M. DE BONNIVET
M. de Bonnivet doneques, comme j'ay dict, après la cassation et desappoinciement de M. de Tays, fut faict couronnel des bandes du Piedmont.
Encor qu'il meristast beaucoup, une dame luy ayda grandement, et , du temps du roy Henry, une autre dame aussy, comme j'ay dict ailleurs. Il estoit très-beau ; de sorte que, quand on parloit de luy, on disoit tousjours «le beau Bonni- <vet.»II estoit de fort bonne grâce, et tout luy seoit bien en tous ses exercices et actions.
la
J'ay ouy dire à la reyne mère, qui me faisoit cest honneur de m'addresser quelquesfois la parolle, que le feu roy Henry avoit esté en sa jeunesse un des meilleurs sauteurs de la cour, et mesmes au plein saut , et que nul ne luy tenoit pied que Bonnivet, et ne se pouvoient vaincre l'un l'autre de deux doigts, quelquesfois l'un , et quelquefois l'autre , selon que les hommes sont journaliers, et mesmes qu'ils se plaisoient fort à sauter des fossés de vingt-deux et trois pieds , qu'ils franchisaient souvent ; et ledict Bonnivet s'y fust noyé une fois dans un plein d'eau , sans que le roy son maistre le sauva.
Pour fin il estoit , de son temps , des gallans de la cour. Lorsqu'il alla en Piedmont , plusieurs eurent opinion qu'il ne pourroit estre le trèsbien venu parmy les capitaines et soldats, d'autant qu'on le lenoit par trop dameret, et trop plus propre pour la cour et les dames que pour la guerre et infanterie. Mais il n'y fut pas plustost qu'il s'y fit bien fort aymer, et gaigua fort le cœur de ses soldats et capitaines; cir il s'y rendit assez familier et eompaignon : non qu'il leur en laissas! passer une seule à ceux qui fiiilloient en leur debvoir ny ordonnance; car il y estoit fort severe quand ils y delinquoient.
Au demeurant, il estoit fort libéral. Il tenoit ordinairement très-bonne et longue table, bien garnie, à tous venans; c'est ce que le soldat demande : et puis ordinairement cartes et dés, table de couronnels ; aucuns disoient table de capitaines.
Il avoit avecques luy force capitaines entretenus , et Dieu sçait quels ! Il eut au commancement deux membres de sa couronnelle, Villemaigne et Tays, cousins, braves gens, et sur tout grands piaffeurs, et mesmes Tays, qui long-temps avoit pracliqué parmy les Espaignols, et en parloit la langue comme le Gascon , d'où ils estoienl. Cossains me l'a conté ainsy ; et, pour ce, je luy faisois la guerre quelquesfois d'avoir appris d'eux à estre ainsy grand piaffeur et bravasche sur-tout.
Ce couronnel estoit fort soigneux et pressant à faire faire souvent monstre, et très-bien payer ses gens. Aussy ne voyoit-on rien de si brave , si bien en poinct , ny si gorgias ( ils usoient de ce mot alors parmy les soldats du Piedmont); car, quant à leurs armes, elles
estoient la pluspart dorées et gravées : pour les accoustrements, ce n'estoit que tout soye, d'ordinaire.
J'ay ouy dire à un capitaine, qui n'cstoit que soldat pour lors qu'aucunes compagnies partirent du Piedmont, pour venir en Guyenne avecques le connectable pour la gabelle, on vit pour un coup au capitaine La Chasse , gentilhomme provançal , cinquante soldais , qui tous avoient le bonnet rouge ou de velours , fourré d'or, avecques la chaisne au col faisant deux tours , avecques le fourreau et l'escarpe de velours. Ainsy parloit-on ; car c'esloit une grande chose que d'avoir telle chaussure et le fourreau.
J'ay ouy dire que, pour un premier jour de may, un caporal de la couronnelle , nommé Albret, comparut le malin à la messe, habillé tout de satin verd , et ses bandes de chausses toutes rattachées de doubles ducats , d'angelots et nobles, jusqu'à ses souliers.
Aussy j'ay ouy dire qu'en la couronnelle de M. de Bonnivet ( car il n'en eut qu'une ) , il s'y est trouvé quatre-vingts corcelets de Milan, tous gravés et dorés, aux enseignes qu'à la teste de la compaignie marchoienl MM. de Pienne, les comtes de Charny et du Lude , qui tous , pour plaisir, avoient pris l'harquebuse, et entroient en garde , et faisoient la faction, affiu d'apprendre en jeunesse pour se faire capables après, ainsy qu'ils ont esté ; et celuy qui m'a faict ce conte , c'estoit un soldat, despuis capitaine, de nostre terre de Bourdeille, qui alors estoit soldat (rès-signallé de ceste compaignie , et fort advantagé , qui faisoit le quatriesme avecques ces trots seigneurs.
