QUI SE SONT FA1CTS TANT EN FRANCE QU'AILLEURS
Jay entrepris ce discours, sur ce que j'ay veu souvent faire ceste dispute parmy de grands capitaines, seigneurs, braves cavalliers et vaiilans soldats, scavoir mon, si Ton doit practiquer grandes courtoisies et en user parmy les duels, combats, camps clos, estaquades et appels. Aucuns les ont fort approuvées, et sont estés d'advis d'en user, d'autres non.
Ceux et les premiers qui ont mis les camps clos et combats à outrance en leur plus grand vogue, sont estés les Danois et Lombards, et qui, les premiers, leur ont imposé les lois rigoureuses que autresfois ont estées observées parmy nous autres chrestiens par trop cruellement, et principalement du temps de Cbarlemaigne, qui mesmes en fit des loix, et despuis fort usitées parmy les François et Italiens , plus parmy eux que par autres. Il ne falloit point parler de courtoisie nullement, si-non : qui entrait en camp clos falloit se proposer vaincre ou mourir, et sur-tout ne se rendre point; car le vainqueur du vaincu (par ces loix lombardes et danoises) en disposoit tellement qu'il en vouloit et bon luy sembloit , comme de le traisner par le camp ainsy qu'il luy eust pieu , de le pendre, de le brusler, de le tenir prisonnier, bref en disposer mieux que d'un esclave ; car tel estoit le vaincu du vainqueur. On dit que les Danois et Lombards, sur cesle ignominie de traisner par le camp , en prirent leur exemple d'Achilles, lequel (ainsi que recite Homère), après qu'il eut vaincu Hector, l'attacha tout mort à la queue de son chariot ou cheval , et le traisna trois fois par le camp, en signe de triumphe et de victoire très-noble.
J'ay ouy parler d'un grand , brave et vaillant seigneur, despuis cinquante ans, qui, entrant ainsy en camp clos , avoit résolu d'en faire tout de mesmes de son ennemy, qui n'esloit nulle-
ment égal à luy en force ny prouesse : mais Dieu, tenant le party du foible, ne permit la victoire au vaillant, mais la donna au foible, qui ne la pouvoit tenir de luy, mais de Dieu; et, par ainsy, la volonté du vaillant ne prit feu sur son exécution proposée de victoire.
11 y eut, du temps du feu roy Henry II, à l'advenement de sa couronne, un combat à Sedan, entre le baron des Guerres et le seigneur de Fandilles, pour une querelle qui leur survint le propre jour que Sadite Majesté fil son entrée à Paris. Le sujet en est fort salle, car il touche la sodomie. Ce Fandilles estoit un jeune gentilhomme bravasche et fou, qui suivoit feu M. le vidasme de Chartres , qui alors estoit à la cour la gentillesse de toute chevallerie. Le baron des Guerres estoit un seigneur que le roy François avoit nourry page de sa chambre, et qui estoit de Lorraine , ses prédécesseurs estans pourtant sortis de Basque ou de Biard 1 : car (comme dit M. de Montluc en son livre) le roy René de Sicille, duc de Lorraine et d'Anjou, aymoit fort les Gascons et gentilshommes de ce pays là-bas, et s'en servit fort; si bien qu'il y en eut quelques-uns qui s'y accaserent, dont en est sorty despuis d'honnestes gens.
Ces deux braves gentilshommes doncqnes, pour vuider leur querelle (car par accort ne se pouvoit-elle, d'autant qu'elle touchoit trop au baron des Guerres et à son honneur), demandèrent le camp au roy Henry, lequel, par le serment qu'il avoit faict de n'en donner jamais, despuis celuy de feu M. de La Chastaigneraye, mon oncle , pour le regret extresme qu'il porta de sa mort, leur refusa tout à plat. Ils eurent leur recours à prier M. de Bouillon pour le leur bailler à Sedan, comme estant souverain en ses
« Béarn.
DISCOURS SUR LES DUELS
terres, qui leur accorda librement : et , au jour assigné, ne faillirent à comparoistre très-bien accompagnés de leurs parens et amys, parrains et contidens , avecques toutes les cerimonies en ce requises, très-bien observées, que les loix anciennes des duels avoient ordonné. Et, entre autres, ledict sieur de Fandilles ne voulut jamais entrer dans le camp ( tant il estoit bravasche et fendant) qu'il n'eust vcu un feu allumé et une potence dressée , pour y attacher et brusler son cnuemy après sa victoire, tant espcroil-il en avoir bon marché. Mais pourtant la fortune luy changea, et luy rompit son dessein, car il ne surmonta son ennemy ainsy qu'il pcnsoit; et, toutesfois aussy ne fut-il tant vaincu , qu'il y allast tant du sien qu'on dirait bien. Leur corps estoit couvert; et pour armes offensives le baron des Guerres avoit choisy pour toutes une espée bastarde, qu'il avoit fort bien a la main, pour la leçon que luy en avoit donné un prestre qui en estoit très-bon maislre : et pourtant M. le vidasme, qui estoit parrain dudict Fandilles, disputa ceste arme, d'autant que l'article du duel porte : « armes visitées parmy cavaia liera et gens d'honneur ; » mais il en fut respondu que les Suisses, qui sont si braves gens de guerre, n'en usent point d'autres. Pour fin , feu M. le vidasme ne passa point plus avant, s'asseurant de la vaillance de son filleul, qui, de son costé, n'en fit nulle altercation.
Les voylà donc entrés dans le camp, toutes soleinhités et criées faictes et requises. De premier abord , Fandilles donna un grand coup de son espée à travers la cuisse dudict baron , qui luy fit une telle ouverture, â cause de la largeur de l'espée, que le sang en sortit en si grande j abondance, qu'il commençoit desjà à diminuer | de la force du baron, qui, en prévoyant son incon- j venient, s'advisa d'aller aux prises et à la lutte , y ayant esté très-bien dressé par un petit prestre : bretton qui estoit aumosnier de M. le cardinal j delenoncourt, son parent : et ayant aussy tost porté son homme par terre, et te tenant soubs luy, n'ayant ne l'un ne l'autre nulles armes of- | fensives, car elles leur estoient desemparées des j mains pour mieux se servir de la lutte se terrasser et porter par terre : par quoy, le baron eut recours aux mains et aux poings, dont il en donnoit de très-grands coups à son ennemy, et le plus qu'il pouvoit; et cependant cela n'estoit
rien, et de tant plus s'alloit-il affoiblissant de sa playe et de son sang, qui luy couloit fort lousjours. La fortune voulu! que le combat estant en tels termes de suspension, un eschaffaut qui estoit là tout auprès du camp vint à se rompre et tomber, où il y avoit force dames et damoiselles, gentilshommes et autres, qui s'y estoient mis pour veoyr ce cruel passe-temps; de sorte que la confusion s'en ensuivit si grande, tant par la cheute dudict eschaffaut , et par les cris, les plaintes, et le mal que se faisoient et enduraient les damoiselles et gentilshommes, si bien qu'on ne sçavoit à quoy s'amuser, ou de veoyr la no du combat, ou aller secourir ces pauvres créatures se blessans, se pressans et a'estouffans si misérablement les uns les autres. Cependant, sur ce grand esclandre, tintamarre et trouble, y eut quelques-uns des amis et parens du baron des Guerres, qui prenant l'occasion a propos, se mirent à crier : « Jettez-luy du sable «dans les yeux et la bouche ;o ce qu'ils n cassent osé faire sur la vie, sans cest escandale de cest eschaffaut rompu; d'autant que, par les lois du camp, cela est fort deffendu , et par le bandon, qui se fait sur la vie, de ne rien dire, nou pas parler, tousser, cracher, moucher, or faire aucun signe qui pust porter ou paroistre. Pour fin, le baron, qui n'en pouvoit plus pour les grands efforts qu'il faisoit à sa playe, et à en jetter sang , entendit fort bien l'advertissement; et, amassant du sable, duquel le camp estoit applany pour favoriser les deux combattans s'il fust esté raboteux, ne faillit d'en jetter dans les yeux et la bouche de son ennemy; si bien qu'il fut contrainct de se rendre , ce disent les partisans du baron, dont crièrent: «Il se «rend.» Ceux de Fandilles disent que non; et, parce que le grand bruit et grosse rumeur de cest eschaffaut rompu et de rescandale arrivé continuoit tousjours, on ne put rien ooyr de ce que dirent les combat tans.
M. de Bouillon, comme juge, ordonna qu'ils fussent séparés, et soudain le baron se leva et se mit à faire estancher sa playe et se panser, car il n'en pouvoit plus : et ainsy qu'il vouloil disposer de son ennemy à sa volonté, et luy faire pastir la mesme peine que l'autre kiy avoit préparée et assignée, il y eut une trèsgrande altercation entre les parrains, d a m in» que M. le vidasme, parrain de Fandilles , di>ou
DISCOURS SUR LES DUELS
et affirmoit lousjours qu'il n'avoit jamais ouy la voix de son filleul, ny la parole qu'il se rendist. Le parrain du baron ( il me semble avoir entendu que cesloit M. de Pavan, de Lorraine, brave et vaillant gentilhomme) affirmoit tousjours le contraire, et vouioit que son filleul triumphast et usast des lois du camp, qu'il avoit acquises justement. Mais M. de Bouillon, prenant ad vis de soy et d'autres grands capitaines, ordonna que les choses n'iroient plus advant; et se contenterait le baron de la raison , d'autant qu'il y avoit fort à disputer la-dcssus, pour le double qu'on avoit de la reddition, qu'on n'avoit pu avoir ouy clairement.
Four fin, les deux combattans firent trèsvaillamment , et le vaincu par emprès ne laissa à se trouver en de bons lieux pour le service du roy, et mourut honnorablement à l'assaut de Gonys, assiégé par M. le mareschal de Brissac, et y fut remarqué pour avoir monté des premiers à la bre sche , et tué au plus haut.
J'ay esté possible trop long en ce conte; mais, parce qu'il est beau, je n'y ay rien voulu oublier, l'ayant ouy conter à feu M. le vidasme et à d'autres honnestes gentilshommes partisans, tant d'un costé que d'autre. Par ainsy, voyonsnous les misérables et ignominieuses peines que les vainqueurs donnoient aux vaincus; car ne faut point doubler que, si la chose nu fust esté un peu doubteuse en ce combat, que ledict baron n'eusl fait brasier son homme ainsy qu'il avoit raison, aussy que Dieu possible ne le voulut pas pour l'amour de sa querelle injuste.
Messire Ollivier de U Marche, en son vivant gentil chevallier certes et fort accomply pour les armes et pour la plume, premier maistre d'hostel de l'archiduc Philippes comte de Flandres , raconte en ses Mémoires un combat qui fut fait de son temps à Valanciennes devant le bon duc Philippes, qui est certes plaisant pour la forme des armes par lesquelles il fut mené , et pour aucunes cerimonies badines qui y furent observées : car autrement il fut tragicque, car le vaincu fut tué et pendu. Le subject estoit fondé sur un privilège que les empereurs et comtes de Haynaut donnèrent jadis à ladite ville de Valanciennes, que, quand un homme avoit tué un autre de beau faict ( il
1 Voyez dan» cette collection Olivier de la Marche et Mathieu de Coussy qui racontent également ce duel.
use ainsy de ce mot qui n'est point mauvais X qu'est à dire en son corps deffendant , et sans supercherie ny advantage, il pouvoit venir demander sa franchise de Valanciennes, et qu'il vouioit maintenir à l'escu et au baston qu'il avoit tué fort bien son homme sans adavantage et en homme de bien; et, sur ce, luy estoit accordé sa franchise; et nul ne luy pouvoit rien demander pour ceste querelle, si-non qu'on la prist et maintinst à l'escu et au baston, et donnant la loy de la ville : ainsy parle-t-il. Advint qu'un Mahiot avoit tué un parent de Jacotin Plouvier; et fut poursuivy ledict Mahiot debvatit la loy de Valanciennes, et disoit Jacotin qu'il avoit tué son parent de guet-àpens, non pas de beau faict: et, pour ce, le combat fut accordé par ceux de la ville qui esloient juges , et non le duc Philippes , pour ne desroger à la loy, bien qu'il fust leur souverain el y fust présent. Il s'y trouva aussy grand peuple : mais, sur la vie, il n'usoit dire mot , ny faire un seul bruit; et celuy qui leur commandoit avoit un baston, et leur crioit: «Gare le ban! » si qu'un chascun se tenoit coy, craignant la justice et la perte de la vie. Le camp clos estoit tout rond, où il n'y avoit qu'une entrée et deux chaires mises l'une debvant l'autre, toutes deux couvertes de noir (notez ce point), pour y faire asseoir les combattans attendnns l'heure. Cependant , advant combattre, fut apporté le livre missel, sur lequel presterent serment l'un et l'autre : cela s'usoit fort anciennement. Ils avoient tous deux semblables habillemens de cuir bouilly , cousu sur eux fort estroictement, tant aux corps, bras, que jambes, les testes rases, les pieds nnds, les ongles coupés des mains et les pieds aussy; cela se faisoit à cause des prises. Et m'estoone qu'il ne parle de la barbe; car la prise y est très-bonne quand elle est fort longue et de grande estoffe, comme de ce tempslà elle se portott, el aujourd'huy en accom mence-t-on à reprendre la coustume. Pour armes deffensives ils avoient un escu, la pointe dessus et en haut , d'autant qu'en bas n'appartenoit qu'aux nobles à l'y porter; ce qui est i noter. Pour offensives, ils avoient un gros baston de meslicr d'une mesme mesure. Ce bois est fort dur : aussy les bonnes boudes de palle-mailies se font à Naples de ce bois. Le
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baston de la croix du frère Jehan des Entomroeures, dans Rabelais, dont il se servoit si bien, estoit de cormier, qui est un bois aussy bien fort et dur. Advant qu'ils s'allassent affronter, ils demandèrent trois choses: sucre, cendres et oinciure. Aussy lost leur furent apportés deux bassins pleins dégraisse. (Quelle cerimonie !) Les luicteurs de Turquie oignent ainsy le corps de graisse ou d'huile , pour faire mieux glisser les prises. Après, leur furent apportés deux bassins de cendres pour osier la graisse de leurs mains , et qu'ils pussent mieux tenir leurs escus et leur basions. Voylà pour la seconde cerimonie ; et pour la troisiesme , fut mise en la bouche d'un chascun d'eux une portion de sucre , autant à l'un comme à l'autre (pensez encor qu'elle fut pt sée), pour recouvrer et entreleuir leur haleine ei la salive. Voylà un plaisant mystère! En Turquie, les messagers et laquais usent de ces sucres ainsy en leurs bouches, quand ils vout par pays à faire grande diligence, pour pareille raison. Notezaussy que, de chascun trois mets en fut faict essaydebvant eux , comme l'on fait debvant les roys et princes. (Quel essay?) Venans doneques aux mains , pour abréger mon conte, Mahiot amassa du sable dont le camp estoit semé, et en jetta aux yeux et visage de Jacolin, et, en mesme instant, luy donna encor un vilain coup de son baston sur le front, dont il en fit playe et sang : mais Jacotin , qui estoit plus puissant que l'autre , poursuivit si bravement sa battaille, qu'il abbat Mahiot par terre, bouche contre bas; et aussy tost, luy sauta sus, et luy creva les yeux, et puis luy donna un si grand coup de son baston, qu'il l'assomma et le mit soudain hors de la lice (il use de ce mot pour dire hors du camp) , et puis fut condamné par les juges à estre mené au gibet , et là pendu. Ainsy fut ce combat, qu'on verra plus au long escrit dans les Mémoires dudict messire Ollivier.
Nous lisons dans les Annales de France 1 que, du temps du roy Charles VI , le seigneur de Carrouges , par arrrsl de la cour de parlement de Paris , à faule de preuves du crime , combattit en camp clos un gentilhomme nomme Le Gris , pour l'honneur de sa femme , que ledict Le Gris avoil forcée en son absence, luy estant allé outre-mer en Terrc-Saiucte. La
* Ce fait est aussi raconié dan» Froiuart.
dame estant venue à respectacle du combat dans un chariot, le roy l'en fit descendre, l'en jugeant indigne , puisqu'elle estoit criminelle ( grande pitié pourtant ! ) jusqu'à la preuve de son innocence , et la fit monter sur on escbaffaut, attendant la miséricorde de Dieu et la faveur des armes, qui luy furent, et à l'un et a l'autre, si secourables, que le sieur de Carrouges vainquit son ennemy, et luy fit le tout confesser; et aussy tost te fit pendre à une potence qui estoit là dressée, et la dame absoute et fort glorifiée. J'ay veu ce combat représenté dans une vieille tapisserie tendue dam la chambre du roy à Bloys , des vieux meublr* de leans ; et la première fois que je l'y vis, le roy Charles IX , qui estoit fort curieux de toute choses, la contemploit et se faisoit expliquer l'histoire. Leurs armes estaient: qu'ils estaient couverts tout le corps, et, pour les offensives, avoient des masses, ny plus ny moins que celles que portent les cent gentilshommes, qu'on nomme becs de corbin, et une forte courte espée en façon de grand dague , qui coûtait le long de la cuisse.
Nous lisons dans les Histoires tragiques de Banduel 1 , que le seigneur de Mandozze ayant combattu vaillamment pour l'honneur de la belle duchesse de Savoye , en fit de mesmes au comte de Pancallier, qui l'avoit accusée malheureusement , et luy fit pastir la peine qu'il avait préparée à la pauvre duchesse avant qu'entrer dans le camp; car la potence et le feu y estoient dressés pour l'y mettre, sans sa juste cause, et la bonne espée dudit Mandozze; lequel , ayant fait confesser à son ennemy sa mesebanceté, le fit mourir comme il avoit mérité. L'histoire es est très-belle; el peu y en a-t-il semblables à elle.
Il se lit aussy du tems du roy Louys le Bègue, que Ingeigerius, comte de Gaslinois, une nuitf estant couché avecques sa femme, trespa.ssj auprès d'elle, qui ne s'en apperceul aucunement, jusques au matin qu'elle le trouva tout mort auprès d'elle ; c'est à sçavoir : si fit aussy tost appeller tous les gentilshommes, chev alliers, dames et damoiselles, pour leur monstrer à tous ce piteux cspectacle, dont elle en fit un très-grand deuil. Il y eut un gentilhomme du lignage du comte, qui s'appelloit Gontran, qui en accusa la comtesse et de la mort et d'adultère, et qu'elle
DISCOURS SU
s' estoit mesfaicte en maryage envers son raary, et que, pour mieux maintenir et à son ayse 9a vie lubricque, cite avoit meurtry son seigneur, i De ce desbat fut adverty le roy Louys le Bègue, ' qui devant luy fit venir la comtesse et Gontran, car il aymoit fort le comte trespassé. Leurs raisons ouyes, tant de l'un que de l'autre , et qui ne gissoient guieres bien en preuves apparentes, Gontran jctta son gage contre la dame ou autre qui voudrait sa querelle soustenir. La dame faisoil serment solemnel que l'accusation estoît fausse. Messirc Gontran , ne se contentant de cela, offrit eu champ de battaille contre tout homme son dire soustenir, et prouver par son corps qu'ainsy estoit. Si fut la matière assez longuement desbattue des barons par plusieurs raisons alléguées d'un costé et d'autre; mais enfin fut déclaré (eu esgard à la coustume observée en France) , puisque l'accusateur vouloit par battaille prouver son dire et jet ter son gage, que la dame se devoit pareillement deffendre par un champion qui le combat pour elle entreprit. De ceste sentence ladicte dame fut fort estonnée; laquelle, regardant beaucoup de ses parens , amys et gentilshommes de la maison piteusement , n'en trouva aucun qui s'offrist, non qu'ils doublassent de sa juste querelle, mais ils redoubtoient de la vaillance et force dudil Gontran; mauvais et poltrons parens estoient. Par cas , se trouva en ceste assemblée lngelgerius, comte d'Anjou, jeune prince qui n'avoit encore atteint seize ans, lequel ladicte comtesse avoit tenu sur les sainctsfons de baptcsrae, et luy avoit donné le nom propre de son mary , et par ainsy estoit son filleul. Luy, voyant sa marraine à si mauvais point reduicte, il vint se présenter pour la deffendre , et se jelter à genoux devant le roy pour accepter le combat et gage de Gontran pour la querelle de sa marrine; (quelle bonté de filleul , et à propos , et quelle vertu de baptesme ! ) et aussy-tost contrejetta son gage à Gontran , qui le recueillit et le prit ; car telle estoit la coustume, que celuy qui appelloit jettoit un gand pour gage , et l'appellé le levoit ; et si quelquesfois tous deux bailloient le gage; et s'appelloit ga&e de bataille , ( comme , devant le roy Charles V, firent Jehan j de Guistelies de Haynaut , et Pierre de Bourne- j zel , qui leva le gape jetté par l'autre). Le roy en voulut divertir ledict comte lngelgerius tout ce i
IJUNTOMB. I.
i LES DUELS. 705
qu'il put, en luy usant ces propres mots dits en l'histoire: «Mon fils, jeunesse et peu d'advis «font aucunes fois à ceux dedans lesquels se lo- «gent entreprendre si hautes choses que puis «après ils succombent soubs le faix. Pour ce, «pensez-y, et que vous estes un peu trop jeune «pour combattre un tel chevallier comme Gon- «tran. D'autre part , vous commencez vos pre- « mieres armes par un champ de battaille mor- « telle . Et , pourtant , mon fils , pensez mieux à « vos affaires, d
Nonobstant ceste belle remonstrauce , le petit comte tout courageux persista en son dire et sa resolution , dont toute la cour avoit pitié de luy, disant que c'esloit grand dommage d'envoyer un tel et si bel enfant à la boucherie et à la mort. Qui fut bien ayse d'autre part? ce fut la comtesse sa marraine, qui l'en remercia et festoya grandement , luy remonstrant le fort de son accusation , et de combattre hardiment, car c'esloit sur une vraye vérité et bon subject. Lendemain au matin , à heure de dix heures, la battaille fut assignée. 1^ comte ayant salué et pris congé de sa marraine, et ayant ouy sa messe, se recommandant ù Dieu, et ses aumosnes et offertes distribuées, el s'eslant garni du victorieux signe de la croix , monta à cheval, et entra dans le champ de battaille, où il trouva son ennemy Gontran tout prest de l'assaillir. La dame comtesse de Gastinois fut mandée, et furent lessermentsaccoustumésprisd'uncosté et d'autre; puis les deux champions s'entrecoururent fort rudement. Gontranalteignit le jeune comte sur son escu, si qu'il le fauça tout outre, et le comte le frappa si impétueusement, que ny escu ny barnois ne le purent empescher qu'il ne luy passasl sa lance tout au travers du corps, et l'abbatit de son cheval par terre. Lors le comte descendit et luy coupa la teste, laquelle il présenta au roy, qui l'accepta de bon cœur, et en fut trèsjoyeux, comme s'il luyeust fait présent d'une cité. La comtesse fut soudain mise en plaine délivrance , laquelle humblement remercia le roy; et puis vint devant tout le monde baiser et accoler de bon cœur son filleul , auquel , le lendemain, en recompense du (rès-agreable service qu'il luy avoit fait , lui donna , par la volonté du roy, la seigneurie de Chasteau-Landon, et plusieurs beaux fiefs et chastellenies en Gastinois , desquelles ledit comte dès lors en fit au
•on
DISCOURS SUR LES DUELS
roy hommage; et elle vesquil religieusement en jeusites, prières, autnosues et œuvres vertueuses le reste de ses jours 1 .
De ceste histoire, bien que l'aye abrégée le olus que j'ay pu, se peut recueillir et noter l'usance antique qu'il y avoit en France de ces combats et jetlemens de gages, et comment les chevalliers y estoient receus quand ils vouloient accuser ou deffendre par battaille de leurs corps, et mesmes pour la deffense de l'honneur et de la vie des dames ; et croy ( comme j'ay ouy dire à de gallans hommes, et que j'en ay veu l'institution qui le porte ainsy) ceste coustume avoir estée venue et introduicte par le roy Artus de la Grande- Bretagne , lequel , lorsqu'il fonda Tordre des chevalliers de la Table Ronde, parmy leurs plus belles institutions et ordonnances, ils estoient tenus et estroictement liés de combattre pour les dames, et souslenir leurs vies, biens cl honneurs, ainsy que nous en voyons une infinité d'exemples dans nos vieux romans, entre lesquels le plus beau , si me semble, c'est de ce brave Renaud de Montauban , lorsqu arrivant en Escosse , y envoyé par l'empereur Charleroaigne pour quérir secours, il délivra de mort et de feu la belle Genièvre , qui s'en alloit du tout perdue , et ht porter à son meschant accusateur la peine qu'il vouloil faire sentir à ceste belle créature; carde miséricorde il n'en falloil point parler : il falloit ou mourir sur le coup , ou se rendre ; et , estant rendu, la condition en esloit eucor pire que la mort; car l'ignominie en estoit plus grande; et outre, le vainqueur en pouvoit disposer comme il luy plaboit, ou le tuer, ou le tenir prisonnier, ou s'en servir d'esclave, ou le louer , ou le vendre, engager , ou donner.
Ainsy que j'en ay discouru dans le chapitre de la rcyue Jcbanne de Naples, et que le vénérable docteur Parts de Puteo, qui a gentiment escrit des duels 2, traitte que ceste belle cl généreuse reync, tenant un jour, entre ses plus grandes festes et magnificences, le bal ouvert
' C'est a içaroir »i premièrement, ou après, elle ne loy fit quelque petite courtoisie de son corps, pour telle obligation de vie et d'honneur, qui ne ee pouvoit rescompeuser si bien par cette donation de son bien , comme par un bonnette amour et belle cliariii4 de sa chair. Et quel mal pour cela ! Le refus en fust esté par trop ingrat. ( Note de Bran tome.)
* De Ducllo et Re militari. Ce livre, traduit en italien, a été imprimé a Venise.
dans la graude salle de son chasteau de Gayette , elle prit , pour la mener danser , le seigneur Galeazzo de Manloue, gentilhomme fort accomply de ce temps; et, la danse finie, il luy ht une grande revercuce le genouil en terre , et, la remerciant très-humblement de l'honucur quelle luy avoit faict, ne sçachaot en quoy la recognoistre par aucun service coodigue, luy ht vœu d'aller errant qui ça qui la parmy le monde, et tenter tous hasards et faicts chevalieureux , à toutes heures et rencontres de chevalliers errans, jusqu'à ce qu'il aurait vaincu et conquis par armes deux vatllans chevalliers, et les luy eust amenés à ses pieds pour luy en faire présent, et d'en disposer comme bon luy semblerait. Telles courtoisies se rendoieul le temps passé parmy les chevalliers envers les dames, selon l'usance des chevallier* errans. l.a fortuite fut si grande pour ce gentilhomme, que, dans l'an, il filet s'hasarda tant, qu'il conquit en Bourgongne, et en Btetaigne.et Anglclterrc, sa proyc, et accomplit son vœu envers la reync , et amena ses prisonniers. Mais elle, tiès-genlille, bonne et trèscourtoise (aussy estoit- elle pour lors la plus belle princesse du monde, et la meilleure, et estoit-elle aussy sortie du noble sang de France), ne voulut envers eux user d'aucun privilège cruel practiqué de ces temps envers eux , pour les retenir en vile et serve condition comme esclaves; mais les receut très-humainement , leur fit une très-bonne cheref, leur donna congé et liberté tout ensemble , les renvoya, aveoques quelques presens encor; et s'en allèrent ainsy irès-contens davecques elle, grand mercy à sa bouté, beauté et générosité ; car elle en pouvoit faire comme il luy eust pieu. J'en fais ce conte mieux en sa vie. Voylà pourquoy ce docteur Paris a raison de louer ce traict et desapprouver ecluy des chanoines de Sainct- Pierre de Rome. Sur ce ledict vénérable docteur Paris de Puteo se met à exalter (comme de raison) ceste generriue reync, pour ce beau traict , en déprimant et mev louant fort ccloy que firent lesdicts chanoines de Saincl-Pierre de Rome à l'endroit d'un pauvre diable de chevallier , lequel ayant esté vaincu par un aulre qui I avoit voué pour pénitence rt donné auxdicts messieurs leschanoincs, l'acculèrent de bon cœur, sans luy faire aucune j;ra.e ny courtoisie libre, ains le menèrent et le cou
DISCOURS S
traignirent là, qu'il pouvoit aysement et librement se pourmener dans l'église comme bon luy eus! pieu, et de se présenter devant la porte, et d'adviser le monde de là en hors, mais l'outrepasser d'un pas seul , non, tant il estoit encor plus misérable ; et le gardèrent ainsy longtemps en cest estât certes pire que la mort. Voyla pourquoy le vénérable docteur a raisou d'exalter ladicte reyne Jehanne, et déprimer messieurs lesdicts chanoines.
Bref, selon les lois lombardes et anciennes cousiumes, les conditions des vaincus estaient fort viles, sordides et fort misérables. Si y en a-t-il eu pourtant de dos temps, ou de nos pères, de ces combattans à outrance, et vainqueurs, qui ont estes modestes, et qui en leurs victoires ont addoucy les rigueurs de leurs lois et dispositions de droits.
Il se rit un yeni il combat au siège de Florence, ordonné par ce grand capitaine le prince d'Orange (Paulo Jovio en fait le conte, mais non si geniimenl comme je l'ay leu en un livre espaignol , et ouy raconter dans Florence autresfbis). Le siège y estant doncques , comme cbascun sçait. plus par leurs divisions, partialités , que autres choses , il y eut un combat représenté par quatre jeunes hommes florentins : les deux estaient dans la ville, assiégés, et les deux autres assiegeans hors la ville, ainsy que coustumiercment se voit en guerres civiles. Ceux de la ville furent ceux qui, de gayeté de cœur, ou d'animosité, ou despit , envoyèrent le cartel au camp du prince d'Orange, et luy demandèrent le combat contre deux autres de leurs conciloyens qui estoicnt en son armée. Soudain ils furent pris au mot par deux autres vaillaus jeunes hommes de la ville, qui esloient hors pourtant; dont ce combat fut accordé et assigné par ledict prince au lendemain, avecques toutesseuretéset belles parolles données. Estant, doncques tous quatre entrés dans l'estaquade ou le camp, qui esloit environné d'une grosse corde, que les lansquenets gardoient , environnés tout au tour avecques leurs picques, les solemnilés et cerimonies y requises bien observées , n'ayans nulles armes deffensives , tous en pourpoitict, si non offensives, qui estoient espadas muy affiladas y agiidas 1 , il pleut ainsy à la fortune de Mars de leur vouloir esire égal le à l'un et à l'autre
'fipéttbien effilée* et aiguo*.
party; car un de ceux de dedans fut vainqueur, et l'autre vaincu ; et de m es mes ceux de dehors, après avoir chascun fort et très- vaillamment combattu . et d'un hardy courage , sans oublier rien du debvoir de hardys combattans, dont, entre autres, il y en eut un de ceux de dedans qui vint à estre blessé à mort; et rendant force sang, qui ledebilitoit beaucoup, celuy de dehors luy dit alors qu'il se rendist; l'autre, n'en pouvant plus, et abhorrant ce mot pourtant de se rendre à son ennemy , luy respoudil seulement et advisement , pour mieux garantir son honneur : « Je me rends à M. le prince. » Soudain son ennemy luy réplique : « Il n'y a point icy «autre prince que moy , et je n'y cognois point «dans ce camp aucun que moy; et faut que tu le «croyes, et qu'il n'y a nulle grandeur et authoarité icy que mon espée. Par quoy , rends-toy à «moy, et non à d'autre.» Sur ces parolles, l'autre, tumbant en (erre, donna signal qu'il estoit vaincu, non par faute de courage, mais par desastre de la guerre. Toutesfois, l'ennemy fut honneste ; et se sépara ainsy, la victoire egalle en perle et en bien.
Telle brave respouse firent ces deux braves cousins espaignols ( desquels j'en parle ailleurs) àScipion l'Affricain, en Espaigne, lesquels, tous deux contendans i une mesme seigneurie que tous deux disoient leur appartenir, concertèrent ensemble de la débattre par les armes, et entrer en camp. Et ainsy queScipion ( tout courtois et bon qu'il estoit) leur pensa remonstrer qu'estant si proches , il valloil mieux s'en remettre à des arbitres et juges, sans en venir là : a Non, non, luy respondirent-ils, en cela nous » ne voulons recognoistre autres dieux ni autres a juges que le dieu Mars et nos espées. »
Or, d'autant que ce combat de ces Floranlius est signalé, j'ay bien voulu meitre leurs noms, tant des vaincus que des vainqueurs; car et les uns et les autres sont dignes à louer. De ceux de dedans, l'un se nonamoil Dante 1 Caslellan , et contre luy combaltoit , par ceux de dehors, Bcrtinello Ballandin, qui combattaient d'un coslé du camp ; de l'autre costé combattait le compaignon de Dante , du dedans , Ludovieo Martel I y, contre son adversaire Juan Bombin. Pour fin , Dante vainquit Berlinello, et, sans disposer en
' Abrégé de Ihii aille , comme s'appelott le poCle Danle
eu sou uoaj di baptême.
DISCOURS SUR LES DUELS
rigueur de sa personne , le laissa là , et s'alla asseoir; ne luy estant loisible d'ayder à son compagnon (ce qui est à noter) , il s'assit fort bien pour veoir le jeu , et pour se reposer. Cependant le prince (par la permission du vainqueur) fit jetter hors du camp le jeune Bertinello, et commanda le faire panser. Ludovico Martelly combattit Juan Bombin , lequel il mit à tel potnct , qu'il luy t inl les propos que j'ay dict de se rendre : mais Bombin, faisant sa response précédente, fut vaincu , et pourtant gracieusement traicté de son victorieux, sans le faire passer soubs les lois rigoureuse? des Lombards pour ces duels. Ce combat fut beau et gallant , et qui le voudra considérer sur aucunes particularités n'en fera pas mal son proffit.
Lorsque M. de Nemours , Gaston de Foys , lieutenant de roy en Italie , estoit à Ferme , il y eut deux braves et gallans capitaines espaignols, lesquels, par le grand renom de la valeur, grandeur et gentillesse , prudhommic et vertu qu'ils avoient senty de ce brave prince, ayans une grande querelle ensemble , s'adviserent et s'accordèrent de luy demander le camp : ce qu'il leur accorda fort librement et courtoisement , pour le grand honneur qui luy en redondoit , l'ayant préféré aux Espaignols à luy grands adversaires, et à force potentats d'Italie, voire à leur roy Ferdinand. Le jour estant assigné, les deux combaltans ne faillirent à y comparoir avecques leurs parens et amis, parrains, confidans,et toutes solemnités faiclcs. Madame la duchesse de Ferrare s'y voulut trouver, laquelle pour lors estoit des plus belles et accomplies princesses de la chrestienté, fust pour Se corps que pour l'esprit, qui parloit force belles langues. Aussy M. de Nemours, pour sa perfection, en estoit espris un peu beaucoup, et en porloit ses couleurs gris et noir, comme dit le conte , et une faveur qu'il porloit sur soy le jour de la bataille de Ravenue. Le combat ayant esté donc entrepris et vaillamment exécuté , l'un des deux combaltans vînt à estre si fort blessé , que le sang luy coulant en grande abondance, luy vint à faillir, et , pour ce , turober à terre. Son ennemy le pressa aussy tost de se rendre , l'espée à la gorge. Sur quoy madame la duchesse , qui estoit aussy bonne et courtoise comme belle et vertueuse, touchée de pitié, priaà joincles mains M. de Nemours au'il fist despartir le combat, et
que l'autre ne poursuivisl point son ennemy jusqu'à la mort. Mais M. de Nemours respondit à cela: « Madame, vous ne doubtez point corn- «bien je vous suis serviteur, et qu'il n'y a chose «au monde que je ne voulusse faire pour vous «rendre marque îrès-asseurée de ma volonté; «mais en cecy je n'y puis rien; et ne puis nulle- «ment offenser la loy du combat , ny honnesle- « ment prier le vainqueur contre la raison, ny « luy oster ce qui est sien par l'hasard de la vie. i Toutesfois, ce faict se termina par une gentille invention; car son parrain s'advança et dit : «Segnor Azevedo (car ainsy s'appelloit l'un des combaltans , et l'autre le capitaine Saincte- Croix), je cognois bien au cœur du capitaine «Saincte-Croix qu'il mourrait plutost que de «se rendre; mais, voyant qu'il n'y a point de «moyen en son faict, je me rends pour luy.» Et ainsy demeura victorieux Azevedo , et en rendit grâces à Dieu, et fut emporté du camp avec grandes resjouyssances, pompes et magnificences ; et fut soudain pausé Saincte-Croix , eteslanché le sang de sa playe, et ses gens l'emportèrent avec ses armes , lesquelles Azevedo . s'estant oublié dès le camp de les emporter avec luy, envoya demander (comme à luy appartenantes) pour s'en triumpher; mais 011 ne les voulut rendre ; dont les plaintes en estant venues à M. de Nemours et M. de Ferrare par M. de Bavard, qui en avoit esté le mareschaldc camp, luy fit donner commission daller dire à Saincie-Croix qu'il eust à les rendre; que s'il y contredisoil , que M. de Nemours le ferait rapporter dans le camp, où luy serait la playe descousue, et le meltroit-on en la mesme sorte et mesme estât que son ennemy 1 avoit laissé quand son parrain s'estoit rendu pour luy. Quoy voyant Saincte-Croix, qu'il estoit forcé par les lois du combat de le faire , et qu'il n'en pouvoit plus, les rendit à M. de Bayard. qui les rendit au vainqueur, ainsy que la raison le vouloit. Il est vray qu'il y a des gens pointil leux qui pourraient arguer là-dessus; car, puisqu'il avoit laissé les armes dans le camp, fust ou par oubly ou par ignorance de son debvoir, ou pour autre subject qui s'alléguerait bien làdessus meshuy, il n'estoit plus receu de droit de redemander ne retirer ce qu'il avoit laissé en place. Je m'en rapporte au dire des grandi capitaines; et, quant à moy, je penserais en
DISCOURS SU
faire là-dessus un discours plein d'argumens et raisons, et qui serait beau.
A ce que conte l'histoire, le capitaine Saincte- Groix eut un tel coup sur la cuisse, qu'il en eut tout le haut coupé jusqu'à l'os , dont en saillit aussy tost si grande abondance de sang, qu'ainsy qu'il cuyda marcher pour se venger, il turaba. Quoy voyant , Azevedo luy dit : * Rends-toy, Saincte • Croix , ou je te tueray.» Mais il ne luy respondit rien , ains se mit sur le cul , tenant son espée au poing et faisant des exclamations , délibéré plutost mourir que de se rendre. Alors Azevedo luy dit : «Levé -toi , a Saincte-Croix, car je ne te frapperay jamais «ainsy. » Aussy il y faisoit dangereux , dit le conte , comme à un homme désespéré et de grand cœur. Puis il se releva et marcha deux pas , et tumba pour la seconde fois quasy le visage contre terre , et eut Azevedo l'espée levée une fois pour luy couper la teste : ce qu'il eust bien faict s'il eust voulu , mais il relira son coup ; et , pour tout cela , ne se voulut jamais rendre : et ce fut lors que la duchesse pria M. de Nemours pour luy, car il n'en pouvoit plus ; et s'il eust demeuré guieres plus , ainsy perdant son sang, il estoit mort, demeurant sans remède.
Ceste invention du parrain fut très-gentille. Touiesfbis, l'on y peut là-dessus disputer beaucoup de beaux traicls, à sçavoir si le parrain se pouvoit rendre pour son filleul, et s'il n'y alloit point de l'honneur du filleul, et pour autres choses, que je laisse aux plus gentils et habiles duellistes à débattre et décider cela. Cest Azevedo fut fort honnoré des François, et mené en triomphe avecques trompettes et clairons au logis de M. de Nemours , qui le festoya avecques grand honneur, qu'il recognut pourtant très-mal despuis, à ce que dit le conte, qui luy fut une grande lascheté. Il n'en dit le subject; mais est à présumer qu'il porta les armes contre M. de Nemours après , et se banda formellement contre les François.
