‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 35 sur 361 · FABRICIO ET PROSPERO COI.OMNE · texte numérisé non relu

FABRICIO ET PROSPERO COI.OMNE

Fabricio et Prospéra Colomne ont esté tousjours estimés aussy deux bons capitaines ; mais ils furent blasmés d'un des plus grands vices qui soient au monde, qui est l'ingratitude : car le roy Charles VIII, à sa conquesle du royaume de Naples , les fit très grands , et les honnora de biens et de grandeurs , jusques là qu'eux et les autres Colora nés, ennemys quasy héréditaires des François (non tous), furent agrandis et préférés aux Ursins , toujours bons et vrays François ( dis-je aucuns aussy). En quoy le roy Charles eut très grand blasme et son conseil aussy ; mais il vouloit gaigoer ceux-là, et laisser les autres, qui luy estoient tous gaignés et acquis. Et c'est une faute que plusieurs grands princes ont, qui laissent et quiclent souvent les certains et ridelles serviteurs, pour en faire de nouveaux et incertains, où bien souvant ils sont trompés , et comme mal en prit audict roy Charles : car ce furent ces deui, Fabricio et Prospéra, qui, quasy les premiers de ces pays, luy firent la fausse poincte, et se révoltèrent contre luy, et en firent encor, qui pis est, force autres révolter. Mais aussy Dieu, ennemy de l'ingratitude, les en punit.

Fabricio, en la battaille de Ravanne, combattant vaillamment , et enfonçant furieusement un gros de cavallerie françoise, fut fort blessé et pris prisonnier, non sans grand peur et belle vesarde qu'il eut, que le roy de France Louys XII ne lui fit payer la meneslre de sa révolte, comme infailliblement il cust faict sans M. le duc de Ferrare Alphonse, ce brave, vaillant et bon prince, auquel ayant esté mené, et l'ayant prié d'avoir pitié de luy, et qu'il ne tombas* sur

FABÏUCIO

COLOMNR.

tout devant le roy, il en eut pitié , et le fit très bien penser, guérir et délivrer.

A la guerre qu'il fit aussy à Naples, M. d'Aubigny le prit dans Capoue ; et , estant fort désiré et menacé du pape Alexandre et de C*sar Borgia qu'il tumbast entre leurs mains, pour luy faire beaucoup de maux, comme ils le hatssoient à mort , les nobles François ne le voulurent livrer. Geste obligation encor estoit très grande à la nation françoisc. La rançon, cl la grâce à un tel ingrat n'esloit pas bien employée , ains plustost la mort ou prison perpétuelle.

Il fut malheureux aussy à la rencontre qu'il eut àSoriaue contre Charles L'rsin et Viicllo, très braves et vaillans capitaines: si bien que s'il n'eust gaigné de bonne heure Roocillon il estoit troussé ; car ces braves capitaines estoienl bons François, partisans, et l'eussent livré au roy , qui l'eust bien chastié. Et ne fut pas trop content dequoy M. de Ferrare l'avoit délivré ; car les grands et principaux capitaines eMoicni à luy et en sa disposition , par le droict de guerre. Encor le faut - il louer que s'il fut ingrat envers nos roys , il ne le fut envers ce grand duc : car, après la battaille de Ravenne, qnc les François eurent quicté leur part de l'Italie, ce fut à M. de Ferrare d'adviser à ses af-# faire*, cl faire sa paix avec le pape Jules II, qui le menaçoit toujours ; et à < haque coup il disoil : Ferrare, Ferrare, io t'havrb 11 la voutoit fort pour la dire appartenir à monseigneur Sainct Pierre, et la remettre à son domaine, tant il estoit zélé au bien de l'église plus qu'A son particulier, dont il en a acquis une grande louange.

