‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 334 sur 361 · LE VIDASME DE CHARTRES · texte numérisé non relu

LE VIDASME DE CHARTRES

Après M. de Bonnivet , fut mis en sa place M. le vidasrae de Chartres, et fut couronnel gênerai des bandes de Piedraont , comme l'autre.

Il estoit digne certes de cesle charge, voyre d'une plus grande, tant pour le lignage, et ses grandes richesses , que pour ses vaillances et illustres faicts, qui ont esté tels, que de son temps on ne parloit que du vidasme de Chartres ; et si on parloit de ses prouesses , on parloit bien autant de ses magnificences et libéralités.

Il fut si splendide et magnifique, qu'à ses propres cousis et despens il mena au combat en Italie Artiagues, avecques cent gentilshommes, en poste , tous vestus d'une raesme parure et fort superbe , tant de la poste que de pied , et

rRES ET GRANDS CAPITAINES FRANÇOIS.

vient du nom , pour n'avoir esté de ce car j'estais trop jeune, mais pour l'avoir ouy dire à gentilshommes qui estaient du convoy M. le vidasme , qui ne refusa oneques personne de courtoisie ny de gentillesse et libéralité , accorda aussy lost la prière de l'Espaignol , et le mena ainsy au combat , avecques telle compaignie honnorable. Et luy seul fit les frais du combat , qui n'estaient pas petits ; car , en telles choses, les despens y sont grands et excessifs , cl bien souvent emportent leur homme et l'abbaltent, comme j'ay dict ailleurs'. En quoy l'Espaignol ne fut pas sot d'avoir choisy un si bon desfrayeur et si vaillant parrain. Aussy pour lors en France, Italie et Espaigne, ne parloit-on que de l'appareil et somptuosité de ce convoy et voyage.

Qu'on m'aille trouver aujourd'huy de telles personnes somptueuses et libérales , et mesmes à rendroict d'un Espaignol, auquel il n'avoit aucune obligation comme à un François. Aussy en fit-il de mesmes à Fandilles, duquel j'ay parlé au chapitre des combats 2.

Il fust esté bien plus grand encor, et eost eu plus de moyens à despendre , s'il eust voulu espouser une fille d'une grande dame de la cour, que je ne nommeray point , qui est madame de Valcntinois.

De plus, se peut-il rien parler de plus libéral , pompeux et magnifique , que les immenses despeuses qu'il fit en Angleterre, lorsqu'il) fut envoyé en ostage avecques messieurs d'Aumaleet d'Annebaut, pour la paix jurée entre le roy Henry et le roy Edouard ? Entre autres, il fit un festin au roy et aux dames de sa cour, le plus superbe qu'il est possible d'ouyr parler. Les mets estaient servys tous par artifices si bien faicts , cl représentés et appliqués, qu'on les voyoit venir du ciel , lequel estoit représente ainsy dans la salle où se faisoit le festin. Cela

tort sunerne, laiu uc ui pw>i<; uv -— j

chascun une chaisne d'or au col faisant trois se peut mieux dire et représenter par parolles

tours car pour lors, cela s'usoit et paroissoit . gestes et devisemens , que par esent. tours, tar, v»u iu , i Anand ce vint aux fru cts des confitures, ce

fort, el en faisoit-on grande parade. I yuand ce > n i auxrru c

Ceci Artiagues estait un Espaignol qui , ayant ciel , a.nsy art.ficeusement f^ ^^.

querelle contre un autre, et ayant ouy raison- se mit à esc.a.rer, tonner et g^ de

ner la renommée de M. le vidasme, tant de ses façon et tempeste , que dans la salle ou n oyort

vaillances que de ses magnificences , le vint que tonnerres et escla.rs, e au heu de plu

trouver en France, et le supplier de vouloir du ciel et greslc, on ne vit que dragées de estre son parrain en un camp clos et desfy t Au discours des comtois et duel*, contre uu autre , duquel bonnement ne me sou- » Au combat d'entre Feodille et Daguerre*.

OKS COURONNELS FRANÇOIS.

paignies de gens-d'armes que de chevaux-legers , de gens de pied que de cornettes de gênerai comme il a esté, ainsy qu'après je le diray, combien il les faisoit beau veoyr. S'il y avoit quelque gallant homme en France, il falloit qu'il l'eust, fust ou pour combattre ou pour embellir ses trouppes. Il aymoit fort, pour ses couleurs en ses trouppes et pour luy, le verd, et Ta bien fort faict valloir *. On a voulu dire qu'il l'a aymé, chery , et porté pour l'amour d'une plus que très-grande dame8, laquelle l'a tpusjours aymé et porté jusques au jour de sa viduité , et donnoit-on alors à ce seigneur réputation de la servir, mais sur la fin, il s'en trouva mal.

11 faut passer cela pour dire qu'au siège de Metz ce seigneur se fit fort remarquer par les sorties qu'il y fit, et mesmes en une qu'il fit sur les Allemands du costé du l'ont -aux -Mores , laquelle se trouve par escrit en l'histoire de nostre temps.

Si faut-il que j'aille remémorer une. à cause du stratagème gentil qu'il usa, ainsy que le camp de l'empereur deslogea de là devant, et se retirait avecques sa très-grande perte , misère et confusion; car, ayant faict mener quelques barques sur le grand chemin de Thionville, et luy s'estant accommodé avecques quelques autres en passager , luy , qui sçavoit parler espaignol comme son françois (et de ce temps rarement parmy nous ce langage estoit peu commun), comme pauvre batlelier convioit ces pauvres soldats espaignols de passer la Moselle, leur faisant accroire que le duc d'Albe l'avoit là envoyé et commis pour leur passage. Ces pauvres gens , las et barrasses , le crurent , comme il estoit aysé, et aussy qu'ils eussent pris tel parti qu'on leur eust présenté, tant ils enavoient besoins; ; ainsy en passa -il pour le moins trois cens , ayant mis sa compaignie en embuscade de-là l'eau; et amprès, ayant faict le signal à l'impourveu , furent tous investis ; « rire par le menu , je n'aurois jamais faict ; i mais à tous il leur fit mercy et grâce, et les enrunime celles qu'il a employées en la cour de ■ voya tous bagues sauves avecques l'espée, fors ses roys en habits, en pompes, en tournois , l'harquebuse , et n'en retint aucuu prisonnier, en combats, enfin en toutes gentillesses où les :

braves et gallans courtisans sçavent despenser. i Catherine de Médicia l'avait aimé, et le vert fut la Quant a la guerre, il faut demander a ceux couleur favorite de «lie prineewe juaqu'à «on veuvage. ,„,i on™™,»*™», carilyenaencor ^^'f, VT« S-K".