Azevedo estoit l'assaillant , et a voit son parrain Federic de Bozollo , de la maison de Gonzague ; et ne sachant de quelles armes avoit à combattre , s'estoit gamy de tout ce qui luy estoit nécessaire en homme d'armes, à la genette,et à pied, et en toutes les sortes qu'il pouvoit imaginer qu'on seeust et deust com-
battre. Peu après , Azevedo s'estant entré dans le camp, le prieur de Messine vint porter deux secrettes * et deux rapières bien tranchantes (j'useray ainsy de ces mots du temps passé pour suivre le texte, et mieux observer et honnorer l'antiquité), et deux poignards , lesquels il présenta au seigneur Azevedo pour choisir, et qu'il prist ce qui luy estoit besoing ; et , ce faict , se mit Saincte-Croix dans le camp. Tous deux se jetterent à genoux pour faire leurs prières à Dieu. Après furent tastéspar leurs parrains, sçavoir s'ils avoient nulles armes ny charmes soubs leurs vestemrns et sur eux. Ce faict , chascun vuida le camp, qu'il n'y demeura que les deux combattans , les deux parrains et le bon capitaine Bayard , qui , par M. de Nemours et le duc de Ferrare , et pour plus l'honnorer, et aussy qu'il n'y avoit homme qui s'enteudist mieux à ces affaires, fut ordonné maistreet garde du camp. Le herauli commença à faire son cry, tel qu'on a accoustumé faire en tel cas , que nul ne fist signe, crachast, toussast , fist autreschosesdont nul desdicts combattans pust estre advisé. Ce faict, marchèrent l'un contre l'autre. Azevedo prit son poignard en une main , et sa rapière en l'autre ; mais Saincte-Croix mit son poignard au fourreau , et tint seulement sa rapière. Il ne faut doubler si le combat devoit estre mortel , car ils n'avoient nulles armes pour se couvrir. Parquoy, après plusieurs coups tirés , arriva ce qui a esté dict.
Par ainsy le combat fut fini , lequel certes fut beau et signallé, et auquel, et en celuy des quatre Florentins, se doibvent plusieurs choses observer. L'une, comme j'ay dict, c'est la reddition du parrain pour le filleul, et si elle porte coup, laquelle certainement le peut porter grand, si l'on doit prendre au pied de l'escriture les lois des Lombards sur ce faict , ainsy que j'ay ouy dire à beaucoup de gallans hommes et capitaines, à la sentence desquels je m'en rapporte mieux qu'à mon ad vis, pour estre plus suffisans cent fois que moy. L'autre chose qui est à noter, est les courtoisies que ces gallans hommes combattans s'usèrent les uns aux autres; ne se privilegeans nullement des lois rigoureuses permises en cesfaicts, etsecontentans seulement de la reddition et non de
1 La secrelte est une sorte de casque ; tecreta, un pot de fcr a mettre sur la téle.
no discours srji
la vie, ny de la certitude et autres conditions viles et ignominieuses qu'ils leur ponvoient imposer : et certes Azevedo fut encor plus courtois que tous. Il est bien vray qu'il y en a aucuns qui, voyans leurs ennemys de grand cœur et désespérés, craignent de les poursuivrechaudement : car n'est chose qu'on doit autant craindre qu'une personne blessée à la mort, car vous la voyez faire des efforts et des violences, et se lancer contre son ennemy comme lyon enragé. Voilà pourquoy les plus advisés et fins s'en tiennent loin, et ne les approchent voluntiers, de peur de leur dernière rage et vaillance, ainsy que fit le seigneur de Jarnac à feu M. de ta Chastaigneraye, mon oncle, qu'il ne voulut approcher de près lorsqu'il luy eut donné le coup de jarret ; car il le cognoissoit de longue main pour un des plus vaillans et déterminés hommes du monde, et qui ne faudrait d'exercer sa dernière furie determinéraent , ainsy qu'il se lança sur luy par deux fois; ce que craignant, l'autre temporisa tousjours, et eut loisir d'attendre que le roy eust jetté le baston. La troisiesme chose qui est à noter, est les mots que dit le Florantin à l'autre : qu'il ne recognoissoit aucun prince dans le camp que luy ; et ce que dit M. de Nemours à madame la duchesse , s'excusant qu'il n'avoit là aucune puissance sur le vainqueur, ainsy qu'il est vray , selon les anciens articles de la loi du duel.
Mais il y a eu despuis des roys , princes et seigneurs, souverains et leurs généraux, qui, voyans les abus et les cruautés en cela par trop grandes, lorsqu'ils ont accordé les camps, se sont réservés des puissances et auctorités pour en disposer comme bon leur sembleroit, et comme grands juges et souverains magistrats; ainsy que fit le roy François au combat de Sarsay et Vegiers, qui fut faict à Moulins au retour du camp de Picdmont ; car, ne voulant voir le dernier hasard de la fortune en ce combat , jetta le baston , et en décida, ainsy que le conte en est bien escrit dans les Mémoires de M. du Bellay , lequel je me passeray de le transcrire icy , puisqu'il est très-bien et â plein escrit dans ce livre : et l'ay ouy ainsy raconter à feu M. le connestable dans Moulins, et en ce lieu mesme, dont il s'en debvoit bien souvenir, car ce fut là, et lorsqu'il fut faict connestable, et le disoit-il ; de mesme façon jetta-l-il aussy le baston à Fon-
t LES DUELS.
tainebleau pour le combat de Juitlien Ro mero et de l'autre Espaignol , plus certes parce qu'il voyoit qu'ils ne faisoient rien qui vaille , si-non badiner de parol)es,de gestes et de démarches, que pour autre subject , comme j'ay ouy dire à ceux qui y estoient.
Le roy Henry son fils en fit de mesme au combat de M. de La Chastaigneraye, jetta de mesme le baston , niais trop tard. Et ce jettement de baston, que Leurs Majestés tenoient en la main et le liraient, portoit telle loy en $oy si rigoureuse, qu'aussy tost qu'il estoit tiré il ne folloit sur la vie que pas un des deux corabattans passast plus outre, ains qu'il cessast et retirast aussy tost son coup , quand bien il l'aurait tout prest de le faire ; et puis soudain les juges, mareschaux et gardes du camp survenoient, qui séparaient le tout.
M. le grand maistre de Chaumont , lieutenant du roy en Testât de Milan , accorda un combat à deux Espaignols aussy â Parme , qui luy en avoient requis. L'un se nommoit le seigneur Peralte, qui autresfois avoit esté au service du roy de France, et fut tué d'un coup de faucon (je parle à l'antique) au camp de La Fosse, ainsy que le seigneur Jehan Jacques chassoil l'armée du pape ; et l'autre Espaignol aappelloil le capitaine Aldano. Leur combat fut à cheval â la genette et à la rapière, et le poignard (ainsy parloit-on alors), et chascun trois dards à la main. Le parrain de Peralte fut uo autre Espaignol, et celuy d' Aldano fut le gentil capitaine Molard. Il avoit tant neigé que leur combat se fit en la place de Parme , où on Pavoit relevée , et n'y ayant autres barrières que de nei|;e. Chascun des deux combattais fit très-bien son debvoir ; et enfin le seigneur de Chaumont , qui avoit donné le camp et en estoit juge , les fit sortir en pareil honneur.
Voylà comment aucuns roys, princes et juges de camps , se sont attribués ces prééminences et auctorités , pour mieux en addoucir les rigueurs , et ne les faire venir à leurs extrémités. Aussy avoient- ils raison ; car cela ne sent point son prince ny son seigoeur chrestien . d'aller paistre et saouler ses yeux humains d'un espectacle de telles cruautés inhumaines jusqul l'extrémité : car le lyon, le plus fier et cruel des animaux , quand il a vaincu et porté par terre son ennemy, le laisse là et s'en va.
DISCOURS SU
Parmy lesfaicts mémorables de M. deBayard, il se parle d'un beau combat de luy, qu'il fit au royaume de Naplcs, conire un gallant capitaine esj.aignol , qui se nommoil don Alonzo de Soto Maior , lequel , ayant esté prisonnier de guerre de M. de Bayard, et en ayant pris quelque inesconlentement , publiant qu'il l'avoit tics mal traicté,et non en ea\ allier qu'il debvoit ( .sire (c'estoit pourtant contre raison qu'il disoit eela; car au monde il n'y eut plus courtois que M. de Bayard); par quoy luy, bien ennuyé des propos qu'en tenoil I'EspaignoI, l'envoya desfier de sa personue à la sienne en camp clos; te que l'autre accepta, fust à pied, fusl à cheval, cl brava fort, et qu'il ne se desdiroit oncqties de ce qu'il a voit dict de luy. Le jourdoncques assigne estant venu , M. de La Palisse , accompagné de deux cents gentilshommes, emmena M. de Bayard , son champion, monté sur un beau coursier habillé de blanc, par humilité, dit le coule, pensant combattre en cest estât ; mais don Alonzo, à qui appartenoit l'élection des armes , dit qu'il vouloit combat tr à pied , tant parce qu'il n'estoit , faignoit-il, si adroict à cheval que M. de Bayard , que ce jour-là cesloit son accès de fiebvre quarte, qu'il avoit gardé deux ans, et paire , en estant plus fbible , en pensoit avoir meilleur marché. M. de La Palisse, et autres ses confidans, luy conseilloient , pour 1 amour de sa fiebvre, s'excuser et combattre à cheval; mais M. de Bayard, tout plein de courage , et qui jamais n'en refusa homme, n'y voulut point contredire , ny faire nulle difficulté ny dispute, et se résout combattre à pied; ce qui estonna don Alonzo, pensant que son cnuemy n'y condescendist jamais; mais il n'estoit plus temps de s'en desdire, car la becace eu estoil bridée, comme l'on dit. I^e camp avoit esté dressé seulement de quelques grosses pierres mises l'uni- sur l'autre. M. de Bayard se mil à l'un des bouts du camp, accompaigné de plusieurs bons et vaillaus capitaines, comme de messieurs de La Palisse, d'Orose, d'Imbercourt, de Funienailles du baron de Bcard et autres, qui tous prioieut pour leur combattant. Don Alonzo se mit à l'autre bout , accompaigné du marquis de Licide, de don Diego de Quignonnés, lieuieuanldu grand capitan Gonzallo Hcrnaudo, don Pedro de Balde , et don Francisque d Alleiuiie; et puis envoya à M. de Baj ^rd les
armes , qui estoient un estoc et nn poignard , eux armés de gorgerin et secrette. M. de Rayard ne s'amusa point à autrement choisir. Son parrain estoit un Belarbre , qui estoit son compaignon ancien d'armes, et pour la garde du camp M. de La Palisse, qui très-bien s'entendoit en ces choses là. De I'EspaignoI , et pour sa garde du camp, don Francisque d'Altemirc. Tous deux en tel estât , entrés dans le camp , chascun se mit à genoux pour prier Dieu; mais M. de Bayard se coucha de son long pour baisser la terre, et, en se levant, fit le signe de la croix, puis marcha droict à son ennemy, aussy asseuré comme s'il fust esté dans un palais à danser parmy les dames, ainsy que dit le conte. Don Alonzo, de son costé, ne se monstra pas aussy estonné, et vint droict à son ennemy, et luy demanda : Seftor Bayardo t que me quereis •? Il luy respondit : «Je veux deffen- « dre mon honneur ; » et , sans plus de parolles , s'approchèrent et se ruèrent tous deux chaque un merveilleux coup d'estoc , dont de celuy de M. de Bayard fut un peu blessé don Alonzo au visage en coulant ; si se ruèrent plusieurs coups sans autrement s'attaindre. M. de Bayard cognut la ruse de son ennemy, qui, incontinent ses coups rués, se couvrait le visage, de sorte qu'il ne lui pouvoit porter dommage , et pour ce , s'ad visa d'une finesse ; c'est, ainsy que don Alonzo leva le bras pour ruer un coup, M. de Bayard leva aussy tost le sien, mais il tint l'estoc en l'air sans jetter son coup, et, comme asseuré, quand celuy de son ennemy fut passé, et il put choisir à descouvert, luy va donner un si merveilleux coup dans la gorge, que, nonobstant la bonté du gorgerin , l'estoc entra dans la gorge quatre bons doigts, de sorte qu'il ne put le retirer. Don Alonzo , se sentant frappé à mort , laissa son estoc et saisit au corps M. de Bayard , qui le prit aussi comme par manière de lutte; et se pourmenèrent si bien que tous deux tumbèrent à terre l'un près de l'autre. Mais M. de Bayard, diligent et soudain, prit son poignard et le mit dans les nazeaux de son ennemy, en luy escriant : o Rendez- vous, seigneur Alonzo, où vous estes mort.» Mais il n'avoit garde de parler, cardesjà esloit Irespassé. Alors son parrain, don Diego de Quigoonnes, commença à dire
1 Seigneur Bayard, que demandez-vout de wê
DISCOURS SUR LES DUELS
Seflor Bayardo, es muerto; vencido habeis 1 ; ce qui fut trouvé incontinent, car plus ne remua pied ni main. Qui fut bien desplaisaut, ce fut le bon chevallier Bayard, car s'il eust eu cent mille escus, il les eust voulu avoir donnés, et qu'il l'eust pu vaincre vif. Ce néantmoins, en recognoissant la grâce que Dieuluy avoit faicte , se mit à genoux , le remerciant très-humblement , puis baisa trois fois la terre. Après tira son ennemy hors du camp , et dit à son parrain : o Seigneur don Diego, en ay-je assez faict?» Lequel respondit piteusement: llarto y demasiado , seflor Bayardo, por la honra de Espafla 2. « Vous sçavez , dit le a chevallier Bayard , qu'il est à moy à faire du « corps à ma volonté, toutesfois je vous le rends ; «etvrayement je voudrais, mon honneur sauve, «qu'il fust autrement. » Bref les Espaignols emportèrent le champion en lamentables pleurs; et les François emmenèrent le leur en joie, avecques trompettes et clairons, jusques en la garnison de M. de La Palisse , où, avant que faire autre chose, le bon chevallier alla à l'église remercier Nostre Seigueur ; et puis après, tous firent grande joye, non sans louer grandement M. de Bayard, lequel, non des François seulement , mais des Espaignols fut estimé, par tout le royaume de Naples , l'un des accomplis gentilshommes qu'il en fust point.
Or, en ce combat il y a plusieurs choses à noter. L'une, la courtoisie que fit M. de Bayard, de rendre le corps; lequel (comme il dit, et qui est à noter, selon comme nous en avons dict cy-dessus) estoit en sa libérale et plenierc puissance et disposition d'en faire ce qu'il luy plairait. Faut noter aussy comme il sortit le corps hors du camp, sans le laisser là, observant en cela, quelque peu la loy rigoureuse. Il le pouvoit bien laisser là dans le camp, estendu mort, et se contentant de cela, et le donner au parrain, plustost que le traisner par un bras ou une jambe ignominieusement comme un tronc mort ou un chien , jusques hors du camp. Mais en cela M. de Bayard, ou il le faisoit pour plus grande ostentation de victoire , ou possible qu'il n'estoit pas assez assouvy de la vengeance,
* Seigneur Bayard , il est mort ; tous arez vaincu. 1 Amk , «i trop , seigneur Bavard, pour l'honneur de
ou pour monstrer qu'il n'estoit point ignorant des lois du combat, qu'on luy eust pu inculper s'il ne les eust ainsi observées. Tant d'autres raisons se peuvent là dessus alléguer , qu'on n'y saurait fournir. Je m'en rapporte aux grands cavalliers et capitaines , en dire là-dessus tauopinion mieux que je ne sçaurois jamais dire. Une autre chose est aussy fort à noter et à discourir, à sçavoir si M. de Bayard eust pu bonnement, avec son humeur, refuser le combat le jour qu'il comparut, puisque c'estoit son jour de fiebvre quarte, et qu'il n'estoit nullement en estât de combattre. Certes, qui veut peser et balancer justement les lois rigoureuses de ces combats, il n'y a nulle excuse, quand une fois le jour du camp est assigné, si ce n'estoit qu'A fust attaint de maladie extresme, à la mort, dans un lit : encor faudroit-il qu'il fust visité fort exquisement des médecins experts et chirurgiens, voire mesmes des confidans ; mais, pour une fiebvre quarte, l'excuse n'estoit nullement valable. Aussy M. de Bayard ne l'allégua nullement. Bien est vray, que si quelques jours avant son combat il fust allé à la guerre , et qu'il y fust esté blessé à la mort , ou cassé un bras, une jambe, ou qu'il eust esté faict impotent de son corps en cesle expédition, ou faict prisonnier de guerre, bref, s'il fust intervenu un si grand accident , dont il s'en peut nombrer une grande quantité, auxquels le diable mesme ne sçauroit fournir, pour cela M. de Bayard, oy tout autre, en cas pareil, ne sçauroit estre vaincu ny tumber en deshonneur; mais pour ce petit accident de fiebvre, il ne le debvoit refuser, comme il ne fit, et ne le voulut guieres debatire. Aussy son ennemy, le pensant bien prendre au pied levé de son advantage, renvoya bien loing les raisons de M. de La Palisse et autres ses confidans et parrains, n'estant pas si sot de donner l'advantagc à son ennemy, puisqu'il avoit le choix des armes; et, le voyant foible et débile , ne voulut combattre à cheval pour l'advantager sur luy. mais à beau pied, s'en sentant mieux prévalu et sa partie mieux faicie: ce qui advint autrement. Mais pourtant faut avoir esgard sur cest exemple, de n'esiargir aucun point de courtoisie, ny le moins do monde à son ennemy, tant qu'il a les armes au poing; jusqu'à ce qu'on le void soubs soy et à ses pieds.
DISCOURS SI
Je masseure que plusieurs capitaines et cavallicrs seront de mon opinion en cela , ne la tenant pas pourtant de moy toute, mais de plus grands que moy. Et voylà pourquoy feu mon oncle de I a Chaslaigneraye fit une grande faute, et ses confidans et parrains, qu'à luy appartenant l'eslection des armes de juste droit , librement et volontairement la laissa aller au seigneur de Jarnac sou ennemy ; mais il se sentoit si brave, vaillant et courageux, mesprisant son ennemy, qu'il luy voulut tout céder sans nul contredit. Toutesfois le malheur de Mars luy fut tel, qu'il y perdit la vie, non pas l'honneur, ainsy que dit M. deMonlluc en son livre, luy quiavoit tant aymé feu mondict oncle, et que mesmes (je ne luy feray point de tort de dire cela, ainsy que j'ay sceu , tant des miens que d'autres gentilshommes) feu mondict oncle a voit aydé à le pousser et faire valloir beaucoup à la cour, et bien cognoistre ses vaillantises , encor qu'il dise que madame d'Estampes, bellesœur de M. de Jarnac, luy fust contraire parce qu'il' estoil amy et grand confidant de feu mon oncle; mais, pas maille pour cela, car il le fit autant ay mer et cognoistre à la cour, qui estoit toute à la disposition de mondict feu oncle, et mesmes après la mort du roy François : aussy qu'à tout y a commencement, et les nouveaux venus sont lousjours faicts cognus par les vieux là où ils vont. Dadvantage, en ce temps on eusteu beau à estre vaillant, et faire autant de braves exploicls de guerre comme un Caesar, si Ton n'estoit cognu à la cour, ou quelqu'un ne le poussast , c'estoit peu de sa fortune ; ainsy mesmes que de mon temps j'ay veu de mes propres yeux plusieurs braves capitaines avoir faict le diable à la guerre, et venir à la cour, s'ils n'estoient advancés et poussés par quelque courtisan, ma foy! ce n'estoit rien d'eux.
Je ne pense point faire de tort à M. de Montluc, de dire que feu mon oncle ne luy a point nuy en son temps, mais beaucoup servy ; car j'ay veu de petits courtisans faire de bons offices à des grands , tant de guerre qu'autres , que pour un seul rapport qu'ils faisoient , ou une petite sollicitation , en moins d'un rien les voylà sur le haut de la fortune, jusqu'à estre aucuns chevalliers de l'Ordre. Ceux qui ont veu nos cours de France seront de mon ad vis. Voylà pourquoy je ne pense point faire de tort à
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M. de Montluc, de dire que , nonobstant ses longs services, vaillances et hauts faicts, il eut besoing des faveurs , supports et bons offices de ses amis ; car mesmes je l'ay veu en ses plus grands advancemens d'estats et de charges, autant affamé et nécessiteux de faveur qu'un autre, pour les charitésque j'ay veu moy-mesme et ouy à la cour luy prester. Voylà pourquoy je m'estonne encor un coup que luy, ayant trouvé un si bon et franc amy que feu mon oncle à la cour, et tel qu'il estoit très-favory du roy et de M. le Dauphin ses maistres, et de tous les plus grands, ne debvoit, après sa mort, avoir passé ce mot d'avoir perdu l'honneur ; car nul ne le perd en ce jeu , s'il ne se rend comme un poltron pour sauver sa vie : mais il ne se rendit jamais, disant tousjours tuez-moy : et fit-il bien plus; car, ainsy qu'on le pansoit, de despit, s'arracha ses emplastres, et rendit ses playes plus grandes qu'elles n'estoient , par ses mains, ses doigts et ses ongles , contre la force et le gré de tous ceux qui le tenoient, et de ses chirurgiens. Feu M. deGuise(dict IorsM. d'Aumalle), son parrain, fit faire son tombeau tel et digne de la valeur de son filleul, qui dit autrement que M. de Montluc. Il est à la mode antique romaine, en latin , que je ne mettray icy selon son original, pour fuyr une longueur, mais selon sa version.
aux M An es fies os François de viyonni, chevallier
FRANÇOIS TEES- VALEB EECI .
«Passant, afin que tu ne sois le seul passant «sans avoir regardé, la larme à l'œil, et d'un «regret religieux, le deuil d'un roy et de tout «un royaume envers François de Vivonne, l'un «des premiers chevalliers d'une des premières «familles de France, sçache que, favorisé des «heureux auspices et veuils de Henry 11 , roy de « France très-auguste , mais pourtant par fortune a adverse, il combattit armé en un combat sin- «gulier, qui, sans armes, n'eust cédé à son cn- «nemy. Ah! quel malheur et quel sort misérable « des humains , et indigne vicissitude des choses, «que celluy qu'on prétend avoir esté vaincu, «l'ayt esté tout armé, que desarmé il estoit in* «vincibîe. L'empesehement des armes et l'art «l'ont ainsy voulu. Je te conjure doneques, «par les dieux et par les hommes, toy passant «et natif de la France, que (u ne dédies à une
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a ingrate oubliance, par un je ne scay quel petit «combat legier,la mémoire de tant de beaux «faicts d'armes dont autres fois ce valeureux «chevallier, luy vivant, en a donné tant de • preuves pour le service de son roy et du bien «public. Si que les bien-faicts ne s'oublient pour ■ si peu de chose, ny pour un tel désastre. Et «afin que tu ne croyes pour chose feinte et fa- , «bulcuse ce que je t'en dicte, un Grand prince « lorrain et françois , et très-excellent chevallier , «grandement triste et fasché d'un tel advene- « ment inopiné, a dédié ce tumbeau aux mérites «de ce brave et vaillant chevallier poitevin. «Voyez, vivez, et adieu.»
Pour parler de cest empeschemcntd'armcs,ct en esclaircir ce qu'en dit ce tumbeau, il faut sçavoir que M. de la Chastaignerayc fut de son temps l'un des plus forts et adroicts gentilshommes de France, en toutes armes et façons; et, pour la lutte, il ny avoit aussy si bon lutteur breton, ou autre fusl-il, qu'il neportasl parterre; car, outre sa force, il y avoit une grande adresse. Il estoit de moyenne taille , et de la belle , fort nerveux et peu charnu.
Le seigneur de Jarnac et luy s'esioient fort souvent esprouvésdu temps qu'ils estoienteompaignons d'armes et de cour , bien qu'il fust plus haut et grand que mondict oncle de deux grands doigts , et plus vieux de dix ans; car mon oncle n'avoit que vingt-huit ans lorsqu'il mourut. M. de Jarnac donc , craignant qu'on ne vinst aux prises, y pourveul fort bien par l'advis et invention (que trouva le capitaine Caize , Italien , qui lui apprenoit à tirer des armes pour ce combat) d'un certain brassard tout d'une venue , qui ne plioil nullement , ains faisoit tenir le bras gauche du bouclier tendu et roide comme un pau : ce qui fut un grand desadvantage pour mondict oncle, d'autant que desonbrasdroict del'espée il estoit aucunement estropié, au moins peu remis encor, à cause d'une grande harquebusade qu'il avoit receue à l'assaut de Conys en Piedmont , y estant allé des premiers , car il estoit à tout , lorsqu'il fut assiégé par l'admirai d'Acnebaut.
Voylà donc mondict oncle ainsy empesché et gisné de ses deux bras, comme vous voyez; eu quoy M. d'Aumalle, son parrain, et messieurs ses confidans, eurent très-grand tort de nedesbailre point ce brassard ge*nan4 et enipeschaut ainsy
son bras, puisqu'il avoit esté dict expressément par les cartels de combattre avecques armes usitées parmy gentilshommes, ce qui n'a jamais» esté veu ny pracliqué parmy gentilshommes, ny nos gendarmes, capitaines et soldats, de telle sorte ; et debvoient ces messieurs rejelter cestc fbrmcd'armure com me fausse mon noye, descriée et point de mise; et ne falloit passer plus outre, ains les contester par vives et bonnes raisons.
Mais ces messieurs s'excusèrent , et remirent le tout sur l'ardeur du courage de mondict oncle, qui vouloit combattre en quelque façon que ce fust , et s'opiniastra à recepvoir tout ce qu'oo luy presentoit, et fust-il chaud comme feu; en quoy ils eurent encor tort , car , comme non seulement parrain et confidans , mais comme vrays curateurs de sa personne, ne le debvoient hasarderainsy mal à propos, et ne le laisser aller à son opinion et son ardent courage, ami le debvoient contraindre et réduire à la leur età la raison. Ceste faute ne se sçauroit aucunement excuser; et ne sçache guieres jeune boni m t pour si peu d'armes qu'il eust pracliqué, qu'il n'eust desballu cela jusqu'à la mort. L'on disoti aussy que ledict parrain et confidans se laissèrent aller un peu trop a la sentence des juge* du camp ; ce qu'ils debvoient contre eux conlendre, aussy opiniaslrcment que l'on fait cou ire nus juges de justice, quand ils donnent quelquemauvaise sen lente contre tout droicl, veu aus»y que ces juges du camp estoient bien ayses de voir la mort de mondict oncle. Je n'en dira} point les raisons : l'envye faict beaucoup de choses.
De plus , le roy mesme, pour qui mon onde en partie combaltoil ( le discours en est trop long), debvoil avoir là dessus donné sa sentence, et en corriger les juges, puisqu'il aymoit et favorisoil tant mon oncle; mais, ce coup, il u'eui pas la tenue bonne sur ce poioL Dieu est juste juge du tout. Aussy tous deui sont morts en combat singulier, ainsy que j'en parle en la vie du roy. Tant y a, que si mondid oncle ne fust esté ainsy gesné par telles armes, l'on eust veu aulre forme de combat , et posMUie aulre issue. Encor cest empcscbemcnl d'armes u'engarda pas le seigneur de Jarnac qu'il ne donnasl deux dagues, l'une fort longue, pendante sur la cuisse, et l'autre courte, rkbre daus la bottine , et tout pour l'appréhension de
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la prise, et en prit autant pour luy. Il n'en faut plus parler, le destin en avoit jellé son sort.
De discourir de la forme du combat , je u'y louche point ; car tel parler et souvenir m'est par trop odieux. Telle fortune de combat fut si inopinée et inespérée de plusieurs personnes de la France, qu'en beaucoup d'endroits, deux mois après, n'en purent jamais croire la mort de mondict oncle; mesmes en Piedmont il y eut deux soldats signallés qui s'assignèrent le combat , et combattirent sur ce subject, que l'un le disoit mort , l'autre non , affirmant qu'il n 'estoit pas possible qu'un si brave et vaillant homme eust finy ses jours de ceste façon. Quelle humeur brave de ce soldat ! Tous deux sur ce faict en demeurèrent Tort blessés, sans que le dieu Mars eust esgard qui avoit tort ou droit. Telle est son humeur quelquefois en plusieurs autres et pareils combats.
Pour venir eocor à ce qu'en a dict M. de Monlluc, si ne puis-je croire pourtant que ledict M. de Monlluc aye franchy ces mots, veu qu'en ce aussy luy ay ouy dire de mondict oncle force bieu, comme de raison, et le tant louer et exalter sur tous les vaillans hommes du monde. A luy (estant généreux) ne fust esté seani de dctracter de son pareil. De plus, mondict oncle le prît pour un de ses quatre confidans , et le mit au rang de M. d'Estampes, de M. de Sansac et du seigneur Aurelio Fregose ; c'estoit beaucoup ; mais je croy que quelque mal habile de col l ecteur, ou animé d'imprimeur, ont adjoustéà la lettre, lesquels je donne au diable, avecques leurs impostures, menteries et animosités, et sottises, et imprimeries. Bien est vray que souvent M. de Mont lue m'a dict que la gloire l'avoit faict perdre, et la trop grande outre-cuydance qu'il avoit de son vaillant cœur, et son adresse et valeur, et le mépris grand qu'il faisoit de son ennemy; car d'autresfbis ils s'estoient veus, cognus aux guerres, et tastés leurs forces, et scavoient quelles estoient , et ce qu'ils scavoient faire : ce qui le perdit , car, par telle si grande fiance et presumplion de soy, il eut peu de soucy aussy d'implorer son Dieu, et l'appcller à son ayde; et mesmes le jour de son combat passa légèrement par l'église et la messe; si bien que , conviant ce jour ses amis et amies à se trouver à la veue du combat , il leur disoit ces
propos : «Je vous convie un tel jour à mes «nopees.» Ah! quelles nopees. Au lieu que l'au tre, long-temps avant, ne faisoit autrechoseque hanter les églises, les monastères, les couvrus, faire prier pour luy et se recommander à Dieu , Faire ses pasques ordinairement , et sur-tout le jour du combat, après avoir ouy la messe trèsdcYotenieut. Du despuis il s'en désista bien, pour accomplir le proverbe : Passato il ftericolo, gabbato il santo, car il se fit huguenot t rèsferme. Sur quoy le susdict M. de Sansac, grand capitaine en son temps, lequel, quelquesfois se mettant en ses rêveries et discours de guerre , et mesmes sur les chevalliers errans de la Table Ronde, il disoit en jurant et blasphémant, aussy bien que si ce fust esté une chose fort srrieuse et de grande conséquence , parlant des vaillances de Tristan et de Lancellot du Lac , que Tristan estoit cent fois plus vaillant et courageux que Lancellot, parce que, quand il fallut se combattre, Tristan, se fiant en sa seule valeur, n'emprunta aucune seule deffense ny assistance de Dieu , si- non de son bon cœur, son espée et valeur; mais Lancellot ne faisoit que se recommander à Dieu et le prier, dont c'estoit grand signe qu'il n'a voit pas bonne opinion ny fiance de luy, et qu'il avoit peur, et pour ce appelloit Dieu à son ayde pour combattre pour luy. Si est-ce qu'il n'y a que de se recommander à ce grand Dieu, et avoir en luy sa seule fiance, et non ailleurs. De mesmes en disoit-il de feu mon oncle, et du seigneur de Jarnac; et en faisoit pareilles comparaisons. Je me suis un peu extravagué en ce discours ; mais le pardon m'en doit estre faict , puisque la cause me touche.
Pour retourner donc à nos premières erres, je dis que quelquesfois on fait des courtoisies aux ennemys vaincus, pour plusieurs raisons qui seroient trop longues à desduire , dont je m'en remets aux gallans hommes qui ont veu et en oui discouru; mais je feray ce conte. Au voyage que fit feu M. deGuysc le grand en Italie et au royaume de Naples, il se fit, près de Rome, a Monle-Rotondo, un combat entre un capitaine italien ( estant au service du roy pourtant) et un capitaine gascon, nommé le capitaine Prouillan. Le subject de leur querelle estoit grand; car Prouillau avoit dict que tous \P
' Le danger passé , l'un se moque du saint
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Italiens estaient bougres (c'estoit trop). Le capitaine italien, qui estoit un bon et brave capitaine, et qui avoit une fort belle façon à mon gré , de belle et haute taille , maigre et sec, et noiraut , voulut purger ceux de sa nation de ce vice par combat de son corps à l'autre, et le desfia en camp clos par un cartel. Pour lors, toute l'armée estoit campée et logée à Montc- Rotondo, où le camp estoit assigné. M. de Pienne (gentil ca va Hier s'il en fut oncques, et qui avoit lors deux compaignies de p,ens de pied soubs M. de Nemours, couronnel de l'infanterie) fut parrain de Prouillan , et croy que Paulo Jordan estoit celuy de l'Italien. Estant entrés dans le camp, solemnités toutes faictes, la fortune voulut que l'Italien donna un grand vilain coup d'espée sur le jarret de Prouillan , qui tumba par terre sans se pouvoir plus relever; et luy, usant de courtoisie, en rabillant de parolles ce qu'il avoit dict pour l'honneur de la nation , il se contenta , et ne le poursuivit jusqu'à la mort comme il eust pu : et, ayant pris les armes de son ennemy, sortit hors du camp; et, avecques son parrain, confidens et amis, monte dans un coche, et les armes de son ennemy portées devant en signe de triomphe, s'en alla à Rome, cl y entra avecques grande resjouyssance et applaudissement des siens , et grand cry qu'un chascun faisoit : Victoria, Victoria, honor de la patria salva. M. le mareschal de Biron , qui estoit lors en ceste armée , commandant à deux cents chevaux-legcrs, s'en pourra bien ressouvenir, et qu'il y eut un peu de risée; car un seul combat , et particulier, ne peut rabiller l'honneur de tout un gênerai par les lois du duel. Ayant après entré dans l'église , et faict ses prières et rendu grâces à son Dieu , se retira fort loué et honnoré de ceux de sa nation, pour l'obligation qu'elle luy dcbvoit. Prouillan se fit panser, mais non si bien que je ne l'aye veu despuis fort boiteux et mal dispos de sa jambe. Il avoit esté en son temps un fort bravasche soldat à la gasconne; mais, à ce coup , la bravetté luy passa. Le capitaine italien fut fort estimé de la courtoisie qu'il luy avoit faicte de luy remettre la vie; mats d'aucuns disent qu'il le fit pour une considéra- I lion , craignant que s'il usoit ou abusoit de la victoire , et par une cruelle mort ou autre igno- 1 mi nie, qu'il n'esmeust les soldats françois qui 1
estoient tous là assemblés, et qu'ils ne se mutinassent contre luy, et à luy-méme ne luy donnassent la mort qu'il eust donnée à l'autre. Gomme de vray, aucuns en raurmuroient , voire qu'ils estoient fort faschés d'avoir veu celuy de leur nation ainsy vaincu par l'Italien, et n'y eust eu guieres à faire qu'ils n'eussent faict des foux. Voylà pourquoy cest Italien fut fort sa^ et advisé de ne passer point par trop hors les bornes de sa victoire ; si que possible , s'il eust esté en un lieu plus asseuré pour luy, ne sçaiton ce qu'il eust faict. Enfin, en tels cas, il fait bon estre tousjours bien considéré.
J'ay ouy dire à M. le mareschal de Vieilleville, grand amy et compaignon demondict oncle (aussy disoit-on à la cour :
Chattaigoeraye , Vieuville et Bourdilloo.
sont les trois grands compagnons), que si M. de Jarnac ne se fust gouverné modestement après son combat, comme il fit, et qu'il eust voulu triumpher le moins du monde à la mode ancienne observée en ces choses là, qu'il s'en fust esraeu un grand esclandre: car ils bransloîent la plus part (et mesmes aucuns jeunes hommes de la trouppe de moodict oncle) , pour franchir la lice et sauter dans le camp, et y faire une rumeur et sédition bien eslrange, qui se pouvoit faire aysement; car la bande de mondict oncle montoit à cinq cens gentilshommes, tous estera de la cour de France, tous vcstus de ses couleurs, blanc et incarnat, qui estoient assez bastans, non-seulement pour desfaire la trouppe dudict seigneur de Jarnac, et luy avecques elle, qui ne pouvoit monter qu'à cent gentilshommes habillés de ses couleurs blanc et noir, mais défausser les gardes du camp, les juges, voire tout le reste de la cour ensemble. Si elle eust voulu bransler, et si M. d'AumalIe eust faict le moindre semblant du monde, la partie estoit jouée avecques beaucoup de sang; car tous ces braves gens et déterminé estoient désespérés du desastre et de la mort prochaine de leur vaillant champion et compaignon; comme de vray, le despit et le desespoir en estoit extresme. Hà! que si de <x temps là la noblesse francoise fust esté aussy bien apprise et experte aux esmeutes et séditions, comme elle l'a esté despuis les pre-
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mieres guerres, il ne faut doubter que ces braves gentilshommes, sans aucun respect ny signal de M. d'Aumalle, n'eussent joué la partie toute entière. Ne faut non plus doubter aussy que, si telle occasion se fust présentée despuis à feu M. de Guyse , son fils , tué à Bloys sur le poinct de ses hautes entreprises et grandes ambitions, qu'il ne l'eust prise par le poil, et n'eust faict mener si bien les mains, que la renommée en eust voilé par tout le monde. H y eut un des juges pourtant qui opina que ledict seigneur de Jarnac se pourmenast par le camp, à mode de triumphe, en trompettes sonnantes et tambourins battans ; mais M. de Boisy, très-sage seigneur, parrain du seigneur de Jaruar, u'en fut d'advis; mesmes M. de Vandosme, despuis roy de Navarre, en dissuada le roy, qui aucunement en bransloit dans le manche, et s'y laissoit quasy aller au dire de ce juge. Il avoit bientost oublié son favory. Que c'est que du monde! Si cela fust esté, pour le sour il y eust eu de rescandale, mais bien graud ; car la tentation en fust estée trop grande. Ainsy disoit mon susdict mareschal de Vieilleville. Voylà pourquoy il fait bon d'estre sage et modeste en telles occurrences.
Dernièrement que le feu roy Henry III fut tué à Sainct-Cloud , il y eut (à ce que j'ay ouy conter, ceux qui le virent le sçavent mieux que moy ) un jeune gentilhomme nommé l'Islc- Marivaut, lequel, pour avoir esté bien aymé de son roy, et l'ayant perdu, entra en un tel desespoir de tristesse, qu'il résolut en soy de ne survivre le roy son maistre: et, pour plus glorieusement mourir en vengeant la mort de sondict maisire, il demanda si quelqu'un du pari y contraire ne se voudroit point battre et entrer au combat encontre luy. Par cas , se trouva là le seigneur de Marolles, jeune gentilhomme aussy comme l'autre, et fort brave et vaillant, et résolu, ainsy qu'il en avoit faict plusieurs belles preuves, qui le prit au mot aussy tost. Estant doneques l'heure au combat assignée venue, comparurent en braves combattans tels qu'ils estoient , armés en hommes d'armes , et chascun monté sur un bon cheval. M. de La Chastre , qui est un aussy bonhomme d'armes comme il est bon capitaine, estoit parrain du seigneur de Marolles, lequel ayant instruit et dit à son filleul ce qu'il falloit dire, le seigneur
de Marolles luy demanda comment son ennemy estoit armé à la teste , fust ou de casque ou d'une sallade; il luy dit que c'estoit d'un casque seulement, « Tant mieux , dit-il , monsieur. «Reputez-moy le plus meschant homme du a monde, si je ne luy donne de ma lance droit «au milan de la teste, et si je ne le tue.» A quoy il ne faillit pas; car tout ainsy qu'il avoit dict il le fit. S'il eust voulu, selon les lois anciennes des duels et des desfys, il eust pu disposer du corps ainsy qu'il luy eust pieu, comme de le traisner hors du camp et l'emporter avecques luy sur un cheval ou sur un asne. Gela s'est veu une fois en une de nos guerres, je ne diray point où Mais luy, sage et courtois, avecques l'advis aussy de MM. du Maine et de La Chastre, très-sages capitaines, laissa le corps au parrain, parens et amis pour l'enterrer, et se contenta de la raison et de la gloire, avecques laquelle il entra en beaucoup d'honneur dans Paris. Certes et luy, et MM. du Maine et de La Chastre, eurent beaucoup de considération en cela , car despit sur despit c'estoit trop après la mort du roy, et fust sort y possible du malheur: aussy qu'une courtoisie et gentillesse sont tousjours plus à estimer que ses contraires.
