùs aut fato Bref, oo parloit en fort diverses façons. Et sur ce dernier poiuct, puis après, en discourant avecqu"* d'autres , je m'allay souvenir avoir lu qu'à U prise de Rome par M. de Bourbon , un alfier ou porte-enseigne romain, sur l'allaroie de l'assaut , il luy prit une telle esmotion et action de corps et d'esprit (on l'appellera comme on voudra ) , qu'avecques son enseigue il descendit du rempart , s'en alla vers l'ennemy, et s'en retourna en mesme appareil dans la ville sain et sauf, sans autre mal. Il falloit dire que c'estoit quelque terreur panique , ou quelque ange bon ou mauvais qui opéra et le conduisit par la
1 Par permission divine, ou fortuitement.
DES COURONN
main. J'en laisse à discourir aux divins philosophes. Taut y a, que cest accident que je viens de dire a esté trouvé très-estrange et bizarre.
Si faut-il que je die ce mot, que jamais je ne vis nostre royde Poulongne estonné; et ne vouloit que sortir : mais la foule y estoit si extresme, qu'on s'y eslouffoit du chaud qu'il faisoit ; car les uns vouloient sortir, les autres entrer , si bien que nous commandons à rompre les cordes de la tente pour passer dessoubs.
J'auray esté, possible, par trop long dans
Pour retourner doncques à M. deStrozzeJe puis dire avecques une très-grande vérité que c'estoit un très-vaillant homme de guerre, et que pourtant n'y a jamais esté blessé. En ce siefçe de La Rochelle, il receul quatre bonnes harquebusades dans ses armes , sans qu'elles portassent jamais : en quoy il fut très-heureux, car ordinairement il estoit aux hasards.
La première charge qu'il eut jamais . fut aux premières guerres, qu'il eut une compaignie de gens de pied, laquelle seule fut destinée pour la garde du roy. 11 avoit choisy un très-brave lieutenant, qui estoit le capitaine Bourdas de Dax ; M. de Courbouson , de la maison de Lorges, pour son enseigne, qui pourtant le quitta, et s'en alla à Orléans huguenot ; et Martin Ozart pour son sergent , qui despuis fut lieutenant de l'une des couronnclles. Mais luy se faschaot de demeurer ainsy arresté, et subject à une garde de corps , et oyant dire que tous ses compaignons menoient les mains de tous costés, il ne cessa jamais de prier le roy, et importuner de luy bailler congé d'aller avecques les autres; ce qu'il eut : et arriva debvant Rouen, où il se monstra digne de sa charge ; puis , comme j'ay dict, il eut la charge de Charry , et de là fut couronnel aux seconds troubles, commandant à trois regimens menés par les trois maistres de camp Gossains, Gharrou et Gouas, très-bons hommes , qui meriloient bien ceste charge.
M. de Gossains estoit vieux soldat et capitaine, gentilhomme nourry page en Piedmont de M. de la Mothe-Gondrin, à ce que luy ay ou y dire. Il commanda à une compaignie de gens de pied en la guerre de Toscane ; mais M. de Montluc la luy fit oster ignominieuse-
ment, et luy vouloit faire pis(je me passeray bien d'en dire le subject ) , et luy vouloit un mal extresme. J'ay bien veu despuis le contraire ; car il l'a fort aymé , et luy ayda à espouser sa belle-sœur madame de Lyons. Il suivit M. de Marligues au Petit-Lict ' , et y fit trèsbien, sans aucune charge pourtant, si-non en capitaine entretenu du couronnel. Aux premières guerres civillesilyeut une compaignie de gens de pied, laquelle il conduisit et employa très-bien à la prise de Blois. Il y eut une grande harquebusade à travers le corps, qui le perça de part en part , et en fut guery aussy tost.
.le l'ay veu fort subject aux blessures , aussy les recherchoit-il volontiers. Il commaodoit de belle façon ; car il avoit le geste bon, et la parolle de mesmes. Aussy disoit-on piaffe de Cossains : il l'avoit de vray; mais c'estoit en tout qu'il estoit piaffeur,et en gestes et en faicts et en parolles.
Il fut fort blasraé d'avoir esté un grand meurtrier à la Sainct-Barthelemy à Paris , aussy d'y avoir gaigné beaucoup; car il avoit là toutes les enseignes des gardes du roy, dont il estoit maistre de camp , et les y fit là bien mener les mains.