d'assez vivants , quelles sont esté , taut ses COm- princeMe ,en venr,ea ; car il mourut empoisonné , aprè» • Le» H.|;h-land«. quelque* moi» d'une rude priioii.

toutes sortes pleuvoir et gresler et tomber dans ta salle l'espace d'une demyc-heure, et pleuvoir jprès toutes sortes d'eaux de senteur, si bonne, >i odoriférante et si souefve, que toute la compaignie en demeura en toute admiration d'une telle représentation et artifice si splendide.

Le roy Edouard s'en tint extresmement obligé à luy. Aussy l'aymoit-il autant ou plus que seigneur de son royaume; et le gouvernoit comme il vouloit ; et luy donna ample liberté , sans aucun esgard à sa subjeclion d'ostage , de se promener par tout son royaume comme il luy plaisoit , voyre jusques en Escosse, et au fin fond des sauvages et fut par-tout recueilly comme un roy , admiré et aymé de tout le monde, tant il avoit l'esprit, la façon et la grâce pour sçavoir s'entretenir avecques toutes manières de gens; car, estant parmy ces sauvages escossois , comme j'ay dict , il se fit aymer d'eux et les gouvernoit comme il vouloit.

Ils luy dressèrent un jour une chasse générale de bestes rousses et fauves, où ils en prirent si grande quantité que c'estoit une chose très-est range. Et , ce qui plus sauvage estoit , comme je le tiens de M. de Montmorency, qui vit encor , qui le tenoil de mondict sieur le vidasme son grand amy et confédéré, et nous le dit en Kscosse, c'est qu'après la chasse ils firent un festin de la moictié de leur chasse, et la mangèrent sans cuire avecques du pain, et toute crue, et n'avoient seulement que de petits bastoos de coudre, ou autre bois, et en pressaient fort la chair, d'où en faisoient sortir le sang, et en rendoient la chair si sèche , que parmy eux c'estoit un très-grand manger; et en convièrent M. le vidasme, qui en gousta et mangea un peu pour leur plaire, dont ils luy en sceurent très-bon gré, et l'aymoient tous infiniment. Aussy, par-tout où il passoit , il laissoit de très-grandes marques de sa libéralité et magnificence , lesquelles , si je voulois toutes des-

si -non un gentilhomme de la maison de Fem- i pereur, et quelque page de sa chambre , et un trésorier du duc d'Albe , et quelques marchands d'Anvers, lesquels il mena dans la ville pour en | triompher seulement , et puis les renvoya en j toute courtoisie et honnesteté.

En quoy il fut très-hautement loué, tant des nostres que des Espaignols , qui tous , et principalement le duc d'Albe, luy envoyèrent par un trompette le remerciement et mille honnestetés, et les soldats disoient tous les biens du monde de luy.

Certes, cetraict estoit brave et gentil. JePay ouy conter ainsy à ceux qui y estoient , et en ferois volontiers le long discours ; mais il faut vaquer ailleurs.

Or, après que ce seigneur eut longuement servy son roy aux guerres de Flandres en gendarme ei en cheval-leger , c'est-à-dire en capitaine de l'une et de l'autre compaignie, et après en avoir eu l'ordre de son roy, et faict pour ceste cause compaignon et confrère de son roy , (voyre en fort jeune aage, mais ses mérites l'avoient rendu vieil et meur en cela , car son premier comroanccment et le plus beau fut à la battaille de Cerisoles), il s'en alla en Piedmont, pour commander a l'infanterie, y succédant à M. de Bonnivet, comme j'ay dict , là où il servit son roy à pied aussy fidellement et vaillamment qu'il avoit faict à cheval , tenant du naturel de Cssar, qui estoit bon homme de pied et bon homme de cheval ; ne manquant d'apporter et hasarder sa vie en tous les lieux dangereux qu'il voyoit estre nécessaires pour son service , ainsy qu'il fit au siège de Conis , pour la seconde fois assiégé des François, mais failly par deux fois aussy , comme estant place seule fée et fatale en ce pays là contre la puissance françoise. Aussy qui est la chose qui puisse résister au destin ?

M. le mareschal de Thermes vint à perdre la battaille de Gra vélines et y faict prisonnier , lequel avoit esté constitué par le roy gouverneur de Calais et pays aux environs. M. le vidasme de Chartres eut sa place , et y fut lieutenant gênerai de Sa Majesté. Durant le temps qu'il y fut , il y garda très-bien tout ce qu'on luy avoit donné en charge , et en fatigua fort l'ennemy. Il eut plusieurs fois revanche de la desfaicte de Gravelines , et de plus fit une

NDS CAPITAINES FRANÇOIS.

très-belle entreprise sur Sainct-Oraer; mais elle faillit, et ne tint pas à luy : il s'en faut prendre à ceux qui en furent cause.

Pour avoir ce gouvernement et lieutenancegenerale, il quitta sa charge au feu prince de Condé, duquel il estoit fort proche parent à cause de la maison de Vendosme, de laquelle et l'un et l'antre estoient sortis; mais l'un s'appelloit René de Vendosme « ; et le prince , Louys de Bourbon.

La paix s'en ensuivit du roy Henry et roy Philippe» , et la France mit bas les armes, ce qui fut cause des guerres ci villes ; car le François ne fut jamais qu'il n'aymast à mener les mains , si-non contre l'estranger , plustost contre soy-mesme. Aussy le Bourguignon et le Flamand disent de nous que : quand le Français dort, le diable le berce.

M. le vidasme, concevant en soy ce qui a esté despuis, se rendit oyseux, et d'autant plus qu'on l'avoit veu autresfois gentil et gallant courtisan, et n'aymant rien tant que la cour. Il s'en retira après la mort du roy Henry son maistre; et estant enoysiveté, on conjectura que, grand homme qu'il estoit, il ne pouvoit ainsy demeurer coy , sans projetter en son profond de l'ame quelque chose de grand pour l'advenir.