Moy estant à Rome , durant le sede vacante du pape Paul IV, dit Caraffe, qui dura trois mois, je vis faire plusieurs combats en camp clos, entre autres un de deux braves soldats romains qui avoient estés pourtant bons amis. Leurs armes deffensives estoient un morion en teste , et des manches de maille assez longues et advantageuses par le devant : les offensives estoient d'une bonne espée et dague; leurs gardes de l'un et de l'autre furent fort basses et serrées, le corps par conséquent fort bas et pressé, afin qu'ils s'aydassent un peu de la maille du devant qui tenoit les manches pour garder le corps; et de faict, ils s'en couvraient fort bien l'un et l'autre, d'autant que lesdicles mailles n'estoient pas trop affinées, mais assez longues et advantageuses; qui fut cause que ny l'un ny l'autre n'adviserent guiercs au corps, mais aux cuysses, dont il y en eut un qui donna à l'autre une grande estocquade dans la cuysse,
* L'auteur a en rue I* prince de Coud*, maïucre a Jariuc , et transport de la »ur uu âne : la ebose fit peu d'honneur au pani catholique.
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et luy fit une large ouverture, et jetta force sang. L'autre , se sentant ainsy blessé, tire d'une grande furie une grande estocquade et deux grands extraraassons coup sur coup à la cuysse de l'autre, sans pourtant que rien portast ; mais encore fut-il si malheureux, qu'en ruant ces grands coups , et l'autre en les parant , la dague luy eschappa , et ne luy resta que l'espée seule; et se sentant en tel estât, il tint fort bonne contenance et bonne garde; puis d'un visage asscuré il dit à son ennemy : uF.ncorquc je ne i sois qu'à demy armé , n'ayant ma dague , je te « montreray que je suis homme de bien et d'hon- «neur. » L'autre luy respondit : o II le servira, a car j'ay bien résolu de ne te la laisser point «prendre, ny te faire aucun advantage ny «courtoisie. «Cependant le blessé s'affoiblissaut de son sang respandu, encor qu'il fist ce qu'il pou voit , ne put rien gaigner sur l'autre qui estoit rusé, et qui toujours temporisoit; et, le voyant chancelier, ores deçà, ores delà, ne le voulut poursuivre jusqu'à la mort. Il luy dit fort courtoisement : «A ceste heure je te veux «traicter non en ennemy, mais en amy d'armes «et d'ancienneté. » Sur quoy les parrains adviserent soudain de les séparer, et arrester la fin du combat, dont peu de temps après furent reconciliés et rendus amis mieux que jamais.
J'en vis un autre peu après , de deux soldats corses, qui entrèrent en camp. Ils estoient couverts d'un jacque, ou chemise de maille sans manches, et ce jacque sur leur chemise simple sans pourpoinct , encore qu'il fist assez froid, car c'esloit en automne sur sa fin. En la teste ils a voient un morion ; et , au bout du devant du morion, il y avoit enchâssée et antée une courte dague bien tranchante et bien pointue; et ce avoit esté faict en considération de celuy qui choisissoit et donnoit les armes, d'autant qu'il se sentoit plus fbible que l'autre, et craignoit la prise et la lutte, à laquelle l'autre estoit adroit et fort ; et puis ils n'avoieut qu'une espée seulement. Estans entrés dans le camp fort solemnellement, ils se tirèrent plusieurs coups sans se blesser ; quoy voyant , le plus fort et le bon lutteur vint aux mains et aux prises, et porta on ennemy aussy tost par terre, sans que l'autre le desprisl jamais, ny desemparast, le plus fbible pourtant dessous; mais le malheur fut pour le plus fort , que tumbant il se rompit
un bras; ce qui fut fort heureux au plus fbible. Estans donc ainsy par terre, ce fut à eux de s'ayder de la poincte de leurs d.tgues qui estoient antées aux morions, et s'en enlre-donnerent tant parmy le visage, dans le cou et aux bras, que tous demeurèrent outrés des playes, et n'en pouvoient plus; et je vous peux bien asseurer qu'ils combattirent tous deux en braves soldats, et quasy en enragés et vrays Corses; laquelle nation certes a renom des plus courageuses et braves de l'Italie , sans faire tort aux autres. Enfin les parrains les séparèrent en si misérable et piteux estât , sans emporter rien l'un de l'autre, soit en valeur, soit en honneur, soit en advantage, ny courtoisie. Tout es fois, il y en eut un qui mourut au bout d'un mois, dont son compaignon en cuyda mourir de tristesse et ennuy; car ils s'estoient pardonnes et reconciliés, pensans tous deux mourir, ayaus estés paravant grands amys.
Voylà comment vont les volontés et fortunes des personnes en combats. J'allegueroisune infinité d'exemples pareils aux precedens sur les courtoisies et discourtoisies, rigueurs, cruautéet sur les douceurs et clémences advenues en ces combats et duels; mais je n'aurais jamais faict. Je me contenteray pour ce coup de ceci que j'ay allégués, pour parler un peu d aucuns abus que j'ay veu remarquer, qui se font, se commettent, et arrivent en ces combats. L'un des grands est : sur les fascheuses peines et dangers à faire desfier ses ennemys, leur envoyer les cartels, les subterfuges que l'on ne fait pour ne les recepvoir, les manifestes qu'il faut faire publier; mais ce n'est pas tout : les grandes despenscs qui s'y font, et principalleroent quand lennemy mande à l'autre de faire provision de toutes sortes d'armes dont il se peut ad viser; et quelquesfois , et bien souvent, ne
j touchera point, ny ne parlera de celles dont il
j le voudra combattre; ainsy que fil le seigneur de Jarnac à feu M. de la Chastaigneraye mon oncle, auquel il manda par un de ses cartels :de faire provision de plus de trente sortes d'armes, tant de pied que de cheval, jusqu'à nomnu-r
, les chevaux , comme coursiers, chevaux d'E*pai^ne, turcs, barbes, roussins, voire courtaui
! harnachés, les uns à la genette, les autres à h mantouane, comme l'on disoit alors, les autres à grandes selles d'armes, et grandes bardes et
DISCOURS SU
selles rases; et le tout se faisoit , lant pour surprendre son ennemy que pour le mettre en despense excessive, et luy faire d'autant consumer et diminuer de son bien; de sorte que , si mondict oncle n'eusl eu des moyens de :oy, et ne fusl esté assisté de ceux de son roy, >n bon maisire, qui luy en fournit, et de ses ;:iiiks, il eust succombé soubs le faix, ce qui • ertes estoit un grand abus. Aussy, dit mon oncle, lorsque ce cartel luy fut porté: jJarnac veut combattre mon esprit et ma « bourse. »
lorsque nous allasmes au siège de Mallhe, je vis un fort bonnestc gentilhomme , el gentil chevallier italien, qui porloit le nom de Farneze. M. d'Aymard me le présenta , qui l avoit cognu autresfois fort familièrement; et, discourant avecques luy, il me conta que, par une querelle qu'il avoit eue contre un autre, et pour venir au combat avecques luy, qui le fuyoit tant qu'il pou voit par ruses, subterfuges, et despenses, et brouillcries et cavillalions , il luy avoit faict despendre tout son bien, qui montoit a cent mille escus une fois vaillant, si bien qu'il ne luy estoit pas resté deux cents escus de tout ce qu'il avoit, ayant esté contrainct , pour obvier a la pauvreté , d'aller prendre la croix à Maltbe, et se faire chevallier en l age de quarante ans , pour avoir au moins de quoy se pourveoir, et avoir sa vie assignée pour la fin de ses vieux jours.
Je vous laisse à penser s'il n'y a pas là de l'abus et de la grande misère. Car, combien que vous reparez vostre honneur, et sauvez vostre vie, vous l'achevez après avecques uuc grande pauvreté et indigence; et toutesfois ces lois duellistes permettent tout cela.
Un autre abus y avoit-ii, que ceux qui avoient un juste sujet de querelle, et qu'on les faisoit jurer avant entrer au camp, pensoient estre aussy tost vainqueurs, voire s'en asscuroienl-ils du tout, mesmesque leurs confesseurs, parrains et confidans leur en respoudoient tout à fait, comme si Dieu leur en eust donné uncpatleutc et, ue regardant point à d'autres fautes passées, et que Dieu en garde la punition à ce coup là, pour plus grande , despiteuse et exemplaire. L'on a tant veu d'exemples de cela, dont j'en dirois deux (mais je neveux rien nommer), qui autant les uns que les autres, tant assaillans
que deffendans , tant vainqueurs que vaincus, avoient mauvaise querelle.
J'ay ouy raconter à Rome autresfois de deux gentilshommes romains, qui, s'eslans ainsy desfiés en combat sur quelque subjecl qui n'esloit pas beau ny bonnestc, celuy qui estoit taché du vice dont il accusoit l'autre, qui en estoit innocent, fut vainqueur, et contraignit son ennemy de le déclarer homme de bien et d'honneur.
Eu cela ce sont des secrets de Dieu , lequel dispose de sa justice dans son équité et miséricorde, comme il luy plaist. Bien est vray qu'il a esté tousjours fort coustumier de favoriser en ces combats les bons droits, ainsy qu'il fit en ces precedens que j'ay allégué cy -dessus et plusieurs autres. Voylà pourquoy le sieur de Caronges se voulut enquérir curieusement de sa femme, et en sa conscience, sur sa juste ou injuste cause. Le seigneur de Mandozze en fit de mesmes à l'endroit de cesle belle duchesse de Savoye, de laquelle, pour en tirer mieux les vers du nez (comme on dit), et la pleine vérité, il s'habilla en cordelier, et la voulut ouyr en confession. Ce que les plus gentils présument que, si en sa confession il eust sceu cl tiré d'elle quelque faute de crime, il n'eust jamais entrepris le combat, où il alla beaucoup plus asseurement.
Ce brave seigneur et vaillant chevallier, Renaud de Montauban , ne fit pas ainsy à l'endroit de la belle Gcnevre, fille au roy d'Escossc; car, fust à droit ou à tort, se jetta à travers les armes pour la deffendre; car aussy bien l'eust-il deffendue et combattu pour elle, de s'est re laissée aller entre les bras de son amy, comme si elle se fust contenue (ce dit-il). Voylà en quoy il mérite double louange. Aussy tout gailant cavallier doit soustenir l'honneur des dames, soit qu'elles l'ayent offensé et forfaict, soit que non. J'entends si c'est forftiieturc et offense à une belle , gentille et honneste dame , d'aymer bien son serviteur amant , et lui donner la vie. Ht voylà le devoir du cavallier à l'endroit des dames, ainsy que j'en ai plusieurs veu de mon temps, et à la cour, el ailleurs, soustenir et deffendre l'honneur de leurs dames et par parolles et par leurs espées, encor qu'elles fussent les plus grandes putains du monde, et qu'ils les eussent cognues telles , et les autres contre lesquelles LU ae baltoienl. El s'ils eussent
DISCOURS SUR LES DUELS
faict autrement on les eust tenus pour vrays poltrons et indignes de l'amour de leurs dames ; car, pour en parler sainement, toute dame, quelque grande putain qu'elle soit, veut pa- { roistre tousjours dame de bien et d'honneur. J'en parle ailleurs dans mes livres que j'ay faict des dames.
Il y en a aucuns, qui ores, qu'ils ne combattent pour ce subject des dames, et qui , se fians en leurs braves courages et bonnes espées, prennent des querelles de gayeté de cœur, ou bien sur un meschant droit et grande injustice. Mais bien souvent aussy sur ceste mauvaise querelle sont abattus; non pourtant que la dame bien souvent en soit villipendée , car l'on attribue le tout à Dieu ou bien au sort des armes, comme j'en alléguerais force exemples si je voulois.
J'ay leu autresfoisen ce grand historiographe Paule ./Emilie, qui a si bien escrit nostre histoire de France, que Robert d'Artois, brave et vaillant capitaine de ce temps là s'il en fut oneques (ce fut celuy qui ayant quitté le part y françois prit celuy de l'Angloîs, dont il fut cause de tant de maux , meurtres et perles qui arrivèrent en France du temps du roy Phi lippes de Vatlois et du roy Jehan), celuy-là doneques, voulant prétendre quelque droit à la comté de Flandres, produisit quelques titres faux, et que luy-mesme avoit faict faleifier; et les produisant devant le roy , le roy, qui estoit bon prince, et son bon parent et amy , luy remonstra qu'il ne les debvoit plus produire, et qu'il y alloit de son honneur, car ils estoient faux. Robert , qui estoit haut à la main au possible , encor qu'il sceust bien sa fausseté , mais se fiant par trop en sa vaillance et sa bonoe lance, n'eut |K»int de honte de respondre au roy que ces instrumens et titres estoient très-bons et point faux , et qu'il le combattrait de sa personne à la sienne en champ clos , et luy maintiendrait la vérité. C'estoit trop arrogamment parlé à un roy duquel il étoit vassal. Le roy, qui fut sage, ne luy sonna grands mots là-dessus ; mais maschant sa colère, ne luy porta oucques puis de bien ny d'amytié , ny l'autre non plus au roy. Et voylà d'où sortirent leurs grandes animosilés, et divorces, et maux pour eux et pour ia France.
Je vous laisse doncaues à renser si ce Robert
d'Artois se soucioit guieresdejustequerclle,puis que, si librement elavecquessi grande injustice, il vouloit entrer en camp. Il avoit bien opinion I que Dieu eust faict autant pour luy en son injustice comme en sa bonne cause; si ce n'ev toit qu'estant entré dans le camp , il eust voulu faire comme j'ay ouy raconter en Italie d'un combattant italien, lequel, estant entré dan* le camp avecques très-mauvaise cause, il en eut remords de conscience, et songeant en soy comme il pourrait la rabiller, il advisa de son mauvais droict en faire un bon; et ayant affronté son ennemy , et estant à tirer leur coup, il fit semblant d'avoir peur et de fuyr et tourner dos. Son ennemy le poursuivant luy dit en son langage : a Ah 1 poltron , tu fuys. » L'autre soudain tourne teste, et luy dit : a Tu en as roeuty. A «ceste heure ay-je bonne et juste querelle, et «veux débattre ceste-cy; car, quant à l'antre, «elle n'estoit pas bonne, ny ne me revenoit; «par quoy je la laisse là; et me veux arrêter «à ceste-cy desmesler. Sur ce battons nous «bien. » Je vous laisse à penser s'il n'y a pas de l'abus là.
Un autre grand abus y a-il eu aussy sur 1» eslcctions et donnemens d'armes. Il y en eut d'aucuns en Italie autresfois qui ont estéssi impudens , qu'ayans affaire à leurs ennemysqai estoient borgnes, leur ont présenté une sallade qui bouchoit le bon œil , fust ou gauche oo droict, qu'eust son ennemy; mais cela fot rebuté comme chose par trop impudente: et. toutesfois, les parrains et confidans de l'antre furent si impudens qu'ils disputèrent ce faict. et le vouloient prouver par raisons ; mais ils ie perdirent contant : toutesfois pour ce coup le combat fut différé, et remis à un autre jour.Possibleque legallant presenteur d'armes le faisoit pour ce subject; car, ce disent aucuns encor, c'est tousjours quelque chose que d'allonger sa vie de six ou sept jours, voire d'un an; car on pense que ce jour en amené avecques luy uo autre, et qu'on allongera sa vie d'autant, ainsyqoe dit un des capitaines de Brut us et Cassius , le jour avant que la battaille de Philîppes se donnas!. Ils estoient en conseil si elle se debvoit donner ouy ou non. Il opina qu'il la falloit en cor différer un an , pour plusieurs belles raisons et pertinentes qu'ils alleguoient ; nr»i> cestuy-cy, pour la orincipalie des siennes, fut
DISCOURS Slia LES DUELS.
que, pour le moins, l'on vivrait autant , et que c'estoit un beau coup faict que de faire cestuy-lâ.
Mais pour tourner d'où nous sommes sortis , il se fit en Piedmont , du temps du prince de Melfe, un combat d'un jeune soldat gentilhomme et d'un sergent gascon fort glorieux, et qui un jour a voit fort bravé ce jeune homme, qui, en ayant consulté son caporal et ses autres amysjuy fut conseillé de demander camp, (lui luy fut accordé; et pour ce, ayant apprins u il mois durant à tirer des armes soubs un bon maître, luy conseilla de combattre son ennemy en pourpoinct , avecques l'espée et la dague, et avecques un collier d'acier pour mettre au col , bien tranchant et les pointes tranchantes comme rasoirs, et picquantes de mesmes, y attachées, tant par le haut que le bas; si bien qu'il falloit tenir la teste si haute, que la baissant le moins du monde, l'on se picquoit estrangement , et si se met toit -on en danger de se couper la gorge; et ceste façon avoit esté inventée assez gentiment pour le jeune homme, qui estoit petit, qui pouvoit hausser haut la teste contre le grand et l'arregarder à son ayse, ce que ne pouvoit faire le grand contre le petit, sans se baisser et se couper la gorge luy-mesme Par ainsy le petit en deux coups d'espée tua son ennemy fort aysement. Tout cela fut debattu pourtant par les parrains et juges, mais il en falloit venir là; et dit-on que la gloire du sergent en fut cause , pour le mespris qu'il fit de n'avoir voulu choisir les armes qui luy appartenoient. On dira ce qu'on voudra làdessus; mais c'estoit un grand abus que ce collier, mais pourtant geniiment inventé pour le jeune homme, en faveur de sa petite taille contre la grande et haute de l'autre.
Une chose faut-il bien noter, que j'ay veu en Italie plusieurs duellistes en donner advis, que si le cartel porte ces mots : «de combattre avec « ques armes usitées et non usitées parmy gentils- «hommes et cavalliers,» qu'il faut débattre au commancement et par escriture et cartel, ou disputes de confidans, ces mots de a ces armes '« non usitées , » et surtout respondre par ce mot: «mais qu'elles soient recevables par dire de ca- « valliers d'honneur et de juges très-capables en cces choses et point suspects ;» car , si vous ne Iles débattez, et puis après quand on serades-
UANTMI. L
cendu dans le camp qu'on les veuille débattre, vous n'y estes plusreceu, puisque vous avez accepté le cartel , et y avez consenty ; et par ce, faut prendre telles armes inusitées qu'on vous présentera. En cela il y a bien de la raison que je laisse aux plus entendus desduire mieux que moy. Voylà pourquoy il faut estre subtil et ad visé en ces choses là, et à y bien respondre, et se donner garde en recevant les cartels de vous brider.
Pour parler d'un autre abus, mais non si grand, fut un combat faict en Italie de deux gentilshommes romains , dont celuy à qui touchoit l'eslection, la donnation et livraison d'armes, donna à son ennemy pour les armes offensives des armes toutes couvrantes le corps dès le cap jusqu'aux pieds , fors qu'au costé du cœur il y avoit une ouverture dans les armes , large deux fois plus que la paume de la main ; et celuy qui donnoit les armes avoit l'espace d'un an (car pour lors les combats et subterfuges s'alloogeoient plus que cela, voire plus de deux ans), appris contre son raaistre, tous deux estans armés de pareilles armes, à ne tirer l'un contre l'autre, si-non dans le trou ouvert ; de telle façon qu'il apprit si bien son disciple , qu'il donnoit si dextrement dans le trou du cœur et si asseurement, en apprenant que, venant à bon escient, il ne faillit jamais du premier coup donner dedans, et luy percer le cœur, et le tuer par conséquent. Encor n'y a-il si grand abus et supercherie tant que l'on dirait bien.
Sur quoy faut estimer une grande fidélité ancienne, cependant qu'il m'en souvient , des maistres qui apprenoient leurs disciples pour combattre, que jamais ils ne hs trahissoieiit , ny reveloient leurs leçons, fusl ce à leurs plus grands amys qu'ils eussent , encor qu'on taschast à les corrompre par argent, ou dons ou en toutes les façons du monde qui peuvent esbranler un esprit , qui est une chose fort à noter ; et jamais ne permcltoient que, donnans leçon à leur disciple pour ce faict, ame vivante entrast dans la salle ou chambre où ils estoient; ains visitoient par-tout, et soubs les licts, voire à adviser si à la muraille il n'y avoit aucune fandace ou trou dont ils pussent estreapperceus-.carils estoient curieux de la vie et de l'honneur de leurs disciples combattans. Que dis-je, curieux? mais très-ambilieux,desiransleurvictoirccommenoi:r
DISCOURS SUR LES DUELS
eux-mcsmes ; carde vray il leur alloil et de leur ambition et de leur honneur, comme de leurs disciples. J'en parle pour l'avoir veu à Rome et en Italie, des tireurs d'armes qui estoient mes maistres et mes grands ainys, qui ne m'en eus- M til pas dict un mot sur ce suhject pour tous les biens du monde , encor que je les en recherchasse le plus exrortement que je pouvois , fust eu baguenodant , fust sérieusement.
En voicy un autre d'un qui fil forger à Milan, par un tnaistre très-exquis, deux paires d'armes, tant espée que dague, toutes vitrines, c'est-à-dire rompantes comme verre, mais pourtant de fer ou d'acier, tranchantes, picquantes, fourbies, et luysanles comme les communes , mais trempées de telle façon , que qui n'en sçavoituser, s'ayder, toucher et picquer comme il falloit, elles se rompoient comme verre; mais qui eu sçavoit l'usage et la façon d'en frapper, et assenner leurs coups (comme on dit), elles ne se rompoient aysement; ainsy comme I on voit du verre, qui se rompt aysement en le prenant et le touchant d'une façon plus que de l'autre; car ta mode et méthode en ces choses y sert plus que tout. Celuy doneques qui donnoit les armes, de longue main en avoit appris si bien la façon et le biais pour en sçavoir user, que, venant à les mettre en effect, son ennemy, qui alloit à la bonne foy et pensant jouer son jeu à la vieille mode, comme d'autres espées (car du reste ils estoient tous descouverts), du beau premier coup qu'il rua à son ennemy, espée et dague s'en allèrent en pièces comme verre. L'autre, sçachant la milice, l'art et le biays de ses armes, les mena si dextrement, qu'il en donna aussy tost dans le corps de son ennemy et qu'il le porta mort par terre. Certainement, ces supercheries d'armes sont cent fois pires que celles que l'on fait assassinant les personnes aux cantons des rues, ou en un coing de bois , et ne sont nullement pardonnables; mais pourtant , par ces lois antiques du duel , cela a esté.
Moy estant à Naples , pour la première fois que j'y fus jamais, j'ouys faire un plaisant conte, que, du temps du roy Charles, lorsqu'il le conquit, il s'y fit un combat d'un Gascon et d'un capitaine italien. Il toucha au Gascon de donner les armes. Que fit-il? II les prit à son advantage, et va envoyer à sou eunemy une bonne grosse arbaUeste de passe, qu'on appelloit en ce temps,
et appelle-on encor, à /'drrma/o/c, avecques son bandage qu'on pendoit à la ceinture. L'Italien, son parrain et confidan t, refusèrent aussy tost ces armes, disans qu'elles n'estoient point usitées, et du tout estrangeres.Ceux du Gascon alléguèrent leurs raisons, et mesmes que tant s'en falloit qu'elles fussent estrangeres, que ceux de leur nation d'autresfois s'en estoient dicts des premiers et meilleurs maistres qu'avoient estes les Genevois, lesquels du temps de la guerre satocte en avoient faict rage et beaux effecls, et mesmes que le roy Philippes de Vallots eu avoit envoyé quérir jusqu'à Gesnes, pour s'en ayder à sa malheureuse batlaille de Crecy (mais pourtant ils n'y firent rien qui vaille , ce disent les Chroniques de France). Pour fin, tout calculé et rabattu , il fallut au Gascon estre maislre en son eslection , et à l'Italien à les prendre. Le Gascon , qui estoit maistre passé (car de longue main la nation le porte sur toutes autres), vous eut bandé et rebandé, et tiré deux fois dans le corps du pauvre Italien, qu'il n'eut le loysir oy l'adresse de bander son arbaleste, quelque leçon que luy eussent donné ses maistres, parrains et confidans; si bien qu'il fut vaincu.
Ces combats par telles armes, ny d'harquebuse, ne sont pas approuvés pas les docteurs duellistes, «d'autant, disent-ils, qu'il faut qu'un « combat, pour qu'il soit honnorable, se fasse et se «finisse par la valeur et vertu des personnes, et « non par les armes. » C'est une raison très-froide; car et comment corahat-on autrement qu'avecques les armes? 11 faut rapporter et l'un et l'autre, et la vertu et les armes tout ensemble. A aucuns j'ay veu tenir pourtant que deux soldats portans leur harquebuse, et en faisant profession tousle» jours, se peuvent combattre avecques leurs harquebuses. Au reste combien avons-nous veo despuis quelque temps force desfis et combai? s'estre faicts à cheval avecques des pistollets par de braves et vaillans gentilshommes, et la mort d'aucuns s'en estre ensuivie ? J'en nommerws bien deux ou trois, mais je m'en passera y bien. La plus belle raison que peuvent apporter ces duellistes, c'est qu'Us disent que, faisans tel* combats avecques armes à feu, sont fort dangereux pour le juge et gardes du camp . et que les coups peuvent aller et porter sur eux au^y bien que sur les deux combattans. Grand iiierrv, messieurs les juges et autres, qui estes ainsy
DISCOURS SI
soigneux de vos corps! Bref je n'aurais jamais faict, si je voulois mettre par escrit lousces abus, ou pluslost rébus du temps passé , inventés et fort bien pracliqués par les Italiens, lesquels y ont estés fort subtils et diligens scrutateurs de telles inventions , dont j'en ay ouy tant et tant discourir en Italie, que, si je navois autre chose à faire que les mettre par escrit , je peuse que j'en donnerois plaisir aux lecteurs.
Un autre abus y a-il eu : c'est quesi l'uu des combat tans,fust ou en se retirant, ou se desmarchant, ou en parant les coups, ou sedcsmeslant, venoit à toucher tant soit peu la lice, la barrière ou la corde, ou l'estaquade du camp, il esloit dict vaincu: ce quiestoit un peu trop rigoureux; car il advient bien souvent que , pour mieux sauter, on recule un pas ou deux, ou trois, soit pour attirer son ennemy à soy et le faire varier, ou luy faire perdre sa desmarche , ou le troubler en allant à son ennemy, soit pour plus après aller rudement contre luy. Enfin, force considérations et raisons se présentent à luy pour se desmarcher en arrière; et si, par cas de fortune, sans y penser, en se desmarehaul ainsy, il vient à toucher ces te barrière , il n'y a nulle raison de justice ny de droict de le dire vaincu.
Je ne dis pas, comme j'ay ouy dire, que cela s'est faict, et que pour plus adoucir la rigueur de ceste loy, que si l'ennemy pressoit l'autre de telle furie, et que l'autre reculas! comme mal asseuré, et qui ne fist que parer aux coups, ou bien que si l'un des deux tenoit son ennemy aux prises, et, qu'au lieu de le jetter par terre, ou en se tournant et virant il raenast son ennemy jusqu'à luy faire toucher la barrière, que cela ne fust très-juste de le censrr pour vaincu. Voyre encor seroit-il meilleur s'il le pouvoit jetter par dessus la barrière au-delà du camp. Ceste victoire serait belle et honnorable pour le vainqueur, et fort ignominieuse pour le vaincu, et ne luy seroit loisible d'y rentrer plus, ny prendre ses armes, aiusy que cela s'est faict d'autres fois en des camps en Italie. Et, avant qu'entrer dans le camp, les conditions ainsy estoient arrestees des juges, parrains et confidans : mais la façon précédente que j'ay dict n'est nullement belle et reccbvable; cttoutcsfois elle a esté permise et reçue par les lois lombardes.
Un autre abus, et pire de Ions. ■ • -
| cruel et inhumain , et que ces malheureuses lois I lombardes vonloient, et comme il s'est pracliqué fort souvent en Italie, que ; quiconque de ors combattans , et fussent tous deux , mouraient dans le camp , n'estoient nullement receusde l'Eglise pour y estre inhumés, et leurs corps ne pouvoienl estre enterrés en terre saincte et bénite, mais profane, comme un Sarrazin et Arabe. Quelle cruauté estoit cela! ils pouvoient bien estre admis , avant qu'aller au combat , d'ouyr la messe , se confesser, prendre le sainct sacrement; et mourant ainsy, ils meurent bons ebrestiens. El si les armes ne leur sont estées favorables, pourquoy sont-ils privés de la sépulture saincte? Ils en alleguoient beaucoup de raisons, et entre autres ceste-cy : c'est que, en mourant ainsy, que ç'a esté par la permission de Dieu, et que sa querelle estoit injuste, et que par conséquent il est mort comme un vray criminel, et que le camp clos n'est qu'un vray gibet pour tels criminels , lorsqu'il n'y a point de preuves de leur mesfaict et crime; et que , venant à estre ainsy vaiucus, leur sentence leur est donnée du ciel et leur crime avéré. Et D ru sçait (comme j'ay dict cy -devant) si les vainqueurs bien souvent n'ont pas le plus juste droict.
Or, je ne passcray plus outre. Il faut faire Mn à ce discours de combats, car je ferais tort à ceux qui en ont si bien escrit, tant de nostre temps que du passé, comme le seigneur Mutin, M. Alciat, le seigneur doclor Paris de Puteo, et une infinité d'autres sçavans jurisconsultes italiens; car, de leur temp^, ces combats ont eu une très-grande vogue, et estoient ces docteurs consultés, comme l'on fait des advocats eu causes de justice.
Aujourd'buy tous ces combats sont du tout abolis par toute la cbreslienté par le dernier concile de Trente; si bien qu'il y a environ vingt ans qu'un chevallier de Mallbe, qui s'appelloit don Juan de Gusmao, que j'y ay veu, geutil chevallier certes , de fort grande maison , de celle de Gusman en Espaigne, brave, vaillant, fors qu'il avoit très-mauvaise veue, et portoit ordinairement des lunettes, et on disoit de luy : A qui esta don Juan de Gusman con sus antojos Il estoit grand et beau joueur. Il eut une querelle contre un autre chevallier espaignol , mais non de sa religion ny de de son ordre;
' V ' ' m Juan df (îimnnit r.vu ItineUM.
DISCOURS SI tl LES DUELS.
et, ne la pouvant desmesler ny se batlre en carap clos, ny en Italie, ny en Espagne, ny ailleurs de la chrestienté, pour leur seureté, à cause de ce concile de Trente, ils s'assignèrent, par concert et accord faict enlr'eux deux , le combat à la Vallonné pays du grand seigneur, n'ayant pas grand traject de mer à faire de la Pouille jusques-là , et envoyèrent demander le camp à un sangiac, renégat espaignol, qui là commandoit en quelque phice , cl qui avoit esté d'eux autrefois cop,uu : ce qu'il leur accorda fort librement ei en (ouïe seureté. Mais la justice et l'inquisition du royaume de Naplcs l'ayant sceu , leur en fit la deffenee, sur la peine de la vie, par bandons et affiches; si bien qu'ils n'osèrent passer outre; et s'ils fussent estés pris là dessus, ils fussent estés en peine; et si despuis encoururent fortune, pour plusieurs raisons que l'inquisition peut là dessus alléguer. Voylà comme il me t'a esté ainsy conté, estant une chose fort deffendue par les anciennes lois de nos docteurs chrestiens duellistes, et mesmes par doctor Paris de Puteo, à un chrestien de ne faire arbitre un infidèle en un combat contre un autre chrestien; d'autant que l'infidèle estant divers de religion , il est égal ennemy de l'un et de l'autre des duellians (aucuns Italiens usent de ce mot) ou combat tans : aussy, que ce n'est raison qu'il soit spectateur et juge de l'effusion du sang chrestien , et qu'il en ayt son plaisir : ce qui est fort abominable quecest infidèle passe son temps en cela, et juge le chrestien. Et toutesfois, ce mesme doctor Paris dit cl permet bien que l'on se peut ayder des forces infidèles et sarrazines de chrestiens contre chri slicns, ainsy que plusieurs jadis s'en sont aydés, comme aucuns roys de Sicille ; ce qui se trouve en VHistoire de Naples , et ce que nos roys François lei Henry II ont praciiqué. Enfin, ce n'est pas jus verd, mais verd jus. En France et Angleterre, et autres lieux chresiiens où ledict concile n'a esté receu ny approuvé , les combats s'y peuvent faire encor, mais il ne s'en fait plus.
Un autre grand abus en ces duels estoit que fes combattans estoient visités , tastés et fouillés les uns les autres par leurs confidans, pour sçavoir s'ils n'avoient point sur eux aucuns caractères et charmes, et autres parolles meschantes,
1 Avions.
| et billets negromanciens sur eux : ce qui ht on poincl qui fascha et colera feu mon onde de Li Chastaigneraye , quand , avant qu'aller à son combat , un confidant de Jarnac le vint aies; fouiller et taster : «Gomment! dit-il, penserait- «on que, pour combattre tel ennemy, je me a voulusse ayder de ces choses là , et que j'allasse «emprunter antre secours pour le combattre que «mon bras?» Et , de faict, plusieurs en Italie en sont estés visités de ceste façon , d'autant qu'il s'en est trouvé aucuns saisis de ces drogueries et sorcelleries; jusques-là que, craignans aucuns aussy désire descouverts par ces recherches, aon ouy parler que. quelque temps avant qu'entrer aux combats, se sont fait raser la teste, et la-dessus se sont fait escrire et imprimer (comme en Espaigne on fait aux esclaves au visage) force tels caractères et parolles enchantées, pour se rendre invincibles et plus asseurés 1 vaincre. Gomme de vray s'est-il trouvé foret
[ personnes, et là et ailleurs, et aux guerres, chargées de tels billets qu'on a veu leur porter de grandes vertus et contre le fer et contre le feu. J'en ay veu et cognu une infinité auxquels aux uns ces sorti lièges ont réussi , aux autres non. Voylà comment tels abus en tous lieux sont ridicules. J'ay bien ouy dire qu'on n'est point repris pour porter une chemise de Nostre-Dame de Ghartres, ou quelques sainctes reliques de Hyerusalem, de Nuslre-Dame-de-Laurelte, de Mont-Serrat et autres choses sainctes, jusqu'à des sainctes oraisons, que j'ay ouy dire les confidans et parrains ne pouvoir oster, ains les y peuvent laisser : en quoy pourtant il y a dispute, si l'un s'en trouvoit chargé, et l'autre non; car en ces choses, il faut que l'un n'aye pas plu» d'advantage que l'autre.
Un grand abus en ces combats : en arriva un, et fort plaisant, parmy deux capitaines es-
I paignols de la garnison de Gayette, l'an 1558,
| que l'on me dit en ce mesme lieu et en roesmt temps, moi passant par là, dont le conte est td. Il y eut un gentilhomme Lunel, cavallier arragonnois, estant en une certaine rue parmy autres cavalliers et soldats, entre autres un cavallier castillan appelé Pedro Tamayo, estans tous en une mesme conversation , devisans et causaDs ensemble, il y eut un paysan qui avoit apporté un plein panier de pesces très-beaux, comme il y en a là force. Tamayo les vint tous achepier.
DISCOURS SUR LES DUELS
à quoy Lunel luy en vint prendre le plus beau, ce qui fascha à Tamayo. Lunel luy en fit toutes les excuses du monde ; de quoy Tamayo ne s'en contenta, encor que l'autre luy dist que, pour celuy qu'il avoit pris il luy en payerait une charge. Mais, venant de plus en plus de parolles en parolles picquantes, Tamayo luy dit qu'il se scrvoit de serviteurs et creast plus gens de bien que luy. Il n'eut pasdict plustost le mot, que Lunel mit la main à l'espée pour le charger; mais il Put empesché par les compagnons, capitaines et soldats qui estaient là ; que Tamayo sur cela se retira en la maison du capitaine Montes-doça , qui estoit là auprès. Et d'aulaot qu'il ue se sentoit assez courageux pour se battre contre Lunel, il ne comparait de long-temps, et se tient toujours caché, jusqu'à ce qu'il s'advise de passer en Espaigne, et là changer d'habit . et se faire homme d'église et prestre , ce qu'il fit estant là. Et dura bien un an entier, que Lunel ne put sçavoir aucunes nouvelles de luy, encor qu'il le fist chercher par-tout , plantant et affichant cartels en toutes parts pour le desfier, les envoyant en tous les lieux d'Italie les plus principaux, jusques en Espaigne, et au lieu de sa naissance, qui estoit en la ville d'Âvilla : et tout cela avecques de grands dangers et de grands cousts ; car il y fallut employer las autenticas escrituras de escribanos reaies ce dit le conte. Mats Tamayo s'estant desjà faict prestre, se mocqua de Lunel , disant que son habit nouveau pris ne luy pouvoit permettre, renvoyant bien loing ces cartels et desfis; dont Lunel, désespéré de ne pouvoir venir au combat, n'eut autre recours qu'à envoyer son dire, son manifeste et ses escritures aux principaux princes d'Italie et d'Espaigne, pour manifester son devoir, ses diligences , par lesquelles paroissoit qu'il n'a voit pas leuu à luy qu'il n'eust bravement combattu ; qui tous luy respoodirent qu'il avoit faict très-bien en gallant homme d'honneur et valeur; mais ce ne fut pas sans rire de la fourbe que Tamayo avoit faicte à Lunel, pour luy avoir faict despendre tant d'argent, luy avoir donné tant de peines , sueurs et travaux à le chercher, et luy très-bien et beau s'estoit faict prestre pour s'exempter de combat , et vivre désormais libre de guerre , de coups d'espée et d'esloquades. C'est une finesse celle-là très- 1 Les écriture* ambemiquei de» achirhles ou notaires.
seure pour la vie humaine, et plaisante pourtant à lire.
Il y a eu force gens de guerre d'autresfois qui ont faict et font de ces traits, et se sont ainsy rendus religieux et prestres, pour désormais n'estre plus subjects aux hasards des guerres. Ils ne ressemblent pas ceux-là qui quittent la robbe longue et leurs biens d'église pour suivre les armes, dont il en est sorty de braves hommes , comme j'en ay faict ailleurs un discours. Il y en a aucuns , qu'on a cognu , qui ont pourchassé les ordres de nos roys , pour estre exempts des estoquades, combats et appels. Ce conte n'est des pires, et très-plaisant ; et s'en jouerait une plaisante comédie en représentant un capitaine bravasche, braveur, menaceur, de fendre des nazeaux pour du pain ; tuer tout, et puis, pour en venir aux mains, se représenter prestre, ou homme religieux. Je croy queZany et Pantalloo le fouetteraient bien et se mocqueroîent bien de luy.
Or , laissons ces contes puisque la practique n'en est plus par le sainct concile de Trente. L'on s'advisa àNapIf s(et s'use fort aujourd huy) d'une autre manière de combats , qui se font par appels et seconds, hors des villes, aux champs, aux forests, et entre les hayes et buissons, d'où estoit venu ce mot : cornbattere à la mazza. Moy , curieux , j'aj demandé d'autresfois à gens bien experts en ces combats et mots chevalleresques la dérivation du mot. Ils m'ont dict , dans Naples raesme, que matta en espaipjnol vaut autant à dire que buisson ou haye, et en langage napolitain s'appelle mazza, corrompu mot, mais pourtant vient et dérive de là pour la longue habitude et fréquentation de jadis entre les Napolitains et Espaignots , qui ont estés bons maistres aulresfois ; et pour s'appeller ainsy aux champs , entre les hayes et buissons, à l'escart , pour se battre, on disoit cornbattere à la mazza. Ils m'en ont dici autres raisons pour ceste dérivation , que je laisseray pour prendre ceste-cy.