Du commancement, quand le roy luy en descouvrit l'entreprise et sa volonté, il y fit grande difficulté et impossibilité, pour, avecques si peu de gens , forcer un si grand nombre d'huguenots qui estoient dans la ville; mais le roy, et son conseil en cela , après luy en avoir ouvert les moyens et les intelligences, qu'il avoit toute la ville à soy, il y prit goust, et n'y espargna après le sang, dont on l'appelloit le principal boucher. El bientost après en sentit son ame chargée, et mesmes quand il fut debvant La Rochelle, où, quasy y présageant sa mort, il monstroit ordinairement une tristesse et un ennuy,et comme un remords de conscience, si bien que souvent (d'autant que j'estois son amy, et que nous estions compères à cause de sa femme ) , en jouant, je luy disois quelquesfbis qu'il y mourroit : o Ah! ne me le dites point, mon com- «pere, disoit-il , car je le sçay bien : que mauv dicte soit la journée de la Sainct-Barthelemy I» Lorsqu'il fut blessé (dont il mourut après), je croy que de toute ceste nuict il ne fut pai
1 Lcilh, prêt d'Edimbourg.
Ciré deux harqucbusadcs; et cneor celle qui luy porta fut tirée en un lieu si escarté, queguieres souvent on y tiroit. C'estoit en un coin de marais qu'il a voit dict à M. de Strozze aller recognoistre, pour y faire quelque petit retranchement. Soudain on nous vint dire qu'il estoit blessé; nous y accourusmes, qui dit soudain que ce n'estoit rien ; et, addressant sa parolle à moy, me dit que, pour ce coup, ma prophétie ne seroit accomplie, et qu'il ne mourroit de ce coup. Le lendemain nous le fusmes vcoyr, qui , en son semblant, mon s t roi t se porter bien ; mais le voyant un peu commancer à balbutier et beguayer, je dis à M. de Strozze soudain : «Il est mort, n'en faites plus d'estat; allons- «nous en.» Au bout de deux jours mourut, regretté certes d'aucuns, mais non pas tant de son roy comme s'il fust esté mort un an advant; car, lorsqu'il en sceut la mort, il dit publiquement à son disner : a Cossains est mort; «mais que diriez-vous de luy, qui avoit si bien «faict en beaucoup de lieux où il s'estoit trouvé, «estant en ce siège de La Rochelle, il n'y a ja- «mais rien faict qui vaille? Il s'y est trouvé tout «à coup si fort saisy de desfaillancc de corar, «qu'à toutes entreprises pour prendre la place, «que mon frere luy a proposées, il y a tous- «jours trouvé des difficultés, et répugné de «toutes les opiniastretés qu'il a pu, et n'y a «monstre non plus de cœur qu'une putain,» usant de ces mots.
J'ay ouy dire qu'il y eut un galant homme qui, oyant tels propos , et les retenant , dit à un sien compagnon : « Marquez ceste chasse. «Voylà que c'est de faire service aux roys. Il «ne faut qu'un verre cassé pour tout perdre.»
El certes, les difficultés que ledict Cossains faisoit estoient fondées sur des grandes fautes qu'on proposoit pour prendre ceste place, et roal-aysemcnt pouvoit-il souffrir telles incongruités ; car jamais on ne vit en place si grande confusion d'opinions frivoles qu'on vit là. Aussy les ennemys . lorsque nous bastismes du commancement le fort Sainct-Martin,nous reprochoient que nous baslissions la tour de Babel. Plusieurs des nostres prinrent argument làdessus de pronostiquer la confusion d'opinions qui s'engendra parmy nos princes, grands et capitaines, à ne s'accorder pour bien assiéger et preudre cette place. Aussy, pour dire vray, il
y avoit trop de gens de conseil là M. de Guyse et M. de Lautreq n'eussent pas faict cela.
Voylà la mort de Cossains, à l advancement de laquelle ayda beaucoup la cruauté dont il usa à la Sainct Barthélémy , ce dit-on , comme de mesmes elle en fit 5 M. de Gouas, son coctpaignon et intime amy. Hclas! tous deux n'eurent grand loysir de jouyr à joye du butin beau qu'ils avoient faict ; car, comme j'ay dict, Gouas y mourut: dont certes fut un trës-graud dommage; car c'estoit un très-bon capitaine et digne, pour les gens, de pied. M. de Montioc luy avoit mis les armes en main, et le loue fort en son livre. Il fut un des lieutenans de M. de Pienne au voyage d'Italie. 11 n'estoit pas si piaffant , ny si bravaschc comme Cossains wo compaignon, mais il estoit bien aussy mauvais garçon: et feu M. de Guyse l'estimoit fort, comme M. de Sarrion autre maistre de camp, lequel, pour estre parent de M. de Thermes, le suivit en Corsegue, et là servit son roy et son gcneral.Alcveoyr,on l'eust prispourun honm* fort rustaud ; mais, estant eu guerre , il seavoil aussy bien commander , conseiller et exécuter que pas un de ses coropaignons que j'ay dict cy-dessus , et estoit un très-homme de bien et d'honneur.
Bref, je n aurois jamais faict si jevoulois de* crirc tous nos maisl res de camp. Il me suffira que je parlcdc/o£//ia/or«r/«.?,commedit l'EspaignoI, de leurs plus grands, qui sont leurs eouroaoets.