Il fut soupçonné, fust à faux, fust a vray, d'avoir sceu quelque chose de la conjuration d'Amboise et d'autres menées qu'il faisoit avecques le prince de Condé contre Testât. Par quoy , le roy François II . estant à Fontainebleau , commanda à un capitaine de ses gardes de l'aller prendre prisonnier à Paris, et le mettre dans la Bastille.

Ce fut lorsque feu l'admirai présenta au roy sa requeste pour ceux de la religion, et qu'il dit qu'il parloit de la part de plus de cinquante mille hommes, et que ce grand M. de Guyse dit en plein conseil : a Et moy, avecquescent a mille hommes, dont j'en seray le chef, je «leur rompray à tous la teste.»

J'estois lors à Fontainebleau ; mais je puis asseurer que M. de Guyse fut autant marry de la prison de M. le vidasme, qu'aucun qui fust en la cour ; car je le vis en son soupper le louer en toutes sortes de louanges.

* Son nom de baptême était François.

DES COURONN

Aucuns dictent que ce marrisson ressembloit S celuy de Ca?sar quand il vit la teste de Pompée, dont il s'en mit à pleurer. Si l'avoit il bien aervy à son siège de Melz.

Une très-grande dame 1 fut fort blasmée de ceste prison, qui pourtant autresfois ne luy eust usé de ce tour. Mais qu'y sa u roi (-on faire? Quand une dame qui a aymé vient à hayr, elle en trouve toute* les inventions du monde pour bien hayr.

Ce seigneur demeura plus de six mois dans la Bastille. Puis, le roy estant mort , il en sortit fort malade , dont il en mourut en un logis là auprès , aussy mal content de cesle dame qu'elle de luy , et en disant prou de mal , non de mallalent aigre qu'il luy portast, mais d'un jaloux despit , ainsy qu'est le naturel de plusieurs amans, que celle qu'ils ont aymé esperduement ne bayssent jamais à l'extrémité de l'inimitié de la mort et de la vie, comme l'on dit.

Voylà la fin de ce grand seigneur, qui, pour un des seigneurs mondains de la cour, se retira et se resserra si estroicteraent , que sur la fin de ses jours on n'eust jamais dict de luy que c'estoit ce brave vidasme de Chartres qui avoit esté d'autresfois, et bien chaugé de ce brave Hector qui avoit tant paru en son monde, et auquel de son temps, ny en la cour de son roy, ny de l'empereur, nul n'osa comparoir pour le parangonner, fors M. de Nemours, le non-pair pour lors de la chreslicnlé , qui l'a surpassé en tout ; et s'il eust eu les moyens de M. le vid tsme et ses richesses, encor qu'il en eust assez, il soi passoit tout le monde ensemble.

Si diray-je encor ce mot de ce seigneur, M. le vidasme, que luy, qui avoit servy en son temps tant de belles, grandes et hoonesles dames, et assez bien désiré d elles, il se mit sur ses vieux jours à aymer une More , qu'il ;iyma et la tint en ses délices , de telle sorte «,u'il desdaigna toutes autres dames honnestes, jusqu'à sa femme, qui estoit une très-honneste et sage dame, estant de la maison d'Estissac , de qui j'estois fort proche.

Que c'est, quand une personne se change en nn poinct ! il change aussy en plusieurs autres ; ainsy qu'il fit en ses despenses, somptuosités et superfluités, desquelles il se retrancha du

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tout ; si bien que de grand et splendide seigneur qu'il estoit auparadvant . il ne paroissoit que comme simple et gentilhomme, encor qu'il luy restast plusieurs belles grandes maisons, richesses et moyens pour en faire de mesmes, car , les héritiers, qui en sont venus , en ont eu de très-bonnes pièces et friands morceaux. C'e*t de luy.

M. LE PRINCE DE CONDfi.

Après luy, vint en sa charge de couronnel de Piedmont M. le prince de Condé , lequel n'eut grand temps ny loysir de faire valoir beaucoup sa charge, d'autant qu'il l'eut sur le déclin de la guerre, car la paix bientost s'en ensuivit. Si est-ce que , pour si peu qu'il fut en guerre , il s'acquitta de sa charge dignement.

Or, de louer ce prince, c'est autant de mocquerie à moy, d'autant que messieurs de la religion , desquels il a esté le grand gênerai et protecteur , ne l'ont point oublié en leurs escrits, et Dieu sçait s'ils sçavent bien dire, et mal dire aussy tout ensemble, quand ds veulent. Il leur faut donner ceste gloire , qu'ils ont esté les premiers de la France, comme je tiens de bon lieu, qui ont comraancé à des mieux et mal dire et escrire , et ont monstré le chemin aux autres

Voylà pourquoy j'en remets pour ces louanges à messieurs qui en ont dict ce qu'il en faut, et n'ont pourtant touché beaucoup de gentillesses et nobles particularités qu'il a faictes, que j'escrirois volontiers; mais l'on m'a nommé un bonneste homme qui en a faict un livre à part non encor imprimé. Voylà pourquoy je m'en tais, et aussy que j'en ay parlé un peu ci-devant ailleurs en un discours à part.

TYMOLEON DE COSSB, COMTE DE BRISSAC

M. le prince ayant eu par M. l'admirai son oncle le gouvernement de Picardie , qui , d'assez longue ancienneté, et dès la mort de M. de Pienne, du temps du roy !,ouys XII, appartenoit  ceux de la maison de Vendosme, et luy

mi tiUiWxVihS ILLUSTRES ET GR,

ne pouvant tenir deux tels estais qu'cstoieni ce gouvernement et celuydecouronnel des bandes de Pied mont , et aussy pour l'amour de la guerre civille, le roy en gratiffia M. le mareschal de Brissac, encor qu'il fust bien jeune; mais ayant esté nourry, enlevé et instruit d'un tel pere si grand guerrier, il scn rendit bientost très-capable.