Le duc de Ferrare donc, abandonné des François ses bons arays, fit tant qu'il fut reccu du pape à submission , pardon et repcnlance. Et, pour ce, estant venu a Rome sur un bon sauf-conduict , furent suscités soubs main , par SaSaincteté, ou aultres faisans pour elle, aucuns créanciers à demander quelque argent que le duc leur devoit, donl ils en firent prière à Sadicte Saincteté d'en permettre la justice; ce qu'il accorda très volontiers, disant : que le gênerai ne peut prejudicier a l'intcrest du particulier ; ce qui estonna forl le duc ; cl en fut esté en peine

• Le manuscrit dit : • Ferrare, ni Corpo di Diol (car il juroit. le bon pape, aussy bien qu'un aulire. aussy leaoit-il plut de l'adventurier que de reedesiastique j io ïhwrô:

sans que ledict Fabricio Colomne, recognoissant les courtoisies qu'il a\oil rcceuesdndict duc, monta aussy lust à cheval avec plusieurs de se* amys, parens et son cousin Prospero, qui, en forme de retraicte et arrière garde le suivoit de loing, et le firent tous deux bravement sortir par le petit portereau de Sainct Jehan de Latran , qu'ils trouvèrent renforcé d'une garde plus que de l'ordinaire, laquelle fut faucée par Fabricio, qui, estant le plus fort, sortit le duc, et le conduisit jusques à Maryne , et de là se sauva et s'en alla seurement à Ferrare.

L'obligation , certes, en fut grande , et qui paya bien celle qu'il avoit au duc, dont il le faut louer ; car ne faut point doubter que le pape, luy voulant mal mortel, neluyeust faict mauvais party sur sa vie, son honneur, et sur ses biens et terres, ou il luy eust pardonné de la mesme façon d'une pareille infamie que fit après luy le pape Léon aux deux cardinaux Bernardin Caravajal el Federic de Sainct Sevrin , partisans du concile de Basle 1 ; lesquels ayant esté par advant dégradés de leurs chapeaux el rouges cappes par ledict pape Jules, el désirant entrer en leurs estais et en grâce du pape Léon , il les fit un jour venir et entrer à la veue du Pape, et d'un ebascun , et d'une infinité de monde après, dans le consistoire, vestus de quelques meschantes robbes noires , comme simples prestres de village 2 ; el ainsy firent amande honorable au pape, luy demandant pardon les genoux en terre , et avec autres signes de grande humiliation , et se desdirenl par confession ignominieusement tout haull de ce qu'Us avoient faict ou dict contre ledict feu pape Jules; et puis saluèrent tous les cardinaux très reverentieusement , sans que les autres leur rendissent la pareille3.

Geste ignominie , après avoir esté beue de ces messieurs douce comme lait , furent reveslus de leurs bonnets et robbes rouges, ayant estés devestus de leurs robbes noires, et mis

' Ou plutôt de Pise.

» Le manuscrit dit : Comme pauvre baire* et «impie* presires de villages ou de Mcdoc en Gascoigoe. •

3 Le manuscrit 8771 ajouie : « Ce qui estoit un trop grand desdain el une ignominie trop insupportable. J'ay bien rofineu force généreux cardinaux qui n'eussent pas faict ce traict , quand ce ne «eroU aulire que le courageux cardinal d'Est dernier, dont j'en parle en son lieu. »

en pourpoincl 1 ; et puis ils furent admis en j leurs places premières de cardinaux. Mais voicy i le pis, car ils ne furent remis en leurs offices, bénéfices cl biens, d'autant que le feu pape les | en avoit despouillés et donnés à d aultres 2.

Il eust youIu bien faire de mesmes à nos cardinaux françois et leurs partisans, s'il eust peu ; mais ils avoient un bon garrieur que uostre j brave roy, qui estoit très bon et très fort partisan dudict concile de Basle.

Je quicte là ma disgression . bien plaisante pourtant , qu'on doibt plus s'amuser à l'imaginer qu'à la lire , pour dire encor un mot du- ; dicl Fabricio. 11 fut estimé en son temps un si bon capitaine, que ce bon galant Machiavel, mauvais instruiseur de guerre certes, en son livre de 1 Art militaire, le faict le principal chef de son parlement en cela , et comme à qui il falloit déférer beaucoup. Il y introduict ledict Fabricio , comme donnant à entendre que ce qu'il y dict ce sont comme arrests ou sentences : et Dieu sçait si nos grands capitaines y ont trouvé à dire.