Tour retourner encor à M. de Strozze, je dis que, si M. l'admirai a rapporté grand k* et gloire pour avoir faict si belles ordonnances parmy l'infanterie et l'avoir si bien réglée. J faut louer M. de Strozze , et luy donner ct*< réputation que ç'a esté celuy qui l'a si bien armée, et qui luy a porte la façon et lu sage du belles harquebuses de calibre qu'elle porw aujourd'huy. Bien est vray que M. d Andelot l'y façonna un peu , lorsqu'il vint de prison da chasteau de Milan, où il les apprit des Esjuignols; car il n'y a nul vieux capitaine, ny routier fantassin de guerre, qui ne die , que nostre harquebuseric, le temps passé, n'estoit pas telle en armes comme elle a esté despuis: car ce n'estoit que petits m esc ha us canons, tant oui montés, qu'où appclloit à la Luquoise, en form< d'une espaule de mouton, et le flasque . qu'on
DES COURONN
appelloit ainsy, estoit de mesmes, voire pis, r comme de quelque cuir bouilly ou de corne , bref toute chose chetive.
Du despuis, en Pirdmont , ils s'accommodèrent des canons dePifinerol, que Ton fit et forgea là un peu plus renforcés, mais fort longs et menus , qui certes estoient bons pour ce temps.
Du despuis, nous nous en sommes servis pour la chasse , à cause de leurs bontés. Leurs flasques ne valoient guieres non plus. Au demeurant, la mesche de l'harquebuse se portoit par le soldat toute entortillée en rondeur dans le bras, fors le bout de la mesche que l'on tenoit en la main, pour la mettre au serpentin. Les janissaires turcs du grand seigneur n'en ont point encor oublié la cous t urne, qui portent encor ainsy leur mesche, qui, pour cela , ne se pou voit si bien accommoder ny si proprement au serpentin, comme nous la portons aujourd'huy.
Du despuis, peu à peu, en Piedmont, ils s'accommodèrent des canons de Milan, qu'ils recouvroient par quelques desfaictes et desvalisemens qu'ils faisoient sur les Espaignols; mais peu en recouvroient-ils autrement par le trafic de Milan , qui estoit deffendu , des armes.
M. d'Andelot vint doneques de Milan, et en apporta quelque trois cens, à cause de la trefve, comme je luy ay ouy dire, et autant de fournimens ; mais les canons estoient petits et peu renforcés, et les charges des fournimens pareilles.
Du despuis, s'en porta en France peu après, et peu à peu commanda à ses capitaines d'en fournir leurs bandes le plus qu'ils pourraient ; niais l'affluence du trafic n'estoit si grande qu'on s'en put armer grandement; si bien qu'il se falloit ayder des canons de Melz et d'Abbeville , et fournimens de Btangy ; mais tout cela n'approchoit point à ceux de Milan. Et me souviens qu'aux premières guerres, les compaignies nouvelles estoient au coromancement très-mal armées, et bien heureux estoit le capitaine qui pouvoitdire avoirensacompaignie vingt ou trente barquebuses et fournimens [de Milan. Certes, ce n'estoit que grosserie, mais peu à peu, on en fit venir, et M. de Guyse, qui estoit capitaine provident en tout , en fit venir.
Il y àvoit bien les compaignies vieilles de M. d'Andelot , et mesmes ces couronnelles en estoient très-bien armées; si bien que dans Rouen, l'une d'elles y estant, comme elles tiraient de très-bonnes harquebusades sur nous, plusieurs des nostres disoient : « Voyez les amarauts, la bonne poudre qu'ils ontleans, et a que la nostre vaille si peu ! »
M. de Guyse le dit un jour à un grand, en soubs-ryant , que je sçay , dont l'autre rougit : a Ne voyez-vous pas que ce n'est pas tant seu- «leraent leur bonne poudre , mais ce sont les «grandes charges de leurs fournimens, et leurs «bonnes harquebuses, qu'ils ne craignent de a charger, voire de doubler la charge, que « M. d'Andelot a ainsy bien armés P Nos soldats «ne le sont pas ainsy encor; mais, avecques le «temps, ils le seront. Et voylà, dit-il, uostre «amy, la bonne poudre qu'ils ont !»
Or , M. de Strozze, qui dès son jeune aage avoit plus aymé l'harquebuse que toutes autres armes de guerre, et sur-tout l'harquebuse à mesche de Milan, quand il vint à ces premières guerres à avoir sa compaignic, il fut fort curieux à avoir des armes de Milan , et en eut assez: pour le moins la moictié de sa compaignie l'estoit , qui en fut trouvée très-belle et rare, et M. de Guyse la loua fort à la veoyr. Je sçay ce que luy en vis dire.
Puis après, luy, venant à succéder en la place de Charry, il y observa une fort exacte curiosité et observation ; de sorte qu'il pria , voire quasy contraignit tous ses capitaines de n'avoir plus autres armes, tant harquebuses, fournimens, que corcelels de Milan. Et , pour ce , moyenna de faire venir à Paris un fort honneste et riche marchand , nommé le seigneur Negrot , et s'y tenir, qu'en moins d'un rien en fit venir beaucoup sur la parolle de M. de Strozze, et qu'il les luy ferait enlever : si bien que ledict Negrot , prenant goust a ce premier profit , il en continua l'espace de quinze ou seize années le trafic, qu'il s'y est rendu riche de cinquante mille escus, voire davantage.