Son pere luy fit donner par nom de baptesme celuy de Tymoleon , encor que ce ne fust nom chrestien, mais payen, toutesfois à l'imitation des Italiens et des Grecs , qui ont emprunté la plu-spart des noms payens , et n'en sont corrigés pour cela et n'en font aucun scrupule. De sçavoir les raisons pourquoy le pere luy donna ce nom plustost qu'un autre , il ne se peut dire; el mesmes d'aulresfois en privé en avons conféré ensemble ledict comte et moy ; car il y a eu tant de braves et vaillans capitaines, tant Grecs que Latins, desquels les noms estoient plus propres audict comte, et les gestes plus dignes et grands à luy imiter que Tymoleon, mesmes que ledict comte ne le Irouvoil si beau que d'un Scipion, Osar, Annibal, et une infinité d'autres; de façon qu'il avoit ceste opinion , que son pere luy avoit donné ce nom par humeur; et venant à lire la vie de Tymoleon, elle luy pleut, et pour ce en imposa le nom à son fils, présageant qu'un jour il luy seroit semblable. Et certes . pour si peu qu'il a vescu , il luy a ressemblé quelque peu ; mais s'il eust vescu , il ne l'eust pas ressemblé quelque peu en sa rctraicle si longue et en son lemporisement si tardif qu'il fit et si longue abstinence de guerre, ainsy que luymesme le disoit souvent, qu'il ne demeureroit pour tous les biens de monde retiré si longue- »ent que fit ce Tymoleon.

Estant en âge d'estudier et d'apprendre, M. lemareschal luy donna Buccanan1, Escossois, l'un des doctes et sçavans personnages de nostre temps. Pour son ame je n'en parle point , il l'a monst ré a l endroict de la pauvre reyne d'Escosse. Ce Buccanan insiruisoit si bien son disciple, qu'il le rendit assez sçavant pour un homme de guerre. Il eut un fort honneste gentilhomme de gouverneur, qui fut M. de Cigongnc, qui a esté du despuis gouverneur de Dieppe.

Madame la mareschalle sa mere, de la maison d'Estcllan en Normandie , fort sage , honneste

» Le célèbre bitlorieu lalin, Jean Bucbaoen

SDS CAPITAINES FRANÇOIS.

et très-spirituelle dame , fut en mesme curiosité que le pere pour bien faire instruire le fils, et bien souvent avoient , le roary et la femme , contestation pour ceste instruction ; mais M. le mareschal l'emporta , disant à sa femme qu'elle instruisis! ses filles , et qu'il feroit bien instruire le fils : comme certes elle s'est très-dignement acquittée à l'endroict de ses deux filles, Diane et Jehanne, l'une comtesse de Mansfeld, et l'autre dame de Sainct-Luc, toutes deux fort sages, honnestes, vertueuses, habiles et servantes filles et dames; mais madame de Sainct-Luc en a emporté le dessus, encor qu'elle fust la puisnée. Aussy l'aisnée n'eut tant de Joysir de vivre pour mettre à maturité ses vertus comme l'autre; et le comte appelloit ceste sœur ma sœur Jehanne, el l'aymoit plus que l'autre; et M. de Guyse,à son imitation, l'appelloil aussy ma sœur Jehanne , ou Jehanne simplement.

Or le comte de Brissac estant soubs le fouet et gouvernement de ses maistres, tout jeune qn'il estoit, il monstra lousjours quelque chose de geutil et de grand au jour, et prest à porter les armes. Pour sa première guerre , il vit le siège de Rouan et ce qui se fil devant Paris aux premières guerres; car je n'appelle pas cela siège, puisque ceux de dehors estoient quasi plutosl assiégés qu'assiegeans.

En ces deux factions on notoit tousjours en ce jeune homme un fort grand curiosité d'apprendre et de sçavoir quelque chose, et se tenoit subject à M. de Guyse, dont M. de Guyse luy en sçavoit bon gré ; et bien souvent je vis M. de Guyse luy parler et luy monstrer, et luy faire force caresses. Aussy M. de Brissac le pere luy avoit commandé de se tenir subject à ce grand capitaine, et espier ses actions, et les apprendre el imiter; si bien que M. de Guyse l'en estimoit beaucoup de ceste subjection et soucy , et disoit souvent ( car je l'ay veu ) : « Ce jeune homme sera o un jour un gentil garçon et homme de guerre. » Et en quoy il le prisoit le plus, c'estoit qu'il ne s'amusoit point à petites choses et folastreries , ainsy que les eufans d'honneur comme luy qui estoient avecques le roy Charles ; et encor que plusieurs fussent plus vieux que luy, ils ne venoient que fort peu souvent aux tranchées . et luy tous les jours y estoit et voyoit tout , et n'avoit peur de rien.

Ayant veu ces deux factions, il fallut qull

DES COURONM

allast faire sa charge de couronncl , car ses bandes y estoient ; et alla trouver M. de Nemours, qui estoit liculenani Rentrai du roy vers Lyonnois, Forcst et Dauphiné : cl se fit une entreprise pour surprendre Lyon , toul de la menée et industrie de M. de Soubise. trèshabille homme ; mais c'estoit pour appaiser les gens du roy et les catholiques; si bien qu'elle estant double, elle se tourna à la confusion des i nos très, desquels en estant monte plus de > quatre cens sur le bastion de Sainct-Just, auquel se bastissoit la trame, ceux de dedans commancerent à jouer leur je.i , et à mener les ; mains, et à tirer sur les nostres, qui rendirent du combat autant qu'ils purent ; dont il en demeura aucuns sur la place, et aucuns furent repoussés du haut du bastion en bas, dont le comte de Brissac, qui avoit luy-mcsme mené ses gens, fut contrainct d'en faire de mesmes et de se précipiter.

Ceste si mauvaise curée pour le commance- [ ment n'empescha pas pourtant qu'en tous les lieux, puis après, qu'il en pou voit trouver l'occasion , qu'il n'en eust sa revanche ; et tout jeune garçon qu'il estoit, donnoit à tout le monde une très-admirable et bonne opinion de luy.

La paix s'en ensuivit. Nous fismes le voyage de Mali ne, où il n'avoit point charge autrement, mais pourtant on luy defferoit, au moins aucuns gratuitement ; car nous estions tous à nous et nos volontés, et à nos despens, dont j'en ay parlé assez.