Bref, il n'y avoit que pompe et gorgiaselé parmy les soldats du Piedmont alors : si bien que j'ay ouy raconter à plusieurs qui estoient tant courtisans, capitaines que soldats, que, quand ce grand roy Henry alla faire son entrée parmy toutes les villes du Piedmont , qui estoit un belle chose aller si Ioing chez soy, sans passer ny s'engager en terres d'autruy, I on ny vil rien si brave ny si bien en point qu'estoient les capitaines et soldats qui se trouvoient aux entrées chascun en sa garnison, pour recevoir leur roy, qui , bon prince et magnanime et magnifique qu'il estoit , se pleut fort en tel spectacle , et en admira ses gens. Mais M. le connestable, en desdaignant la superfluilé par trop
VDS CAPITAINES FRANÇOIS.
grande, le monstra au roy, et advisa d'en faire plusieurs retranchements sur les payes, les abbaisser, et gagner quelques jours sur les mots; bref, y faire quelques petits auicrochenienU: si bien que du despuis on y trouva un peu à redire d'auparadvant ; mais non pas qu'il y parus! guieres ; car certainement il a fait tousjours beau veoyr ces compagnies , et mesiues quand elles vindrent en Guyenne pour ceste gabelle, que, passant par la France qu'on n avoit accouslumé d'en veoyr de si belles, un chascun en entroit en admiration; aussy servirentelles de beaucoup à rendre le peuple rebtlle obeyssant à son prince; et M. de Bonnivet les mena tousjours.
11 ne prenoit pas plaisir de voir les querelle* et supercheries parmy ses trouppes, et se plan soit à les accorder, au moins les capitaines; et, s'ils ne se vouloient accorder et le croyre, il leur permettoil le combat à part ou sur le pool du Pau 1 , ou en quelque autre lieu à l'escart qu'ils eussent voulu, ou bien luy-mesme les faisoit battre debvant luy, et , après s'estre tiré trois ou quatre coups d'espées, du moins ou du plus, comme il croyoit estre besoing, et que chascun des combattants se pouvoit contenter, et après mieux s'accorder, soudain mettoit la main à l'espée, et en cryant holà, ho'à,ei se mettant entre deux, les separoit : ayant introduit ceste coustumeque, quand on cryoït ces holà en Piedmont , et que c'estoient capitaines dauclorité, il falloit s'arrester, sur la peine de la vie.
J'ay ouy encor raconter que le capitaine I j Chasse, que j'ay cy-debvant nommé, eut une querelle contre le capitaine Riolas, gentil soi dat, que j'ay veu despuis suivre M. de Guw qui l'aymoit fort, et se servoit de luy en ndrililé. (Il fut fort blessé au siège de Rouen.) Leur différend fut à cause de la noblesse. Riota d soit qu'il estoit gentilhomme comme luy. U Chasse luy respondit que certes il estoit gentilhomme, à cause de son espée qu'il avoit au costé, dont il s'en estoit tousjours Irès-bien prevallu et acquitté; mais avoil ce point sur luy qu'il estoit gentilhomme de race , et de l'espëe et de tout, dont un chascun ne pouvoit ignorer. Us ne se purent sur cela nullement accorder, et
• Le Pô.
DES COURONNELS FRANÇOIS.
fallut qu'ils se battissent et missent la main à l'espée debvaut M. de Bonnivct; et, après avoir tiré quelques coups , il mit la main à l'espée, et, cryant fiolà, il les sépara, et puis les mit d'accord. Je sceus ce conte d'un capitaine de foy.
De raconter les vaillances de ce couronnel, je m'en remets aux vieux capitaines et soldats qui ont esté soubs luy. Je diray ce mot, que Paradin, qui a esté de noslre temps, pour le bien louer, dit : qu'un jour il parut sur le haut d'un bastion, estant assiégé dans Saiuct-Ya avecques un bouclier barcelonnois et l'espée au poing, et y demeura long-temps planté en contemplant la contenance des ennemis, sans jamais en vouloir bouger, jusqu'à ce que ses gens l'en osterent.
Voylà bien loué un couronnel ! Car, et pour cela , et quelle plus grande vaillance y a-il esire en ceste posture et butte, et ne combattre rien, si-non avecques l'espée tranctier le vent, et faire le moulinet , et cryer çàJ çà / On a veu de simples soldats, voyre des pionniers et gougeats , en faire de mesmes. Voylà pourquoy il y a des gens desquels vaudrait mieux estre blasuié que loué, tant sçavent-ils louer mal.