Tout le différend qu'avoit M. de Strozze avecques ledict seigneur Negrot, c'est qu'il ne raisoit venir les canons si gros et renforcés comme il vouloit , quelque lettre de prière qu'il escrivist et fist à maislre Gaspard de Milan qui les forgeoit , oui a esté le meilleur forgeur et
maistre qui jamais sera ; jusqu'à ce que , quand nous allasmes à Malihe, M. de Strozze luy avoit escrit quelques mois advaot : qu'il luy fbrgeast quelques deux douzaines de canons, de la grosseur qu'il les devisa , et que luy-mesme les yroit quérir là.
Le bonhomme maistre Gaspard alors s'y affectionna si bien , que , quand nous fusmes arrivés à Milan , M. de Strozze les trouva tous fôicls; et estoient selon son opinion, et en donna à ses amys, dont j'en eus une, et la garde encor dans mon cabinet : et soudain le bonhomme maistre Gaspard se mit à en faire si grande quantité , que tant il en faisoit, autant il en vendoit aux autres François qui venoient après nous, et qui à l'envy de nous autres en prenoient , car nous estions allés et marchés des premiers.
Je ne veux oublier à dire que le bonhomme maistre Gaspard, lorsqu'il vit M. de Strozze, ne se put saouler de l'admirer et l aymer , et tous nous autres, et voulut de tous prendre le nom , disant que tous nous autres le faisions riche pour tout jamais.
Je me fusse bien passé de dire cecy; mais tel souvenir et parler me plaisent.
Après doncques ceste veue, maistre Gaspard continua à forger les canons de ce gros calibre; mais avecques cela si bien forés, si bien limés, et sur-lout si bien vuidés, qu'il n'y avoit rien à redire; et estoient très-seurs, car il ne falloit point parler de les crever ; et avecques cela , nous fismes faire les fournimens beaux , et la charge grande à l'équipollent.
Voylà d'où premièrement avons eu l'usage de ces gros canons de calibre, que, quand on les tirait, vous eussiez dict que c'estoit mousquetades; et un chascun nous admirait par-tout oA nous passions en Italie , et où nous faisions quelques salues. Mais il ne faut point doubler qu'il y en avoit plusieurs bien mouchés et balaffrés, et par le nez, et par les joues, d'autant que vilipendé et méprisé estoit celuy grandement qui ne coucbast en joue. Si bien qu'il y en cust eu plusieurs bien mouchés davantage, sans un honneste gentilhomme, que je ne nommeray point de peur de me glorifier, qui trouva la façon à coucher contre l'estomac, et non contre l'espaule, comme c'estoit la coustume alors: car la crosse de l'harquebuse estoit fort longue
et grossière, et n'estoit, comme aujourd'hui, courte et gentille, et bien plus aysée à manier.
La façon espaignolle estoit ainsy courte, mats non si bien appropriée que la nostre, d'autant que cela donna mieux le coup; et M. de Strozze le trouva bon, et s'en accommoda; car il s'y bridoit bien quelquefois, à cause des grosses charges; mais pourtant bien peu souvent, car il estoit des meilleurs harquebusiere du monde, et des plus asseurés, et tirant de la meilleure grâce.
Estant un jour à Malthe , devisant de «es armes à table, y estant le marquis de Pescaire, gênerai de l'armée, Jean-André d'Orie l, gênerai des galleres, et plusieurs autres capitaines et seigneurs espaignols et italiens, il leur en fit à tous leçon, et les rendit tous estonnés que de sou harquebuse il tuerait un homme de quatre cens pas, et leur monstreroit par expérience en un blanc; à quoy il fut prié de toute la compaignie de leur moostrer : ce qu'il fit avecques une si belle façon et bonne grâce, qu'il ne faillit à sa visée, dont tous s'en estonnerent, et mesmes luy estant si grand seigneur, disoient-ils, faire ainsy si bravement et si asseurement la faction de soldat , et manier ti dextrement les armes du soldat, et s'y addwtrer si gentiment; ce qu'il scavoit très-bien faire certes , non qu'il l'eust appris du soldat, mais c'estoit luy qui l'appreooit au soldat, comme je l'ay veu souvent luy monsirer ainsy qu'il se falloit garber et façonner en ses armes pour s'en ayder et tirer; et prenoit un graod plaisir de les faire tirer, manier leurs barquebuses, veoyr de quel calibre les uns estoient, les uns plus grands que les autres, veoyr aussy leur fournimens et leurs charges, aymaot fort les soldats qui avoieot et s'aydoient de belles harquebuses et fournimens de Milan, desdaignant ceux qui se faisoient ailleurs , disant quVn lieu de France jamais ouvrier n'avoit pu atteindre à la perfection de faire bien un fourniment à sa vuideure ny à sa charge, comme à Milan, ainsy qu'il est vray; car le François en toutes armes a très-bien imité l'est ranger , for» qu'au fourniment de l'harquebuse. Il approuvât fort les corcelets gravés de Milan, et ne t revoit point que nos armuriers parvinssent à ta
•Doria.
DES COURONNELS FRANÇOIS.
perfection, non plus qu'aux morions; car ils ne lesvuidoient pas si bien, et leur faisoient la creste par trop haute.