La seconde guerre civille vint, comme j'ay dict ci-devant ; commanda à trois rejjimens ; mais tousjours en titre de couronnel gênerai des bandes de Pied mont , et ne le faut croire autrement: et qui le voudroit desbattre, s'il est de ce temps, certes il monstreroit qu'il n'estoit pour lors nourry parmy les bandes en ceste guerre ; et les bandons se faisoient ainsy de par luy : Couronnel gênerai des bandes du Piedmont. J'ay veu cela mille fois.

Ces deux armées , tant d'un costé que d'autre, firent peu de factions , si-non le siège de Paris, où le comte de Brissac eu plusieurs escarmouches commança à se faire valoir ; puis à la battaille de Sainct-Denis, où il fit très-bien ;cl après un voyage de Lorraine, où s'aydant quelquesfois •le sa compaignic de gendarmes et de la noblesse volontaire de la cour, alloit à la gticrre

ÏLS FRANÇOIS. 665

et en retournoit tousjours avec |ues une bonne fortune et réputation. Entre autres factions , il de.sfit en Sainct-Florent en Champaigne deux compagnies d'huguenots : l'une de M. dr Tor* , de la maison noble de Mont héron en Angoulniois , brave , vaillant et gentil eompaignou t'r guerre , ainsy que ses braves prédécesseurs : l'autre du baron de Biïon, brave et vailbm aussy, et fort habille huguenot , et ce à la leste de toute l'armée huguenotie: et si n'avoit p s la moyetié d'hommes que les autres; et outre cela, fallut forcer le bourg, gardé de plus de trois eensharquebus:ers et deux cens gendarmes huguenots.

La petite paix se fit, qui ne dura pasguieres, et pour ma part, comme l'on dit.

Iji troisiesme guerre se suscita, en laquelle nulle occasion se présenta de mener les mains, que ledict comte ne s'y trouvast et s'y fist signaler; et quand elle luy raanquoit il la sçavoit bien aller quérir, fust de près, fust de loin, où il falloit. A la battaille de Jarnac, lorsqu'il fallut faire la charge de son estai de couronnel , il la fit très-bien mais fust devant , ou après qu'il vit qu'il n'y estoit point nécessaire , il fit tousjours faction d'homme de cheval, et ne fit, comme M. deTays,tuer ces beaux chevaux, car il voyoit bien que jamais on ne presumeroit de luy qu'il s'en voulus! ayder pour s'enfuyr, chascun de l'armée le jugeant très-mal propre pour faire ce traict , et aussy que de son costé il s'asseuroit bien de son cœur et de sa resolution. Par quoy, ceste battaille faicte , et qu'il n'y avoit nulle apparence plus de recombattre en battaille rangée, il monta à cheval pour suivre la victoire, laquelle certes il poursuivit très-bien.

Il y en avoit aucuns qui dirent ( et y en peut avoir encor), qu'il ne ledebvoit pas faire (les Kspaignols seront decest avis), ainsy il se debvoit tousjours tenir lié et obligé en sa charge , de peur de quelque inconvénient nouveau ; mais ce jeune homme estoit si ardent aux combats, qu'il eust mieux aymé de faillir en sa charge par faute d'ordre et de debvoir, que de manquer en aucune faction par faute d'ardeur et de courage qui le menoil : car il faut dire que c'estoit le jeune homme qui aymoit autant à mener son espée et en tirer du sang, et un peu trop certes , ainsy que je l'ay veu , et aucuns

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de nous autres ses amys, qui le luy disions ; car il esloit trop cruel au combat et prompt à y aller et à tuer; et aymoit cela jusques-là qu'avec sa dague il se plaisoit de s'acharner sur une personne à luy en donner des coups, jusqties-là que le sang luy en rejaillissoit sur le visage. Cas esirange pourtant, que ce brave Brissac se monstroit doux par son visage, beau, délicat et féminin , et estoit dans le cœur , si cruel et altéré de sang.

Bien contraire à ce vaillant Slrozze, qui avoit sou visage quasy barbare, refroigné el noiraut, et n estoit guieres remply de cruauté, fust ou par ses mains, ou par justice , ainsy que je l'ay cognu tel; et peu souvent luy ay-je veu commander à son prevost de camp de rigoureuses justices. Mais pourtant il en fît une qui surpassa toutes celles que fil jamais Brissac; car après la troisie.sme guerre et la troisiesme paix faic(e,que le roy se retira à Angers, et qu'il fallut que les trouppes qui estoient en Guyenne repassassent la rivière de Loire, ledict M. de Strozze, voyant ses compaignies embarrassées par trop de garces et putains des soldats , et ayant fait faire plusieurs bandons pour les chasser , et voyant qu'ils n'en faisoient rien , ainsy qu'on les passoit sur le pont de Cé , il en fil jelter pour un coup du haut en bas plus de huict cens de ces pauvres créatures , qui , piteusement cryant à Payde, furent toutes noyées par trop grande cruauté, laquelle ne fut jamais trouvée belle des nobles cœurs, et mesmes des dames de la cour, qui l'en abhorrèrent estrangement et Lad visèrent long-temps de travers. Je sçay bien que je luy en dis long-temps devant et après ; mais, persuadé et pressé d'aucuns de ses maistres de camp, et mesmes de Cossains, il fit faire le coup; et peu s'en fallut, si on n'y enst mis ordre, que force soldats, amys de leurs garces, ne s'amulinassent. Du despuis, ledict Strozze s'en repentit fort , comme il me dit, s'excusant sur la police qu'il falloit observer. Si est-ce que luy ny ses fauteurs ne firent guieres bien leur prof fit despuis ; et tout ainsy qu'ils a\ oient aymé et pourchassé la mort de ces pauvres créatures, de mesmes Dieu leur envoya la leur, qui, bien qu'il deffende bien fort ce vice de paillardise, il abhorre <c vilain genre de mort ; car possible aucunes se fussent converties et eussent servy Dieu , comme il s'en est veu

SDS CAPITAINES FRANÇOIS.

force; et ledict Strozze la paya aussy despuis. Que les mnistres de camp des Espaigools fussent un peu allé faire ce traict à leurs Espagnols ! qui leur permettent leurs garces sans leur oser rien dire, autrement ils révolteraient tout le monde : car ils les ayment , traictent et chérissent comme princesses, ainsy que je l'ay escrit ailleurs. Quand le duc d'Albe passa en Flandres pour la révolte, il les leur perrait comme ils vouloient , et la police pour cela n on alla plus mal : aussy s'y scavent-ils mieux et plus sagement conserver que nous autres. Toute?fois ceste cruauté que je viens de diresedebvoit mieux modérer.