Quant au segnor Prospéra Golomne , il fut le premier qui commanda à se révolter advant son cousin Fabricio , qui se laissa par emprès aller à luy; et de faict fit quelques guerres pour nous , et son cousin contre nous , vers Naplcs. Et il fut après esleu , par sa valeur et mérite, chef gênerai de la ligue contre la France , encor qu'aucuns l'ayent blasmé de n'avoir pas trop bien faict en labattailledeRavanne. Il fut fort blasmé et mesprisé de n'avoir sceu garder le passage des monts contre le roy François , l'attendant de pied coy dans Yillefranche , pour luy donner la venue s'il eust peu , disant à tous coups: Questi Francesi son miei, como gli /jigioni nelia gabbia 3. Mais il fut bien autrement circonvenu ; car il fut pris luy et !es siens dans la cage, qui estoit sa ville, où il s'estoit retiré luy el sa troupe de douze cents hommes d'armes des ordonnances , qui estoit la plus belle et la

' \jt manuscrit 8771 ajoute : « Comme lacquai* en pro- 1 pre place marchande. •

* Le manuscrit 8771 ajoute : « Qui avoie ni bonnes dent* ! et ne le* vouloient desmordre; mauvaise excuse pourtant el hors de raison. Il eust mieux valu qu'ils eussent quicté le roiitfe et l'escarlatle, et s'babiîler d'autre livrée qui leur fusl esté plus profitable. •

• Ces François sont à moi , comme des pigeonneaux en i rafle

»S CAPITAINES

mieux montée qu'on avoit veue il y avoit long temps pour est rangers ; car nos François avoient aultrement paru auparavant. Il estoit bien plus à présumer qu'il serait plustost pris dans sa cage , resserré dans sa ville, puis qu'il s'y estoit enfermé , et que nos François tenoient la campaigne. Tant y a qu'il fut pris et mené au roy François , qui ne faillit de luy faire une réprimande de son ingratitude. Je ne sçay s'il le donna à M. de la Trimouille ; mais il fut emmené prisonnier à Montegu en bas Poictou , chasieau et ville de forteresse qui appartient à M. de la Trimouille : m'estonnant comm' il fut mené là; car ce furent messieurs de Imbercourt et de Bayard qui firent bravement la première poincte , et M. de La Palice après.

Geste place escheut depuis en partage à madame la princesse de Condé , sœur de M. de la Trimouille dernier mort , que depuis le mareschal de Raitz fit raser et desmolir; dont M. le prince luy en voulut si grand mal , que s'il l'eust irouvé, il l'eust tué en despit de tout le monde : qui fut cause qu'il n'osa aller au dernier parlement que fit la reyne merc près de Cognac avec le roy de Navarre; et , pour revanche , luy fit brusler et raser son chastcau deDampierre. * Ce Prospéra estant sorty de prison , se banda encor plus que jamais contre nous en la guerre de Testai de Milan ; et en fut cause de la perte, pour en avoir pris le chasteau ; l'ayant assiégé par le dehors de grandes el de haultes tranchées, comme est la coustume : et, sachant que M.deLaulrec le venoit secourir, ils'advisa encor de faire aultres tranchées par delà les premières , et se loger et camper (ayant aussy retranché par le dedans de la ville) avec tontes ses forces entre toutes deux , el là attendre son ennemy, où il se rendit si fort imprenable , qu'il fut impossible à M. de Lautrec de l'y forcer , ny de l'appeller au combat , ny non plus secourir le chastcau.

J'ay leu cela dans un livre espaignol, qui dict de plus ledict Prospéra avoir appris ceste forme de Jules Cœsar lorsqu'il assiégea Allexia, que ledict livre assure cslre Arras 1 ; mais d'autres y contrarient , et mesmes M. de Viginaire , qui en parle plus au vray. Nostre grand roy d'aujourd'liuy en fit de mesmes devant Amiens.

' Alexia est Alise, autrement appelée Sabile-Reioe , près de bemur en Auxois

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