Mais après, il crya tant qu'ils y vinrent; et trouva un doreur à Paris , qui les dora aussy bien ou mieux , d'or moulu , que dans Milan , ce qui fut une grande espargne pour les soldats : car, au commancement, il n'y avoit morion ainsy gravé d'or , qui ne coutast dudict Negrot quatorze escus. Je le puis dire, pour en avoir acheté plusieurs de luy à tel prix , ce qui estoit trop.
Mais après, M. de Strozze mit ordre qu'on achèterait dudict Negrot le morion blanc gravé à bon compte, et puis on le donnoit à ce doreur de Paris, et ne revenott qu'à huict ou neuf
Du despuis, cela a si bien continué, que plusieurs maistres s'en sont meslés à forger, dorer et graver , que nous en avons veu une très-grande quantité en France , et à bon marché. Aussy certes, faisoit-il très-bon alors veoyr les compagnies françoises , mieux qu'à présent , qui ont quitté les morions; car, outre que c'eatoit une chose fort nécessaire , tant à un assaut de ville à cause des pierres, qu'à des combats à cause des coups d'espée dont le soldat se garantissait, elle estoit très-belle et espouvantable à veoyr.
Je me souviens qu'à la revue que Monsieur, nostre gênerai, fit au voyage de Lorraine à Troye, il se trouva quarante mille hommes de pied François, tant de M. de Strozze que de Brissac, dont il y avoit dix mille morions gravés et dorés. Et si n'estoienl alors si communs comme despuis.
Aussy d'autant trouva-on la veue plus belle et admirable , et faut croire là-dessus que M. de Strozze avoit esté curieux et pressant ledict Negrot de faire provision de ces belles armes le plus qu'il put , avecques force beaux corcelets gravés et bien complets.
Ç'a esté aussy le premier qui a mis l'usage des mousquets en France, et certes avecques une très-grande peine , car il ne trouvoit soldat qui s'en voulust charger : mais, pour les gaigner peu à peu , luy-mesme au siège de U Rochelle en faisoit porter tousjours un a un page ou à un laquais; et, quand il voyoit un beau coup à faire, il Uroit, ainsy qu'il fit un jour à la prer.
miere saillie qui fut faicte-là, qui fut à La Font , où le capitaine Sainct-Geniers , guydon de M. de Biron, fut tué, et Le Fouillou, nepveu de La Haye, lieutenant de Poiciou.
Je vis, et plusieurs avecques moy, ledict M de Strozze tuer un cheval, de cinq cens pas, avecques son mousquet, et le maistre se sauva.
Du despuis, il gaiftoa quelques capitaines entretenus des siens pour en porter, et entre autres furent les capitaines Beires, Sainct-Denis, Calais et autres.
Il m'en avoit donné aussy un que je garde pour l'amour de luy ; dont j'en tirais bien souvent avecques luy; et n'usions point encor de charges de bandollieres , mais de nos fournimens seulement ; au lieu d'une nous en mettions
Et si ce brave M. de Guyse estoit en vie, que Dieu le voulust ! il en sçauroit bien que dire ; car , ainsy que nous estions dans la tranchée auprès de ces masures de pierre au commancement , il nous y trouva ainsy que nous en tirions , et me pria de luy prester le mien , car il m'aymoit fort , et qu'il vouloit essayer d'en tirer; ce qu'il fit par deux ou trois fois ; et 6'y pleut fort , me disant plusieurs fois despuis que j'avois esté le premier et la cause de quoy il avoit tiré du mousquet. Je ne veux pas dire seulement de luy; mais s'il plaist à nortreroy d'aujourd'huy se ressouvenir, estant roy de Navarre, audict siège de La Rochelle, la première barquebuse à meschedont il tira jamais, je la luy donnay. Je m'en puis vanter comme d'une chose très-vraye, qui estoit une harquebuse de Milan , fort légère et douce , et dorée d'or moulu , que M. de Strozze m avoit donnée pour nostre embarquement dftBrouage; et l'en vis tirer souvent et de fort bonne grâce.
Que c'est que la générosité d'un grand , qui veut sçavoir faire toutes choses généreuses, encor qu'elles ne touchent pas trop à son exercice royal! mais pourtant, quel qu'il soit, touchant et apportant en soy de la vertu et de la générosité et de l'adresse cela sied bien tousjours à un grand.
Ainsy, ces deux grands priuces se mirent à manier l'narquebuseà la soldatesque : en quoy il les faisoit beau veoyr, tant pour faire paroislre une grâce gentille et guerrière que pour niouslreraux soldais combien les grand» non-
quelques-uns, comme j'ay dict : et despuis se sont usités et practiqués panny les bandes En
armes qu'ils portoient; ce qui leur rapportoit une grande gloire et contentement; et, de faict, plusieurs soldats s'en esjouyrent dès-lors, et s'en tinrent advanfa^s, voyans ce grand prince M. de Guyse et couronne! , tenir en main et en factions ces mousquets, si bien qu'ils ne le desdaignerent puis après. Que c'est que donner exemple , et combien il importe que les grands les donnent aux petits! Et, dès-lors, 6i M. de Strozze en eust eu plusieurs, force soldats s'en fussent chargés; car j'en vis plusieurs, qui en eurent envye à l'envy , mais il n'en avoit pas une douzaine, de quelques deux douzaines qu'il en avoit faict provision pour nostrc embarquement.