Or , les combats à la mazza sont estés fort desapprouvés par les docteurs duellistesanciens, pour beaucoup de raisons , dont l'une estoit : d'autant que ces combats se faisoient sans au-, cunes armes deffensives, ny couvrans le corps, ce que l'on requiert fort en camp clo» pour beaucoup de raisons que les escrivains duelliste»
DISCOUhS SUR LES DUELS.
récrivent, mais seulement avecques l'espée et la cappe,ou à la dague, qui ne sont estimées armes deffensives, d'autant que d'elles-mesmes ne couvrent le corps, si-non en tant que la dextérité de la personne le permet : et la raison pourquoy ces duellistes veulent le corps couvert , est qu'ils disent qu'autrement est combattre en bestcs brutes, et qui se vont précipiter à la mort comme bestes. Gela va bien, et est bon ; mais en quelque manière que ce soit, quand on vient ou couvert, ou descouvert, il y faut venir ivsolu, ou mourir ou vaincre; dadvantagc, ceux Mjnt plus à estimer qui vont au combat plus chargés de braves courages que d'une lourde niasse d'armes, là où il y a tant d'abus, comme j'ay dict cy-devant. Mais, tout ainsy que la querelle est prise, selon ainsy se doit-elle derac.sler et vuider, sans aller emprunter tant de diversités et sortes d'armes, si-non celles qui se sont trouvées sur le point du différend, ou la cappe, ou l'espée, ou la dague et l'espée, fust sans esire couvert; et telle est l'opinion d'aucuns gallans hommes; et si, aux combats à ouirance precedens que j'ay dict s'exerçoient peu de courtoisies, en combats de la mazza et d'appels il s'en est trouvé et veu aussy peu, et se sont peu pratiquées; mais (qui pis est) en tels combats de la mazza à Naples, il y avoir tousjours ( ou le plus souvent ) des appellans ou seconds, lesquels, voyans battre leurs compaignons, s'entredisoient entr'eux (bien qu'ils u'eussent débat aucun ensemble mais pluslost Mnytié que hayne) : a Et que faisons-nous, «nous autres, cependant que nos amys et com- «paignons se battent? Vrayment, il nous fait « beau veoyr ne servir icy que de spectateurs à « les veoyr entretuer! Battons-nous comme eux. » Et sans autre cerimonie se battoient et s'entretuoient bien souvent tous quatre. Gela estoit plus de gayeté de cœur que de subject et d'animosité.
Nos braves François estans au royaume de Naples, soubs le regue du roy Louys XII , commancerent à practiquer ces desfis et combats en un qui se fit entre treize Espaignots et treize François; et ce furent les Espaignols qui les premiers desfierent, et ce, plus de gayeté de cœur que pour autre subject, car il y avoit pour lors tresfves entr'eux. Les François les prinrent aussy lost au mot; et Dieu scait s'ils y eussent
failly , et faillirent non plus au jour et au lieu assigné , près la ville de Monervine. J'ay veu le lieu, qu'aucuns de là m'ont monstré par especiauté. Tous y firent ce qu'il falloit faire en f,m braves et vaillans. Ceux qui en ont escrit rt parlé a l'advantagc des Espaignols , et comme aussy je l'ay ouy dire à aucuns de ces pays-là, a Naples et (oui , disent que les Espaignols vainquirent les François à cause d'une ruse qu'ils trouvèrent, de ne donner aux hommes, du premier abord, de leurs lances (car ils estoient armés à la gendarme, comme de ces temps ces armes leur estoient fort usitées), mais aux chevaux et les tuer , à cause d'une maxime qu'il» tenoientet observoient tort : Muertoelcabalb, perdido el liombre de armas i. Nos Francow disent le contraire, bien que l'opinion et rentreprise des Espaignols réussit très-bien ; car la plus grand part des chevaux françois furent tués; mais le brave M. de Bayard, et M. d*0rose, très-vaillant aussy, leurs chevaux estans demeurés entiers, réparèrent le tout, aimy que je le manifeste en un endroict de mes Rodomontades espaignolles , où ce grand capitaine Gonzalo niesrue confesse les Espaignols n'aroir si bien faict comme il cuydoit , et comme il les avoit envoyés pour faire mieux; j'y cotte les mesmes parolles en espaignol qu'il proféra. Despuis ce combat (ce disent les Espaignol*) les François no rirent plus bien leurs affaires audict royaume , tenans pour un certain scrupule que tels desfis sont désastreux à toui un gênerai , ainsy que j'ay veu tenir ceste opinion A plusieurs grands capitaines espaignols, italiens et françois, et mesmes à M. le mareschalde Byron , qui n'admettoit et ne Irouvoit nullement bons ces desfis, appels et combats en unr armée, fust d'ennemy à ennemy, fust dauire i autre de l'armée , et que tout cela ne faisoit qu'amuser le monde , desbaucher les affaires di prince, et faire perdre quelquesfbis de belles occasions importantes au gênerai, qui se rencontrent quelquesfbis, et faire entre-tuer deux braves hommes, qui pourraient csfre cause du gain d'une battail le et la salvation de son prince; et que le meilleur est songer il bien mener les mains à une bonne affaire qu'à toutes ces vanités ou animosités.
Du règne du roy Charles VII , il se fit un 1 Le cheval moit, rhoûuae d'armes csi perdu.
DISCOURS SUR LES DUELS
pareil desfl et combat , près d'Argentan , de vingt Anglais contre vingt François. Les Anglois forent desconfits et vaincus. Onrques puis ils ne firent bien leurs besoignes, et perdirent en un an peu a peu la Normandie.
Du règne du roy Henry 11 , fut faict en Piedmont un pareil desfl entre M. de Nemours et le marquis de Pescayre , trois contre trois. Tout n'alla pas bien. J'en parle en la Fie de M. de Nemours , en mon livre qui traicte des grands capitaines qui ont estés de nos temps despuis cent ans. Jalleguerois force autres pareils cornnais anciens , mais us senuroieni trop leur rance. Pour ce je les obmets, et viens à nos modernes que nous avons veu en oostre France despuis vingt ans en ça.
J'accommanceray par celuy de Quielos et d'Antraguet, principaux querelleurs , et ce pour dames. Riberac , et Chombert le jeune, Allemand , secondoient et tierçoient Antraguet. Maugiron et Rivarot secondoient et tierçoient Quielus ; qui tous seconds et tiers s'offrirent à se battre, plus par envie de mener les mains que par grandes inimitiés qu'ils eussent ensemble. Ce combat fut très-beau , et I accorapara-onlors à celuy des Guryasseset Horaces, les uns Albans et les autres Romains, pour n'en avoir veu en France de long-temps tel , et de tant à tant, et sans armes aucunes deffensives : reste que de cestuy-cy en resta deux en vie, qui furent Antraguet et Rivarot, et de l'autre des Romains et Albans un seulement. Antraguet avoit à faire avecques Quielus, Riberac avec- i ques Maugiron , et Rivarot avecques Chombert. Ils combattirent vers les ramparts et porte de Sainct- Antoine, à trois heures du matin en esté : de sorte qu'il n'y eut aucun qui les visl battre, que quelques trois ou quatre pauvres gens, certes chef ifs tesmoings de la valeur de ces gens de bien, qui pourtant en rapportèrent ce qu'ils en avoient veu, tellement quellement. M. de Quielus ne mourut pas sur la place , mais il survesquit quatre ou cinq jours par la bonne cure des chirurgiens et la bonne visite du roy qui Paymoit fort. Enfin il mourut, car il estoit fort blessé. Il se plaignit fort d'Antraguet, de quoy il avoit la dague plus que luy , qui n'a voit que la seule espée : aussy , pour parer et destourner les coups que l'autre luydonuoil , il avoit la main toute découpée de playes. Et ainsy qu'ils se vou-
lurent affronter , Quielus dit à Antraguet : «Tu t as une dague, et moy je n'en ay point. » A quoy répliqua Antraguet : «Tu as doneques faict une a grande faute de l'avoir oubliée au logis. Icy «sommes-nous pour nous battre, et non pour «pointillés des armes.» Il y en eut aucuns qui dirent que c'estoit quelque espèce de supercherie d'avoir eu l'advanfage de la dague, s'il n'en avoit esté convenu de n'en porter point , mais la seule espée. Il y a à disputer là dessus; mais Antraguet disoit n'en avoir esté parlé. D'autres disoient que, par gentillesse chevalleresque , il debvoit quitter la dague. Cest à sçavoir s'il le debvoit. Je m'en rapporte aux bons discoureurs, meilleurs que moy.
Doneques , sur ce je vous en ameneray un exemple d'un gentilhomme d'Anjou , nommé la Fautricre, ayant entré enestoquade dans une vieille grange, mais pourtant enfermée de ses quatre murailles, sur lesquelles les seconds et tiers et autres en advisoient le combat, qui fut contre le cadet d'Aubanyc, gentilhomme d'Angoulmois, près de Ruffec, fort brave et vaillant gentilhomme, et fort bravasche, et qui en tout vouloit fort imiter M. de Bussy , mais il ne put en aucune sorte : se le figurant , cela luy faîsoit grand bien à la râtelle pourtant. Cestuy doneques Aubanye avoit demeuré cinq ans à Rome, apprenant ordinairement à tirer des armes, et mesmes de Pespée seule, du Patenostrier, trèsexcellent en cest art. Si bien qu'estans prests à se battre, ledict Aubanye dit à son enneiny : «Frère, je n'ay accoustumé à me battre qu'à «Pespée seule. Je n'ay point porté de dague. «Pour cela osiez lavostre.» L'autre, aussy tost prompt, jetta la sienne par-dessus la muraille de la grange; et la fortune luy fut si grande , qu'il vainquit et tua ledict Aubanye, qui estoit un des plus estimés spadassins pour Pespée seule , et des pïus adroicls cent fois plusque l'autre. Un chascun après le blasma , pour avoir ainsy complu à son ennemy et gratifié d'un tel advantage, qu'il fust esté bien employé si Aubanye l'eust tué : mats en cela il monstra un grand courage. Ce combat fut faict en ces dernières guerres de lalifiue, près La Rochelle; car tous deux estoient huguenots, et suivoient le roy de Navarre.
Quelques années après ce combat susdict de Quielus et Antraguet, M. le baron de Byron en fit un antre de trois contre trois (il avoit pris
DISCOURS SUR LES DUKLS
pour second et tiers Lognat et Genissat , braves et vaillans certes), contre le sieur de Carancy, ayant pour second et tiers Estissac et La Bastye, braves et vaillans aussy. M. le baron de Byron et Carancy estaient les deux principaux contendans et chefs de la querelle : les autres , pour servir leur amy, ou par gayeté de cœur (ainsy que firent ceux d'Antraguet et Quielus), s'en voulurent faire de feste et s'entrebattre, bien qu'aucuns fussent aroys et parlassent avant souvent ensemble. Ils s'allèrent bravement battre, sans faire nul bruit , à une lieue de Paris, dans beaux champs, pour n'irriter le roy qui y estait, et ne voulait point ces combats. Ce fut pour un bon malin qu'il neigeoit à outrance, sans appréhender le mauvais temps. Nul ne vit le commancement ny la fin , tant ils conduisirent secret l em en l leur entreprise, si-non quelques pauvres gens passans. La fortune fut si bonne pour M. le baron et ses deux confidans, que chascun tua bravement son homme et l'estendit mort par terre. Aucuns dirent que M. le baron de Byron , prompt et soudain de la main (ainsy qu'en tous arts aussy bien qu'en celuy de Mars il y a des artisans plus prompts et diligens à faire leur besoigne que les autres), depescha son homme le premier, et alla ayder aux autres : en quoy il fit très-bien, et monstra qu'avecques sa valeur il avoit du jugement et de la prévoyance, bien qu'il fust encor fort jeune, et n'a voit point encor faict tant d'expertises d'armes comme il en a faict despuis, qui l'ont rendu l'un des plus grands et vaillans capitaines de la chrestienté, ainsy que je le descris dans mon livre Des grands capitaines françois et espaignols que j'ay faict.
Ceste susdicte prévoyance luy faisoit sa leçon pour ne se fier trop en ce dieu Mars , qui est le plus ambigu et teplusdoubteux dieu de tous les autres. Que si on se laisse trop aller à sa fiance , et ne fasse-on cas de l'advantage qu'il vous a donné une fois, il le vous oste bien par amprès, et le vous fait cher couster; ainsy que possible mal eust pris, ou à M. de Byron, ou à ses compaignons, s'il les eust veu et laissé faire, et ne les eust assistés. Aussy estoit-il trop courageux pour ne jouer la partie qu'à demy et en veoyr le passe-temps. Ainsy doibt faire tout cœur généreux, et soustenir son compaignon jusqu'à la dernière goutte de son sang , si n'estoil que
le camp fust esté conditionné , ainsy que les Espaignols conditionnèrent le leur que j'ay dict cy-dessus contre les François, qu'ils limitèrent soubs tel pache qui passerait outre le camp demeurerait vaincu et prisonnier, et ne combattrait plus de tout le jour ; pareillement , celoy qui serait mis à pied , ne combattrait non plus; et, au casque jusqu'à la nuict Tune bande n'eust pu vaincre l'autre, et n'en demeurast-il que l'un à cheval, le camp serait fini , et en pareil honneur, et pourrait ramener tous ses compatgnons francs et quittes, lesquels sortiraient en pareil honneur que les autres hors du camp. Voylà de bizarres conditions de camp , eau tes et subtiles, aussy à l'espa ignoll e , e t pla isant es aussy, qui me font souvenir du jeu des barres , que l'un rachelte tous ses compaignon* pris. Voylà pourtant de grands cas, estre ainsy lié à ne secourir son compaignon. Ainsy le vent la loi donnée. Que si elle n'est, il faut mener les mains quoy qui soit. Autrement il y a un grand reproche.
Voicy un miracle de trais combats tout à coup que je vais conter pour quasy incroyable. Je l'ay ouy conter, à Naples, à un seigneur plein de foy et vérité, d'un gentilhomme de là mesroes. L'un fut appellé par un autre pour quelques parolles qu'il disoit avoir tenu de luy. Ce gentilhomme s'en alla à l'estoquade sur la parolle de celuy qui le vint appeller et d'un autre tiers, auquel il se fioit fort pour sa prudhommie et gentillesse d'armes , luy tout seul , sur la parolle de l'appellant. Estant dans le camp, tue son ennemy : et, s'en voulant retourner, l'appellant luy dit qu'il luy desplaisoil fort de veoyr un tel espectacle, et que mal il luy sieroit s'il luy estoit reproché à son retour s'il n 'avoit vangé la mort de son amy, et qu'il ne se battist contre luy. L'autre luy respondit tout froidement : a Ne tient-il qu'à cela? vrayment, je le «veux.» Et, venant aux mains, le gentilhomme napolitain le tua aussy lost de gallaut homme. Le tiers, qui futspectateurde tout , et qui estoit aussy vaillant que les autres, luy dit : « Vray- «ment, vous vous en retournez avecques une «fort heureuse et belle victoire. Que si tous «n'estiez si las comme je vous vois, pour avoir «eu tout à coup affaire à deux, j'essayerais de « vous oster la inoiclié de vostre heur et honneur; «car résolument nous nous battrions : nuis
• OoTention.
DISCOURS SUR LES DUELS
«ayant esgard à vostre lassitude, je remets la « partie à demain, vous priant de vous trouver «à telle heure en ce roesme lieu où je ne fau- «dray m'y trouver : car il me fasche fort de «veoyr mes compaignons morts, que je ne « vaoge leur mort. » Ce gentilhomme luy dit : «Rien moins que cela. Je ne suis point las. « J'ayme autant me battre tout chaud tout àceste « heure et annuit 1 que demain, et me sens aussy « fi ais comme si je n'eusse point combattu. Par- «quoy passons-en nos fantaisies de tous deux, «sans remettre à demain.» L'autre le prit au mot ; et, venaos aux mains, ce Napolitain en fit de mesmes comme des autres deux , et le tua de pareil heur : et, les laissaut là tous trois morts à la garde de Dieu pour estre enterres, « entouras sain et sauve.
Voylà un grand miracle de Mars ; et jamais ne s'en parla d'un tel, durant les chevalliers errans, parmy les histoires, car elles sont fausses; et ce conte, s'il est vray, c'est un grand faicl, et autant admirable qu'il peut estre véritable. En quoy se peut noter beaucoup de particularités que je laisse à plusieurs discourir : entr'autres de la fiance que prit ce brave gentilhomme de ces trois, pour s'aller battre sur leur parolle sans nul second ; puis l'asseurance et la braveté qu'il eut de se battre ainsy contre ces trois l'un après l'autre, dont, selon toutes lois duellistes, légitimement il se pouvoit excuser, et remettre la partie au lendemain ou autre jour. De plus, faut noter la fortune grande qui l'accompaigna,donton n'ouyl jamais parler dételle. Je donne ce conte pour tel qu'on me l'a donné.
Du temps du feu roy Charles IX, dernier mort, fut faict un combat en l'isle du Palais, entre un gentilhomme de Normandie (dont j'ay oublié le nom) et le petit chevallier de Reffuge; petit, dis-je, car il estoit des plus petits hommes que j'ay point veu , mais très-brave et vaillant, et qui avoit fort veu. Le combat fut en Tisle du Palais. Ainsy qu'ils s'y faisoient passer tous deux seuls sans seconds, ils virent force gentilshommes qui couraient sur le quay pour prendre les batteaux, et aller après eux pour les séparer , car c'esloit à l'heure que le roy alloît a la messe en la chappelle de Bourbon.
nostri cavalieri como de gfi antichi ! ) 1 , qu'il les passast viste et fit grande diligence , car ils a voient une affaire d'importance; dont ils donnèrent chascun un teston audict batlellier; et, ayaus pris terre, ils s'entredirent seulement : «Faisons viste, car voicy ces messieurs qui aadvancent pour nous séparer.» Ils n'y faillirent pas ; car en quatre coups d'espée ils s'entrelucrent tous deux, et tombèrent tous deux, l'un deçà et l'autre delà ; et les trouva-on rendans l'ame et l'esprit Quelles resolutions et quelles animosités !
M. le marquis de Mailleraye, fils aisné de M. de Pienne, estant nouvellement tourné d'Italie, fraischement esmoulu, et qui avoit fort bien appris à tirer des armes , qu'il avoit des mieux eu main, estant arrivé à la cour, un soir au bal prit querelle avecques le seigneur de Livarot (celuy qui avoit esté l'un des six au combat de Quielus et Antraguet ), fust ou avecques juste occasion, je ne le dis point, si-non que plusieurs teuoient que de gayeté de cœur il avoit pris la querelle pour un mauvais garçon et grand mesprisanl des autres despuis l'heureuse issue deson combat, et, pour ce, avoit esleu pour maistresse une dame de la cour, belle certes, et ne vouloit qu'aucun la servist que luy, comme jaloux de sa beauté, de son honneur et de son bien. Cedict marquis, tout gentil et tout courageux, en l'aage près de vingt ans, luy présente son service debvant luy. L'autre, haut à la main comme luy, l'attaqua peu à peu de parolles. Enfin, à bonne paille bien seiche le feu se prend ayscment. Par ainsy s'entre-donnerent (sans faire grand bruict) le combat en une petite isle sur la rivière à Bloys, sans seconds ne sans rien. Le matin doneques ne faillirent , chascun sur un bon courtaut montés , à comparoir , ayant pourtant chascun un laquais pour tenir leurs chevaux. Le marquis ne faillit dans deux coups tuer son homme d'une estoquade franche, que je représenterais mieux que je ne la dirais, car il me l'avait dict avant , et le rendit tout roide mort. Mais, quel malheur pour luy ! ainsy qu'il s'en retournoit, le laquais de Livarot , qui estoit un grand laquais et fort , et desjà portant espée , l'ayant cachée une heure debvant
Ils dirent au battellier, car tous deux estoient i dans du sable (aucuns disent que ce fut de son
en mesme batteau {Quai bontày valor dei t
1 Quel courage et quelle râleur dam no» caYilier» tnoderoeij auMi bien que dans le» aiicieu» !
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propre mouvement, autre* du commandement de son maistre , ce que je rie croy, car il estoit trop gallant), vint par derrière, et luy donna un grand coup d'espée , dont il le tua tout roide mort, ledict marquis ne disant seulement (ainsy que l'autre l'eust atteint): «Ali! mon Dieu, a qu'est cecy ?» Ledict laquais fut aussy tost pris, par le rapport d'aucuns qui le virent , et fut aussy tost pendu , ayant confessé le tout , rt qu'il l'avoit Faict pour vanger la mort de son maistre. Plusieurs discourent là-dessus que, si I un et l'autre eussent pris des seconds ce malheur ne fust pas advenu par le laquais , et qu'il est Port de besoin d'avoir des seconds, pour plusieurs raisons qui se peuvent alléguer là dessus, tant pour engarder et éviter supercheries, que pour tesmoigner de leurs va lieu rs ou poltronneries, enfin pour une autre infinité de raisons qui seraient trop longues à discourir; tout ainsy qu'il y en a force inconveniens que je ne veux m'amuser à exprimer, si-non un, arrivé par un exemple faict a Rome du temps du pape Grégoire dernier, entre deux autres gentils* hommes françois, qui estoient La Villatte, le baron de Salligny, et Matecolom, et Esparezat, Gascon et escuyer de la grande escuyerie du roy. Ils s'assignèrent le combat à quatre milles de Rome. Esparezat autheur de la querelle , se battit contre La Villatte son adversaire. Matecolom , second d'Esparezat , se battit contre le baron de Salligny; et chascun s'estant mis à part assez loin de l'autre de quelque trente pas, après avoir faict leur debvoir, advint que Matecolom le premier tua son ennemy; et, voyant que son second Esparezat estoit long 3 tuer le sien, encor qu'il fust fort jeune garçon (ainsy que dit Francisco , tireur d'armes : Erano puti, comme estoit aussy Salligny), s'en vint ayder à Esparezat , et tous deux tuèrent La Villatte, je croy non pas sans grand' peine. Encor que le jeune homme criast qu'il n'y avoit raison de se mettre deux sur un, Matecolom repliquoit : ■ Que sçai-je aussy ? «Quand tu aurais tué Esparezat tu mevien- «drois à tuer si tu pouvois, et me viendrais «donner de l'affaire, où je ne m'y veux mettre « plus que j'y suis , et en puis sortir. » Et voylâ comment alla ce combat , et où le second n'y procéda pas comme le Florantin , en l'exemple que j'ay allégué cy-dessus du combat de quatre
Florantins. Aussy y a-il différence en un combat
i cerimonieux conditionné et solemnisé de juges , \ de maistres de camp, de parrains et confidans, et celuy qui se fait à Pescart sans aucuns yeux, et aux champs, là où tout est de guerre.
Il se fit un combat en Limosin , il y a quelque temps, entre un gentilhomme nommé Romefort, et un Fredaigues, tous deux hantans la maison de La Vauguon. Il y en eut un gentilhomme qui despuis fut tué à la cour, et acquît, je ne sçay comment, titre des gallans, sans avoir jamais veu que peu de guerre ; je ne le nommeray point. Il alla appeller Fredaigues de la part de Romefort , qui y alla aussy tost sur la parolle du gentilhomme, et ce sans seconds, si-non un vallet chascun pour tenir leurs chevaux. Ce gentilhomme s'habilla en palefrenier de Romefort, d'autant qu'on se vouloit desfaire dudict Fredaigues, et le tuer nommément. Mais la Fortune voulut queFredaigues tua aussy son homme , et ne donna loisyr au palefrenier déguisé de venir et ayder à Romefort, d'autant qu'ils avoient laissé leurs chevaux loin: et ainsy qu'il s'advançoit, le palefrenier de Fredaigues s'advança plustost , et donne son cheval à son maistre, sur lequel il monta prestement , et s'en va au paleFrenier déguisé (lequel il cognut aussy tost), de telle furie, qu'il fut contrainct à tourner teste, et gaigner le haut, lequel Fredaigues recommanda au diable, en le laissant courre et aller. Luy, victorieux, s'en retourna, en disant qu'il avoit bien tué son ennemy et bien Faict ftiyr son palefrenier. Dieu le voulut ainsy ; car la supercherie estoit trop grande. Ce Fredaigues a esté despuis tué, avecques le comte de La Roche-Foucaud à la charge de Sainct-Yriers en Limosin.
M. le viscomte de Turaine , brave et vaillant seigneur, ayant esté appellé par M. de Duras de la part de son frère , M. de Rozan , brave et vaillant aussy, y estant allé fort librement , se plaignit fort d'une grande supercherie qui loy fut faicte estant au combat ; car d'une embuscade sortirent cinq ou six , qui le chargèrent et luy donnèrent dix ou douze coups d'espée (ceux-là n'estoient pas bons tueurs , ny si bons que le ! baron de Vitaux , duquel je parleray tanfost), { et le laissèrent en la place pour mort : dont despuis il voulut avoir la revanche sur M. d# I Duras ; car il fit entreprise sur luy de le tuer
DISCOURS SU
dans sa maison, et le traiter en supercherie comme il disoit en avoir receu de luy ; et , de faief , elle estoit exécutée, sans un grand cerf qui estoit dans le fossé , et lors en rut , qui chargea si furieusement ceux qui estaient descendus, qu'ils donnèrent l'allarme, et s'en allèrent, ayant mis en vain leur desscing. Ledict M. de Duras en faisoit toutes ses excuses, et juroit n'y avoir eu aucune supercherie , et qu'il n'esloit possible que six hommes n'eussent tué 1:11. Aussy M. de Duras n'eust eu garde d'en ostre de consente, pourestre seigneur d'honneur et de valeur, et fust mort plustost. Si d'autres s'en racslcrent il n'en pouvoit mais : je l'en ay veu fort s'excuser.
En ces combats et appels, comme je tiens des grands, faut bien adviser et peser quand on va ainsy seul sur ta foy d'un gentilhomme, et considérer bien les personnes qui appellent ; à sçavoir si elles sont de qualités, d'honneur, de foy, deparolles, de vaillances, et pour telles esprouvêes, et en cela prendre l'instruction de M. de Rosne, gentilhomme lorrain, et qualifié, tant aux guerres de Fiance, de Flandres avecques Monsieur, que de la ligue avecques messieurs de Guyse et les Espaignols; lequel, ayant une question contre M. de Fargy (le jeune Rambouillet), et ayant esté appcllé par un gentilhomme que je sçay (je ne le nommeray point) , et estant asseuré par luy qu'il vint au lieu là où l'attendoit Fargy, sur sa Foy et sur sa parolle, Rosne luy fil response qu'il y falloit adviser, et que mal volontiers consigneroit-il sa vie sur sa foy et parolle, qu'il ne luy voudroit pas prester vingt escus sur sa mesme foy et parolle. En ces choses l'on y doibt bien adviser , niais que le tout se fasse l'honneur sauve , et que le monde n'ait à présumer que c'est pour f"yr la lutte et le combat.
Un de ces ans , fut appcllé et desfié le baron de Vitaux par Millaud , à se battre encontre luy
une lieue de Paris , en beaux champs. Ne faut point demander s'il faillit à s'y trouver ; car il estoit un des courageux gentilshommes qu'on «M «ceu veoyr ; ses beaux faicts en ont faict la prouve. Il fut concerté eu'i Y : deux que leurs seconds, bien qu'ils fussent trés-braves et vailles, ne se battroient point; ear ils estoient fort grands ainys. Celuy de M. le baron visita Millaud, et celuy de Millaud visita le baron,
pour veoyr s'ils n'estoient point armés. Aucuns des parenset parentes du baron disoient et afflrmoient que le second du baron fut trompé , d'autant que, combattans en chemise, ainsy que celuy du baron voulut visiter Millaud et te taster, Millaud, desfaisant le devant de sa chemise du costé de la poictrinc, (a luy monstra a plein, laquelle ne visitant autrement, et croyant que ce fust sa propre chair, le laissa ; mais voicy le pis que disoient ceux que j'aydict, que ledict Millaud estoit couvert d'une petite légère cuyrassine sur la chair, laquelle estoit peinte si au naturel et au vif de la chair, que par ainsy ledict second fut trompé en sa veue. C'est à sçavoir si cela fut , et si un peintre peut ainsy représenter une chair sur du fer. Je m'en rapporte aux bons peintres si cela se peut faire. Autres disoient qu'il y pourroit avoir quelque apparence, d'autant que Pespée du baron se trouva fort faucée par le bout, et que ledict baron , ayant affronté son ennemy, luy lira deux grandes estoquades coup à coup , dont en fit reculer trois ou quatre pas son ennemy; et, voyant que par ces estoquades il n'y gaignoit rien, il se mit aux eslramassons ; sur lesquels l'autre parant , et prenant le temps, et s'advancanl, luy donna une grande estoquade , de laquelle il tumba ; et , aussy tost, s'advançant sur luy de plus prés, luy donna trois ou quatre grands coups d'espéc dans le corps , et l'acheva , sans luy user d'aucune courtoisie de vie. Ainsy le baron avoit tué son pere M. de Millaud : aussy de mesmesM. de Millaud avoit tué son frère le baron de Tiers. Ainsy mourut le brave baron , vaincu après plusieurs belles victoires par luy obtenues sur ses ennemys. Ainsy mourut encor ce brave baron, vieux routier d'armes et tant de fois victorieux sur d'autres , par la main d'un jeune homme, qui n'a voit que peu ou du tout point encor faict de grandes armes, si-nou que, sortant hors d'ostage et de prison en Allemaigne , vint s'esprouver tout du premier coup contre un des vaillans et déterminés de la France. Voylà ce qu'en disoit le monde pour lors , et l'heur qu'on en donnoit à l'un , et le malheur que l'on donnoit à l'autre. Ce fut un très-beau coup d'essay pour l'un , et une fascheuse et cruelle fin pour l'autre , mais pourtant point deshonteuse, ains fort honnorable.
DISCOURS SUR LES DUELS
J'ay ouy conter à un tireur d'armes qui apprit à Millaud à eu tirer, lequel s'appelloit le seigneur Jacques Ferron, de la ville d'Ast, qui avoit esté à moy (il fut despuis tué à Saincte- Basille en Gasconne, lorsque M. du Mayoe l'assiégea, luy servant d'ingénieur, et, de malheur, je Pavois adressé audict baron , quelque trois mois auparavant, pour l'exercer à tirer, bien qu'il en sceust prou; mais il n'en fit conte: et, le laissant, Millaud s'en servit, et le rendit fort adroict ); ce seigneur Jacques doncques me raconta : qu'il s'estoit monté sur un noyer assez loing, pour en veoyr le combat, et qu'il ne vit jamais homme y aller plus bravement, ny plus résolument, ny de grâce plus asseuréc ny déterminée. 11 commança de marcher de cinquante pas vers son ennemy, relevant souvent ses moustaches en haut d'une main; et estant à vingt pas de son ennemy (non plustost) il mit la main à l'espée qu'il tenoit en la main, non qu'il l'eust tirée encor, mais en marchant il fit voiler le fourreau en l'air, en le secouant , ce qui est le beau cela , et qui monslroit bien une grâce de combat bien asseurée et froide, et nullement téméraire, comme il y en a qui tirent les espées de cinq cents pas de l'ennemy, voyre de mille, comme j'en ay veu aucuns.
Ainsy mourut ce brave baron, le parangon de France , qu'on nommoit tel, à bien vanger ses querelles par grandes et déterminées résolutions. Il u'estoit pas seulement estimé en France, mais en Italie, Espaigne, Àllemaigtie, en Poulougne et Angleterre; et désiraient fort les estrangers vrnans en France le veoyr; car je l'ay veu, tant sa renommée volloil. Il estoit fort petit de corps, mais fort grand de courage. Ses ennemys disoient qu'il ne tuoit pas bien ses gens que par advantages et supercheries.Certes, je liens de grands capitaines, et mesmes d'Italiens qui sont eslés d'autresFois les premiers vangeurs du monde, in ogni modo K disoientils, qui ont tenuceste maxime : qu'une supercherie ne se debvoit payer que par semblable monnoye, et n'y alloit point là de deshonneur.
Ledict baron tua premièrement le baron de Souper à Toulouse, qui estoit un très-brave et vaillant jeune homme, mais un peu trop outrecuydé; et je luy avois dicl souvent, comme son amy, en nostre voyage du secours de Malthe ,
i De toute
qu'il s'en corrigeas!. Il mesprisoit ledict baron de Vitaux par trop, si qu'estant un jour en <ouj>per, ayant eu quelques parolles, assez légères pourtant, il luy jetta un chandellier à la teste, et en voulant avoir sa revanche sur le coap.tt mettant la main à l'espée , il fut empesebé par lesamysdu baron de Soupez.où il y en avoit plus que l'autre baron, et fallut sortir du logu; mais, au bout d'une heure, guettant l'autre sortir, il ne faillit de le tuer aussy tost, et l'estesdre sur le pavé : et ne fut sans danger ; car, s'il fusl esté pris, il estoit puny sur-le-champ, Uni pour la rigueur de la justice de Toulouse, qut pour ce que l'autre avoit de grands amys et parens en la ville ; et se sauva bravement en habit de damoiselle ( la façon en est longnc i escrire),et s'en vintdroicl chez M. de Duras, qui, comme très-courtois et gentil seigneur qu'il etoit, le receut fort courtoisement, bieo qu'il nt le congnust par trop familièrement, et ty pre>;a chevaux pour venir citez moy, où, ayant ocineuré quinze jours, je luy fournis de cheratn et d'argent ce qu'il voulut (qu'il me rendit trèsbien après) pour tirer vers Paris. L'on dira que je me fusse bien passé d'escrire ceste orconstance.
Au bout de quelque temps, il tua Gounell.e: qui venant de Bloys un jour de laisser le roy, qui l'aymoit fort, et avoit la charge de sa grande escuyerie, et s'en allant chez soy en Picardie ea poste, avecques quatre chevaux, ledict baron k suivit, en ayant eu bon advis, avecques deui bons chevaux seulement, accoropaigné du joue Boucicaut, l'attrapa aux plaines deSainct-Denvss et le tua viste sans autre cérémonie , dont k roy en cuyda désespérer. Que s'il fust esté pm, il estoit infailliblement exécuté, tant il aymoit ce Gounellieu. Et s'en alla en Italie, et n'es bougea jusqu'à ce qu'il vint faire un autre coup, qui fut celuy de Millaud. Mais, premier, je diray pourquoy ledict baron tua ledict Gounellieu: parce que ledict Gounellieu avoit tué wo jeune frère, jeune garçon de l'aage de quinze ans, mal à propos, disoit-oo, et avecques supercherie; qui fut dommage certes, car ce jeune garçon promettoit beaucoup de luy : lo» deux suivoient feu M. d'Allançon. Voytt comment ledict baron revancha la mort de s» jeune frère. Estant doncques de retour dltalk.il sceut que, après le siège de La Rochelle, Miluud
DISCOURS SUR LES DUELS
se pourmenoit dans Paris à son ayse , qui le pensoit encor en Italie, et ne le jugeoit jamais avoir le courage ny la resolution de retourner à cause de la fureur du roy. Néanmoins, il rétoume , et se pourmeine par la ville en habit d'advocat, espie et recognoit le tout et de son mieux, ayant laissé venir sa barbe fort longue, si qu'il estoil irrecognoissable, se loge l'espace de quinze jours en cesle petite maison qui est au bout du quay des Augustins, veoit et reveoit passer son homme par plusieurs fois , ainsy qu'il m'a dict despuis; puis, voyant son bon, et qu'il estoit temps, sort un jour de son logis , avecques les deux Boucicaux frères , Provançaux, seulement, braves et vaillans hommes certes, aussy lesappelloit-on les Lyons du baron de Vitaux, et attaque Millaud, accompaigné de cinq ou six hommes , passant tout devant son logis, le charge, le tue, avecques peu de résistance, et se sauve bravement hors la ville et aux champs. Mais le malheur fut pour luy qu'en tuant ledict Millaud, un de ses coups d'es- I ramassons, par cas fortuit, tumba sur un des Boucicaux à la cuysse, qui luy causa en marchant par pays une grande effusion de sang , dont il futeontrainct descendre en un bourg, et s'amuser et le faire panser à quelque petit bar* bier de village; ce qui rut cause qu'ayant esté poursuivy par le prevost Tanchon , fut pris i douze lieues de Paris, non trop à l'ayse, car il fit grande deffense, dont il fut fort blessé, et fut mené à Paris au Fort l'Evesque, et en tel danger, que du jour au lendemain nous le tenions exécuté. Je le vis par deux fois en la prison , qui me disoit tousjours, d'une façon asseurée : qu'il ne se doubtoit pas moins que de la mort , de laquelle il ne se soucioit , puisqu'il avoit vangé celle de ses deux frères; car Millaud avoit tué son autre frère, quis'appelloit le baron de Tiers, et, disoit-on, en supercherie et advantage. (J'en ferais le conte, mais il serait trop long,et ne serviront pas t rop icy.)Le voylà donequesaux vespres de la mort ; car le roy et le roy de Poulongne cry oient : qu'il meure ! Mais M. le prevost de Paris , son frère , qui tenoit en son logis pour lors les principaux de l'ambassade des Poulonnois, s'advisa de les prier pour son frère, et demander aux deux roys sa vie : ce qu'ils firent; et estois en la chambre du roy de Poulongne quand ils vinrent, où je les vis haranguer tout
en latin, très-eloquemment, et avecques telle passion et affection, que le roy fut fort empesché à leur respondre leur requeste , qu'il n'accorda sur le coup , mais leur donna grande espérance. M. de Thou , premier président, qui ï'aymoit fort, prit aussy son parly, et renions! ra aux roys que s'ils eussent faict mourir Gounellieu et Millaud, les deux meurtriers de ses frères , infailliblement il debvoit mourir ; mais, ne l'ayant faict , il falloit que la loy fust égale, et qu'il eust sa grâce et pardon comme les autres. Enfin, par temporisement, sollicitations et prières , son procès demeura en suspens. Cependant !e roy de Poulongne, qui estoit son principal persécuteur , s'en va en son voyage : l'on fait son procès à la voilée; son pardon et grâce luy fut donnée, et bien interinée. Le voylà pourmener par la ville de Paris et à la cour mieux que jamais , bien venu et arregardé de tout le monde.
Le roy tourné de Poulongne , le baron luy fait la révérence ; mais M. du Gua . qui estoit intime amy de Millaud , et qui estoit grand favory du roy , se déclare son ennemy mortel , le mesprise, le menace de luy nuire où il pourra. Je sçay bien ce que je luy en dis un jour , car tous deux est oient mes grands amys : et je les voulois accorder, comme le baron m'en avoit donné la parolle ; mais point , M. du Gua n'y voulut entendre, et luy dit qu'il le désespérerait. Il fut en train une fois de le faire appeller; mais il ne le fit, pour des raisons que je ne dîray pas, et que ce ne fust esté son plus grand expédient , ny le plus seur. Par quoy, ayant sceu que M. du Gua luy en brassoit une , il fut contrainct vuider de Paris et de la cour. Au bout de six mois il vint un soir le trouver en son lict qu'il faisoit diette, entre au logis avecques un de ses gens seulement, en laisse deux à la porte, monte en sa chambre, va à luy, qui , le voyant venir, saute en la ruelle, et prenant un espieu pour se deffendre, l'autre l'eut aussy tost joinct ; et avecques une espée fort courte et tranchante (aussy en tel cas elle est meilleureque la longue) luy bailla deux ou trois coups , et le laissa là pour demy mort , car il vesquit encor deux ou trois heures, disant tousjours qu'un homme en qui il se fioit l'avoit trahy. Pour fin, ledict baron, après avoir faict son coup, sort si heureusement du logis, et se retira si bien et sans aucun bruict,
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qu'on n'en soupçonna celuy qui avoit faict le coup que par conjectures, taut il fut fa ici secreltement, et ne se put jamais guieres bien prouver; mesmes à moy, qui luy estois amy iniiiue , ne me l'a voulu confesser.