Pour retourner à ce brave Brissac, M. l'admirai le voyant tel et si chaud à la guerre (car ordinairement il estoit sur ses bras ou d« siens) , comme prophétisant bientost sa mort, il disoit un jour : «Je le veux tel et ainsy cou- « rageux , car il n'en durera guieres , et bientost «nous le perdrons, et ne l'aurons plus sur nos «gens qu'il vient à toute heure fatiguer. «Aussy n'y faillit pas; car, estant venu ausiege de Mussidan, Monsieur, son gênerai, ne le voulant, e! tenant ceste place indigne d'y envoyer ses couronnels, tous deux y allèrent â l'envy l'un de l'autre; et le comte s'appresiant pour l'assaut, armé de toutes pièces, car il ne desdaignoit nullement les armes, qui estoit signe qu'il en vouloit mangera bon escient, il eut un coup â la teste près les deux yeux , et, encor qu'il eust son casque très-bas et couvert, il en mourut.

Lin bon soldat perigonrdin le tua , qui estoit dedans, que l'on appelloil Charbonnière, lequel avoit esté à moy et de ma compagnie, ft esloit un des meilleurs et plus justes barquebusiers qu'on eustsceu veoyr, etnefaisoit autre chose leans , si-non qu'estant assis sur un petit tabouret (et la ptuspart du temps y disnoit ft souppoit, regardant par une canonnière), quf tirer incessamment et avoir deux harquebus» à rouet et une a mesche, et sa femme et un vaB près de luy, qui ne luy servoieot que décharger ses harquebuses , et luy de tirer, si bien qu'il en perdoit le boire et le manger. Il fut pris, et Monsieur, frère du roy, le voulut veoyr. et pour avoir tué un si grand personnage commanda qu'il fust pendu. J'avois grande emye de le sauver (mais je ne pus, encor que je l'eusse faict évader une fois par une reaestre,

DES COURONNELS FRANÇOIS.

mais il fut repris ), bien que j'eusse un trèsgrand regret dudict comte, car je l'a j mois beaucoup : aussy m'aymoit-il.

Mais en cela qu'en peut mais un soldat , puisqu'il fait l'office du soldat? Il est bien vray, quand il se vante du coup et s'en glorifie , un tel dospit ei une telle vanterie faschent , et tel mespris ; et pour ce la penderie est bonne , ou le massacre. En quoy le soldat y doibt bien estre advisé de ne se vanter de tels coups , car cela vient à conséquence pour luy, ainsy qu'on dit d'Alexandre, de deux soldais qui se vantoient d'avoir tue Darius, lesquels il rît mourir. Ainsy fit le marquis dcl Guast , qni fit pendre le soldat qui avoit tué François, marquis de Salusses. Il y a une infinité d'autres exemples, tant du temps pas.se que des nosircs.

On disoit aussy que ce soldat avoit tué l'aisné Pompadour auparadvant, lequel rsloit très-brave et vaillant gentilhomme, et que le comte de Brissac aymoit bien fort : et ledict Pompadour avoit comn andé audict soldat , et l'aymoit , et l'avoit mené à Madère. Voylà comme souvent nous sommes bien traictés de ceux que nous aymons.

Ainsy mourut le comte de Brissac : et je croy que s'il cust vescu, il eust changé de nom et en eust pris d'autre pus grand que de comte , ainsy que je l'ay veu discourir bien souvent parmy nous autres garçons quand nous discourions ensemble; et ne se projectoit pas moins que d'un royaume, fust en quelque part que ce fust; et avoit résolu d'en conquérir quelqu'un , fust en Levant , fust en Occident , ou possible dans le cœur de sa patrie, et n'estoit nullement despourveu de desseins et d'entreprises. Bref, il estoit très-ambitieux, et en aucuns lieux où il ne debvoit , sans aucun respect A ses amys.

Il avoit aymé mon frère d'Ardelay autant qu'amy qu'il eust. Il avoit résolu, s'il fust sort y du siège de Chartres , de se battre contre luy , ou qu'il quittas! l'enseigne blanche du régiment des Gascons dont il estoit couronnel , et avoit esté successeur du chevallier de Monlluc, certes très digne et gallant jeune homme, quiayma mieux quitter sa charge que son enseigne couronnelle, ny que d'obeyr à d'autres couronnels, puisque tel y avoit esté, et l'eut de son pere, et en estoit party deGascongne, comme je le vis. Certes , si mon frère ne fust mort en ce siège , il ne faut point doubler qu'ils ne se fussent

battus, car il n'eust pas quitté ce qui luy avoii esté donné de son roj , et le tenoit de.sjà en main. Mesmes ledict comte me disoit sou eoi , car il ra'aymoit fort, il ne faut point n eniir : «J'en suis bien marry,cemc disoit-il; quand «vostre frère sera sorty de là, nous nous battrons s'il ne quitte cela;» et en ryant je luy respondois : «Il n'en faut pas doubler; mais d:>- «quoy vous importe cela? Vous n'avez rien à «faire en France touchant vostre estât; vous a n'esies que couronnel de Piedmont. »

Mais après je descouvris qu'il avoit gaigué M. de Strozze, et l'avoit faict jurer que jamais il n'y auroit qu'eux couronnels , ny enseigne blanche en France que les leurs; ce que je trouvay très-mauvais à M. de Strozze, car il fesoit grand estât de mondicl frère, et luy estoit obligé, et je sçay bien ce que j'en dis audict sieur Strozze. Or ny l'un ny l'autre n'eurent pas grand peine d'en quereller mondicl frère , car il mourut à Chartres très-vaillamment et honnorablcment, y ayant esté tué pour le service de son roy et la proieciion de sa place, qui luy avoit esté donnée eu garde soubs le commandement de M. de Lignieres, lieutenant du roy leans , très-vaillant et très-sage capitaine.