Or notez que, tout ainsy que ledict sieur de Strozze aymoit les canons de très-gros calibre de rharquebuse* il abhorrait bien autant ces gros de mousquets que l'on a veu despuis ; car ils estoient si gros et si pesans, et si démesurés, qu'ils estoient insupportables et irrecevables par-tout, et fort peu maniables; mais il les aymoit fort du vray calibre, nytrop gros, ny trop menu, qui se fàisoient à Milan , et duquel s'âydent les Espaignob.
Je me souviens que, quelque temps après que ce grand duc d'Albe passa vers Flandres, et qu'il introduisit le premier et mena les braves mousquetaires, le rov Charles, qui estoit curieux de tout, dit un jour Mf. de Strozze: qu'il falloit, à reste imitation , qu'il en fist avoir parmy ses bandes, et qu'il avoit commandé d'en faire a Metz une centaine, et qu'il vouloit que ses gardes les eussent.
M. de Strozze respondit , qu'il feroit ce qu'il plairait à Sa Majesté. Au bout de quelque temps, le roy, après les avoir receus, non pas tous, les luy monstra ; maisc'estoient de longs mousquets par trop outrageusement , d'autres plus courts un peu, mais si gros et si renforcés qu'il estoit impossible au soldat de le porter et le manier. Si bien que, comme il faut avoir mesure en toutes choses, il remoostra au roy qu'il n'y avoit nulle raison d'accabler le soldat soubs ce pesant far* deau, mais qu'il en feroit apporter de Milan de ceux des Espaignols, qui seraient plus aysés et plus propres : ce qu'il 0t ; et ce furent ces deux douzaines , pour les premiers que je vis , qu'il fit venfr pour l'embarquement du Hrouage, dont ce fut la première fois qu'il en accommoda
quoy du tout en faut sçavoir bon gré à M de Strozze, qui fut le premier qui en fit la première institution et coustume, avecques la difficulté que j'ay dict; et si despuis, nostre soldai, qui avoit entendu la grande paye que tirait le mousquetaire espaignol , et son goujat pour le porter, vouloit fort participer à telle paye et party; mais, leur ayant monstré la voloolé du roy par ses commissaires n'estre telle, ils se contentèrent d'une paye assez grande et rai-
Voylà comme M.de Strozze a accommodé l'infanterie françoise, et à luy seul la gloire est deue. S'il y en a eu quelques-uns qui ayent voulu trouver à redire et y augmenter, je m'en rapporte à eux ; mais je croy qu'il n'y sçauroit mieux faire, veu l'amour que port oit ce couronne! à ses armes, et principallement à l'harquebuse ; car, n'estant que fort jeune et nourry enfant d'honneur du roy François II, esiaat M. le Dauphin , oyant dire qu'en Piedmoot se fàisoient de belles guerres, il se desroba avecques deux chevaux seulement et son harquebu* de Milan à l'arçon de sa selle; s'y en alla, ayant pour guyde le bon rompu Jean d'Est, Allemand, que nous avons veu tant traisner en France, et, despuis peu de jours, pendu à Blois, ayant ea l'ordre de Sainct-Michel quelques années beau coup debvant >, qui luy conseilla, pour faire le voyage, de desrober quelque bassin, couppe et esguyere d'argent à madame la mareschalle» mere : ce qu'ayant sceu M. le marescual son pere, et le subject pourquoy il J'avoit faict, dit que si ce fust esté pour autre subject que pour celuy-Ià, qui estoit honnorable et glorieux, et pour veoyr de la guerre, qu'il Tcust pendu; mais qu'il luy pardonnoit et luy pardonneroit quand il en pourrait prendre davantage, mais que ce fost pour un si valeuretii subject.
M. de Stro/ze me l'a conté ainsy. Après, quand il le vit , luy en fit très-bonne chère et s'en mit à rire devant sa mere qui en desiroit bien le chastiment, encor qu'il fust fortseverc de son naturel, et la rabroua fort.
1 Jean d'Esté. Il fui pendu , pour avoir prit l'argent du roi pour lever qi prince de Condé.
DES COIRONINELS FRANÇOIS.
Il fut fort curieux de le faire très-bien nourrir , et sur-tout très-bien instruire aux bonnes lettres; et desiroit qu'il y sceust autant que luy ; car il y esloit très-parfaict ; mais pourtant , son fils n'y pouvoit approcher; si en scavoit- il assez.
Je luy ay ouy conter qu'un jour, venant donner le bon jour à son père , il luy demanda ce qu'il avoit faict le matin. Le fils luy respondit qu'il avoit monté à cheval, joué à la paulme, et puis, comme de besoing, qu'il avoit desjeuné. «Ah ! malheureux ! luy dit-il , faut-il que «tu rassasies le corps avant l'esprit? Jamais «cela ne t advienne. Avant toutes choses, ras- « sasie lou ame et ton esprit de quelque belle «lecture et estude; et, après, fais de ton corps a ce que tu voudras.»