Voylà le brave M. du Gua tué, brave certes esloit-il en toutes générosités et vertus, ainsy que j'en parle en mon livre des couronnels et maistres de camp qui ont esté en France des puis leur première institution. Ce brave du Gua dooeques fut tué parmy ses compagnies des gardes, parmy ses capitaines et soldais, et à cinquante pas quasy à la veue de son ru y, qui le cherissoit comme il le meritoil certes, sans qu'on s'en aperceust jamais ; qui fut estimé à la cour un cas eslrange et inouy.
Pour faire fin , il faut donner cesle resputalion au susdict baron, que ça esté un terrible et déterminé exécuteur de vangeances. On l'accusa aussy d'avoir tué Monlraveau le jeune , frère de M. de Clermont d'Amboyse : mais cela ne se put guieres bien prouver; car il fut tué dans des bois et garesnes de Nautouillet , d'autant que ces deux maisons n estoienl de longtemps bien ensemble.
S'ileust vescu, il en vouloil tuer encor deux que je sçay bien, qui , je croy, ne regrettèrent guieres sa Bort. Aucuns de ses eu ne m y s n'ont point approuvé ces façons de meurtres, et l'ont voulu taxer qu'il n'esloit propre pour les appels, et pourquoy il oe s'en aydoit. J'en ay dict des raisons c y -dessus. Toutefois il monslra bien i sa mort qu'il estoit et pour l'un et pour l'autre: ci si i'ay veu en appeller aucuns, et d'aucunsesire appelle , qu'il ne refusa jamais bomme; mais il ut accordé : et ne faut doubler nullement de <-M vaileurs, car un bomme de cœur ne fit jamais ce qu'il a faict, eteust faict encor sans sa mort.
Or c'est assez parlé de luy. Que si je pouvois l immoruliser je le ferons, tant pour ses mérites que pour la grande amytié qui estoit entre luy et moy il y avoit quinze ans, ei tousjours bien nourrie et entretenue par bons offices : aussy nous appellions-ueus frères d'alliance. Je sceus, un jour après sa mort , à Estampes, en courant la poste, venant de chez moy, que si je fusse arrivé plus tost , je ne luy eusse pas conseillé de se battre aux champs, car on se vouloil desfaire de luy, ou en quelque façon que ce fust : et possible s'il eust eschappé de ce combat, il fust
tumbéen une embuscade qu'on luy avoit préparée , comme j'ay sceu despuis : car il commaoçoit à esire plus crainct qu'aymé de quelques très-grauds et très-grandes : si que ce traict do meurtre de M. du Gua fut estimé de grande resolution et asseurance.
J'en vais dire une autre qui ne luy en dotbt rien , de ce brave feu M. le comte Marlineogo, de ceste bonne et brave race des Martinengues, de laquelle cestuy-cy estoit bastard , disoit on; mais ce bastard vallut bien deux légitima, sans leur faire tort. Il vint avoir question avreques un gentilhomme bressan des plus grand» de la ville et d'alenlour. Après l'avoir longtemps guetté et cavallé, ue le pouvant altrapper aux champs , s'estant retiré â la ville ce Bresse, il se détermine de l'y aller tuer : et , s'estant accompaigué de deux bons soldais déterminés comme luy, entre dans la ville en plein midy, va dans la maison de son enoemy, monte en sa chambre, le tue soudainement, descend, se relire (ce n'est pas tout que faire un coup, il faut se sauver), passe par la mesme porte, monte, luy et ses gens, sur leurs bons dievaux qui les allendoient là auprès , fut à une lieue de là plustost que la rumeur et l'aliarae fust esmeue en la ville. On court après, tant ceux de la justice que des parens du mort qui esterai grands seigneurs; mais ils n'y gaignerent nro; et se 6auve bravement eu l'iedmont, où il se met au service du roy Henry II, lequel il senti et la couronne de France , si fidclleiuent que, tant qu'il a vescu, il se peut mettre au rang des plus fidèles serviteurs qui y ait esté , non seulement des estrangers, mais des bons François mesmes.
Ce ne fut pas tout : lorsque nous allasmes au secours deMaltbe, il y vint pour son plaisir, comme si ce fust esté un jeune homme qui n'eu»i jauiais veu guerre : mais en cela il respondit que la plus belle mort estoit que de njounr pour l'honneur et la religion de Dieu, et qu>u ce il vouloil imiter son grand prédécesseur le comte de Martinengo, qui, de mesmes pour sua plaisir, alla au secours du dernier siège de Rhodes, où il mena, a ses propres cousis et despens, deux cens hommes de guerre, là où il fil si bien , que l'histoire qui eu a esiée faicte asseure que la ville tint plus de deux mois pour sa venue qu'elle n'eut faict , et y fit de très-
DISCOURS SU
beiux combats. J'en ay lcu l'histoire qui ne se recouvre aysenient; mais je l'ay, et est trcsbelle, déclarant beaucoup de belles singularités de ce siège.
Pour retourner encor à nostre comte , allant à ce secours de Malthe, bien qu'il se fust fort dissimulé de ses amys de n'y aller point , à cause qu'il pourroit rencontrer encor quelque reste de ses ennemys cachés , amys de sou trespassé, en quelque part d'Italie , je le vis aussy résolu de raire ce voyage, comme s'il n'eust eu aucun ennemy, disant tousjours que si on le luoit il en tueroit aussy. Il passe par le Piedmont comme nous autres, passe à Pavie, nonguieres loin de Bresse, passe à Gesnes, d'une détermination aussy asseurée que j'aye jamais veu; .s'embarque à Gesnes comme nous autres dans de petites fregattes. Enfin, nous arrivasmes tous à Malthe a y ans coustoyé toute l'Italie, sains et sauves, luy ne craignant rien. A nostre retour , il s'en tourne par terre comme nous autres; sçait qu'il y a dans Rome un parent de son homme, entreprend de l'aller tuer; mais il fut dissuadé et pressé par ses amys de le laisser et sortir de la ville, et qu'il eu avoit faict prou par le passé. Enfin il se retire en France, tousjours par terre, de ville en ville, n'approchant pourtant d>os terres des Vénitiens, car il ua voit encor faict son accord, et fust esté en peine de la vie; et ce fust esté aussy par trop tenter Dieu et la fortune. Yoylà de grandes et asscurées résolutions, mais grandes aussy celles dont il a usé , combattant si bien en nos guerres, tant estrangeres delà et deçà les monts que nos civilles, dont j'en parle ailleurs en mon livre des couronnels.
Grande fut aussy sa vaillance et tout , qu'il monstra en son combat qu'il fit en Piedmont sur le pont du Pau , contre un autre sien cntiemy italien , chascun ayant deux dagues aux deux mains. II est vray que la gauche et tout le bras entier, avecquesles espanles, estoit armé d'un brassard; mais ce brassard estoit tout d'une venue, et ne se ployoit point; ce qui gesnoit et contraignoit le bras, et le teuoit fort droict. Gela avoit esté faict et ainsy choisy de son ennemy, qui avoit esté blessé au bras comme feu mon oncle de La Gbastaigneraye. Enfin, M. le comte Mariinengo demeura vainqueur, et tua son ennemy sur-le-champ. Ce combat fut fort
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furieux , à ce que j'en ay ouy discourir à gens qui le virent, mesmes au bon homme feu M. de Vassé,qui estoit parrain dudict comte, bien que ledict combat ne fust solemnisé de plusieurs ceri mornes des camps clos que je dirais; si bien qu'on le tint quasy plus faict en forme d'appel et de combat à la tnazza qu'autrement. Tout cela ne sert rien à nostre faict. Tant y a qu'il fut beau et bien combattu, et qui rapporta audict comte beaucoup de réputation : non que pour cela il en ait esté guieres glorieux en son temps, ny pour plusieurs autres vaillances qu'il a faict en sa vie; car c'esloit le plus .doux et gratieux gentilhomme qu'il estoit possible deveoyr,amy
et pour me l avoir monslré une fois. Bref, sa réputation fut si bien divulguée , et sa valeur, que la guerre s'estant esmeue entre le Turc et les Vénitiens, un jour ils luy envoyèrent, sans y penser, a Paris(où il se tenoit quasy ordinairement, ou à la cour, quand il n'y avoit point de guerre), son pardon gênerai et absolution de tout le passé, et une commission (avecques force argent) de couronne! de trois mille hommes , et de les lever : ce qu'il fit bien à propos, et non sans grand peine, car, la guerre civille troisiesme estant faillie et la paix faicle, estant fort aymé des soldats, et les appoinctaut bien, en moins d'un rien amassa ses hommes, encor plus qu'il ne falloit, s'en va à Venise, bien receu, voyre adoré; passe en Dalmalie avecques ses braves François et quelque peu d'Italiens, où il fait bravement la guerre jusqu'à ce que la paix survint entre le Turc et les Vénitiens, traiclée, à la sollicitation du roy, par ce grand personnage, M. de Dax », son ambassadeur. Et puis, s'en estant retourné en France, et la guerre civille encor rallumée, il mourut devant La Charité, le siège y estant mis, estant maistre de camp de douze enseignes de gens de pied; dont ce fut très-grand dommage, car c'estoit un grand homme de guerre et un fort homme de bwn et d'honneur. J'en parle ailleurs en mou livre de* Couronnels et inaUtres de camp.
C'est assez parlé de combats meurtriers, dont j'en dirois cent exemples signale»; mais je n'aurais jamais faict. Parlons un petit maintcnaul des courtoisies qui ont eslées pracliquées du temps
1 L évéque de l>ax.
DISCOURS SUR LES DUELS
du roy François. 11 envoya une fois feu M. le cardinal de Lorraine, son cher favory , en Flandres, pour jurer quelques trefves entre les mains du feu empereur Charles. Ledict M. le cardinal y alla très-bien accompaigné d'une fort lu-Ile noblesse de la cour, parmy laquelle es- <»it un brave et vaillant gentilhomme breton, ;iaut à la main, nommé M. de Sourdeval , qui long-temps a esté gouverneur de Bellisle, jusqu'à ce que le roy Charles luy osta pour la donner au mareschal de Rez en propre. Ce M. de Sourdeval vint à avoir une querelle contre un autre gentilhomme françoisdont je ne scay bien le nom. Ils s'en allèrent sans sonner mot à personne, si-non entr'eux deux, hors de Bruxelles, où la cour impériale se tenoit. La fortune fut si bonne pour M. de Sourdeval (et aussy que c'estoit un très-vaillant homme), qu'il blessa son ennemy quasy à la mort : toutesfois si futil un petit blessé. Et d'autant qu'il estoil venu à cheval sur un courtaut, et son ennemy à pied , il leva son ennemy et le monta sur son courtaut dans la selle et luy en crouppe, le tenant tousjours des deux bras, le soulageant le plus qu'il pouvoit; et, par ainsy, se rendirent à la ville et chez un barbier, et le fit fort curieusement panser, dont il se guérit. Il y en a aucuns qui eussent mieux aymé mourir que se laisser aller à une telle courtoisie, vile pourtant pour un brave cœur; car, en ceste façon, le vainqueur triomphe fort ; par quoy le vaincu cust mieux aymé là mourir qu'estre assisté de telle sorte. Autres disent : il n'y a que de vivre. Je m'en rapporte aux braves discoureurs. L'empereur en sceut le combat et le traict, et voulut veoyr ledict Sourdeval, et le loua devant tout le monde en sa salle, autant pour sa valeur que pour sa courtoisie honneste et gentillesse, et luy fit présent d'une belle chaisue d'or pour s'en faire mieux paroistre. Quel crevecœur à son ennemy vaincu ! Je tiens ce conte de feu M. deGuyse le grand, qui y avoit accompaigné M. son oncle, et d'aucuns gentilshommes qui estoient lors aveeques M. le cardinal; et aussy que j'ay veu ledict Sourdeval à la cour fort bien venu et estimé, tant pour ce combat que pour autres siennes vaillantises faictes aux guerres. Je croy qu'il vit encor, et l'ay cogna fort familièrement.
Lorsque le roy Henry 11 envoya en Escosse
feu M. d'Esse son lieutenant-general, pour y porter secours, aveeques force gallans et honnestes gentilshommes de la cour et de France , y avoit lesieurdeDussat, dict autrement Jurignat, et le capitaine Hautefort, tous deux gentilshommes de Perigord. Ils esmeurent dispute ensemble et querelle, pour l'amour d'une grande dame qui estoit là , que je ne nommeray point. Ils s'assignèrent et s'appellerent tous deux à l'Isle aui Chevaux, qui est devant le Petit Lict 1 (ceux qui ont veu le lieu comme moy sçavent où c'est ) , où s'y estaos faicts passer, se battirent tous deux tous seuls, si bien que ledict sieur Jurignat demeura fort blessé ; mais Hautefort ne le voulut parachever, ains luy permit de repasser l'eau, et de se faire panser; et, estant guery , il rappella encor Hautefort jusqu'à deux fois, et demeura encor blessé comme la première fois; et ledict Hautefort luy usa encor de la mesme courtoisie, jusqu'à ce que Ton les mit d'accord, mais non pourtant qu'ils fussent jamais amys. Quelle fortune d'espée, et quel <fon de courtoisie ! Je croy que ledict Jurignat vit encor, et Hautefort fut tué au voyage d'Allemagne devant Yvoy, brave soldat et capitaine s'il en fut oncques( j'en parle ailleurs ), grand et intime amy du feu capitaine Bourdeille mon frère : aussy disoit-on d'eux qu'ils estoient des braves rodomons de Piedmont , comme estoient Villemaigne et Tays.
Ledict capitaine Bourdeille eut aussy en Piedmont une querelle contre le capitaine Cobios. gentil et brave soldat gascon, et pourtant grands amys auparadvant. Ils s'appellerent sur le pont de Pau à Turin. La fortune voulut que mon frère blessast Cobios à la main de l'espée , qui luy eschappa aussy tost; mais le capitaine Bourdeille pourtant ne luy voulut courir sus, ains luy dit : a Amassez vostre espée , capitaine Cobios, car je n'ay pas accoustumé de «poursuivre mon ennemy sans ses armes. * Cobios luy respondit : « Je ne gaignerois rien, a capitaine Bourdeille, de l'amasser, puisque je a suis blessé en la main, et ne me serait possible «la tenir. — Or bien doneques , dit le capitaine «Bourdeille, le combat est achevé ;» et le prit et le mena soubs le bras à la ville pour le faire panser, et attendant sa guerison pour se battre; mais M. le mareschal les accorda.
DISCOURS SU
Bien fut plus grande une courtoisie qui se fit, i et très - signalée , entre deux capitaines du Piedmont, lorsqu'il estoit à nous , lesquels festoient fort entr'aymés. Ils vinrent avoir question, et s'estans appelles, ils se battirent de telle sorte , que l'un blessa l'autre à la mort sans estre blessé, auquel il dit : a Nous avons estes « par trop grands amys pour vous tuer. Je vous « prie , contentez-vous de ce qui s'est passé, et «relevez-vous pour vous aller faire panser.» L'autre l'en remercia très-courtoisement ; mais il loy dit: «Ce n'est pas tout. Faites-moy la a courtoisie entière. Pliez-vous le bras , et portez-le en escharpe pour quelques jours; au a moins qu'il ne soit dict que je soye esté blessé «sans blesser, et qu'il n'y aille point tant de mon «honneur, et qu'il y ayt plus de subject à ceux «qui nous voudront accorder de le faire, si «j'en eschappe. — Vrayment, dit l'autre, je «le veux;» et, se souillant un peu le bras du sang de l'autre, il rit la mine, et le dit, qu'il avoit esté blessé, mais que ce n'estoit rien , et j qu'il voudrait avoir donné beaucoup et que l'autre ne le fust pas plus; lequel pourtant se guérit avecques grande peine ; et furent après faicts bons amys comme devant sans peu de difficulté, à cause de ceste légère blessure prétendue, et aussy que l'autre voulut eu cela recognoistre l'obligation qu'il luy avoil de la vie. Ceste courtoisie est belle , et sur laquelle il y a beaucoup à gloser et discourir.
Ce grand capitaine et brave Jannin de Medicis mit au monde ces deux braves et vaillants capitaines qui ont estés despuis, et tant fidèlement servy la France, San Pelro Corso, et Jehan de Turin. Eslans doneques tous deux soubs sa charge, vinrent avoir une question ensemble; et voulant accorder Jannin de Medicis, jamais il ne put , encor qu'il en tentast tous les moyens, cognoissant bien leur humeur et vaillance, que, s'ils en venoient là qu'ils se tueraient. Par quoy, de despit et de quoy ils ne le vouloient croire en accord, il prit sa cappe, et la mit en deux, et en donna à ebascun sa moictié, et deux bonnes espées , et les enferma dans une salle, et leur commanda qu'ils ne sortissent jamais de là qu'ils ne fussent d'accord , en quelque façon que ce fust, et n'eussent vuidé leur différend du tout. Ils vinrent doneques aux mains. Jehan de Turin donna une estoquade au front I
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à San Petro, petite pourtant, mais d'importance , d'autant que le sang luy commança aussy tost à couler sur les yeux et le long du visage , si bien qu'à tous les coups il luy falloil porter » la main pour essuyer les yeux. Sur quoy Jehan de Turin lui dit : oSan Petro Corso, arresteo toy et bande un peu ta playe. » L'autre, le prenant au mot , pftnt son mouchoir et la banda au mieux qu'il put: puis se remirent au jeu, et si rudement, que Jehan de Turin eut un si grand coup sur son espée, qu'elle luy esebappa de la main. Sur quoy San Pelro, se voulant revancher de semblable courtoisie, luy dit : «Jehan de Turin, amasse ton espée, car je ne «te veux point blesser avecques advantage;» et luy donna loysir de l'amasser. Et pour la troisiesme fois retournèrent au combat : à quoy ayant esgard les spectateurs, qui regardoient , les uns par les grilles de la salle , les autres par les fentes et trous de la porte, en vindrent faire le rapport à Jannin de Medicis, et le prier de les séparer, et y mettre ordre d'accord , autrement ils se parachèveraient de tuer. Par quoy il vint aussy tost, et, entrant dans la salle, il les trouva tous deux , l'un deçà , et l'autre delà, tuinbés et couchés par terre, n'eu pouvant plus pour les grandes blessures qu'ils s'estoient entredonnées, et du grand sang respandu. Soudain, il les fit lever et secourir, et si curieusement panser, qu'ils furent guéris quelque tempsaprès; desquels despuis la France a tiré de bons et grands services, tant deçà que delà des monts. J'ay ouy faire ce conte à feu M. de Sypierre, qui estoit très-grand amy et de l'un et de l'autre.
Voylà de belles bontés et courtoisies de cavalliers ; sur lesquelles on dispute quelle fut la plus grande, celle de Jehan de Turin, ou celle de San Petro Corso. Mais il faut doubterque la première fut plus grande, d'autant que la seconde ne la fit que suivre après, et rendre ce qu'elle debvoit. Au demeurant, si elles se debvoient faire , je m'en rapporte aux braves discoureurs des combats, au moins je dis la première ; car pour la seconde, elle se debvoit faire pour rendre la pareille, autrement ce fust esté un vilain reproche s'il eust faict autrement ; mais aussy eust-ou bien blasmé le premier de sa première courtoisie, s'il luy fust arrivé mal, et que l'autre l'eust tué, en donnant si grand advantage à son ennemy, puisqu'il le lenoit quasy à sa raercy et à sou
DISCOURS SUR LES DUELS
advantage: et y en a beaucoup qui disent que ce fust esté bien employé si l'autre l'eus! tué tout à plat , puisqu'il ne sçavoit user de sa victoire , laquelle il ruesprisoit. Quoy qu'il en soit I pourtant, la courtoisie est tousjoursâ louer, et sent mieux songallant homme et son ehrestien.
Or, c'est assez allégué de vieux exemples ; ramenons au moins aucuns modernes, que j'ay veu arriver en nos cours de France. Feu M. de Bussy, un très-brave de son temps, eut une parolle de guerre contre un brave gentilhomme nommé M. de La Ferté, tous deux estans au service et à la cour de Monsieur; et encor qu'ils eussent esté grands amys et obligés l'un a l'autre. S'estans doneques desfiés et venus en combat , M. de Bussy vint à blesser M. de La Ferté, en telle sorte que , le voyant ne (aire que parer aux coups, l'ayant atteint où il falloit, il dit : «Frère, je cognois que vous en avez assez, et « que vostre blessure ne vous permet plus de « vous def fendre selon vostre brave et gencarcux courage, encor que je le sçache tel qu'il «combattrait jusqu'à la dernière goutte du «sang de vostre corps. Par quoy, je suis d'advis «que nous remettions la partie à une autre fois, «et que je vous conduise pour vous faire panci ser. » M. de La Ferté le prit au mot ; car, outre sa blesseure, il esloit fort eslroppié d'un pied, dont la moitié luy avoit esté emportée d'un canon qui s'eeclalta dans la gallerc de M. du Mayne, au voyage qu'il fil en la Morée, en la compaignie de don Juan d'Austrie , gênerai du roy d'Espaigne; et pour ce esloit-il fort impost. Si eut-il encor du sang de M. de Bussy, ce disoiton, et luy fit vaillammant teste, ainsy qu'il le sceul bien louer après; et ses vaillantises qu'il a faict aux guerres ont bien monstré qu'il estoit digne de louange. Ainsy se passa ce combat et courtoisie entr'eux, et après se rendirent bons amys.
M. le comte de Grandpré, geutil cavallicr s'il en fut oneques à la cour, doux, courtois et gracieux, mais au demeurant brave et vaillant comme l'cspée , ettrès-beaugentilliomme , eut undifferend avecquesM. de Givry, gentilhomme accomply des mesmes belles conditions que ledict comte; tous deux ayant commandé, l'un, qui est le comte, à un régiment de gens de pied , en lequel il y a beaucoup acquis de réputation, et ledict Givry, maistre de camp de la cavallerie légère, que le roy luy donna après
que ce brave M. de Sagonne eut pris le parly de la Ligue. Ces deux braves gentilshommes donc se desfierent et s'appellerent. Estans en I combai, le malheur fut pour Givry que son «pée se rompit à demy, qui ne s'en eslonna pourtant, mais le comte luy dit : a Ayez une autre «espée , car la mienne ne blesse point aveques «advantage.» Ce qu'il ne voulut faire, et dit: « Non , non , avecques ce tronçon d'espee , je te « tueray bien. » Mais M. le comte ne le poursuivit ; et , usant de courtoisie, le combat se rompit : dont plusieurs dirent qu'il eus! été bien employé que le comte l'eust tué, puisqu'il faisoit ainsy du brave, et nevouloit recevoir courtoisie de son ennemy ; et encor mieux eniplou si Givry eust tué le comte, puisqu'il luy pardonnoit par trop sa témérité et braveté.
Un de ces ans rut fait un combat en Auïrrgne, entre un très-brave gentilhomme du pays mesme, dont je ne sais bien le nom ponr dire vray , et un Escossoîs qu'on appelloit le capitaine Leviston. Je ne sçais s'il estoit de ceste race de Leviston, dont j'en ay cognu en Brosse (Thonnestes hommes, et une honneste fille qui estoit 1 la feue reyne d'Escosse ; mais tant y a qot « capitaine Leviston s'estoit saisi de Montait Combraille. Il joua si bien des mams, qu'en en deux ans il se fit riche de cent mille est», dtsoit-on, en prenant de toutes parts, et D'arregardant à qui il faisoit tort; ce qui rut eau* de sa mort, car, la paix faicte, il fut appelle por ce gentilhomme que viens dire. D'autres tiennent qu'il vouloit seconder un autre gentil homme appdlé. Enfin , estant entré en estuquade avec son ennemy, qu'il desdaignoit fort, bien qu'il fust un brave gentilhomme , coitmk il le monstra, car du premier coup il luy dosa» une grande estoquade dans le corps, à qui il dit: «Leviston, je t'aybien tasté pour le prt- « mier coup. En as- tu assez ?» Leviston , lui répondit: «Avant que tu m'en ayes donné u& « pareil , je t'auray bien tué. » L'autre loi repi qua : «Tu ne te veux pas doneques contenicr? « Garde-toy de celuy-là. » Et lui donne un autre coup au costé, en luy disant : «Tu en ts proo, a s'il me semble, va-t-en faire panser.» Levuton respondit: «Il faut que tu me parachevés,* «que j'aye ta vit'. » L'autre répliqua: «Ah! mort «dieu, tu ne te veux pas doneques contenter. et « tu braves encor? Et tu en mourras donc a h»
DISCOURS SU
«escient. » Et luy donna dcui autres bons coups . dans le corps, et le tua à bon escient. Ainsy oebvoit-il faire, et Ht très-bien, puisque ledict liviston faisait tant le brave et ne se vouloit roritcnter de la courtoisie que l'autre luy pre- *enloit. Enquoy il se mettoit pourtant en grand hasard de sa vie , car il ne failloit qu'un mesciiant coup pour la luy osier; mais Dieu en cela le favorisa. El toutesfois et l'un et l'autre tirent deux grandes foutes, l'une d'espargner son ennemy, qui bravoit et opii.iastroit trop, l'autre de n'avoir accepté la courtoisie ; en quoy pourtant il monstra beaucoup de courage et de valeur, de ne vouloir rerevoir cestc obligation de son ennemy. Ainsy se faut- il gouverner envers ces braves qui veulent braver, et n'ont de quoy payer leur bomme estana desarmés de leurs armes, ou qui n'en peuvent plus.
La première fuis que je fus en Italie, passant par Milan , j'ouys raconter que du temps qu'An loine de Levé y commandoit pour l'empereur Charles, il y eut un certain comte Claudio, qu'on ne nommoit point autrement par surnom, tant y a qu'il estoit pour lors un très-renommé et vaillant homme. Par cas , un jour estant à la chasse de l'oyseau , et ayant voilé une perdrix, quand il fut à la remise, qui estoit on lieu fort esgaré, il trouva quatre soldats qui s'estoient desfiés, et avoient choisi pour camp et estaquade un parc de brebis et montons, dont usent les pastres en là, pour y retirer et resserrer leur bestial et pour mieux enfumer leurs terres, ainsy qu'en plusieurs lieux et contrées de nostre France le font aussi. Quel camp clos , voyez , je vous prie , que ces braves gens avoient là choisi! Le comte Claudio les voyant tous quatre se préparer deux contre deux , et laisser le pourpoint et se mettre en chemise pour se battre , il les prie de ne se battre point pour l'amour de luy , et luy dire leur différend pour les accorder. Eux luy firent response qu'ils n'en feroient rien , mais que s'il en vouloit voir le plaisir et juger des coups, qu'il lesvist faire seulement. Le comte dit qu'il n'en feroit rien, etqu'il nelui seroit jamais reprochéqu'en sa présence ils se coupassent la gorge. Là-dessus il met pied à terre et l'espéeenlamain pour les empescher de leur combat. Eux aussy tost, comme désespérés, vont concerter ensemble, et s'escrienl : o Tuons-le, puisqu'il nous veut
o rompre nostre entreprise, et emprès nous u « reprendrons , et nous nous battrons.a De faict, le chargèrent à outrance : mais luy, comme j'ay dict , qui estoit en ces temps l'un des vaillants et déterminés de cest estât, se garde si bien d eux, et les charge si valeureusement qu'il en tue deux; et voulant donner la vie aux deux autres, ne l'acceptent, mais voulant vanger la mort de leurs compaignons, le chargèrent de plus en plus. Luy se pare et lue le troisiesme; et, ayant blessé le quatriesme à la mort , il le laisse là et luy donne la vie en luy envoyant un chirurgien qui le pansa si bien qu'il en eschappa, et en fit après le conte, et servit de tesmoing d'un si grand faict d'armes , et ne cella nullement qu'il luy avoit donné la vie, dont il n'en seroit jamais ingrat , et qu'il luy feroit service où il pour roi t. Le comte l'ayma fort despuis et s'en servit; bien fasché, disoit-il, qu'il n'eust pu sauver la vie à ses compaignons.
Aucuns diront sur la vie de ce soldat , trèsbien recognue, que cela est bon pour les sot dats simples , mais non pour les gentilshommes. Je ne sçay; mais j'ay veu des soldats signalés, aussy ou plus curieux de leur honneur , et à le garder, qu'aucuns gentilshommes. Ence combat on y peut beaucoup admirer la valeur et l'heur de ce comte, et y discourir beaucoup de choses, et mesmes à noter que, quand des gens de bien ont bonne envie de se bien battre, ou qu'ils sont une fois aux mains , il n'y a rien qui les fasche plus et désespère tant, que quand quelques-uns surviennent qui les veulent séparer : et bien souvent a-t-on veu arriver tout de mesmes à aucuns ce que je viens de raconter, et s'entre accorder à tuer le séparant, n'estant rien si fascheux à un vaillant et brave homme et offensé, que quand on luy rompt son coup et son desseing d'armes.
J'en ay veu en ma vie deux tels exemples : Sainct - Maigrin se battit une fois ainsy par appel aux champs près Paris contre le segnor Troïle Ursin, brave gentilhomme italien, qui avoit esté nourry enfant d'honneur du roy Dauphin, qui fut après le roy François H , et estoit fils de segnor Jourdan Ursin , très bon et sage capitaine , qui fut lieutenant de roy en Corse après M. de Termes. Depuis la mort dudict roy François, il n'avoit esté en France guieres, et pouvoit avoir vingt-cinq ans qu'il en avoit
DISCOURS SUR LES DUELS
esté toujours absent, s'amusaot en Italie et ; touché au vif, le laissa là, et se retire uns estre
mesmes à Florence, où il fut despuis tué pour j blessé, et Bonneval pour se faire panser. Cbant-
faicl d'amours. Estant donc venu en France ; linaut dit qu'il luy avoit demandé la vie, et
ceste fois là , il vint avoir querelle contre | luy avoit baillée de bon cœur. L'autre disoit
Sainct-Maigrin pour le jeu, et s'appellerent. Ils que non. Et croy que si Bonneval ne fust mort
n'eurent pas tiré deux coups qu'ils vinrent quelque temps après ( car il ne mourut de ce
aussy tostaux prises. Sainct-Maigrin estoit plus adroit à la lutte que l'autre , bien qu'il fust aussy fort : il porta son homme par terre soubs luy, et luy disant plusieurs fois qu'il luy demandasl la vie. Sainct-Maigrin , dit-il , n'ayant nulles armes chascun, pour avoir estés désemparés à cause de la prise, s'advisa de tirer une
coup ) , ils se fussent battus encor.
11 faut faire icy une disgression sur une dis pute que j'ay veu pratiquer et se pratique tous les jours : à sçavoir mon : si celuy à qui on a donné la vie peut redemander le combat. Certainement, par les loix danoises et lombardes, aux camps clos et combats solemnels , cela ne
espine d'un buisson et la luy présenter aux ! se peut, pour les raisons et cous tûmes que j'ay
yeux, et luy dire que s'il ne rendoit et ne luy demandoit la vie, qu'il les lui creveroit tous deux. Sur quoy l'autre luy demanda la vie , dit Sainct-Maigrin, qui la luy donna. Le segnor Traite, sentant que Sainct-Maigrin s'en vantoil, il dit fort bien qu'il ne la luy avoit point donnée.
Enfin, ce fut un combat fort doubteux et peu bien entendu et conceu de plusieurs, et mesmes des juges que le roy ordonna pour les accorder; ce qui fut faict. Un d'iceux, grand prince, me dit qu'il y avoit plus d'ostentation vaine de Sainct-Maigrin que d'autre chose ; car il n'estoit pas vray-semblable que l'autre cust donné si grand loysir d'amasser et tirer une espine, et mesmes si a l'ayse comme d'une chose fort maniable , sans l'en empescher, et luy en donner au moins grande peine; ou bien il falloit qu'il l'eust cloué ou collé en terre pour ramasser son espine cependant. Par quoy, le tout fut accordé. Et je seay bieu ce que m'en dit ce grand; car jamais ils ne purent bien tirer la vérité de ce faict. Et voylà que servent ces combats aux champs, saus seconds ou autres tesmoings; car bien souvent on fait accroire beaucoup de choses qui ne sont survenues sur une infinité d'accidens qui y arrivent, que quelquefois on ne sçah qu'en croire , et mesmes pour ces demandeurs et donneurs de vie ; ainsy qu'il arriva au seigneur de Cliantlinaut, très-brave, et vaillant gentilhomme, pour un homme qui estoit estropié d'une main. Il se battit, au Pré aux Clercs, contre Bonneval, brave et vaillant gentilhomme aussy , et de grande maison en Limosin, tous deux tout seuls. Bonneval vint avoir une grande esloquade à travers le corps. Chantlinaut le voyant
allégué cy-devaut. Quant aux appels et combat à la mazza, il ne l'cstoit non plus permis i Naples , dont le premier usage en est sorty, comme je l'ay appris là mesmes. Aussy, quand ils en venoient là , ils se battoient si outrageusement que, sans mercy et selon la cousiume , il falloit que l'un tuast l'autre, ou tous deux demeurassent sur la place, ainsy que cela s'est veu souvent, et là et en nostre France, qu'il ne falloit nullement parler de grâce de vie; car quand l'on vient là, on est si fort pressé de w>ti ennemy ou animé de rage, de despit et de vengeance, que l'on a quelquefois tué dans un coup , ou tous deux demeurent morts sur le champ, ainsy qu'en ces combats precedens que j'ay dict est arrivé, et plusieurs autres; ainsy aussy qu'il arriva n'a pas longtemps au seigneur de Fourquevaux, brave et vaillant gentilhomme, que le seigneur de La Chapelle- Byron tua dans la forest de Fontainebleau, où i* s'esloient tous deux appelles; et dans dcui coups l'autre demeura roide mort sur la place, et La Chapelle sain et sauve se retira; lequel, venant de frais d'Italie, où il avoit appris du Patenostrier la milice de l'espée, avecques son brave courage , demeura vainqueur, bien que le vaincu sceust très -bien tirer des armes, comme je les luy avois veues très- belles en la main , et fust esté un brave jeune homme qui promettoit beaucoup.
Le capitaine Hollet que j'ay veu nourrir page de M. de l'Archanl, et despuis gouverneur du Pont de l'Arche en ces guerres civilles , où il a faict très-bien la guerre, sortant hors de page rendit ainsy un combat au Pré aux Clercs très vaillamment et heureusement , et tua son en-
DISCOURS SU
oemy (dont j'ay oublié le nom) sur le champ et aussy tost.
En ces combats hastifs et précipités, et qui donnent du premier coup ta mort, il ne faut parler de la vie : mais , quand on respire encore , il Faut estre courtois sur le vaincu ; la gloire en est très-belle et pie. De dire pourtant que le vaincu à qui la vie a esté donnée soit deshonnoré pour cela, il ne l'est point. C'est une fortune de Mars à qui le plus vaillant homme du monde est subject, soit, ou qu'il desempare son espée, ou qu'elle se rompe, ou bien qu'il tumbe par terre, ainsy qu'il arriva dernièrement et de frais à M. de Sainct-Gouard , qui tumba devant M. de La Chastaignerayc , qui ne le voulut tuer, ains luy permit de se relever : mais aussy tost furent séparés, C3r le combat fut fait quasy à la veue de la cornette du roy , qui marchoit , s'estant mis à l'escart.
Un de ces ans advint un combat entre le seigneur Amadeo, frère bastard de M. de Savoye 1 et M. de Grcqui, gendre de ce grand M. des Diguieres. Je ne me veux amuser d'en dire le subject, car il est ailleurs escrit, et aussy que force gens le sçavent, pour en estre la nouvelle récente. Tant y ai, qu'estans venus au lieu assigné du combat, la fortune fut si bonne pour M. de Grequi , qu'il blesse son ennemy et le met à tel poinct de demander la vie, qu'il luy cède fort gentiment et librement ; ce qu'ayant sceu M. de Savoye, s'en colera si fort contre son frère, qu'il luy dit et commanda de retourner au combat aussy tost après estre guery, quoy qu'il fust: à quoy il ne faillit, et non plus le seigneur de Crequi de coroparoislre. Ce fut en une petite islclte du Rosne. D'en dire les formes , les seconds et appellans , c'en seroit une chose superflue. Four la fin du combat, fait a l'aspect de plusieurs arregardans deçà et delà le Rosne, la fortune fut encor si bonne pour le seigneur de Grequi, qu'il abbat son ennemy et le tue sans en avoir plus de mercy; dont en cela il usa fort bien de sa fortune, que Dieu luy donna encor ce coup, possible parla volonté de Dieu. Que s'il l'eust espargné encore, il luy en eust mal pris à la troisiesme lutte , n'ayant sceu ou voulu user de la grâce qu'il luy avoit
' Philippin, autre frère bâlard du duc de Savoie, qui fut tué a ce duel.
octroyé, dont il s'en fust repenty, et l'eust-on aussy tost fort blasmé de ne s'estre aydé de ceste grâce que Dieu luy avoit faict.
M. de Savoye , lorsqu'il vint dernièrement en France, il fut curieux de saluer tous les gallans de la cour, fors mondict sieur de Grequi. Les uns disent parce qu'il ne luy eust pas esté bien séant (comme de vray et de raison) de saluer le meurtrier de son frère. D'autres disent que M. de Savoye se plaignoit qu'il l'avoit tué tumbé en terre et abbattu : en quoy M. de Savoye ne debvoit avoir esgard, disoient aucuns; car, puisqu'il avoit repris sondict frère bastard d'avoir demandé la vie au premier combat , et contraint et commandé d'en recommencer un autre, que pouvoit faire moins M. de Crequi que de penser à revenir au tiers combat, et , pour ce , en voyant avoir .son beau jeu , d'en achever la partie tout à trac, sans plus la remettre? Voylà donc pour fin de ce combat l'exemple que l'on y doit prendre à tuer ou esparf?ner son ennemy en tels accidens : tels coups d'espargne pour la première fois , mais nullement pour la seconde, où l'on doit fermer les yeux à tout mercy et miséricorde.
Sur ce conte et raisons alléguées, je feray ceste petite disgression, afin qu'on sache comme d'autres fois se sont faicts en Italie , France et ailleurs, des combats à outrance et duels sokmncls, où celny des combaltans qui avoit l'eslection des armes, cl mesmes de l'espée (comme quasy c'est tousjours l'ordinaire , bien que l'on se balte avec la lance , la picque, Phalebardc et autres armes , de la porter au costé, comme la plus noble arme de toutes), faisoit porter dans le camp quatre espées, c'est à sçavoir deux pour les premiers assauts , et deux autres que les juges du camp garderoient pour une réserve, afin que si l'espée de l'un ou de deux vint à se rompre, les juges en fournissoient qui en avoit besoing, ou tous deux , en faisant faire le holà, et après recommençoient et poursuivoient leur bai (aille ; mais cela se faisoit avec pache et con» di lions accordées entre les parties, juges, parrains et confidans, advant qu'entrer au combat; et de plus , ces deux secondes espées données, ou une seule, a qui en avoit faute, si elles se venoientà rompre, ne falloit plus parler d'avoir recours à d'autres Iroisiesmrs, et falloit mourir ou vaincre en «jnelipu' fnçou ce fusl, ou se
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rendre ; et telles espées les appelloit-on les espées de provision. Aujourd'huy en nostre nouveau et friand françois , on les appellerait les espées ou secours de reserve.
Pour ce coup , je n'en allegucray autre exemple que celuy de feu M. de La Chastaigneraye mon oncle , en ton combat , où son ennemy ayant faict apporter quatre espées, du commancement qu'on les vit paroislre on pensa que Jarnac se vouloit battre de deux espées contre deux : mais , après avoir ouy son dire de son parrain et conftdans , trouvèrent qu'il y en avoit deux de reserve , le tout avecques le mesme pache que j'ay dict cy-devant , que par après il n'en falloit plus espérer d'autres. L'on peut donc par làcollîger: que c'est assez d'avoir teuté la première et seconde fortune, sans retenter la troisiesme , possible contre la volonté de Dieu, qui en punirait la trop grande outrecuydance. Ainsy M. de Grequi, par le dire de plusieurs grands capitaines, fit bien d'acbever ceste seconde partye, sans la remettre à la troisiesme.