Or il ne se faut esbahir si M. de Strozze fit ce traict à mon frère, auquel, comme j'ay dict , il estoit obligé, puisqu'il en fit un pareil à M. son beau-frere, le comte de Tande, certes très-digne, vaillante! sage capitaine, er qui avoit servy tiès-fidelemeni et vaillamment le roy aux premières guerres en Provance : pour lois ne l'nppelloit-on que M. le comte de Sommerive, car son pere le comte de Tandc n'estoit pas mort. Ce M. de Sommerive emmena au roy en ceste troisiesme guerre mille hommes de pied provançaux , aussy braves soldats et aussy bien armés que l'on eust sceu veoyr ; et portbit l'enseigne blanche, et entra ainsy dans le camp. Qui fut despilé? Ce fut le comte de Brissae. Et ayant gaigné M. de Strozze, pour serment faict dès long-temps entr'eux, en fit parler aueomle de Sommerive, le remonstra à son gênerai, luy en demanda raison, et qu'il ne le pouvoit plus supporter à sa veue. Pour tout , ayant esté remis de jour en jour , et ne pouvant plus patienter, il envoya un jour l'un de ses mais'resde-camp, qu'on appelloit Le Gros La Berthe , appeller ledict comte de Tande et luy dire

qu'il I attendoit au bout du grand parc de Verteuil, qu'on appelle Ij Tremblay, en Angoulmois. qui est au comte de La Rochefoucaut , où pour lors esioit Monsieur et tonte son armée: mais cest appel ne se peut faire si secretteraent que le marquis de Villars son oncle n'en sceust le vent , et qu'il ne cou ru s t après son nepveu , qui alloil résolu, et force autres, voyre Monsieur s'y aelicminoit ; si-bien que les deffenses du combat furent faicteset la part y e rompue. A qnov puis après Monsieur y remédia, qui fit que le comte de Brissac. haut à la main, mutin, bi Mvasclie , bravoit et menaçoit qu'il quitleroit son estât, ou le drapeau blanc ne paroistroit plus. Enfin, le tout bien pesé et disputé, que nul plus grand affront et despit n'est à un couronncl gênerai que de veoyr un autre se vouloir [ parangonner a luy et porter cestc enseigne blanche, il fut arreslé que ledict drapeau se plieroit. M. le comte de Taudc, souffrant cela impatiemment, luy qui s'estoit veu premier en soy et n'est rc commandé que de soy-mesme, encor qu'il ne commandas! seulement à ceste infanterie, mais a la licite cavallerie qu'il avoit menée de Provance, et ne voulant obeyr au comte de Brissac, ny a son beau-frere, M. de Slrozze, ne se pleut gnieres a l'année, et lost après ramena la plusparl de ses gens. Voylà la contention qui fut entre ces deux grands, et tout pour un morceau de taffetas blanc.

Il en avoit faicl de mesmes quasy un peu auparadvant à M. de Sarlabous le jeune, qui avoit emmené son régiment, eslably en Languedoc, en l'armée, le plus beau aussy qu'on eust sceu veoyr, et le mieux armé, et le mieux en poinct et aussy complet. Il y eut aussy de la contention grande ; mais le tout s'appaisa par la volonté du roy, en faisant esvanouyr cest arbre blanc.

Il y eut force personnes qui blasmerent M. de Strozze d'avoir esté adjoincl et complice en ce faict du comte de Brissac contre son frère, qui avoit espousé sa sœur, la segnora Clerice Slrozze, l'une des belles et honnesles dames de r 'fance, et qui n'a y moi t rien tant que son frère; mais lors ellcesloit morte, uu an avant ou plus, quiesloit la plus alliere femme du momie, et qui l'eiisl bien sceu par après reprocher à son frère, si elle eust esté vivante. Voylà pourquoy il eut tort de te bander ainsy contre sou beau-

<DS CAPITAINES FRANÇOIS

frère , encore qu'il laissast jouer tout le jeu au comte de Brissac : toutesfois, puisque luy estoit couronnel-general de France, M. de Brissac n'y avoit pas beaucoup à veoyr; mais en cela il avoit gaigné M. de Strozze, et le possedoit, comme je l'ay veu, et s'y laissoit fort aller.

Pour quant à M. de Sarlabous, encor qu'il fust un grand homme pour les gens de pied et qu'il eust gaigné ses charges par sa valeur, si est-ce qu'un chascun disoit qu'il ne se faisoit point de tort d 'obeyr à M. de Strozze et M. de Brissac, seigneurs de si bonne part et de si bon lieu, de mérite et de valeur qu'ils estoient; enfin , j'en vis faire tant de disputes , qu'elles seroient trop longues à escrirc : je m'en remets à ceux qui Ici ouyrent , estant de ce temps-là, ou qui les peurent ouyr alléguer. Ledict Sarlabous enfin quitta ce drapeau blanc : ainsy la raison le voutoit de luy, mais non du comte de Sommerhe, disoiton alors.

Voylà les ambitions que ce brave comte avoit en ces choses là, qu'il y pouvoit bien avoir, puisqu'il y valloit bien plus haut, mais ne vouloit rien laisser passer devant luy qui luy touchast le moindre scrupule de son honneur.

Certes, s'il eust vescu il fust esté un trèsgrand personnage, très-grand, dis- je, en toutn les façons. Outre ses belles vertus et vaillances de guerre, il avoit de très-belles parties de courtisans, pour bien paroistre en tout. 11 estoit très-beau, et avoit le visage féminin, et si pour cela il estoit homme en tout; il avoit sa n:ine fort douce.

J'ay veu que tout un temps, en son jeune âge, nous l'a ppell ions Pigeon , d'autant qu'il avoit sa petite façon douce et bénigne comme un pigeon. Il savoit toutes sortes d'exercices , et en tout il estoit fort adroict, comme à bien tirer des armes, qu'il avoit appris du Jule, Milanois, au commandement, et puis rendu parfaict par Aymart, enfant de Bourdeaux, qui, pour avoir demeuré dix ans en Italie, n 'avoit son pareil. Il jouoil fort bien à la paulme; il estoit bon à la lutte, encor qu'il se monstrast très-foiblet : unis il sçavoit l'adresse, si bien qu'il en portoil par terre des plus grands, plus hauts et plus robustes que luy; et en avoit appris l'adresse d'un Ferrarois qu'on appelloit Colle, qui estoit venu à la cour de France exprès pour s'esprouver, dont on n'eu vit jamais

DES COURONN

un pareil, et n'en desplaise aux Bretons, car il portait par terre tant qu'il en tenoit, tant il estoit adroicl ; et avoit ainsy dressé ce comte.