Voylà les bons enseignemens et nourritures que donnoit ce sage pere au fils, dont despuis il s'en est très-bien prévalu; car, qui sondoit bien au vif le fils, il l'eust trouvé aussy profond en discours comme en vaillance. Encor que, despuis qu'il laissa les livres pour prendre les armes , je croy qu'en sa vie il n'y a pas consumé une demie-beure de jour à les lire. Il estoit un très-homme de bien.
11 y en avoit la plus grand part qui le tenoient de légère foy. Ils pouvoieut penser à leur poste ce qui leur plaisoit ; mais ils ne luy sondèrent jamais bien l'ame. Il n'estoit pas certainement bigot, hipocrite, mangeur d'images, ny grand auditeur de messes et serinons; mais il croyoil très-bien d'ailleurs ce qu'il fal» loil croire touchant sa grande créance; et, outre cela , il n'eust pas voulu faire tort à autre pour tout l'or du monde. S'il jasoit et gaussoit quelquesfois qu'il estoil en ses goguettes, mesmes pour le purgatoire et l'enfer, il n'y falloit point prendre garde; car, certes, il croyoit l'enfer, mais non pas qu'il pensast et creust que ce fust , disoit-il , un grand dragon représenté par les peintres, qui, ouvrant sa grande gueule, cngloutissoit et avalloit ainsy les ames pécheresses.
Pour fin , il dirait force choses dont il s'en fust bien passé; mais cV'rit plus par ja- »crie et gaudisserie, que pour autre chose de mal.
Quant à moy, je l'ay practiqué fort familièrement l'espace de trente ans ou plus; je puis
dire qu'on ne luy eust sceu reprocher de grossière foy.
Il estait très-bon François et point ingrat à la France, qui Pavoit eslevé et nourry. Un jour la reyne rnere me faisoit cest honneur de m'en ouyr parler et m'en parler aussy ; mais , entre autres parolles, elle me dit ces mots propres : qu'il estoil homme de bien , et très-loyal et bon François. S'il eust vescu , n'eussions (si croy-je) tant de guerres en France qu'avons eu. Son ambition a esté tousjours de l'osier de France, et la traisner ailleurs : non qu'il hayt autrement i'Espaignol , encor qu'il en eust quelque subject i cause de la mort des siens , mais il vouloit oster le venin et la contagion de la France.
11 estimoit fort la nation espaignolle et surtout les soldats , et en faisoit grand cas , et louoit fort leurs valleurs et leurs conquestes, et , pour ce, prenoit-il plaisir d'avoir affaire à eux.
11 y a force Kspaignols qui luy ont voulu mal , pensans que ce fust leur ennemy mortel. Us se (rompoient , car il ne l'es loi t point. Il aymoit trop leur valleur, leur façon de faire, et sur-tout leur gloire et leur superbelé et leur langage; et cent fois m'a dtet qu'il eust voulu avoir donné beaucoup , et sçavoir parler espaignol comme moy.
Jamais pauvre soldat espaignol ne s'addressa à luy demander la passade, qu'il ne luy ayt donné de bon cœur.
Pour fin, ils l'ont tué ; et se sont esjouys de sa mort , non pour mal , comme j'ay dicl , qu'il leur voulust de son nalurel, mais qu'il luy plaisoit de faire la guerre à une nation si belliqueuse : il me l'a dicl souvent. Eu son combat naval il fut très-mal assisté, lorsqu'il vit venyr à soy l'armée que conduisoit le marquis de Saincte-Croix , il eut telle envie d aller à luy, plustost que le marquis à luy, qu'estant son navire lourd et mauvais voilier ( car c'estoit une grosse hurque de Flandres), il s'en osta et se mit dans un vaisseau plus léger, où esloit M. de Beaumont , lieutenant de M. de Brissac , et avoit esté son gouverneur : et, sans autrement temporiser, vint cramponner l'admirai , et combat tirent main à main longuement. Mais, estant blessé d'une grande mousquetade à la cuisse , ' el assez près du genouil , ses gens s'en effraye-
rent , et se mirent à ne plus rendre de combat : si bien que l'Espaignol entra dedans fort aysement , et s'estant saisy de luy, le menèrent au marquis de Saincte-Croix , qui, l'ayant veu en si piteux estât, dit qu'il ne feroit qu'empescher et ensallir le navire, et qu'on le parachevast : ce qu'on fit, en luy donnant deux coups de dague, et le jetterent dans la mer.
Voylà sa fin : en quoy faut noter le malheur de ce pauvre seigneur, que luy, qui , l'espace de vingt ans, s'estoit tousjours affectionné à avoir quelque bon navire sur mer, qu'il envoyoit ordinairement busquer fortune ( et de faict je luy ay veu de bons et beaux vaisseaux qui lui ont rapporté quelque profit), qu'à ce voyage et entreprise de telle importance, il ne se fust esquipé d'un plus beau et meilleur pour la guerre que ceste grosse et vilaine hurque, plus propre pour la marchandise que pour un combat ; si bien qu'il eu fallut emprunter un autre à l'improviste, et s'y jetter dedans, lequel estoit bon et joly, et assez grand, mais non pas suffisant pour attaquer cest admirai superbe espaignol.