Bref, il arrive en ces combats tant d'accidens et tant d'inconveniens , que je ne les aurais jamais dicts, tant à pied qu'à cheval, sur lesquels il faut que nos grands mareschaux et grands capitaines jugent si la vie a esté bien donnée, ou en advantage ou en desadvautage , en supercherie ou bonne guerre, et là dessus ordonnent un second combat, ou non. De les juger desbonnorés pour cela, comme j'ay dict, ils ne le sont ; mais les faut appeller, à la mode de l'Espaignol , vincidos, no /jor falta de corazon y valor, mas porrnala suerte*. F( pourtant c'est tousjours la vie donnée ; car et que me chaut-il, si vous avez desemparé vo.stre espée, qu'elle vous soit rompue ou que soyez (umbéPGcla ne s'appelle point vousavoir donué la vie par advantage.
Sur quoy, pour mieux faire, il faut que les grands juges fassent comme il se faisoit en tel cas à Naples ainsy que je l'ay là appris aussy. Les amys des deux partyes, ou 1rs grands capitaines, les pronoient et les accordoient tout bellement en quelque façon que ce fust , par gentilles inventions que les bons et gentils es-
1 Vaincu» non par manque de cœur ou de valeur, niait par la mauvais fortune.
prits sçavent très -bien excogiter. Bien est-il vray que j'ay ouy dire à aucuns que, pour le mesme sujet que I on s'est battu et la vie donnée, le combat ne se peut redemander; mais , au bout de quelque temps, si le vaincu prend un nouveaux subject de son ennemy, il le peut faire; car, d'avoir tousjours les mains liées, et si l'autre l'offensoit encor de nouveau , il n'y aurait point de raison de luy refuser le combat, et que l'autre estant appellé n'y allast, autrement il luy irait de son honneur; ou bien que tous deux s'y accordassent de bonne voglio*, ainsy que je vis cela mesmes arriver entre le capitaine Gastelnau , gentil et vaillant soldat , bien qu'il fust fort jeune, du pays de Languedoc , brave race certes, dont j'en ay cognu quatre frères très-vaillans , et le capitaine d'Alon, du pays de Xaintonge, vaillant aussy. Il estottle second des trois frères, tous trois eslevés de M. le mareschal de Biron. 11 vinrent avoir querelle ensemble en l'armée ooeommandoit mondict sieur le mareschal, qui les accorda; mais, aussy tost après, ils prirent un nouveau des-hat, et s'allèrent tous deux tuer, dont ce fut trèsgrand dommage. Aucuns dirent que ce fut de gayetédecœur et de concert faict enlr eux avant l'accord , et que ce n'estoit que pour contenter mondict sieur le mareschal, et après s'iroient battre et se tuer, comme ils rirent. Il falloît bien dire qu'il y eut de l'animosité.
Certes, si les partyes s'accordent en cela pour quelque raison et subject quece soit, faire le peuvent ; mais gare que le dieu Mars ne s'irrite contre le vainqueur, le voyant abuser de la faveur qu'il luy avoit faicte , ny plus ny moins que fait le dieu Neptune au marinier qu'il a sauvé d'un grand nauffrage, et puis, se fiant encor en luy d'une grande grâce, rebat la mer, oô il se trouve plongé et très-bien noyé. D'autres raisons se peuvent alléguer là dessus, et prv eteontrà, sur ce subject, que je laisse à discourir à des plus capables que moy
Surtout aussy il n'est bien séant que le vainqueur fasse par trop sa parade de sa courtoisie de vie donnée, et ne publie tant sa victoire au mespris par trop du vaincu, et trop vaine ostentation pour luy, car ce seroit par trop prophaner la grâce que Dieu luy a faicte, comme dr
DISCOURS SUR LES DUELS
triumpher de ses armes et chevaux , lesmontsrcr à un chascun, les appendre à une enlise en signe de trophée, ou par bravade, ou dévotion, ou vœu que l'on a faict & Dieu, lequel ne se soucie guieres de ces offrandes, comme jadis les dieux Mars et Neptune se plaisoient fort en tels presens d'armes et despouilles , et comme aux champs soiemnels jadis cela se faisoit, et comme aussy j'ensçayun qui,emprès un pareil camp, en voulut faire de mesmes en une grande église de ce royaume ; mais il en fut dissuadé par aucuns de ses amys; car résolument s'il Trust faict, il eust esté tué dans deux jours, endespit de tous les vivans ; il estoit trop bien aymé et apparenté. Le temps passé cela se faisoit , voyre pis, comme j'ay dict cy-devant , et estoit sacrilège de les despendre.
Il faut donc en cela se gouverner sagement , et recognoistre en autre façon la grâce que Dieu vous a faicte. J'en parle maintenant en chrestien, sans alléguer ne recognoistre le dieu Mars, mais nostre souveraio , qui veut que Ton ne se hausse par trop en sa victoire, mais que Ton s'humilie et qu'on luy rende très- humbles mercys de tout : autrement il scait bien rabaisser ces hautains, comme j'en alleguerois force exemples. Voylà comment un bon chrestien se doit gouverner; et, s'il est tant contraint par la voye et devoir chevalleresque de se rebattre, il fau t se recommander à Dieu, et le supplier de luy estre autant favorable ceste fois comme l'autre, et qu'il ne retourne au combat pour abuser de sa première grâce qu'il a receue de luy, ny pour vengeance ou inimitié animée , ains pour l'amour de la loy de l'espée qu'il luy a mis au costé, et pour le debvoir de la noblesse où il l'a colloqué.
Il y a aussi une autre dispute que l'on fait sur la différence des mots que Ton dit ; ou, «je a te donne la vie par courtoisie et gentillesse ; » ou, a je ne te veux pas achever , j'en serais bien marry;» et autres pareils mots courtois; ou bien de dire : «Rends-toy, ou je te tueray; de- « mandes-moy la vie, ou jet'acheveray.» Certes, ces mots derniers sont fort fascheux à proférer à un homme de cœur, qui aymeroit mieux mourir cent morts que les prononcer, comme il s'en est veu force. Par quoy, pour le mieux , il est plus expédient de donner la vie gentiment et gracieusement , sans ainsy contraindre son
enuemy à parler tels mots, qui semblent plus une ostentation et façon des'en pre val loir après, qu'une courtoisie receue , ny pour l'amour de Dieu , ou charité que l'on doit à son prochain : et , par ainsy , ce vaincu se pourrait rebattre , mais non autrement Car, vouloir combattre son second pere et bienfaicteur, c'est offenser Dieu, qui est grand ennemy des ingrats et très-juste vengeur.
Il y a encore un poinct : que si un trouvoit en une rue ou aux champs, et du premier abord il attaquas! son ennemy sans dire gare , et luy donnast une grande estoquade à travers le corps, ou luy conpast la main de l'espée, et le laissast là à demy mort, ou le blessast en autre sorte de supercherie, et puis après qu'il dist luy avoir donné la vie, ce trait serait fort vilain, et faict en trahison , et la vanterie fort folle et riricule, et dont on s'en pourrait rireaysément et se mocquer.
J'en ay cognu un qui en fit de mesmes et de mesmes s'en vanta; mais il fut bienmocqué, et fut payé de mesmes. Là dessus, venant le pauvre blessé à se guérir, il peut, non pas l'appeller, mais luy en faire de mesmes, voyre a vecques un canon, le porter avecques luy, s'il se pouvoit,pourle tuer.
Enfin , toute vie bien et honnestement donnée, elle est recogooissable par tout le monde, sans une seconde recherche de combat : mais plus beau et le meilleur est que les roys, les princes souverains, les mareschaux de France et autres grands capitaines , passent tout cela soubs un bon accord, et que jamais il n'en soit plus parlé : et si le vaincu en sent en soy quelque charge de conscience et d'honneur, et qu'il luy semble que quelqu'un en parle , il faut qu'il s'attaque à luy, et le fasse taire à bon escient par une bonne espée; car il vaut mieux, si la disgrâce est telle , qu'il soit vaincu de luy ceste fois seule , que s'il venoil l'estre de l'autre encor une seconde rois : ou bien il faut que les grands-juges en leur accord fassent comme je vis une fois faire à feu M. de Martigues, lorsque le roy Charles lX,avecques ses mareschaux et grands capitaines , ayant accordé dans son cabinet messieurs de Frontenay, dit le jeune Rouan, et de Querman, tous deux grands gentilshommes et seigneurs de Bretaigne , où il y alloit plus de l'un que de l'autre ; car Querman avoit esté blessé , et Frontenay aussy, tous deux
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bien fort ; mais Querman disoit tousjours que | ce n'avait pas esté Frontenay qui l'a voit blessé, mais un autre gentilhomme que je ne nommeray |K)int. Enfin ils furent accordés; et sortans , du cabinet en la chambre du roy, M. de Mar- I tigues les tenant tous deux par la main , il crya tout haut , où il y avoit plus de deux cens gentilshommes qui en attendoient l'issue : « Meso sieurs, le roy m'a commandé de vous dire à « tous vous autres : qu'il a accordé ces deux meso sieurs à csgal honneur, et qu'il n'y va rien de a l'un ny de l'autre; et qui voudra dire le con- « traire, et qu'ils ne soient tous deux gens de «bien, d'honneur et valeur, il en a raenly.p Plusieurs là-dessus, en goguenardant et riant, respondirent : « Monsieur, nous ne voulons point « combattre le roy sur ce desmenty. Il n'y a rien «à redire puisque le roy y a passé le Dallais.» Oncques puis n'en fut autre chose.
En quoy j'ay veu faire une dispute parmy les duellistes ; à sçavoir si l'on se peut ainsy se remettre de son différend et de son honneur entre les mains d'un empereur, d'un roy, d'un autre prince souverain , et d'un gênerai , ou d'un grand capitaine. Aucuns ont dit que si, autres non ; et disent que l'honneur perdu se doit reconquérir par la valeur propre de celluy qui l'a perdu, et non par celle d autruy ; que si les empereurs et roys jadis ont faict des loix de leurs propres mouvemens et autborités sur plusieurs suhjects, ils n'en ont jamais pu faire contre l'honneur des hommes.
Sur quoy il me souvient qu'une fois à la cour, s'estant esmeue une querelle entre le seigneur de (ienlis le jeune, dit Yvoy, que le duc d'Albe desht en Flandres, et M. de Mareuil, de Bretaigne , très-brave et vaillant gentilhomme et fort haut à la main , ainsy qu'ils sortoient de la salle du bal de Fontainebleau , du temps du roy Henry II , pour s'aller battre, M. de Montberon, quatriesme fils de M. le connestable, jeune seigneur très-brave, vaillant et gentil, ainsy qu'il le monstra à sa mort, dont j'en parle ailleurs, les empescha de sortir , et sur le coup les voulut mettre d'accord , en leur demandant s'ils ne s'en vouloient remettre à luy de cesle querelle et de leur honneur. M. de Mareuil , fort escalabreux et vieux routier d'armes et de guerre , luy respondit : «Mon honneur, mort-dieu! et c'est tout «ce que je voudrois foire que de le confier et
l LES DUELS.
«remettre entre les mains de M. vostre pert, «qui est l'un des grands capitaines de la chres- «tienté.eCemot fui trouvébon, tant de mondict sieur le connestable, de M. de Guyae, que d'autres grands capitaines qui furent assemblés pour les accorder.
Si faut-il pourtant, en matières de querelles et d'accord , s'en rapporter et se fier toujours aux grands roys , capitaines , connectables et mareschaux, lesquels, par leurs valeurs et grandes expériences, ont acquis leurs beaux titres et qualités; et est a présumer et croire qu'ils doivent blasonner des armes , de leurs desbats et accords, mieux que nous autres pauvres diables, qui sommes novices au prix d'eux; car ils sçavoient excogiter et trouver tous les jours des inventions nouvelles et extraordinaires qu'on ne pourrait pas croire, ainsy que font nos grands sénateurs en leurs cours et causes , pour les juger et amoderer selon les loix de i'equité et justice.
Sur quoy je feray ce conte de feu M. de Guyse le grand, du temps du roy François II, comment il se porta pour l'accord d'une querelle assez vieille entre feu M. de Maugiroo et le capitaine Rance, de Ghampaigne. Elle avoit esté esmeue dès le voyage d'Allemaigue qu'y fit ledict roy Henry 11 : et, d autant que le roy avoit deffendu les combats en son royaume nommément, ceste querelle avoit tousjours demeuré en suspens jusqu'à i'advenement dudit roy François II à la couronne ; et, pour ce, la deffense faillie par la mort du roy Henry, M. de Rance prend l'occasion et se résout de combattre M. de Maugiron et en demander le combat M. de Guyse, qui gouvernoit tout pour lors, prie k roy de le leur deffendre et de les accordcr.Et,pOiir ce, les ayant fait venir tous deux devant luy en son cabinet, devant M. de Guyse et autres grands capitaines y appelles, furent accordés, avec no grand esbahissement de force gens que j'en visi la cour, d'autant que ledict capitaine Ranc avoit eu un doigt de la main coupé, ce qui fut un grand cas; car un membre osté et à dire ne se peut pas bonnement reparer par un accord, sinon que l'on ne se batte , ou bien par un autre membre coupé, selon la loy de talion de jadis, membre pour membre , ou par mort , ou grande satisfaction de parolles, jusqu'à quelque forme de pardon.
DISCOURS SUR LES DUELS
Et c'est ce que j'ouya dire une fois audici M. de Guyse, qu'un gentilhomme, pour foire réparation à un autre qu'il aura grandement offensé , ne se fera point de tort de dire : «Je vous prie « mepardonner. » Mais, en disant ce mot, il faut qu'il mette la main sursonespéeou sursadapue, avec une contenance asseurée, qui est autant à dire qu'il use de ce mot pour sesous-mellre à une bonneste satisfaction. Que s'il ne s'en veut contenter, il monstre, par sa contenance et façon de la main sur ces armes, qu'il est prest de luy en faire raison par icelles. Il faut bien estre discret à manier ainsy son espée; car de telle façon et contenance altiere la pourroit-il toucher que sa partie s'en esmouveroit; car quelquesfois une mine desdaigncuse picque bien autant qu'une parolle. Il y a aussy des mots touchant ces pardons, qui portent les uns plus que les autres, et grande différence entr'eux, comme de dire simplement : « Pardonnez -moy,» ou bien «je «vous prie de me pardonner,» ou «je vous de- « mande pardon, » et autres mots tendans à cela, sur lesquels il y a bien à gloser ; dont je m'en remets aux grands capitaines à en décider, ensemble à la maxime et proposition dudict M. de Guyse que je viens de dire qu'il lenoit.
Tant y a, pour tourner à nostrc querelle et accord de M. de Maugiron et du capitaine Rance , le roy les accorda de telle façon , que l'on ne la peut bien sçavoir jamais au vray. Les uns en disoient d'une sorte , les autres de l'autre. La plus saine voix estoit : que le roy avoit tous pris sur luy et confirmé l'honneur de l'un et l'autre par belles parolles et la bonne réputation qu'il avoit d'eux et de leur valeur, si bien qu'ils demeurèrent san aucune tache; et despuis, tous deux firent en beaucoup de bons lieux grande preuve de leur vertu et vaillance, et de bons services à nos roys, comme fit M. de Maugiron en Testât de lieutenant de roy en Dauphiné, et M. de Rance en maistre de camp de dix enseignes et chevallier de l'Ordre; dont ce fust esté grand dommage si ces deux gens de bien se fussent tués en un combat singulier. En quoy le roy et M. de Guyse procédèrent sagement de les accorder.
Si le roy Henry son pere en eust faict de meame à l'endroict de M. de La Chaslaigneraye et M. de Jarnac, il eust mieux faict, et eust sauvé un brave et vaillant gentilhomme , qui
luy eust faict d'aussy bons services en ses guerres comme il en avoit faict au roy François son pere; lequel, tant qu'il vesquit, ne voulut jamais accorder ce combat , disant en l'assemblée deson conseil privé, appelé pour respondre à une requeste que luy avoit faict mondict oncle pour luy accorder ledict combat: que jamais roy ny prince ne debvoit accorder ny permettre chose dont l'issue ne pouvoit rapporter aucun bien, comme de ce combat. Et, pour ce, il le refusa , bien aussy pour une autre raison que je ne dis pas; mais leur deffendit sur la vie de s'entredemander rien , en quelque rencontre et façon que ce fust ; et ceste deffense dura près deux ans, et leur lia si bien les mains, qu'ils ne s'osèrent jamais rien demander ; car le roy s'en faisoit estrangement bien accroire sur l'observation de ses lois.
Il y eut le seigneur Pierre Strozze, despuis ce grand capitaine, intime amy de mondict oncle, qui luy conseilla de fausser ceste deffeuse et de tuer son homme in ogni modo 1 (c'estoit un conseil italien), et sortir aussy tost hors de France, et se retirer à Venise, où il luy présenta trois cens mille escus qu'il avoit lors à la banque (que despuis il despendit tout pour le service du roy), et qu'il en disposast de la moictié comme il luy plairoit ; cependant qu'il laissas! passer la colère du roy, tant pour 1 amour de la deffense rompue , que pour ce que M. de Jarnac estoit beau-frere de madame d'Estampes, très-favorite du roy, et aussy que le roy estant sur l'aage , et venant à décliner et mourir, et le roy Henry succéder bientosl , la grâce seroit aussy tost donnée à mondict oncle; et, retourné en France, fort favorisé de son maistre, il n'en seroit jamais autre chose. Mais jamais mon oncle ne voulut faire le coup, ains tousjours combattre en beau camp et belle guerre descouverte. Après la mort du royFrançois, on luy en conseilla aussy tost de mesmes, et qu'il n'y fit jamais plus beau; mais il ne le voulut jamais non plus , et eut tousjours son recours à ce malheureux combat.
Sur ces exemples precedens il faut colliger et noter une chose, que, quand un roy, un prince souverain, un lieutenant de roy en une armée ou province, ont faict un commande
1 Dç toute façon.
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ment et une deffense expresse à deux qui ontdespense ou pourau'r;; fi. te querelle de ne s'entredemander rien , ny s'en-
trebattre sur peine de la vie, m là dessin le roy , le prince , ou leur lieutenant gênerai , viennent à mourir, les querellans sont aussy tost exempts de toute deffense, et ont toute pleniere liberté de faire ce qu'ils voudront; car, deffaillant et mourant l'authcur de la deffense , deffaut aussy et meurt la deffense , si elle n'est renouvellée par le nouveau roy, ou prince, ou gênerai succédant.
Plusieurs exemples en ay-je veu que j'alleguerois. Je me contentera? de ce*tuy-cy, qui arriva à Orléans après la mort du roy François II, lequel ayant deffendu à MM. de Loue et Bueil, b&stard du comte de Sancerre , trèsbraves et vaillans gentilshommes, de ne se rien demander l'un à l'autre touchant une grosse querelle qu'ils avoient ensemble, la deffense fut très- bien tenue et observée tant que le roy autheur de la deffense vesquit ; mais il ne fut pas plustost mort, que le lendemain bon malin, M. de Lotie prit l'occasion bien à poinct, et vint à assaillir Bueil , et l'estcndit mort snr le pavé, et se sauva. Il y en eut aucuns qui trouvèrent ce faict est range, veu ces deffenses raictes, et que la majesté royale en estoit offensée ; mais les bien raffinés 1 et entendus duellistes les reuvoyerent bien loing, comme je vis, et leur respondirent qu'ils estudiassent leur leçon: car le prince autheur de la deffense estant mort, la deffense n'avoit plus de lieu, et les mains liées se deslioient. Que si l'on en eust advisé de bonne heure le roy Charles, et que la deffense fust esté par luy renouvellée, elle estoit à propos.
Il y a pourtant remède à ces deffenses qu'ont trouvé jadis les duellistes , d'appeller son ennemy en pays eslrange et hors de la subjection et des loixdu prince qui voos a faict les deffenses; à quoy qui est appellé n'y doit faillir pour son honneur, s'il n'alleguoit des empeschements très-grands et très-extresmes, ou que le lieu lui fust suspect, ou que par pauvreté ne peust faire si loingtain voyage et si grande
» Raffiné» sur te point d'honneur. Il est parlé de ce* raffiné* dans Fenestre, et Régnier en parle aussi dans ses satire* , auwi bien que Gombaud dans une de ses épllres. Dans les principes de ces jeunes gens un fils, en certain* cas, pouvait appeler eu duel sou propre père.
raisons qui te
peuvent là dessus alléguer. ToutetJbis , pour le lieu suspect , il y a remède , disent les duellistes ; car il faut que sa partie luy fasse donner un sauf-conduit du prince (ainsy que j'en allègue icy un exemple ) du lieu du combat et de la retraite en seureté ; et si la partie en fait difficulté , et s'excuse de ne luy en vouloir point envoyer, il faut de soy-mesme gagner por tous moyens le prince , et le prier pour luy en envoyer un, ou un de ses principales trompettes, ou son tambour général ; ce que le prince, par honnestelé et courtoisie, ne doit refu^r. Tout cela se faisoit le temps passé , advant que le concilie de Trente fust proclamé et observé, mais aujourd'huy qu'il a vogue en plusieurs régions , cela est deffendu , et les combats par loy ne sont accordés ; mais en France, Angleterre, Escosse, Flandres, et aucuns lieux d'Allemagne et autres pays où le concilie se cache, tout cela se peut faire comme le temps passé. Encor peut plus le prince, qu'est de commettre juge» ( s'il ne le veut estre ) pour mieux accommoder toutes choses et asseurauces par leurs présences. Il y a pourtant un poinct : que si le prince est suspect, et qu'il favorise l'un plus que l'antre, ou bien que l'on aye offensé le prince et forfaict envers luy, et qu'il le recherche de la vie ou de la prison , il s'en faut excuser et fuyr cela comme peste. Voylà ce qu'en disent les docteurs, excepté qu'ils ne veulent pas qu'on aille combat tre en terres de Mores, de Turcs et infidèles, comme j'ay dit ey-devant.
Disent encor ces docteurs que, si une deffense a estée faîcte à deux querellans par des lieutenans-generaux en leurs provinces on armées, ils peuvent s'en despartir et venir se battre en autres provinces ou changer de généraux; car, de gênerai sur gênerai , la naissance ne s'estend point : ainsy que j'ay ouy dire de deux braves soldats signalés de Piedmont, lesquels , ayant querelle ensemble , M. de Bris» leur ayant commandé de ne se battre sur la vie. son camp estant devant le siège de Vallioee en Piedmont , ils concertèrent ewemWf de sauter viste dans le camp de M. de Guyse, tirant vers l'Italie , et estant aussy devant Vallancc , où là , absous de la deffense de M. de Brissac, et en franchise dans le camp d< M. de Guyse, se battirent et se blessèrent fort
DISCOURS SU
bien , sans courir aucune fortune de la deffense de M. de Brissac ordonnée chez loy : brave inmtiori certes, et brave courage aussy de ce» î<Mix braves gens.
Il y a encor on poincl : que si le roy ou le •> inre naturel de l'appellé luy deffend eipres-
ruent et sur la vie de n'aller â l'assignation de tppellant en pays estrange, il ne luy doit -iK-yr, parce, disent les duellistes, qu'il faut ;> référer l'honneur, au prince, â son mandement, i la vie et à tout. Ges messieurs en parlent bien à leur a y se , comme si c'estoit peu de chose que desobeyr à son roy. Ils disent pourtant, que la loy de l'honneur commande tellement, que si un pere accuse son fils de crime de leze majesté divine et humaine , ou de quclqu'autre dont il puisse esire deshonnoré, le fils, ne pouvant raonstrer son innocence autrement , il peut appeller justement le pere en duel, d'autant que le pere luy fait plus de tort et de mal de le deshonnorer, qu'il ne luy a faicl de bien de le mettre au monde et luy donner la vie.
Pour reprendre encor un peu nostre propos sur la donnaison de la vie, il y a un poinct qu'il faut bien adviser: que si elle se desbat par les deux parties d'une diverse façon , et qu'elles ne s'accordent en leur faict et en leur dire , que l'une en raconte d'une sorte , et l'autre de l'autre, ainsy aussy que l'on en voit aucuns pleins de vent qui se vanteront l'avoir donnée , d'antres de mesme gloire le nieront ; bref, en quelque sorte que ce soit , si lesdites parties ne s'accordent en leur dire et se contredisent en variations, il faut que le roy ou le prince, si cela vient en sa notice, délègue, pour esclaircir le tout et pour les accorder mieux, de bons capitaines pour juges. Voyre! s'ils y appellent quelques gens de justice, il n'y a point de mal; car, ces gens là, ils sont fort subtils et rompus de tirer les vers du nez de la vérité ou de la vray-semblance pour les causes criminelles qui vont tous les jours par. devant eux : et puis, sur cela, s'ils se puissent accorder, qu'ils les accordent; si- non, que le prince les fasse rebattre , en faisant pourtant â cognoistre au monde les raisons justes pi n: ; <>y il leur ordonne le combat. Voyre! faut il qu'il ordonne juges et tesmoings honnorables pour en juger , et par empres de ne retomber par cas fortuit en mesme controverse et contestation. Mais le
malheur est qoe, tel qui quelquefois pense, comme j'ay dit , r'abiller sa cause , qu'il la perd, et tel le roy pense gratifier par un octroy de combat , qu'il s'en repent , pour perdre un homme de bien et de valeur qui luy eust faict du service beaucoup : en quoy le roy ou le prince doit esire bien considéré , car il n'y a que Dieu seul qui puisse juger du sort des armes. Par quoy un bon accord est le souverain remède à tout cela : et si aucun se ressent touché en l'ame, qu'il ne se désespère point pour cela, et qu'il entreprenne un beau voyage de guerre , et la se fasse tant signaler par ses vaillauliscs ( ainsy que fit Fandilles, que j'ay dit cy-devant et force autres ), et qu'il fasse paroistre au monde que son desastre est venu plus par un certain destin malheureux, comme j'ay dict, que par faute de courage : ce mot icy, et puis plus.
J'ay ouy parler d'aucuns, lesquels se sont ainsy jactés et vantés d'avoir donné ainsy ces grâces de vie , qui n'en meritoient si grand los comme l'on dirait bien : car possible ne scavoient-ils pas bien tuer leur homme, soit qu'ils n'en ont pas bien l'asseurance, ou qu'ils en apprehendoient son fantosmect son ombre après sa mort, ou soit autrement, ou bien qu'ils laissoient la victoire â demy , pour n'avoir pas l'esprit ny la resolution de la sçavoir bien poursuivre , soit ou que le jugement leur failloit , ou que trop d'ardeur les perdoit, ou qu'ils n'avoient le cœur de parachever leur ennemy, ou qu'ils avoient une ayse et une joye extresme et impatiente de se retirer sains et sauves, ou bien avoient haste de s'aller faire panser s'ils estoient blessés; aucuns qui craignoient Dieu, et ne vouloient achever de tuer : ceux-là sont à louer. Aucuns rcdouloicnl le roy et sa justice , s'ils venoient à estre pris , et se sauvoient de vistes.se comme ils pouvoient. Aucuns craignent aussy les parens, qu'ils ne les recherchent et poursuivent de vangeance sur la trop grande cruauté. Bref, il y a tant d'autres considérations en cela, que je laisse ramener là dessus à de plus cent fois capables que moy.
Voyla (pour conclure ceste dispute) ce que j'en ay ouy discourir et appris de grands capitaines italiens, qui sont eslés les premiers fondateurs jadis de ces combats et de leurs poinctilles , et en ont très-bien sceu les théoriques et pratiques ; les Espaignols aussy, mais non tant qu'eux
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Aujourd'hoy nos braves François en sont les meilleurs maistres, aulant pour la science que pour la pratique de la main. Les Italiens, qui sont un peu plus froids et advisés en ces choses que nous autres , aussy un peu plus cruels, ont donné d'autres fois ceste instruction (comme j'en ay veu aucuns) à ces donneurs et espargneurs de vies: que le plus beau et le meilleur est, quand l'on est là, de mettre son ennemy en un tel point d'extrémité, et comme dit l'Espagnol , a tal punto de pelea y guerra x, qu'il le laisse là estendu , sans pourtant l'achever ny luy donner le dernier coup de la mort, mais très-bien l'estropier de bras et de jambes, qu'il ne puisse jamais plus retourner au combat ny luy faire mal , ny dire qu'il ne luy a point douné la vie. De donner encor, et de plus , une grande estaffilade sur la naze et le visage, disoieot-ils, n'estoit bon que pour servir de mémoire : si que , l'ayant mis et réduit à telle dernière mercy, il ne craigne luy arriver ce qui arriva à un brave et vaillant gentilhomme de la cour, et du temps du roy Henry II , lequel l'avoit bien en ces guerres bravement et vaillamment servy, et qu'on le tenoit à la cour pour un fendant et un bizarre, ainsy qu'il port oit la plume; de telle façon que le greffier de l'Ory , fou plaisant, qui faisoit des sermens souvent fort extravagants et divers, juroit quelquefois, par la digne et bizarre plume de ce fou de Matas : tant y a que c'esloit un brave gentilhomme.
Luy, ayant doneques pris querelle, un jour que le roy François H, après quelques jours de l\ mort du roy Henry 11 son pere estoit allé au bois de Vincennes à la chasse aux dains avecques le jeune Apchon,dict Mouron, nepveu de M. le mareschal de Sainct-André, et sextant retirés à part du roy et de la chasse, dans le mesme parc, no mirent à se battre sur la motte qui est là. Matas, qui estoit un vieux routier d'armes, et <jui en avoit faict preuve ailleurs que là, vint à mener et pourmener le jeune Apchon de tel i poiuct, qu'il luy fit voiler l'espée hors des mains ; et , le voyant là réduit , sans le poursuivre autrement, luy dit: a Va, jeune homme, ap- « prends une autre fois à tenir mieux ton espée, «et à ne l'attaquer point à un tel homme que «moy. Amasse ton espée. Va-t-en, je te par-
1 A tel point de combat el de défaite,
l LES DUELS.
«donne; et qu'il n'en soit plus parié, jeune e homme que tu es. » Et, s'en retournant pour monter à cheval, sans y penser, Apchon ayant amassé son espée, courut après luy, et luy donna un grand coup d'espée à travers le corps, et du coup tumba tout roide mort par terre. Et n'en fut autre chose, parce que Apchon estoit nepveu du mareschal de Sainct-André , et l'autre, parent de madame de Valentinois, qui, par la mort du roy Henry, avoit perdu tout son crédit. Si est-ce que le pauvre Matas \>t laissa à estre bien plaint et regretté, car il r~ toit gallant et vaillant. Toutesfbis, il fut furt blasmé, mesmes de feu M. de Guyse le grand, comme je l'ouys , d'avoir ainsy mesprisé les armes et la bonne fortune qui luy avoit mis Mm ennemy à mercy, et luy avoit pardonné pour se faire donner Tà mort ». Gest exemple doit servir d'advertissement à plusieurs. J'en alleguero? une infinité d'exemples pareils. Je me tais asthénie pour dire et noter une chose: que, du temps de nos roys, tels appels estaient fort deffendus en lieu de respect.
J'ay ouy raconter à ce brave et gallant feu M. de Sipierre que, du temps du roy François 1, il cuyda estre en une très-grandissime peine pour avoir appellé M. d'Andoing (grand favory du roy Henry , et qui mourut devant Landrecy) pour M. le viscomte de Gourdon , vaillant homme, et qui suivoit aussy feu M. d'Orléans avecques M. de Sipierre. Maisquelappel fut-ce? Seulcumenl M. de Sipierre luy dit : « Monsieur «d'Andoing, je viens de laisser M. le viscomie «de Gourdon, qui m'a dict et prié de vous dire «que si je vous trouvois, qu'il s'en alloit ouyr ia «messe à Sainct-Paul , et que si vous y vouliez «aller, que là ensemble tous deux vous l'ouvriez, a et de-là vous en irez pourmener jusques hors «la porte de Sainet-Antoine. » Geste invention d'appel, encor qu'elle fust gentille et point guieres offensant le respect de la maison du roy, si fut-elle fort trouvée mauvaise du roy; car c' estoit un appel tousjours , veu les propos que les deux avoient eu le soir advant; et fallut que M. de Sipierre s'absentast de la cour. Mais,
1 II ne faut pas aussi que les bravatcht-e et vieux routiers, qui se sont un peu rettentv des fureurs de VnpH abusent de leur fortune, et gourmandeut un jeune bomtne qui ne fait que venir; car Dieu t'en tritie. De «•la force exemples nous eu abonde. (IS'ole deBrauioax
DISCOURS SUR LES DUELS
par la prière de feu M. d'Orléans, il luy fat pardonné; car il l'aymoit fort : aussy estoit-ll aymable; car c'estoit un aussy brave et gentil cavallier, et le plus accomply en toutes choses qui fust à la cour il y a cent ans.
Du règne du roy François II, feu M. des Bordes, duquel je parle ailleurs , brave et vaillant gentilhomme , nepveu du mareschal de Bourdillon, et qui mourut lieutenant du comte d'Eu en la battaille de Dreux , eut quelques parolles de picque contre feu M. d'Yvoy-Genlis , qui mourut en prison en Flandres, y ayant esté pris en y menant des forces, lorsque le duc d'Albe tenoit Valencieones assiégée, et la reprit aussy tost du costé de la citadelle qui tenoit pour luy. J'en parle ailleurs. Grst Yvoydoncques, brave et vaillant gentilhomme aussy , ayant esté appellé pour M. des Bordes par feu M. de Gersay , qui mourut devant le fort de Saincte-Catherine à Rouen , le jour qu'on le recognut , en une fort belle escarmouche aux premières guerres : ces deux gentilshommes donc, s'estans battus fort vaillamment près du parc à Sainct-Germain en Laye, arriva qu ils furent blessés tous deux fort, mais des Bordes beaucoup plus ; car il eut un jarret coupé, dont il demeura estropié et boitteux toute sa vie; ce qui fut grand dommage , car il estoit des gallands de la cour, et de fort belle et riche taille. Toute la cour en fut fort esmeue et contristée , tant des dames que des gentilshommes et seigneurs. Feu M. de Guyse le grand s'en escandalisa bien fort , comme çrand-maistre de la maison du roy , à qui touchoit d'en observer et faire garder les privilèges et authorités fort estroitement de ladicte maison et bostel du roy; et, pour ce, commanda aux capitaines des gardes et prevost de l'hostel de s'informer diligemment qui avoit esté celuy qui avoit apporté la parolle d'appel; et trouva M. de Gersay. qui, en ayant senty le veut, s'estoit un peu eschappé à l'escart. Mais aussy tost (parce qu'il estoit l'un des plus favoris du roy , avec Fontaine-Gucrin , despuis tué à Sainct- Malo, en estant gouverneur, par les siens propres) Put pardonné, avecques une remonstrance que feu M. de Guyse luy fit devant le roy et M. le cardinal , qu'il n'eust plus à y retourner , ny nul autre, car il n'y alloit rien moins que de la vie , disant que c'est un crime capital. J'y estois, et le vis. Si feu M. de Guyse eust vescu
encore plusieurs années, il eust bien empesché tant d'appels qui s'en sont ensuivis aux cours de nos roys , et en eust bien fait punir , nonseulement pour ces appels en l'hostel du roy , mais plusieurs autres folies que j'ay veu faire, aussy bien dans les maisons du roy que dans ses salles et chambres.
Une fois , dans la chambre du roy Henry 111, au Louvre, il y eut deux gentilshommes braves et vailians et bien qualifiés, que je ne norameray point, qui eurent une parolle ensemble ; et vinrent si advant, qu'ils furent aux mains et aux dagues , en la présence de trois presidens et cinq ou six conseillers de la cour, qui , par cas, se trouvèrent là, estans venus parler au roy pour quelques affaires qu'il leur avoit recommandé, et attendoient le roy qu'il sortist de son cabinet. Sur quoyM. le premier président dit: «Voylà des gentilshommes qui font là de « grandes fautes. Que si dans noslre palais il «leur fust arrivé d'en faire la moindre de toutes «qu'ils ont faictes là, je leur aurais bientost fait a leur procès. «Mais les autres soudaiu , par l'advis de leurs amys, furent contraints de dire que le tout s'estoit fait en jeu , pour coulorer leur faict.
Il arriva de mesmes à M. de Sainct-Luc à Anvers, dans la chambre de M. d'Alencon , luy estant en son cabinet ; mais le prince d'Orange en vit le jeu en sortant , qui fut contre le sieur de Gauville, où il y eut quelques coups >, dont le prince d'Orange s'en estonna ; et dit que telles choses ne furent jamais veues ny faictes en la chambre, ny salle, ny logis de l'empereur son maistre; autrement il eust mal baslé pour les deiinquans 2.
Si est-ce qu'une fois l'empereur, marchant par pays de Flandres en la compaignic des rcynes Eleonor et Marie, ses sœurs, le comte de Feria rit un peu du fou et de fescandale tout I auprès des filles desdites reynes, qu'il entretenoit en parlant à elles, et mit l'espée au poing contre un autre, dont il fut en grande peine ; mais il estoit grand seigneur et favory du roy
1 Un «ouffiet.
* Saint-Luc, dit-oo , répondit qu'il seyait mal an prince d'Orange de blâmer ce qu'il venait de voir et entendre, I et que ai lui prince avoit o*é faire, do virant de Cbar- | les V, ce qu'il avait fait depuis contre le fils de ce mo- ; narque , celui-ci lui aurait fait depuis long-temps couper la tête.
750 DISCOURS S(JR LES DUELS
Philippe* ; et pourtant luy fat pardonné, et avecques grande peine.
lien arriva de mesmes au marquisde Villanne, à rentrée de l'impératrice à Toltede; lequel , ayant esté poussé un peu du cheval par un argouzil, mit soudain l'espée à la main. Y cuyda avoir de la rumeur grande; car toute la noblesse se Formalisa pour ledtet marquis, à cause de sa grandeur et alliance qu'il avoit avecques les plus grands; et, pour ce, l'empereur le passa et acquiesça tellement quellement. Certes, tels premiers mouvemensne sont pas en nos puissances, et mesmes quand il y va de l'honneur, et sur-tout aux François, lesquelssont si impatients qu'ils sont soudains par sus tous autres.
Si vis-je une fois nostre feu roy Henry III si en collere contre lesicur de Bremian, de quelque soufflet ou coup de poing donné à un gentilhomme dans la basse salle du Louvre, que s'il eust esté attrapé, ainsy qu'il le fit chercher, il hry eust faict un mauvais party : et tous les vivat» ne l'eussent scen sauver, tant il cognoissoit bien que tels mespris de respects et telles insolences estoient de grande conséquence , et portans un grand préjudice à sa grandeur et authorité. Jusques-làque, la foisque feu M. de Bttssy, ayant querelle contre le sieur de Sainct-Fal, et que le roy ayant commandé à ses princes etmareschaux et grands capitaines pour les accorder, ainsy que le roy le vit par la fenestre entrer dans le Louvre, accompaigné de plus de deux cens gentilshommes, il le trouva mauvais, disant que c'estoit trop faire le grand et du prince. Je sçay bien qu'il m'en tança, et ce qu'il m'en dit; d'autant que, parmy ceste grande trouppe, il n'y avoit que messieurs de Grillon, de Ncufvye et moy qui fussent au roy; les autres estoient à M. d'Alençon et autres princes; d'autres qu'à eux- mesmes. Je me suis perdu parmy ceste briefve disgression : mais elle n'est point dommageable; et possible que je l'eusse oubliée , ou ne fust venue ailleurs à propos.