Il «lansoit des mieux qu'on en avoit veu à la cour jamais; car, outre la disposition trèsgrande qu'il avoit, il avoit, la plus belle grâce que jamais courtisan : despuis nul n'y a pu atteindre, fors le jeune La Molle, ainsy f|ue je l'ay veu juger à seigneurs et dames de la cour; encor I,a Molle n'y advenoit qu'assez près. Et n'estoit ledict comte propre pour une seule danse, comme j'en ay veu aucuns nés et adroicts, les uns pour Tune, les autres pour l'autre ; mais ce comte estoit universel en tout , fusl pour les branles , pour la gaillarde , pour la pa vanne d'Espaigne, pour les Canaries, bref pour toutes.

Il me souvient qu'après les secondes guerres civilles,et durant la petite paix, le roy Charles vint à estre malade à Madrid. Un jour, après qu'il eut disné, il commanda à tout le monde de se retirer, puis commanda à messieurs de Strozze et Brissac de demeurer ; à M. de Strozze il lui fit donner un luth par Losman, jeune homme chantre de sa chambre et très-bon joueur de luth, et dit audicl M. de Strozze qu'il enjouast, car c' estoit le seigneur et gentilhomme de France qui en jouoit des mieux; et puis commanda à M. de Brissac de danser soubs luy, qui n'y faillit point, car ce prince sur-tout vouloit estre fort obey : si bien que l'un et l'autre ne faillirent de jouer et danser, e4 principalement la gaillarde et les Canaries, qui pour lors nvoient grand vogue. Le roy, prit son plaisir, et à tel spectacle et à telle ouye assez long- temps, et puis il dit à aucuns que nous estions là, mais fort peu (et le roy m'avoit commandé de demeurer entre autres capitaines et grnt ilshommes que nous estions peu là restés) : « Voylà comme, a après que j'ay tiré du service de mes deux couronnels à la guerre, j'en lire du plaisir à la « paix. » Kt certes il avoit raison , car c'estoit une très-belle chose que veoyr ces deux couronnels si parfaicts en deux tels divers exercices.

Quant aux vertus de l'aine de ce comte, il estoit sçavant, et lisoit tousjours peu et prou. Il parloit bien , et concevoit en soy de grands discours el desseins.

Il aymoit l'amour, et si la faisoit assez gentiment et exeorlement. Il ayma à la cour une

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très-grande dame , princesse vefve, certes une très-honneste et belle dame. Elle luy fut implacable, d'autant qu'elle ne se vouloit remaryer; et luy, pour avoir son cœur très haut , ne tendoit pas moins qu'à un très-haut et grand maryage; et aussy que ceste dame abhorroif par trop le sexe masculin , et , par trop aussy aymant le sien, adoroit et aymoit une très-grande dame, et ceste grande dame estoit esperdnement amoureuse d'elle; si bien que le comte, désespéré du fruict de son amour, avoit résolu un jour d'escalier en pleine cour de son roy la chambre de sa maistressc (qui ne le hayssoit |hiiii tant trop), et passer par la fenestre, et la nuict entrer dedans, cl en jonyr, fusl par force ou par amour. Et certes elle ne fust esté par trop gastée de se laisser vaincre à un si beau et doux ennemy que celuy-là; mais elle en sceut le vent par quelqu'un qui le luy de.scouvrit , et pour ce la partie en fut rompue et remise par ledict comte où il eust pu prendre l'occasion. Voyez quelle hautaineté de courage et présomption de soy! La dame pour cela ne lui en fit mauvais semblant; mais elle mourut quelque temps après, pour n'estre trop forte, ains trop foible aux assauts de ses plaisirs vénériens de donne con donne 1 qu elle aymoit.

Ce comte ayma autres honnestes dames, et mesmes une fort honueste dame de Guyenne, maryée et grande, que j'ay cognue, et trèsbelle et fort aymahle; mais il n'y parvint que des yeux : aussy n'eut-il grand loy>ir de la servir; et, despuis. M. de Strozze prenant ses erres l'ayma, et estant vefve la vouloit espouser; mais il mourut sur ceste volonté. Ce>te daine fut ainsy snhjecie d'estre aymée de couronnels.

Il faut mainienant linir son lablem, lequel j'ay fJct au plus petit volume que j'ay pu, d'autant que l'œuvre mérite un plus parfaicl et suffisant ouvrier; possible en parleray-je ailleurs. Bref, ce comte de Brissac a e>té l'un des plus parfaicts et accomplis seigneui s que j'aye point veu en nostre cour Je n'en ay guieies veu qui en leur jeunesse n'ayrnt faiel eu leur vie quelque tour de sottise; mais jamais celuy-là n'en a faict. A la cour ordinairement ou a de cousl mue de faire la guerre aux jeunes gens à leur com-

1 De femme à femme.

mancement de leur advenement, et les harceler et harauder; mais jamais on ne s'est adn sscà luy pour jouer de ces tours, tant il estoit gentil, faisant et disant toutes choses de bonne grâce et à propos, et aussy que nial-aysemcnt il souffroit en jeu , quand on le vouloit picquer ou par trop agacer; et , estant venu en pins haut âge, il n'en falloil point parler; il avoit très-boune cspée tranchante.

Je cognois uu très-brave et vaillant gentilhomme de nostre cour qui une fuis estant en devis parmy nous autres, et que nous discourions de M. de Bussy, il y eut quelqu'un qui obligea M. de Brissac et lui demanda lequel des deux il estimoit le plus, il luy respondit :«Par a Dieu! Le comte de Brissac! (fautant que je ne «crains nullement Bussy et ay crainct M. de « Brissac. » Cesle rodomontade estoit belle, faisant tant pour eeluy-la qui la profferoit que pour le comte.

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