L'autre malheur de luy, c'est qu'ayant faict à sa poste choix de ses capitaines et de ses gens , tant mariniers que soldats , ainsy qu'il luy avoit pieu , tant parmy les bandes que parmy les ports, il fut si mal servy et secouru d'eux, que nul ne luy assista que le comte de Brissac
M. de Guyse et moy en fismes un jour le discours dans une allée de son jardin à lhostel de Guyse. Il y en eut un qu'il avoit choisy pour un de ses grands amys et confidens, le préférant à une infinité d'autres qu'il avoit, qui fut blasmé de l avoir mal secouru, et pour ce en fut mis en prison et accusé par la reyne mere et par madame la comtesse de Fiesque sa cousine, qui aymoit fort son cousin, sage, vertueuse et généreuse dame , s'il y en a eu de nostre temps , et luy grevoit fort de l avoir veu ainsy perdu par faute de secours. Cest accusé estoit en grande peine et danger de la vie , sans qu'aucuus disent que son innocence fut vérifiée. D'autres disent que la faveur luy ayda fort. Je m'en rapporte à ce qui en est. Si l'ay-je veu pourtant en de bonnes affaires où il n'a jamais refusé combat, mais très-vaillamment y est allé, et en a rapporté glorieusement des marques.
Il y en avoit aucuns qui accusoient ledict M. de Strozze, pour n'y avoir appellé d'autres de ses plus grands amys et très-esprouvés en fidélité et en valleur, comme le jeune Lansac , lequel certainement il appella au comtnancement, et le mit en grands frais; mais, estant vers Bourdeaux, il luy trouva quelque querelle d'Allemaigne , aucuns disent venant de luy, autres delà reyne mere, autres du maresclwl de Matignon, autres du roy. Tant y a que ledict Lansac le vouloit faire appeller pour se battre avecques luy, mais cela fut interrompu , et puis M. de Strozze fit voile sans luy.
Certes ce seigneur Strozze avoit réputation de n'estre mauvais ennemy ny bon amy. Aussy il me le fit paroistre là mesmes , comme à Lansac ; car tout ainsy que je Pavois accompaigné en la pluspart de ses guerres, et en France, et hors de France , vingt-cinq ans et plus, je ne me voulus retirer deceluy-là, luy m'en ayant prié, et me présentant bonne part de sa fortune et continuation d'amytié.
Dont , pour ce . estant sur le poioct de me maryer en un bon lieu , qui m'eust rendu pour le reste de mes jours plus heureux que je ne suis, je rompis expressément lemaryage; et, ainsy que je m'en allois tout droit le trouver à Bourdeaux , je trouvai qu'il n'y avoit pat quatre jours qu'il m'avoit donné le coup de pied de mullet, et fait le tour d'un amy ingrat ingratissime.
Le discours en seroit long si je le vouloij mettre par escrit. Suffira le monde de scavoir que s'il ne m'eust usé de ce traict , sa mort me fust esté insupportable; ou, si je l'eusse suivy, pour le seur je fusse mort avec ques luy.
Je ne l'avois jamais desemparé d'un seul pas aux factions où il estoit , sans avoir jamais eu de luy bienfaict ny plaisir ; mais telle estoit mon humeur, et de l'aymer. Force capitaines et soldats qui vivent encor aujourd'hui le scauroient bien dire.
Voylà doncqnes ce pauvre seigneur mort un aussy homme de bien qu'il en sortit jamais de sa nation ny de sa ville de Florence, comme j'ay dict. Il n'avoit que cela de mauvais, qu'a estoit le plus froid amy que l'on vist jamais.
Un peu advant qu'il entreprist ce voyage par le commandement de la reyne » il fut prié et
DES COURONNEES FRANÇOIS
de son estât de couronne], luy alléguant qu'il ne pouvoit tenir les deux estais de gênerai en ceste armée , et de couronnel en France. Ce fut une parolle qui luy fut ennuyeuse à l'ouyr, et aigre à la cracher. Toutesfois le roy, désirant faire M. d'Espernon grand, et le gratifier de cest estât, auquel il aspirait plus qu'à pas un de la France , ledict M. de Stroxze fut contra ioct de le laisser, fort à son très-grand desplaisir ; car je sçay bien ce qu'il m'en dit alors, et qu'il mourrait à ceste entreprise, ou bien qu'il aurait un estât plus grand que celuy-là ; et que nul n'oseroit jamais penser de luy oster ny vouloir en- ) treprendre.
Le roy luy donna cinquante mille escus pour recompense, lesquels il convertit en l'achat de Bressuire en Poictou ; et ç'a esté ce qu'il a jamais laissé, luy et son pere, de tant de biens qu'il porta en France, et à son service. Car j'ay ouy dire à plusieurs que, lorsqu'il y vint, il avoit un million d'or, ou en banque , ou en meubles et joyaux, ou en argent monnoyé, jusqu'à sa librairie.