Or, il y a aucuns catholiques et plusieurs religieux qui, non-seulement ont desapprouvé les combats à outrance solcmnels, mais ces combats et appels à la mazza. Jusques-là que j'ay vue un livre fait contre nostre feu roy Henry III, par lequd l'antheur le taxe d'avoir esté introducteur premier de ces appels , et les avoir librement permis en sa cour et son royaume : mesmes le
garde des sceaux, aux estats de Blois, détesta ces duels , disant que le seul nom en estoil en horreur aux chrestiens, alléguant une raison dt pardonner à ceux qui offensent. C'estoit bien rencontré de picques : et luy falloit là dessus donner vinum etspecies, et qu'il beust un b i coup pour un si bon mot; car, ou du tout il fan. aboli ir le poinct d'honneur des hommes et do femmes. Cela est bon à des relligieux et hennîtes; et me permettra, s'il luy plaist, M. ledict garde des sceaux, luy dire qu'il n'allégua pas bien là, etnemeritoit qu'on criast bibat, t'h at. Kl luy et le livre en peuvent dire ce qu'ils voudront. Mais, pour ce que dit ce livre, Dieu, et plusieurs gentilshommes dignes de foy, peuvent tesmoiguer avecques moy s'il est vray que le roy Henry III ait le premier introduit les appels, et approuvé : car, du temps du roy Charles IX , ils se commencèrent à pratiquer ; commt celuy du baron d'Ingrande et de Gersay à Sainct-Germain , on le baron fut tué, et comme celuy du petit Reffuge, que j'ay dit cy-<levant, et du brave et vaillant M. de Grillon , qui tua un capitaine dont j'ay oublié le nom , très-vaillammant aussy, en estoquade, et forces d'autres que je n'allegueray pour fuyr prolixité.
Le comte de Brissac fit aussy appel 1er par le gros La Berte, l'un de ses maislres de camp, le comte de Tande, aux troisiesmes troubles, au bout du parc de Vertueil en Angoulmois, enasteau appartenant au comte de ta Roche-Foucaut ; mais ils furent empeschés : j'en parle du suhject ailleurs.
Quant à nostre roy Henry III , je sçay bien , et plusieurs gens de foy comme moy, combien de fois il en a fait d'ordonnances et deffenses de n'en venir plus là; car je l'ay veu à la cour le publier plus de cent fois : et bien souvent , quand aucuns y contrevenoient , il estoit si bon, qu'il ne les vouloit faire punir à la rigueur: car il aymoit sa noblesse, comme j'espcre en alléguer des exemples en sa vie * , par lesquels il a fait démonstration combien il l'aymoit. Au reste , jamais querelle n'est entrevenue en sa cour, qu'estant venue en sa notice, qu'il ne h fist aussy tost accorder, fust ou par luy, ou par les officiers de sa couronne. Il est vray qu'on m'en pourrait alléguer aucunes, qui sont trois
' On ne t'a point
DISCOURS SUR LES DUELS
ou quatre, qui fonl en cela contre moy. Je le croy bien : il le falloit ainsy. Je ne nouimeray rien : ceux qui me liront m'entendront bien.
Mais, ce disent ces bons chrestiens , tons ces combats ne sont nullement saiocts ny chrestiens, et deffendus de Dieu. En cela, pour n'estre bon théologien , je ne prends point la parolle; mais pourtant David et Golliat conilattirent bien ensemble, et Dieu en approuva le combat. Nos duellistes italiens disent que ces combats sont justes, et ce qui est juste n'est point desapprouvé de Dieu. Les grands sénateurs de nos roys les ont bien ordonnes d'au très fois, tesmoing celuy de Ca rouge l, que j'ay dit, et force autres.
Force combatsse sont faicts d'autres fois aux terres de l'église, comme je l'ay veu la première fois que je fus jamais en Italie, le pape les sachant, voyre leur accordant; et 1rs seuretés y estoient plus grandes qu'anx autres terres. Cela y a esté commun; mesmes qu'ils en ont ordonné plusieurs combats parmy des grands, comme celuy du roy Charles d'Anjou et d'Alphonse, roy d'Aragon 1 .
Je sçay bien qu'un prescheur du roy 3 prescha publiquement, après le combat de Antraguet et Quielus , que ceux qui estoient morts là estoient damnés, et les vi vans pas guieres mieux, s'ils ne s'admandoient. Voylà un grand jugement donné d'un humain , comme s'il en eust receu belles lettres, et aussy que Dieu ne veut que l'on condamne, afin qu'on ne soit condamné. Je m'en rapporte de tout cela aux gens plus saincts religieux, et plus théologiens que moy. Mais tant y a , si tels combats ne sont si chrestiens que l'on dirait bien , pour le moins sont-ils trèspolitiques et justes, et veux dire estre trèsnécessaires , et que puisque de deux maux il faut choisir le moindre, j'argué qu'en tels combats il n'y a que deux ou trois au plus qui meurent : au lieu que j'en ay veu en nastre cour, advant nos appels, si un avoit une querelle contre un autre, falloit que tous deux fissent plus de quadrilles et amas de gens
1 Rapporté par FroiRsart dans ses Chroniques.
» Si bien que le pape en excommunia le roy d'Aragon. Je ne sçay ai c'est pour faute de ne *' estre trouvé au lieu assit; oé, ou pour autre sujet. Tant y a que cela se trouve escrit aui histoires de Naples.(Note de Brantôme.)
• Maurice Poucsi, curé de Saint-Pierre des Arcis.
de leurs amys, de soldats, d'enfens de la mathe, d'espadassins et d'autres ; si bien que, se rencontrans dans une rue de Paris ou d'autre ville, quclquesfois à la cour (mais cela peu souvent , car l'on craignoit la Majesté et son prevosl de l'hostel), qnelquesfois aux champs , et là se rencontraus se tuoient et s'estropioient les uns les autres comme mouches et bestes
Cela ay-je veu souvent à Paris, mais surtout je l'ay veu à Milan, où, la dernière fois que j'y fus tournant du secours de Maltbe , j'y demenray un mois, tant pour vcoyr la ville (qui est des plaisantes d'Italie) que pour apprendre à tirer des armes du grand Taupe , très-bon tireur d'armes alors ; mais je jure que, tant que j'y fus , il ne se passa jour que je ne visse une vingtaine de quadrilles de ceux qui a voient querelle se pourmener ainsy par la ville ; et se rencontrans se baltoient et se tuoient , si bien qu'on en voyoit sur le pavé estendus en place une inBnité , encor qu'ils fussent armés de jacfie mamclie, ganti dispresa, e segreta in testa Et voyoit-oo plus des gens sortir des boutiques avecques armes d'ast, pour les séparer , qui , bien souvent y perdoient leurs escrimes , voyre la justice.
Je ne conte point la grande despense qu'il faut faire pour entretenir ces espadassins et leurdonner de bons pasis ; mesmes qu'on a veu qu'ils se «ouoient comme vallets et serviteurs de boutique ou autres , et s'alloient présenter à ceux qu'ils sentoient avoir querelle , et vivoient de cela comme locataires à ce meslier et vrays en fans de la mathe. Combien en ay-je veu de tels gens et de tels desordres , et à Paris , et à Milan et aucunes villes de France, d'Espaigne et d'Italie!
Et voilà pourquoy, en tels combats, on n'y voit point arriver tant d'abus, de désordres, supercheries et tant d'inconveniens, comme rn ces rencontres et bandes contre bandes , et de gens contre gens, ramassés dune part il d'autre ; au lieu qu'en nos appels, aussy tost on a deffiny par une belle gloire son différend , ou bien l'on y meurt en belle réputation, pour avoir eu le courage et resolution d'estre entre en estaquade ; et si la fortune de l'espée ne leur
» De jaques de mailles, de Gantelets, et de tecrettes en
ary, encor d'avoir attenté c'est beaucoup, comme dit le latin : In rébus arduis tentare satis est. Par ainsy, bien est-il meilleur aussy qu'un homme ou deux meurent que plusieurs , et qu'en pensant esteindre une querelle , plusieurs s'en renaîsseut, et en arrivent une infinité d'escandales , comme cela s'est veu, et
DISCOURS SUR LES DUELS
à outrance, et l'edict y est
Sur quoy se reigla en Piedmont ce sage capitaine M. le prince de Melfe , où estant arrivé, voyant les querelles ordinaires des soldats qu'ils faisoieni tous les jours , et les abus , insolences et escandales, meurtres, esclandres, supercheries, estreltes et altercals qui s'y commeltoient , de sorte qu'on tenoit en proverbe, «Gardez-vous d'un holà de Piedmont, » qu'ils cryoîent en demeslant leurs querelle* , et , sur cest ftola, la supercherie s'y en alloit aussy tost, ou de meurtre, ou de quelque blessure , ou horion sur la teste, ils'advisade faire là dessus de belles ordonnances , qui du commencement furent un peu rudes à tenir , et mesmes parmy gens desreiglcs ; mais, après en avoir faict pendre une douzaine , un chascun eut crainte, et fut sage ; et fallut se former à restatut de mondict sieur prince , et à vuyder sa querelle par appels, et la demesler sur le pont du Pau , lieu qu'il leur avoit destiné exprès pour cela, où ils alloient d'eux-mesmes par leurs appels, ou luy-mesme les y envoyoit après qu'il s'estoit failly à les accorder ; et là falloit avoir bon pied , bon œil, autrement tumber du haut du pont en bas , comme il arriva à Rodomont et à Rolland , dans TArioste.
M- le mareschal de Brissac,qui vint après luy en ceste charge , en fil de mesmes , et l imita du tout , où de son temps furent faicts de beaux combats. Voylà comment en usoient ces deux grands capitaines. Aussy disoit-on de Piedmont alors une escole de la guerre en toutes façons. Et, par ainsy, vinrent à bout des cerveaux chauds de nos François , lesquels s'attiédirent de ceste façon. Sur quoy je concluray avecques de grands capitaines-, que mieux vaut un petit escandale qu'un grand , et les combats de deux ou trois sont plus politiques que de plusieurs geus ramassés , qui de çà , qui delà , comme de bandoliers.
Sainct Louys , Philippes - le - Bel , le roy Louys IX et autres roys, deffendirent le combat
gnes en forme:
Nous deffendons battaUle partout, en nostre domaine , en toutes querelles.
Gela ne s'estoit point publié du temps de Charlemaigne et autres roys de France. Advaut conclure je diray: que beaucoup de bons docteurs duellistes n'ont nullement approuvé les combats à la mazza, comme les combats solemnels, pour force raisons, et pour ceste-cy : d'autant que les combats solemnels se faisoient publiquement en bel espectaclede tout un petit monde, lequel esloit vray tesmoing après delà vertu et vaillance des combattans; mais les combats faicts dans des déserts, dans des bois, et parmy des buissons aux champs esgarés, ne sont nullement honnorables. Les vertus et valeurs ne s'y font guieres bien paroistre, et demeurent cachées et obscures comme les ombrages des bois et forests soubs lesquels ils combattent. Ce que très-bien sceut remonstrereett honnorable prélat d'Escosseà ce vaillant Renaod de Monlauban, lorsqu'il luy alloit demandant s'il ne se presentoit point, à quelques heures du jour , quelques belles advantures pour un gentil chevallier dans ceste belle et grande rorest de Callidoyne1, tant renommée de tout temps par belles advantures honnorables et hasardeuses rencontres pour les chevalliers erpans. Le bon prélat luy respondit ainsy , par une petite forme de remonstrance : que, errant en ce bois, il pourroit trouver plusieurs e>iranges advantures , mais que les effets en estoient obscurs comme le lieu ; car le plus souvent, on n'en a point de notice ny de cognoissance. «Par quoy, cherche , luy dil-il, d'aller où «tu cognois que les œuvres ne soient ensepvc- «lies, afin qu'après le péril et le travail, la re- « nommée s'en ensuive, et en die la veriie.» Et, après cela dict , luy desduit l'entreprise qui se préparait pour délivrer la belle Genevre, et luy en conta l'histoire, laquelle Renaud ouyt volontiers; et, croyant ce bon prélat, s'en alla par faire ceste entreprise si charitable qui s'ensuivit. Et , puisque nous sommes sur les alleguations fabuleuses, qui sont certes encor plaisantes . et approchent un peu de la vérité, je diray ceste^y. Nous trouvons, dans l'histoire de RolLud
* Calédooie.ÉcoMe.
DISCOURS SU
Paraoureux , qu'un jour luy et Renaud vinrent à une très-grande contention d'armes et de propos très-injurieux ; et , dit le conte , qu'après que lejourfut failly ils deslaisserent.par honte, de se combattre et frapper,pour autant que de se battre en ténèbres o'estoit faict d'un chevallier asseuré, mais plustost d'un brigand; si bien que Rolland dit à Renaud: «Tu dois rendre
■ grâce au jour, lequel s'est desparty de nous , «pour te donner espace d'obvier à la mort pour « un peu, qui me cause un grand deuil, d Auquel Renaud respondit : a Je veux qu'ainsy soit, «comme celuy lequel veut estre en parolles «vaincu de toy; mais au faict tu n'as aucun ad- «vantage sur moy, ny n'auras jamais, et suis «content que tu n'ayes aucun respect au jour a failly; car je ne fais d'estime de toy non plus
■ le jour que la nuict. » Auquel le comte Rolland replicqua: que c'estoit un vray larron, et qu'il monstroit bien son naturel, qui estoit de faire guerre en lieu ténébreux et obscur, panny des bois comme un brigand. Mais Renaud , ne voulant endurer telle injure, luy paracheva de parler et dire : qu'il sçavoit combattre estant caché parmy les bois, et semblablement sur la sumité des montaignes, et au milieu de campa ignés et plaines rases, et sçavoit faire battaille en plein jour, matin et soir et minuict : mais qu'il estoit le seul glorieux au monde qui faisoit de son honneur tant grande estime et compte, et tant avoit presumption de soy,que, pour estre veu, ne vouloit combattre, sinon à plein jour, croyant le rendre eslonnant par sa braveté. Telle estoit donc l'humeur du comte Rolland, ainsy qu'il semonstra encor à l'endroit d'Agrican, lesquels s'estans entrebattus tout le long d'un jour, la nuict survint, dont Rolland pria Agrican de cesser le combat et le remettre au lendemain , disant que la nuict estoit ennemye des chevalliers généreux; à quoy Agrican condescendit; et passèrent la nuict, moictié en devisant, moictié en dormant; et le lendemain, le jour venu, recommencèrent leur combat.
Je croy que feu M. de Russy voulut en cela un jour imiter Rolland , comme il l'imitoit en sa vaillance. M. de Russy doneques, estant un soir au bal au Louvre, prit question contre feu M. de Grantmont , brave certes et vaillant jeune homme, et qui ne degeneroit nullement à ses
BBANTOMB. I.
vaillans prédécesseurs de cesie noble race de Grantmont , et qui promet toit beaucoup s'il ne fust esté tué à la I^Fere d'une canonnade, dont ce fut très-grand dommage. Voylà pourquoy M. de Russy s'attaqua à luy; car il en vouloit à ceux-là : et ce fut parce que M. de Russy se mit au devant de M. de Grantmont, tenant sa dame en la main, et l'autre ayant dcsjà pris sa place, et marchant en son rang au grand bal ; ce qui n'estoit pas bien faict à M. de Russy. Mais quoy! Un homme chatouilleux faut qu'il se chatouille si un autre ne le chatouille. Le bal estant riny et le roy couché , ainsy que M. de Bussy se vouloit retirer, voicy venir M. de Mauleon, jeune gentilhomme et de valeur aussy, qui vint de la part de M. de Grantmont , son cousin , appeller M. de Bussy, et luy dire que son cousin l'attendoit sur le gué , qui luy vouloit dire un mot. M. de Bussy, qui estoit haut à la main et le plus desdaigneux homme du monde, luy dit : o Jeune homme, Bussy ne se bat jamais la nuict, «et n'a jamais appris de monstrer sa valeur «aux estoilles, ny à la lune, qui n'est assez «digne pour la contempler ny la comprendre; «si-non au soleil, lequel, comme il est clair, la « fait paroistre et esclairer comme elle est. Ceux «qui ont leurs faicts obscurs et ténébreux, qu'ils aies exposent aux ténèbres s'ils veullent, car la «nuict n'a point de honte; mais demain au ma- «tin, aussy tost que le soleil sera levé, je ne fan* «dray à me trouver au lieu où vous dites, ou ail- « leurs, s'il s'en radvise : et venez avecquesluy, «et amenez deux pionniers hardiment avecques «vous; car,advantque parlirdela place du cornet bat, je vous veux faire enterrer tous deux,pour « l'honneur que nous devons aux très-passés.»
Il y eut force grands capitaines qui approuvoient l'humeur de Bussy en cela. Toutesfois, si ce fust esté un autre que Bussy, l'on y eust pensé quelque manque d'hardiesse; mais celuylà en avoit à vendre '. Aucuns disoient que M. de Bussy avoit fait en sage homme et en-
1 II pou voit avoir appris cette générosité de son cœur brave, ou du trait que fit Alexandre, lequel, en la *econde batlaiU> qu'il donna a Darius, comme il fut conseillé par aucuns de ses grands capitaines qu'il le surprit d? nuit, et qu'il avoit victoire; à quoy respondit Alexan- ' dre:<Ab! je ne veux point desrober la victoire.» Comme voulant dire qu'il ne vouloit faire cesl booneur à la nuict de la luy donner, pour t'oster au beau jour, et au beau soleil, qui se desoleroiL (Note de Brantôme^
DISCOl RS SUR LES DUELS.
tondu on combats; car les combats de nuict sont fort dangereux et snbjccts a de mauvaises chantés, ainsy qu'il en arriva au baron d'Ingrande, que j'aydit cy-devant, son combat ayant esté faicl de nuict, le roy couché , et (ué non sans quelque soupçon de supercherie.
Enfin, il n'y a rien plus odieux que les ténèbres, si ce n'est que ledicl Bussy eust faict de mesmes que fit en nos dernières guerres de Toscane, du temps du roy Henry II , le capitaine La Hyre, brave et vaillant capitaine gascon, lequel combattit son enneroy dans une salle que dom Francisque d'Est avoit fait apprester, avec force flambeaux et torches, si bien qu'il y faisoit aussy clair comme beau jour, et le vainquit en présence de M. le cardinal de Ferrare et dudit Francisque d'Est , son frere , lieutenant du roy en ces pays, et plusieurs autres capitaines : dont ledit La Hyre en acquit grande gloire , lequel despuisse signala en tous les bons lieux de guerre où il se trouva, et mesmes aux guerres ci villes, M. le prince de Gondé l'ayant gaigné et appointé. C'esloit certes un gentil soldat et bon capitaine; il mourut à Orléans. Il estoit grand compaignon du capitaine La Trappe, aussi Gascon, que j'ay veu despuis gouverneur de M. de Clermont d'Àmboyse , et guydon de M. de 1/ongueville , et puis enseigne du prince de Condé. Il estoit un brave et vaillant homme, et qui, un peu advant le combat de La Hyre, avoit aussy combattu en estaquade et vaincu son ennemy. Tous deux m'en ont fait leur conte.
Mais pour tourner encor de dire que le soleil est bien plus propreet plusamy des armes que la lune, nous lisons que ces vaillans et indomptables Parthes, qui ont fait si bien la barbe à ces superbes Romains , dompteurs du ntonde , ne combattoient jamais de nuict , ny ne faisoient nulle faction de guerre; mais, tout ainsy que finissoit le jour, leur journée de guerre finissoit aussy: si bien que Grassus, lorsqu'ils le desfirent et le chasseront de leur pays, par la totale ruyne et grande honte et de luy et de ses armes, le premier jour l'ayant battu, rebattu, et desfaict la pius grand part de ses gens, ils les pouvoient achever s'ils les eussent poursuivis la nuict; mais, eslans sur le poinct de leur victoire,les tenehros intervenues, cessèrent : et , lenaus ladicte victoire entre les
i mains, la laisseront et la remirent au leudoinain I que le soleil eut ramené ses chevaux boire dp la mer, comme disent les poètes; et lors ils parachutèrent d'accabler, mais non sans peine, car il leur fallut une grande cavalcade pour le suivre, ayant gaigné de longue, par la faveur de la nuict. Yoylà la superstition de ces Partîtes, laquelle est pourtant recommandante m admirable pour beaucoup de raisons que je déduirais, et sur lesquelles M.de Bussy se fondoit. et pour lesquelles observer en fut fort estimé . mais non tant de la présomption qu'il eut de desfter luy seul Grantmont et Mauleon , car ils estoient très - vaillans gentilshommes; M. de Grantmont le monstra à sa mort. Mais jamais Hercule n'en combattit deux, comme dit le proverbe, qui pourtant est nedantesqoe.
Sur quoy il me souvient d'un conte do feu seigneur de Gensac , gentilhomme gascon , brave et vaillant, et qui estoit escoyer do feu roy Henry 11 , François II et Charles IX, en la grande escuyerie, et fort bonhomme de cheval et de pied, et mourut au siège de Bourges , aux premières guerres , d'une harqoebusade, ayant une compaignie de gens de pied. Il estoit fort bravasche et haut à la main , selon son pays, et outre avoit pratiqué l'Espaigne, et en parloit fort bien la langue. Un jour, ayant pris querelle contre le sieur d'Avare* , brave gentilhomme aussy, et l'un des braves et gallans de la cour, guydou de M. de Genlis , du temps dos guerres espaignolles ( et mourut à Orléans huguenot, et de peste, mort non digne de luy) , luy donc près de mettre la main a l'espée, survint par cas fortuit un gentilhomme que je ne nomme point , et qui est aujourtfhoy un très-bon capitaine et grand seigneur, lequel dit : «Tout beau! tout beau! Gensac. Je ne «souffriray pas que mon compaignon se balte « que je ne m'en meslo. Pourquoy, arrestei-vous. » A quoy promptemont , sans s'estonner, respondit Gensac: «Eh, comment ! N'a t-on jamais eveu un homme seul so battre contredeux? Et . a mort Dieu ! les histoires en sont toutes pleines «Et pourquoy n'en ferois-je tout autant? Ça, «venez donc vous doux.» Mais, ainsy qu'ils ostoient à en venir là , ils furent séparés : en quoy on loue la rodomontade dudit Gensac, aller faire telle allégation d'histoires, comme s'il eust discouru avec quelqu'un de sang froid , on
DISCOURS SI
qu'il eust beu ou fait carous à tous deux. Et quaud on lui demanda ce qu'il pensoit faire après eslre séparés et sur l'accord , il respondit naïfvement :«Eh, mort Dieu! je me voulois «faire meure dans les Chroniques. » Sa partie pourtant nefust pas esté bien faicte;car il avoit affaire à deux mauvais garçons et rudes joueurs.
Je me suis possible un peu extravagué en ceste disgression ; mais elle n'est entrevenue non possible mal à poinct. Et, pour retourner et abréger, je dis : que les Turcs se mocquent fort de nos querelles, combats et tueries. Au combat de feu mon oncle de La Chastaigneraye , parmy la grande et superbe assemblée qu'il y avoit. s'y trouva grande quantité d'ambassadeurs honorables, voire de toutes parts, et entre autres celuy du grand sultan Solyman , lequel s'estonna fort, et trouva fbrlestrange ce combat de gentilhomme françois à françois, et sur-tout d'un favory du roy à un autre, lès allant le roy mettre ainsy et exposer en un tel carnage et massacre. Eux ne font pas cela, et tout leur poinct d'honneur le met» tent à bien servir leur prince, et soustenir et prendre sa querelle en guerre. Nous autres chrestiens , nous sommes plus qu'eux; car nous noussçavons battre en combats singuliers et généraux, et sçavons très-bien faire et l'un et l'autre : en quoy sommes doublement à louer, et à n'endurer ny parolles injurieuses ny desment ys; car qui les endure n'est nullement courageux , ny ne peut estre vray noble, comme disoit le roy François I.
Les Grecs anciens disoient que ces combats appartenoient aux barbares. Les anciens braves Romains ont estés de la mesme opinion que les Grecs et les Turcs, et n'ont nullement approuvé tous ces duels et combats, ny ne se sont enfoncés en nos poincts d'honneur de nous autres chrestiens , ainsy que j'en ay veu discourir à des gens sçavans et grands capitaines, qui ont mis le nez dans les lettres et recherches de ces combats. Nous lisons le combat furieux des Horaces et Curiaces. Nous lisons bien dans la vie de Marcellus, de Plutarque, qu'il avoit plusieurs fois combattu en camp clos, et tousjours sorly vainqueur, et force autres de mesmes qui Ont combattu. Nous lisons d'un Statitius, qui avoit combattu vingt-deux fois en duel, et tousjours
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vainqueur; mais c'estoit d'ennemy à ennemy, d'estranger à estranger, comme Torquatus et Corvinus. Scipion aussy tua en Espaigne un grand et fort barbare qui l'avoil provoqué.
Nous lisons bien dansTite-Live que ce mesme brave Scipion fil exhiber des jeux en Espaigne très-beaux pour les honnorables obsèques de ses feus pere et oncle; et , pour les rendre plus célèbres, s'y firent plusieurs combats et battailles singulières : et entre autres, estant sorty différend entre deux cousins, Orlua et Corbis , pour certaine jurisdiction, ils se rapportèrent à ce qu'en déciderait l'espée par devant Scipion. Nous lisons aussy, dans le mesme Tite-Live, d'un combat qui se fit devant Capoue, d'un Jubellius, Gapouan, et d'un Ascllus, Romain, à la veuc des deux camps, et se desfierent par le congéde leurs généraux. Là mesmes se lit aussy un beau desfy et combat d'un autre Capouan nommé Badius, contre un Romain nommé Quintius Crispinus; et fut plustost de gayeté de cœur que pour autre subject ; car ils avoient estés paradvant fort grands amys: et le Romain alla au combat mal volontiers pour cela, disant et s'excusant qu'ils avoient, et l'un et l'autre, assez d'ennemys dans leurs camps pour s'entrebattre et sentretuer, sans qu'il fallust qu'eux deux vinssent là. Le Capouan le bravant fort en l'outrageant et l'appellant poltron et sans cœur, enfin le Romain, poussé des siens, qui luy rcmonstrerent l'infamie qu'il encouroit , ayant demandé congé à son gênerai, luy bailla un coup de lance à l'espaulle, qu'il luy perça de part en part ; et , le voulant achever, et mettant pied en terre, l'autre le prévint, et se sauva à la fuyle tout à pied.
Mais de combat de Romain à Romain on n'en trouve guiercs, ou point » : et, en cas qu'il ne
1 Vous trouvez bien dans la vie de Sertorius, eu Plutarque, comment il desfia MetHIuscn Espagne, de sa personne à la tieune, et que leurs soldat*, tant d'une pari que d'autre, le trouvèrent fort bon de capitaine a capitaine, et de Romain à Romaiu : possible ce que Metelius refusa, tant pour ce qu'il esloit fort vieux et cassé, et Sertorius en la fleur et verdeur de son aap;e, et aussi qu'il falloit qu'un capitaine ( disoil Tbeofrastus ) mounul en capitaine, non pas en simple soldat , les soldats pourtant s'en mocqwerenl bien fort, et luy n'en fit que rire. Toul cela estoit bon. Mais, pourtant, faut noter que bien que ce fusl Komain comte Romain , ils lenoieul divers partis; et l'un n'estoil censé plus Komain , mais ennemy dus Romains. Tant y a , qu'en quelque façon que ce fust , Meiellu» ne voulut point combattre ainsy de Romain
DISCOURS SUR LES DUELS
soit vray, nous en avons un très-beau exemple , qui nous le monstre, dans les Commentaires de Cœsar, d'un Pulfio et Varennus , lesquels estoient en picque perpétuelle sur le poinct de l'honneur ; cela s'appelle, à qui mieux fairoit. et à qui précéderait son compagnon à la guerre; ne failloient tous les ans d'avoir de grosses disputes et grosses querelles touchant cela. Sur quoy un jour l'occasion s'appresta très-belle pour eux, en un combat que firent les Romains contre les François qui les tenoient assiégés soubs la charge du jeune Ciceron , plus vaillant certes que le pere. Et l'un de ceux-cy, qui estoit Pulfio, cependant qu'on estoit au plus fort du combat sur le haut du rempart , dit à Varennus : «A quoy songes-tu, Varennus? Quelle plus «belle occasion attends-tu de faire preuve de ta « vertu? Ce jour icy décidera de nos différends. » Ce disant , se jette hors de la tranchée , et là où estoit la plus grosse foule d'ennemys se va jetter dedans à corps perdu. Varennus ne faict non plus que luy du relif, mais le suivit aussy tost, craignant l'estime qu'on en aurait : ils se meslerent . et firent si vaillamment , et se secoururent l'un et l'autre si bien, que, nonobstant qu'ils ne s'aymassent guieres tous deux, après avoir mis plusieurs par terre, se retirèrent sains et sauves dans les remparts avec une très-grande louange. Ainsy la fortune, en tel estrif et contention, les tourna et vira l'un et l'autre, en sorte qu'un chascun d'eux secourut et délivra son adversaire, sans qu'on pust discerner lequel de prouesse et vaillance debvoit estre l'un à l'autre préféré.
Voylà les mesmes parolles de Cœsar : en quoy me semble qu'il demeure un peu court, pour n'avoir escrit s'ils continuèrent doresnavant plus leurs hayneseteontentions, ous'ils demeurèrent amys.
11 arriva un pareil trait entre deux jeunes seigneurs, l'un le seigneur de Candalle, et l'autre le seigneur de La Chastaigneraye l'ainsné, mon oncle, au voyage de M. de Lautreq vers le royaume de Naples. Ils vinrent avoir qnerelle ensemble , et leur gênerai ne les put pour le coup accorder. Advint que l'assaut de Pavie se donne , où tous deux y allèrent bravement , car ils estoient très-braves et vaillaos; le seigneur
à Romain : peu n'en irouve-t-ii de cet combat*. (Noie de Braortme.)
de Candalle avec sa picque et son espée au coslé , le seigneur de La Chastaigneraye avec une rondelle et son espée en la main. La fortune voulut qu'en combattant vaillamment l'espée de mon oncle se rompit; et demeure désespéré, ne pouvant nuire à son enneroy. Quoy voyant le seigneur de Candalle, qui corobattoit près de luy, tire son espée aussy tost du fourreau, et la présente au seigneur de La Chastaigneraye , et luy dit : «rVous estes trop brave et vaillant, «monsieur de La Chastaigneraye, pour chau- «mer à faute d'armes. Tenez, voylà mon espée a que je vous preste; car j'ay ma picque encor a entière. Donnons. Mais que tous fassent aussy «bien que vous et moy, nous sommes dedans.» Mon oncle ne refusa point l'espée, mais la prit à grande joie, avecques uu bon remerciement d'ennemy pourtant à ennemy. Ainsy le voulut ceste honneste courtoisie et nécessité de guerre. Et puis combattirent si bien , avecques d'autres vaillans leurs pareils, que la place en fut forcée et emportée. M. de Lautreq fut aussy tost après informé de ce beau trait, qu'il ne put assez louer, avecques ses autres vieux capitaines, et les rendit par ce moyen fort facilement amys; ce qu'il n'avoit pu auparavant : car ils estoient tous deux de haute maison et grande part; car si la maison de Grilli et Candalle appartenoit à des plus grands de la France, celle de Bretaigne, de Vivonne et de La Chastaigneraye, ne leur en cède en rieu : cela est aysé à prouver et à comparer ensemble. Tous deux estoient braves et vaillans, tous deux hauts à la main, qui ne vouloient céder d'un poinct l'un à l'autre, et tous deux poinctilleux , harnieux et escalabreux. Enfin , tous deux se rendirent fort grands amys et grands compaignons de guerre, vivans emprès en fort grande amytié et privauté. Aussy tous deux moururent en mesme guerre et en mesme siège de Naples, comme j'ay ouy raconter aux miens qui estoient de ce temps.
Voylà pourquoy je dis que Caesar a demeuré un peu manque en la description de ces deux soldats romains, jaloux, envieux l'un de l'autre; car, ou du tout il les debvoit avoir rendu amys, ou d'eux-mesmes se debvoicnt estre réconciliés ou s'estre entretués; et, par ce , si Cxsar l'eus* mis par escrit, l'histoire en fust esiée plus gentille. Par cesl exemple doneques de Caesar, il est bien aysé à conjecturer comme les combats et les
DISCOURS SUR LES DUELS
duels n'estoient guieres permis ny usités parmy les Romains : car, s'ils le fussent estes, les deux wldats tant ennemys eussent bientost vuidé leur différend en deux ou trois coups d'espée, rt un tournemain , sans»y retourner si souvent. Aussy croy-je que leurs consuls , empereurs et capitaines, en faisoient des ordonnances et estatuts et deffenses de ne venir là , afin qu'ils ne s'y amusassent, et tournassent toutes leurs animosités , poincts d'honneur et vaillances , à bien servir leur republique ; et aussy qu'en tels combats bien souvent se tue-t-il tel soldat, ou tel capitaine , qui possible serait assez bastant pour gaigner une battaille, ou sauver un royaume , dont j'en alléguerais bien des exemples si je n'avois affaire ailleurs. Mais, quant à rooy, il me semble que les deux soldats romains, sans couver si longuement une hayne , eussent mieux fait , toute defrense et service public mis à part, d'entrer au combat, et en eusseut estés à jamais plus estimés , comme firent ces Horaces et Guriaces, desquels la mémoire demeure immortelle, tant ils dcsmeslerent si vaillamment leur combat et si furieusement , que (comme disent aucuns qui ont escrit), ainsy qu'ils alloient au combat, et comme ils revinrent à approcher de trente pas, il y eut des uns auxquels le cœur attendrit , et les larmes vinrent aux yeux, d'une telle horreur de s'entretuer les uns aux autres, estant ainsy si proches parens; mais, ressongeans après qu'il y alloit du salut et service public, par paction fuicte, obstaut toute considération , d'une rage cruelle s'eutrecoururent les uns contre les autres, et se combattirent, que le massacre s'en ensuivit tel que nous lisons dans Tite-Uve. J'ay veu ce combat mieux représenté que je vis jamais chose, en la maison de la ville de Lucques, là où vous verrez une furye de combattant peincte dans le visage, qu'il n'y reste rien que la parolle , et en tous six toutes diverses sortes de postures et de gardes; si bien qu'il n'y reste aussy que le seul mouvement. Et croy que nos tireurs d'armes nouveaux d'Italie en ont tiré patron en plusieurs de leurs jeux d'armes qu'ils nous ont appris.
Nous lisons de Marc-Antoine comme il desfia Oclavc Csesar au combat de sa personne à la sienne, encor qu'il fust plus vieux que luy: mais Octave le refusa , disant qu'il y avoit assez
de diverses sortes et manières de mourir , sans mourir de celle-là. La response certes est vile, et peu digne d'un tel Cxsar, et d'un tel monarque. Je m'asseure que Jules Casar , son oncle et son brave prédécesseur, n'eust pas ainsy res» pondu, mais i'eust bien pris aussy tost au mot. Pour en parler aussy franchement, Octave, encor que la fortune luy donna estre le monarque de tout le monde , n'estoit pas vaillant de sa personne, ainsy qu'il le monstra en la battaille de Philippes, comme très-bien Marc-Antoine le luy sçavoit reprocher.
Or bien je pardonne à Octave, puisqu'il n'estoit si vaillant , ny le cœur luy basloit pour venir jusques-là, ou bien que l'usance n'en estoit tel le parmy les grands de Rome, puisqu'elle n'estoit parmy les petits; ou bien qu'il estoit mieux asseuré de son faict , et qu'il aurait bien raison de son homme autrement que sans venir là, et hasarder sa vie à la fortune d'une espee variable et inconstante , ainsy qu'il luy arriva.
Mais s'il faut pardonner à Octave, il ne faut pardonner au Dauphin de Viennois-IIumbert , lequel, ayant faict paix avecques le comte Aymé deSavoye,el puis voyant son bon, la vint rompre sans que le comte y pensast. Dont ledict comte fasché, soudain luy despescha un roy d*armes,dit Savoye, par lequel il luy envoya un cartel, contenant en somme : qu'il estoit un vray infracleur de paix, et que laschement il avoit en son absence envahy ses terres contre son serment ; et à ceste occasion , qu'il le desfioit corps à corps, ou puissance contre puissance; et qu'il l'estimoit si grand prince, qu'il sortirait au combat en camp pour soustenir son honneur; autrement, il le reputoit lasche et meschanl. Le Dauphin ne fit autre response à ce cartel , sinon qu'il dit de bouche au héraut : «Mon amy, «dis à ton maisirc que la force et la vertu duu a prince ne consistent poiut en force corporelle; et a que s'il se veut tant vanter d'estre fort, nerveux «et robuste , je luy respons que je n'ay torcau «qui ne soit plus fort et roidequeluy: parquoy, « quand il s'y voudra esprouver, je luy en envoyeoray. Et quant à l'armée, dis-luy que s'il est a bien pourveuet fburny à ceste heure de gens, «« que je le seray une fois à mon tour, et puis je «l'yray trouver là par-tout où il sera.» Ce qu'il fit au bout de quelque temps, et luydesfit tout sou arrière-garde, chargée de butin, qui se relirait.
758 DISCOURS SUI
Ccslc histoire on la trouve dans la Chronique de Savoye. Voylà comment le gallant se desflt du cartel à luy envoyé, auquel pourtant il debvoit respondre par faict d'armes, puisque le comte le louoit , et le tenoit si homme de bien qu'il n'y faudroit.Toutesfois,s'il rut un peu offensé par le refus, il le rabilla un peu par la desfaicte qu'il fi t en la victoire qu'il eut ; car enfin, les grands, en quelquesorte qu'ils obtiennent vie» toire, ils acquièrent honneur et louange : mais pourtant le camp accepté l'eust honnoré davantage parmy les gallanscavalliers; et me semble qu'il fit une quasy semblable response que fit Corbane à ces braves seigneurs françois croisés de jadis en la Terre-Saincte : lesquels, tenans Antiochc assiégée, où eux estans plustost assièges qu'assiegeans, à cause de la misère du long siège, de la famine, de la fatigue et incommodité de tontes choses qu'ils avoient paty là devant, et menacés aussy du grand secours qui leur venoit a dos, ils envoyèrent Pierre l'Hermitc vers ledict Corbane, pour luy remonstrer et frire trouver bon, de la part de tous les princes chrestiens qui estoient là , que, s'il vouloit mettre quelqu'un de ses capitaines en camp clos , ils en raettroient un autre pour là débattre et vuyder leur différend. S'ils en vouloient mettre davantage, il en mettroit davantage; si-non armée contre armée , et en lieu pareil. Mais Corbane, rusé, respondit : que c'estoit au vainqueur de donner les conditions et faire les lois; que, puisque les chrestiens ne cognoissoient pas encor leur malheur, ou faignoient ne le cognoistre, ils n'auroient jà de luy ceste faveur de choysir la mort dont ils voudroient mourir. Beau mot, certes! Quant aux princes, ils les envoyeroit à l'empereur des Perses tous prisonniers; quant aux simples soldats, il les ferait esclaves, ou les taillerait en pièces, ainsy qu'il verrait, comme un arbre malheureux qui ne porte point de fruict. Quelle sentence si elle eust sorly à effet! Mais les i chrestiens, par la grâce de Dieu, emportèrent la ville. Paule jEmille raconte ceste histoire.
Meshuy il est temps de faire une fin ; mais pourtant, qui voudrait rendre ce discours parfait, il faudrait dire et discourir, à sçavoir mon : si toutes gens doibvent estre receus aux combats et estaquades, et mesmes les vassaux et subjects contre leurs seigneurs. A quoy les doc-
leurs duellistes qui eu ont escrit disent que, si le seigneur offense mal le vassal premier, le vassal le peut desfier et se deffendre par les armes; car le droit des armes est aussy bien deuà l'offensé comme celuy des lois; mais si le vassal offense le premier, il n'est point receu en aucun dèsfy , d'aulant qu'il est rebelle à sou seigneur, et par conséquent perd son droit des armes à l'endroit de son seigneur, et celuy de vasselage.