II eusl mieux vallu qu'il l'eust loué, en disant, comme il s'alla bravement et résolument jetter et précipiter dans ceste place , qui ne valloit guieres et ne venoit que fraischement estre fortifiée, tellement quel le me ni , que le duc d'Albe , ce grand capitaine , avecques une grande armée , menaçoit de prendre en deux jours, que d'aller excogiler et descrire ceste nouvelle sorte de louange; comme de vray il le faut louer en cela qu'il s'alla jetter courageusement dans ceste place. Aussy a\ oit-il avec* ques luy de très-bons confidens, qui estoient Ludovic de Dingues, le capitaine Moret, Calabrais, et Theode Bedaine, Albanois, très-bons capitaines, et des meilleurs du monde de ces gens de pied , qui certainement rirent là tous vaillamment , et monstrerent une belle contenance de recevoir le grand assaut que leur préparait le duc d'Albe. Que s'ils se fussent le moins du monde esionnés ils estoient tous perdus.
J'ay ouy dire et raconter à M. du Gua l'aisné,
En
,JacobiFa
qui lors estoit dedans, que, tant s'en faut que M. de Bonnivet monstrast le moindre semblant d'appréhension, que le jour du grand assaut qu'on altendoit, M. de Bonnivet fit venir derrière le rempart sa baude de violons , qui moutoieot tousjours à une demye-douraine (car il n'en estoit jamais desgarny ) et les fit tousjours sonner et jouer, tant que l'allarme dura 1 : soubs quel son, et des tambours et trompettes, tout le monde se tressailloit de joie, comme s'ils fussent esté en une salle de bal , et n'a voient garde d'appréhender aucune peur. Aussy M. de Bonnivet joua un traict de très-habile couronnel , car il y avoit deux mille François (et Dieu sçait s'il avoit choisi des pires, puisque, comme couronnel, il y estoit à mesmes), outre deux euseignes de lansquenets, et Italiens et chevauxlégers.
Pour fin , M. de Bonnivet a esté un très-gallant et brave couronnel. Il a commandé à des meilleurs capitaines de la France , comme à M. de Mont lue et à plusieurs autres. Par-tout où il s'est trouvé , il a tousjours bien faict. J'en ay ony dire , et en Piedmont et en France, tant de bien de luy, qu'on ne le sçauroit assez louer.
Son malheur pour luy a esté qu'il n'est mort au Piedmont, ni aux factions, où il avoit souvent employé et hasardé sa vie. Ainsy sont morts une iufinilé de braves capitaines tant du vieux temps que du noslre. Ainsy mourut Pompée, ainsy Cssar, ainsy Alexandre, bref plusieurs anciens. Ainsy est mort M. de Brissac , gênerai dudict Piedmont, et soubs qui il avoit bien appris et bien guerroyé. Ainsy sont morts messieui* de Termes, d'Aussun, Montluc, et un monde d'autres ses contemporains et compaignons de guerre dudict Bonnivet , auxquels le sort n'a permis de mourir parmy les battailles et les combats qu'ils ont rendus, et les assauts qu'ils ont endurés, et aux lieux où ils se sont trouvés.
Ce M. de Bonnivet doneques mourut à Sainct- Germain-en-Laye, de maladie, aussy mal visité en son mal et sa mort que jamais homme fut ; car ce fut lorsque M. le connestable estoit si
* Le prince de Condé enchérit de nos jour* sur cette bravade , en ce qu'au siège de Lérida il fit mouler la première irancuée par sou régiment , précédé de tïo- Iods. Yoyez les Mémoires de Grammont.
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desplaisant du maryage de M. de Montmorency son fils et de madamoiselle de Pienne, de laquelle M. de Bonnivet estoit demy-frere; et par ce, M. le connectable n'en voyoit de bon cœur ny la race , ny tous ceux qui le visitaient , et le frère et la sœur, qui , pour quelque temps, estait fort recluse en un monastère, si bien que mal-aysemrnl on la pouvoit veoyr.Son frère fut vru et visité fort peu, voyre secouru, dont dit-on qu'il mourut autant de regret que du mal , que luy, qui avoit tant bien servy le roy son maistre, à l'appétit de M. le connectable qui l'a voit pourtant aydé à ad ancer, il n'avoit esté visité de sou roy ny de peu de gens de sa cour.
Telle a esté sa fin, telle a esté sa mort. M. du Bellay en a fait un très-beau tombeau en peu de vers en latin et en françois. On le trouvera en ses poésies latines et françaises.