Faudrait discourir aussy et sçavoir, si un soldat peut combattre un capitaine, ou le sien mesme. J'en vis ceste dispute débattre à Malthe par M. le grand-maistre, le marquis de Pescayre et autres capitaines ; et voulut M. le grandmaistre que M. de Bellegarde y fust appellé , d'autant qu'il s'entendoit fort bieu en ces disputes de querelles. Le tout se desbattoit sur ce sujet, à cause d'un soldat qui avoit appellé son capitaine au combat. 11 fut arreslé que : tout soldat qui a porté les armes deux ans durant son intervalle, et qu'en ce temps il en aye fait digne profession et belle preuve en se trouvant à toutes les belles factions et hasardeuses, et le prouvant, il peut combattre tout capitaine duquel il aura receu injure, voire le sien propre, en s'ostant de sa compaignic.
Je vis quasy pareille dispute entre le capitaine Busq, qui mourut à la Terciere, et le capitaine Brevet, son lieutenant, tous deux Provençaux, et braves et vaillaus capitaines. L'on trou voit estrange que le capitaine Brevet de.srwit ainsy son capitaine : mais pourtant, M. de Strozze leur couronne!, et autres capitaines, luy dirent que ledict Brevet le pouvoit faire en le quittant. Il est bien vray qu'il y a différence entre un lieutenant et un soldat , car le lieuknant est capitaine.
J'estois présent à ceste dispute, où M. de. Strozze m'avoil faict appeller et prié d'y assister pour en dire mon advis.où j'y vis alléguer force raisons, et pro et contra, entre autres ceslc maxime que j'ay dict cy-devant, où il paruist que le soldat qui a porté deux ans les armes ta belles factions, pouvoit combattre uuc.ipiiaine; et cela a eu lieu parmy les Italiens, mais p u parmy les Espaignols, et encor parmy nos Fr.:uçois de jadis : d'aulant que ce mot de capitaine esloit et est si sacré, que le soldat qui offen&oit seulement si peu un capitaine, esloit grtefvc-
DISCOI RS SI
ment puoy; car n'estoit appelle à cest estât qui n'en fust grandement digne. Si que j'ay vea tels capitaines, voire plus de cinquante en ma vie, parmy nos bandes , qui meriteroient d'estre aujourd'huycouronnels, et tel soldat qui meriteroit d'estre aujourd'hui maistre de camp. Mais aujourd'huy que nostre infanterie est si cor* rompue , despravee et desrciglée, que les maistres de camp (la pluspart) et capitaines se font par douzaines, ainsy que la nécessité le porte, et faute de paye, et si pourtant s'estiment autant que les plus braves et famés. En quoy il y a différence : car tel capitaine y a-t-il qu'un gentilhomme de marque se feroit tort de le combattre, encor qu'il alleguast qu'il y a tant de temps qu'il porte les armes. Mais comment les portent-ils ? en les traisnant et en tenant les champs, cherchant les paroisses, en vivant et rançonnant le bon homme, et se trouvant peu aux belles factions. Quand ce vient i une bonne affaire , ils ont autant de cœur que putains. Je parle d'aucuns, mats non de tous.
Gomme nous disons du capitaine, demesmes en faut dire du soldat, lequel se vantera avoir porté les armes tant de temps. Mais quoyî C'est en faisant la vie de ripaille, comme j'ay dict du capitaine. Et qu'il faille recepvoir telles gens en combats , ce sont abus! ouy bien les braves capitaines et bons soldats sigoalés , desquels la vaillance est très-esprouvée, dont nous en avons encor force parmy nos bandes ; car je serois bien marry de parler de tous en gênerai , ainsy que je les loue en mon livre des Couronnels.
Voilà ce que j'en ay ouy discourir à de braves capitaines en ceste dispute que je viens de dire. Et entre autres beaux exemples, alléguèrent M. de Maison -Fleur, gentil et brave capitaine de son temps, lequel estant à la guerre de Flandres, pour contenter un soldat qui se doulloit de luy s'offrit de le combattre. 1.0 soldat le prit au mot; et se battirent si bien qu'ils se tuèrent. Brave et vaillant acte, certes! Aucuns louèrent la vaillance et la générosité dudtct Maison-Fleur; autres le blasmerent d'avoir desrogé à l'authorité de capitaine , et l'avoir trop abbaissée, et qu'en tel cas il lafalloit maintenir jusques au bout, et ne pas mettre en balance sans Padvis des plus grands capitaines, ou ordonnance des généraux; mais
de gayeté de cœur s'aller battre comme il fit , force gens luy donnoient blasme: car enfin il faut honnorer son estai et ne le mettre à si bon marché.
Le capitaine Bourdeille, mon frère, brave et vaillant certes (je ne pense point faillir si je le dis, car il estoit tel estimé de son temps), estant en Picdmont, commandant & des gens de pied, il avoit avec luy un fort brave soldat qu'on nommoit le capitaine Tripaudiere, Gascon, qu'il avoit eslevé, dressé, entretenu avec luy l'espace de six ans, et faict voir son monde aux guerres de Piedmont , d'Hongrie et de Parme, le menant tousjours quant et lui, et l'aymant fort, et luy ayant appris à tirer bien des armes, car mondict frère les avoit très-belles en la main. Par cas , ce Tripaudière fut mborné et gaigné par M. de Bonnivet , pour lors -.ironnel en Piedmont, pour estre avecques luy l'un de ses capitaines entretenus, dont il laissa mondict frère , qui , en estant despit , le fit appellcr sur le pont du Pau, qui ne faillit d'y aller, tant il s'estoit fait presumplueux : mais en y allant il fut rencontré par aucuns capitaines , et retourné en la ville , et mené à M. de Brissac , pour empescher le combat , qui envoya quérir mondict frerc pour les accorder. La chose fut fort disputée , et mesmes des vieux capitaines de là , qui dirent n'y avoir aucune raison qu'un petit capitaineau entretenu despuis trois jours se battist contre le capitaine Bourdeille (qui ne vouloit que se battre, et point s'accorder), ayant commandé il y avoit long - temps ; de plus, qu'il estoit gentilhomme de fort bonne part et bon lieu, appartenant â des plus grands de la France. Force capitaines remonstrerent au capitaine Bourdeille, veu ses qualités , qu'il se faisoit grand tort , et à tous eux, de s'abbaisser par trop que de vouloir se battre contre un qui n'avoit pas trois jours qu'il n estoit que son simple soldat, sa créature, et faict capitaine nouveau, encor de gayeté de cœur et sans subject. A quoy ne vouloit entendre le capitaine Bourdeille; car il estoit un jeune homme escalabreux, vieux capitaine pourtant. Mais enfin il fut tant persuadé des grands et vieux capitaines de par delà et de ses compaignons, de se contenter que ledit capitaine Tripaudiere luy fist une fort grande soubmission , en luy requérant fort ses bonnes grâces et aiiiytie" , à quoy il s'accorda ; mais jamais il ne l'ayma plus; et en fit peu de
DISCOURS SUR LES DUELS
compte ; car il cstoit ennemy d'un ingrat.
Un peu advant ce différend il en estoit arrivé un entre le capitaine La Chasse, Provençal , vieux capitaine et gentilhomme de bonne part, et le cnpilaine Riolas, vieux capitaine aussy, que j'ay veu suivre feu M. de Guyse le grand , et mourut à l'assaut du sirge de Itoyan près de luy. Quand ce fut pour les accorder, il y eut grande dispute , bien qu'ils fussent tous deux esgaux capitaines en valeur et honneur et expérience ; mais le captaine La Chasse se disoit gentilhomme, et avoir ce poinct par-dessus Riolas ; à quoy M. le mareschal et autres grands capitaines eurent de l'esgard.
J'espere en mon second livre 1 parler de plusieurs accords de querelles que j'ay veu faire et ouy dire, ensemble des parolles et satisfactions qui s'y sont dictes et practiquées : en quoy du tout je m'en rapporteray aux grands capitaines, et mesmes sur le subject si les gentilshommes bien qualifiés et capitaines encore bien signalés , n'ont pas quelque poinct sur les autres du commun , puisque deux vertus sont plus puissantes qu'une. En voicy un autre conte , et puis plus, mais bien divers aux deux precedens.
Un soldat de laCouronnellc de M. de Bonnivet , en Piedmont, vint à offenser un tambour du capitaine Sainct-André. Le tambour, qui estoit brave et courageux (comme j'en ay veu aucuns parmy nos bandes qui sçavoient faire autre chose que toucher la caisse) , demande à se battre contre le soldat, et le fait appeller. Le soldat le refuse tout plat , disant que ce seroit un grand reproche à luy, vieux et signallé qu'il estoit, de se battre contre un tambour ; et plusieurs capitaines tenoient ceste opinion pour luy. Par quoy, Sainct-André que j'ay veu trèsbrave capitaine et gouverneur d' A igues-Mort es despuis, se radvise d'osier la caisse à son tambour, et luy donne en recompense l'arquebuse à porter, avec remonstrance qu'il luy fait de la faire bien valloir en toutes belles entreprises et rencontres, sy qu'il se rende capable soldat pour avoir raison de son ennemy ; à quoy il ne fault : car dans trois mois il se fit fort recognoisire , au bout desquels il fait appeller sondict ennemy, qui, sans aucune excuse y va ; et se battirent, et se blessèrent fort bien tous deux.
• On n'a pa* « second livre.
Nos capitaines de gens de pied en peuvent U dessus dire leur advis.
Il faut maintenant dire un mot d'une dispute que j'ay veu faire et la desbattre, à sçavoir: si en ces combats d'appels Peslection d'armes s'y fait et s'y doit faire comme en camps clos solemnels dont nous venons de parler cy-devant. Aucuns disent que si , autres que non : comme, par exemple , un qui est offensé fait appeller celuy qui l'a offensé, et luy mande qu'il l'attend en tel lieu avec telles armes, ou en pourpoint ou en chemise, avec l'espée et la dague, ou l'espéc et la cappe, à pied ou sur un bon cheval , et une lance ou pistole, armé ou désarmé, ou que ce soit avec autres armes accoostnmées ou non accouslumées.ll y en a d'autres qui disent que s'il plaist à celuy qui est appellé il l ira combattre, et s'il ne luy plâist il n'ira point, si-non armé comme il luy plaira , d'autant qu'A n'y a point de confidans, parrains et juges, pour ordonner , disent-ils, et décider des eslections d'armes, ny les desbatlre, comme aux camps solemncls; et faut qu'elles se concertent et s'accordent entre les deux parties, ou par les deux seconds ou autres; et mesmes faut que l'offensé s'accorde à tout pour avoir raison de son offense; autrement l'offensant loy trouvera une infinité de poinct i Iles, subterfuges et cavillations, pour faire, s'il veut, de grandes remises à se battre. Bien est-il vray que , pour son honneur, il n'en doit user; car, qui offense il est tenu d'en faire réparation par les armes ou parolles : mais pourtant tel offensé , s'il estoit estropié d'un bras ou d'une jambe , il se peut accommoder de telles armes à son advan- (age sur son ennemy qu'il luy plaira ; et la raison le veut ainsy, et qu'en nos cours ailleurs de nostre France nous en avons veu force exemples , jusqu'à aucuns se vouloir proposer une coupe pleine de poison , et que toutes les deux parties adverses en beussent chacune la moitié; d'autres s'offrir marcher tous deux en une chambre pavée de rasoirs, pour se desfaire par ces deux moyens (pas beaux pourtant) aussi tost l'un de Pautre.Tant d'autres inventions bizarres et sottes a-t-on voulu trouver pour se desfaire les uns des autres par des eschapatoires ou autrement, dont je me passeray bien les conter.
Mais bien ay je veu tenir en nostre cour à des plus braves et vaillans gentilshommes qui y fus-
DISCOURS SUR LES DUELS
sent, et qui avoient acquis en leur temps grande gloire d'armes, que, si quelque mignon nouvellement venu d'Italie, etfraischementesmollu à l'espée par le Patenostrier, ou Hieronime, ou Francisque, ou Le Tappe, ou LeFlaman,ou le sieur d'Aymard, enfant de Bourdeaux, gallant bomme certes, quand ils vivoient, et que venant à la cour, affamé de gloire et d'honneur, et, pour en avoir, on les vinst à quereller et appel- 1er avecques l'espée seule, ou l'espée et la dague, qu'ils ne s'y battraient point, et le combattraient plustost par autres armes qu'ils trouveraient advantageuses pour eux , et luy donneraient à songer, ou monteraient sur un bon cheval , et une bonne pistole, et une espée, ou lance ou autrement , pour faire passer leur escrime. D'autres ay-je veu aussy tenir ce poincl : que quand on est offensé par supercherie , on peut combattre son ennemy comme l'on veut, mesmes de le tuer d'un canon si l'on peut. Mais pourtant, s'il veut estre si gallant que n'user de telle revanche, mais, en cavallier tout gentil et tout noble que d'appeller l'offe nsant avecques armes nobles, communes et esgales, il ne faut que l'offensant en refuse le combat : autrement, il luy irait grandement et doublement de son honneur pour avoir offensé à l'advantage et en supercherie, et refuser un honneste et fort chevalleresque combat que l'autre présente en brave et généreux cœur. Il s'en est veu beaucoup d'exemples de ceux qui en ont usé de semblables traits.
Un autre exemple ay-je veu n'y a pas longtemps, d'un gentilhomme qui, ayant une parolle à demandera un autre, le vint rencontrer et accoster en un chemin, et luy demander quelque parolle, et le brava fort de parolles bravasches et outrageuses ; si bien que l'autre s'en alla avecques cela , pliant les espaules sans revanche; et dit pour ses raisons que l'autre estoit monté à son advantagesur un bon cheval adroit et bien maniant, et luy estoit sur un jeune poulain qui ne sçavoit tourner seulement à pas une main. Au bout de quelque temps il songe à en avoir raison , et le fait appeller pour se battre contre luy avecques une espée et une dague et en chemise. L'autre fît dire par son second qu'il l'attendoit avecques un bon cheval et une bonne espée; disant par ses raisons que, puisqu'il se plaignoit tant auparavant de quoy il avoit este oravé de son ennemy monté sur un
bon cheval, et luy sur un mesebant, qu'il estoit à présumer que, monté de mesmes sur un bon cheval, qu'il ferait rage, et qu'il ne luy faisoit point de tort de luy présenter le combat à cheval , et qu'aussy en tel point ils s'estoient entre querellés. Geluy qui estoit offensé refusa ce combat à cheval, ce qu'il ne debvoit faire selon l'advîs de plusieurs; car qui est offensé, il faut qu'en toutes formes et toutes armes raisonnables il tasche à avoir raison de son offense. Toutesfbis luy et son second, après s'estre advisés un peu, dirent qu'ils se battraient à cheval , mais qu'il n'en avoit pas sur l'heure ; et pour ainsy le second requiert qu'il luy en fournisse et en fasse venir deux bons, et en choysira celuy qu'il luy plaira. A quoy respondit l'autre qu'il n'est vray-semblable que son combattant prétendu n'ayeun bon cheval, puisqu'il est riche seigneur, et que ordinairement il en a chez luy de fort bous et en mené avecques luy quelqu'un tousjours, et aussy que son second en avoit sur le lieu trois ou quatre, qui, estant requis de luy en prester un , le refusa, disant qu'il n'en ferait rien : pour quant à luy fournir chevaux et en mettre sur les rangs un couple, et l'autre second les venir visiter et en choisir l'un, c'est un abus; cela ne s'est jamais veu , st-non en combats solemnels, ainsy que j'ay dit par cy-devant, et l'appeilé ou l'appeilant ne sont nullement tenus de produire ny chevaux, ny armes , si ce n'estoil quelques armes extraordinaires que l'un et l'autre proposassent et qu'ils ne les eussent sur le lieu , et pour ce les demandassent , ou accordassent terme d'en pouvoir recouvrer, monstrans en cela leurs braves courages pour ne refuser le combat. Voylà comment il faut qu'ils s'entredonnent chevaux et armes par concert fait entre eux-mesmes ou leurs seconds en camp solemnels; il faut passer autrement selon leurs lois. Je l'ay ouy dire ainsy tenir aux grands duellistes.
Un autre exemple ay-je veu d'un, qui appel la l'autre en chemise avec une espée et un poignard. L'autre fit response : qu'il ne veut point combattre ainsy nud, car c'estoit en hyver, et qu'il mourrait de froid, et qu'il se morfondrait, et engendrerait un bon rhume, un catarrhe, ou un bon purigi 1 qui lui causerait la mort ; et
1 Pleurésie. Le» courtisan*, non contents de corrompre ce mot, le faitaieut masculin. Monlluc l'en est «mi.
DISCOURS SUR LES DUELS
quant à !oy, qu'il n'alloit point là pour y mourir, mais pour y vivre par amprès, craignant cela plus que son espée. A tout cela il y est trèsbien receu, et peut fort bien garder son pourpoinct pour son combat. Aussy est-ce un abus que de se battre en chemise blanche; mais il faut aussy visiter les poorpoincls, s'ils ne sont point plus advantageux les uns que les autres, et s'il n'y a point de fer, ou maille, ou papier collé; et cela peuvent faire les seconds, dont pourtant en est arrivé des inconveniens par telles visites. Autrement se fait-il en camps solemnels ; car si celuy qui a les armes propose à l'autre de se battre en chemise, il faut que cela soit et qu'il passe par là.
Deux autres exemples ay-je veu de deux , dont l'un estoit malade d'une fièvre, et l'autre qois'estoit desnoué un pied. Ils furent appellés par leurs ennemys, avecques une espée et une dague, et à pied. Eux , courageux , se faschans de s'excuser à faute de se battre, mandent qu'ils se veulent battre à cheval, et une bonne espée. Ils y doivent estre receus, ny rebuttés de leurs excuses. Autrement est-il aux camps solemnels : tesmoing celuy de M. de Bayard au conte que j'ay dict cy-devant de luy. Tant d'autres exemples alleguerois-je sur ceste eslection d'armes en ces appels, que aucuns veulent faire ressembler aux camps solemnels, qui est un abus; car il n'y a nulle conjonction ny ressemblance en cela. Et voylà pourquoy ces camps solemnels sont plus à estimer que les autres d'appel, comme ont dict les grands docteurs duellistes; d'autant qu'ils se font par loix, estatuts, ordonnances, reglemens, anciennes coustumes, tant par les juges, mareschaux de camp, parrains et confidans, et autres grands personnages de guerre et anciens docteurs, qui les ont ordonnés, reformés et policés. Encor que je ne me veuille destourner de mon dire, qu'il y a abus aussy bien aux uns qu'aux autres, mais en l'un plus qu'en l'autre, pourtant il faut tout remettre à la raison, selon laquelle on se doit régler, et par ce on ne faillira point.
J'eusse faicl ce discours bien plus long sur ceste dispute d'eslcction d'armes, et en eusse allégué force autres raisons et exemples; mais je n'aurois jamais faict. Il faut donner la plume à ceux qui en peuvent mieux escrtre que nrny.
Et tout ainsy que je parle de l'eslcction des 1
armes, il faut aussy entendrede mesraes de l'eslection des lieux pour se battre, car de suspects auxquels faut bien adviserily en a pour les eslire Or faisons fin, encor que j'ay un champ trèsample pour le semer de plusieurs disputes , raisons , questions , exemples , contes , histoires ; mais c'est pour ceux qui sont en cela mieux entendus que moy. Je fais doneques fin , priant tous cavalliers, capitaines, soldats, de m'eicusersi je n'ay mieux dict; protestant pourtant que mon advis ne procède point tant de mon débile cerveau comme de plus grands et plus experts en cela que moy, desquels j'ay appris , et suis prest d'en apprendre d'autres fort librement . et de ceux qui me voudront enseigner.
Je croy bien que si un Feu M. l'admirai , un M. d'Andelot , un M. de Guyse le grand , qui s'entendoit en cela mieux qu'homme du monde , et qui en discouroit des mieux, comme j'ay veu , un M. de Mont lue, un mareschal de Belle-Garde, un mareschal de Biron , un M. de Biron son fils, qui est aujourd'huy un des grands capitaines de France, et tant d'autres capitaines, tant de geus d'armes que d'infanterie, qui ont veu tant de combats, eussent entrepris ce discours, je croy que ce fust esté la plus belle chose qu'on vit jamais.
Je ne me desparts pourtant encor de mes discours, pour y enfiller un autre, sur une dis pute que j'ay veu faire souvent parmy les grands capitaines et gens de guerre, à sçavoir : si un gênerai d'armée, ou autre ayant un grand commandement, estant en sa charge, doit refuser le combat qu'un autre son pareil luy présentent auquel il le desfic. Sur laquelle dispute j'allegucray cest exemple, qui est fort beau . de M. le marquis de Pescayre, ce grand capttaiue , lequel , lorsque les François furent chassés de lestât de Milan (dont il en fut le principal chasseur), il vint assiéger dans la ville de Corne M. de Vandcnesse, frère pui>nè de M. de l<a Palisse, lequel, encor qu'il fust fort petit d'eslature et de taille, et n'eust l'apparence ny la grâce de son frère M- de La Pdlisse. si ne luy cedoit-il en rien de valeur et d'audace: car, parmy les siens, il csloit appelle le Petit Lyuu des François : incsmcs les Espaignols luy donnèrent ce nom; j'en parle ailleurs. E*lant assiégé dans ceste place, elle luy fut tellement ' battue et assaillie, qu'il fut contrainct la rendre
DISCOURS SU
par composition de vies et bagues sauves , laquelle, luy voulant sortir, ne luy Fut nullement observée, car elle fut du tout pillée et saccagée par les Espagnols et lansquenets , à la vcue dudict M. de Vandenessc , qui, rongeant son despit , au partir de là ne faillit d'envoyer tout aussy tost un trompette audict marquis et luy envoyer un cartel de desfy, l'appellant en duel. Mais les Espagnols , desquels il estoit le pere , et le plus aymé gênerai qu'ils avoient jamais eu, ny curent oneques , ne voulurent jamais qu'il respondist à ce cartel, ne qu'il entendist au combat, encor que ledict marquis ne desirast autre chose (cedîsoit-il, et le faisoil par beau semblant paroistre) , eux alleguans que , d'autant qu'il estoit personne publique, et gagée au service de l'empereur et du public , il n'estoit obligé qu'il se perdist pour chose particulière, au moins qu'il s'y hasardast; dont le retinrent en despit de luy. De quoy la partie fut remise à une autre fois, qui s'entretint tousjours soubs un ardent désir de vangeanec et de combat, tant d'un eosté que d'autre; car, certes, ils estoient tous deux esgaux en prouesse : mais le malheur fut tel pour M. de Vandencsse , qu'au bout de quelque temps l'admirai Bonnivet , se retirant de Lombardic, mal mené, et en desordre et confusion, pour estre suivy de près de l'armée espaignolle , où commandoit ledict sieur marquis, fut chargé fort rudement à Romagnano, où la routte de nos gens fut telle , qu'il en fut tué beaucoup, entre autres M. de Vandenessc, estant sur la queue, et faisant la reiratete; dont ledict marquis en fut si désolé et fasché, ( d'une grande harquebuse qu'il eut dans l'espaule aiusy que dit un roman cspaignol qui descrit sa vie } , que , maugréant le ciel, il disoit souvent en sa langue espaignolle : Porque Ut pares, cia que este hombre que era à et particularenemigo, liavia sidoquitadodelcielo y de la fortuna à su triunfo , y a su gto- I ri a esperada ; porque si en do y a an tes 1 desafiado, deseava estremamente verse con et en pelea particular por dar fin a su querella por su gran honra. Qui est en frauçois : «Que la fortune et le ciel h;j oient faict grand «tort de luy avoir osié cest homme, lequel, i estant son particulier ennemy, avoit esté des- ' i liné pour sou triomphe et sa gloire espérée , ' i d'autant que paradvant ayant estédesfié de luy,
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« il desiroit fort entrer en camp avecques luy a pour terminer sa querelle avecques son hon- ■ neur. » Pesez tous ces mots , et voyez quelle superbeté et rodomontade espaignolle.
Il me semble que j'oys encor Octave César sur la mort de Cleopatre , pour ue l'avoir secu mener en triomphe à Rome, ou bien (pour venir du plus grand au plus petit) d'un soldat cspaignol, lequel, ayant eu une querelle contre un autre, pensant le combattre, sur ces entrefaictes vint à eslre blessé bien fort en une escarmouche de siège, il ne fit que prier Dieu, et faire dire force messes pour luy et pour sa guerison; et , quand on luy demandoit pourquoy il le faisoit, veu que c'estoit son ennemy, et autant de desfaicte pour luy s'il mouroit , il respondit : « parce qu'il me fascheroit fort qu'il «mourust autrement que de ma main; et faut «qu'il en meure, ou plustost je me tuerois moy- « mesme de despit. » Voylà une plaisante gloire!
Mais , pour tourner encor à nostre première histoire du marquis, j'en allègue une autre semblable de René d'Anjou. Lorsqu'il vint au royaume de Naples, il envoya un héraut devers Alfonse d'Aragon, se disant roy de Naples, et luy porta un gantellet tout sanglanté, ainsy qu'est oit la coustume d'aucuns desfis de ce temps, comme j'ay dict cy-dessus, l'appellant au combat de la part de son maistre. Alfonse accepta le gant, et puis demanda si René vouloit combattre corps à corps, ou bien avecques toute l'armée. L'autre respoud il en armée. (Il fust esté plus beau de dire corps à corps). Alfonse luy répliqua qu'il acceptoit la battaille; et qu'à luy appartenant, parle droict des armes, comme à provoqué et appellé , d'eslire le jour et lieu de la battaille, il eslisoit ceste plaine qui estoit entre Nola et Lacera, et que daus huict jours de là il l'iroit attendre avecques son armée : ce qu'il fit au jour de terminé. Mais René n'y alla pas, et ne chercha point la battaille. Toutesfois , il se vint bien camper au camp d'où Alfonse s'estoit party. Puis , adjouste le conte, que quelque jurisconsulte de ce temps là, avoit escrit qu'Alfonse comparut dans le champ de battaille, mais non pas René, d'autant que ses barons l'en empescherent; luy alléguant qu'il n'a voit peu en ceste sorte desficr Alfonse, se voulant mettre sa personne et son royaume en danger sans le conseil et consente»
DISCOURS SIR LES DUELS
ment d'eux et des principaux du royaume, du péril et intercst desquels il estoit question. De l'autre coslé, Afbnse, lorsqu'il fut appellé au combat, demeura quelque temps songeant là dessus, d'autant qu'aucuns luy disoient: que René, qui n'estoit que duc, ne pouvoit pour raison appeller AlfOnse , qui estoit roy. Mais enfin , luy semblant telle excuse d'homme lasche et couard , il retint et accepta le combat : comme «le \ray il n'a voit garde de le refuser, estant si brave et vaillant roy comme on Ta descrit, et ses actes l'ont mon s t ré.
Le roy d'Angleterre ayant esté desfié par le duc d Orléans de tirer quelques coups de lance avecques luy seul , ou dix à dix , ou en foulle de cent à cent chevalliers, pour l'amour des dames, ou autrement , le roy luy fit response : qu'il n'y avoit nulle raison qu'il égalas! sa royale majesté avecques son excellence et seigneurie; ton tesfois, pour l'honneur et gentillesse, voluntiers, de gayeté de cœur, abaisseroit sa majesté jusques-là que de venir aux mains avecques luy. Un fils descendu de la noble maison de France luy faisoit pourtant beaucoup d'honneur de se battre à luy, comme luy tout roy à ce fils de France.
Un autre exemple de nostre temps : Lorsque la première fois M. d'Alançon, frère à nostre roy, alla en Flandres, il eut un gentilhomme provençal , nommé le chevallier d'Oraison, qui avoit une querelle contre M. de Bussy. Par qtioy, pourladesmesler, et pour plus grande ostentation et bravade, part de la cour et de Paris, et emmené avecques luy le seigneur de Gmiille, pour lors le plus renommé tireur d'armes qui fust en la France, pour se battre avecques M. de Fervaques, brave et vaillant gentilhomme , contre qui pareillement avoit querelle; et s'en vont rendre dans le camp de dom Juan d'Austrie, estant lors la saison et permission telle aux François d'aller pour les Espagnols aussy bien que contre eux. Y estant donc, allèrent faire la révérence à son altesse, et luy faire entendre qu'ils estoient venus là pour le servir, et aussy pour appel 1er en estaquade deux gentilshommes françois qui estoient au camp de Monsieur, parly contraire, qui estoient messieurs de Bussy et Fervaques : suppliant son altesse leur permettre le cainp, et leur donner licence d'y envoyer un trompette
pour les y appcller. Dom Juan leur permit librement, et avecques grande ayse, pour avoir par là quelque petit subject de quelque affront à M. d'Alançon , ou à ses gentilshommes , et mesmes es tans fort ses favoris. Estant venu le trompette, et ayant faict sa charge, soudain il fut pris au mot. Ce qui estant venu à la cognoissancede Monsieur, despesebe te trompette, et mande par luy à dom Juan que la partye estoit par trop belle pour permettre qu'elle se fist sans luy, et qu'il en vouloit estre, et que si dom Juan y vouloit venir, qu'il feroit le tiers, et qu'ils advisassent le lieu, le jour et l'heure, et qu'il serait tousjours prest , si que possible, par là pourraient desmesler et déterminer, non pas une simple querelle ny petits différends . mais oster toute occasion d'esteindre une grande guerre qui s'alloit enflammer. Dom Juan, qui ne s'estoit attendu nullement, ny proposé, ny advîsé qu'on en vinst là, fut un peu esbafry pour le commancement , voyant une telle conséquence advenir. Tou tesfois, comme brave, vaillant et généreux, comme filsdepere, accepte le desfy, et se résolut de se trouver à l'assignation. Mais , ces grands capitaines qui estoient près de luy , compassans très -bien toutes choses, comme ils en sont maistres.
mesmes les soldats espaignols, qui en çoient faire rumeur et à se mutiner , ne rent jamais permettre que leur gênerai , pour un certain petit et léger poinct d'honneur, s'allast ainsy perdre, et tout un estât; car, si cela avoit lieu , il n'y a gênerai qui ne fbst souvent desfié; et auraient plus de peine à pondre à ces cartels de gens que l'on supposerait exprès, que non pas à faire le deu de leur charge. Par quoy il fut arresté et retenu par les siens, quelque instance qu'il fist de sortir. Par ainsy telle entreprise fut rompue. En quoy les Espaignols furent fort mal contens de ces deux gentilshommes desfians, qui estoient là venus dans leur camp par leurs desfts brouiller leurs belles ordonnances et polices de guerre.
Nous avons un frais exemple, en ces dernières guerres, de M. d'Espernon et du sieur d' Aube terre, reprenant les erres du capitaine Maumont , qui , simple capitaine qu'il estoit , avoit desfié mondict sieur d'Espernon , ce qui estoit une grande desrision ; mais aussy la paya-il bien comme il le meritoit; et bien employé:
DISCOURS SI
un simple capitaine piéton, aller desfier un oouronnel ! Tout le monde luy debvoil courir sus. M. d'Espernon estant au service du roy son maistre en France, lorsqu'il mourut à Sainct-Clou, le sieur d'Aubeterre, ayant quitté le parly du roy, qui luy avoit faict tant de biens, et pris celuy de la Ligue, ne pouvant prendre le gros gibier des villes d'Angoulesme, Cognac et Xainctes, y ayant faict souvent entreprises, s'alla jelter sur le menu , et fil surprendre, par son frère le baron , le chasleau de Villebois, qui estoit à madame la marquise de Mezicres sa tante, qui l'avoit veu trois jours auparadvanl avecques plusieurs offres de services , et faict son frère le baron gardien de ceste place, par le moyen de laquelle il fait la guerre au gouvernement de M. d'Espernon d'Angoulmois et Xaintonge, et les ravage fort. M. d'Espernon absent, tourné après la mort du roy, il veut nettoyer son gouvernement de tels ravageurs et ravoir sa place , et tente les moyens ordinaires et premiers, par sommation de trompette ; mais n'y voulurent entendre. Par quoy les va assiéger avecques un fort beau appareil et attirail d'artillerie, et non point de petit compaignon, mais digne d'un grand seigneur comme luy. Sur ces entrefaictes, ledict Aubeterre envoyé un cartel à M. d'Espernon, pour l'appeller au combat; mais M. d'Espernon en peu de mots luy respond ainsy : a Je m'en vais «pour le service du roy où ma charge m'ap-
■ pelle : ayant faict là je parleray à vous. Ccpen-
■ dant je suis fort homme de bien et d'honneur, «et quiconque voudra dire du contraire en ■aura menty.» Et sur ce poinct part avecques ses troupes, et va faire son siège de Villebois, le prend en moins de huict jours, contre toute l'espérance de tout le monde, qui croyoit que d'un mois ne le prendrait, et ce, à la barbe dudict sieur d'Aubeterre, qui estoit dans son chasleau d'Aubeterre, retiré avecques ses gens, sans donner une seule allarme au camp de M. d'Espernon, qui n'estoit pas si grand ni si bien gardé qu'il ne deut estre un peu esveillé et fatigué ; et ne secourut nullement son frère, ny ses compaignons, auxquels il avoit donné de belles paroi les; et furent la pluspart tous pendus et tués. Après cela M. d'Espernon part, et s'en va en Perigord luy prendre le chasleau et ville de Nontron, sans qu'il luy en fist em-
peschement le moins du monde, encor qu'il I eust faict une fort belle assemblée d'bonnestes i gens que je sçay et cognois , auxquels ne tint
nullement qu'ils ne vinssen x mains, ce di-
soient-ils.
Là-dessus j'ay veu discourir à beaucoup de bons capitaines: n'eus t-il pas mieux valu audict sieur d'Aubeterre de combattre en foule M. Espernon, puisqu'il alloit de la cause du gênerai, que de s'aller amuser à composer son cartel et altérer sa plume, duquel cartel seul ne se contenta, mais en alla encor faire je ne sçay combien d'autres, si grands et si amples et longs , que l'on disoit qu'ils sembloient mieux ses leçons qu'il avoit appris à Genève, où il avoit esté né, eslevé et endoctriné, que cartels de cavalliers , qui doibvent estre les plus brefs que l'on peut?
Nonobstant, M. d'Espernon, après avoir mis ordre aux affaires du public, ne laisse à vouloir entrer (ce disoit-on, d'autres disent non) en estaquade , et s'offrir d'aller dans Blaye sur la paroi le de M. de Lussan, encor qu'il fust plus amy dudici Aubeterrc que de luy ; et s'offre encor d'aller dans la basse-cour de M. le marquis de Trans; mais il s'y trouva des difficultés. Ceux du party de M. d'Espernon disent cela , les autres le nyent : c'esi le moindre de mes soucys. Cependant, M. d'Espernon ne ebauma point; et luy fait la guerre à telle outrance, qu'il le contraint à quitter le party de la Ligue, et, pour sa seureté et de son chasleau, de prendre celuy du roy, et de l'aller trouver en France, et luy demander pardon. Estant lù , il se remet encor sur la plume et ses cartels, et en fait un, non de sa leste, à ce qu'on dit, mais forgé où je dirais bien , et luy fait tenir par un tambour, qui lui présenta à Xainctes, sans en sçavoir rien ; dont pour cela il meritoil d'estre pendu, pour abuser de sa charge à l'endroict de son couronnel; mais M. d'Espernon luy usa de miséricorde (d'autres disent qu'il le fit fouetter à sa cuisine jusqu'à mourir), dont il fut Irès-loué; et lui fit response qu'il n'avoit point respondu aux de- * menlys qu'il luy avoit donnés; et que, lorsqu'il y aurait salisfaict, alors il parlerait à luy, et. qu'après qu'il aurait faict le service du roy en Guyenne, qu'il yroit en France, où il l'appelloit, et à l'armée du roy pour le combattre. A quoy
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M. d'Espernon ne faillit; car, ayant mis ordre à quelques affaires particulières qu'il avoil en Gascongne, et y avoir amassé quelques forces pour mener au roy, et mis ordre à son gouvernement, il alla trouver le roy en France avecques deux raille hommes de pied et deux cens bons chevaux, qui fut un secours bon et à propos; dont aucuns disent que ledict sieur d'Aubeterre, le sentant venir (ce que I on ne présume), partit d'avecques le roy, et s'en vint en sa maison.
J'ay entendu dire que beaucoup de grands capitaines, et entre autres M. le mareschal de : Biron , qui sçait bien peser les choses, ne trou- J verent jamais bons ces desfis dudict Aubelerre, et qu'il n'estoit raison que luy, simple gentilhomme, senescbal d'une petite province, voire des moindres de la France, qui est Perigord, et qui n'avoit faict de grandes preuves de sa personne encor au prix de l'autre , allast ainsy desfier an duc et pair de France , et couronnel de l'infanterie, et qui a voit gouverné paisiblement son roy , et manié l'espace de dix ans toutes les affaires de l'Estat. Néanmoins, il n'a jamais tenu audictM.d'Espernon (ce disoit-on) qu'il n'ayt combattu ; et s'il eust trouvé ledict Aubeterre au camp , infailliblement se fussent battus, encor qu'il en fust fort dissuadé de plusieurs raisons et de plusieurs amys et serviteurs. Le roy l'en sollicitant d'accord , il dit qu'il ne s'accorderait que premier il n'en fust esté disputé et dit par les officiers de la couronne, disant que cela leur touchoit & tous. Enfin pourtant, un gentilhomme, que Ton cognoit sans le nommer, les accorda sans autre cerimonie, et les fit embrasser au bout d'un an , après s'estre bien envoyé des desmentys, des cartels et des injures, au grand estonnement de tout le monde ; mais il vouloil passer cnProvance, et ne vouloit laisser on tel ennemy derrière soy, d'autant que ledict sieur d'Espernon avoit juré cent fois de ne s'accorder jamais, et qu'il tuerait d' Aubeterre, et faisoit porter l'attiffaict à sa femme, qui estoit ma niepee, Tune des belles et honnestes femmes du monde. Mais pourtant l'accord fut tel , et si advantageux pour M. d'Espernon, que ledict Aubeterre le vint trouver à Angoulesme, là où Is se réconcilièrent encor mieux Ainsy faut-il qu'on recherche les grands, mais bien à propos.
Il en arriva de racsmes à M. de La Chastre , grand capitaine certes. Il vint a estre querellé sur un certain léger subject et de g3) été de cœur par M. de Drou , brave gentilhomme, capitaine des gardes des Suisses de M. d'Alançou; et l'envoya appeller un jour estant a la cour de Monsieur. M. de l a Chastre, qui avoit fait! de long temps toute profession d'honneur rt de vaillance, ne refusa point d'y aller; mais, par te commandement de Monsieur, il fut arreslé, ayant esté remonstré à Monsieur, par plusieurs honnestes gens et bons captiaiots qu'il avoit avecques luy, qu'il n'estoit pas raison qu'un jeune gentilhomme, encor qu'il fust de bon lieu cl d'honneur, si aj sèment s'a Hast esprouver et battre contre un tel et grand capitaine, vieux et expérimenté, et qui avoit faict tant de preuves et donné tant de tesmoignages de sa valeur, et pouvoit sauver tout un public en une heure.
Il arriva de mesmes à M. de Sainct-Luc brave et vaillant seigneur certes. Ayant esté desfié et appelle1 par M. de Gouville, dont j'ay parlé cy- devant, cslans tous deux à Anvers au service de Monsieur, ainsy qu'il alloit résolu au combat, et qu'il vouloit sortir hors la ville, fut arresté par l*a Vergne, capitaine de la garde françoise de Monsieur. Quand ces nouvelles en vinrent à la cour, je vis aucuns discourir qu'en cest appel l'on y debvoit avoir ea quelque esgard et considération, d'autant que M. de Sainct-Luc estoit qualifié, avoit esté maistre de camp des bandesde Piedmont, des affaires et cabinet du roy, capitaine de gensd'armes, chevallier de l'Ordre, lieutenant de roy en Brouage et isles de Xaiuctonge et autres charges. Autres disoient que M. de Gouville estoit gentilhomme, et fort noble par les belles armes qu'il avoit en main , mieux que gentilhomme de France, et que ce fusi esté une belle gloire a M. de Sainct-Luc de se battre contre luy, comme il monslra bien qu'il n'en fit point de refus , et encor plus belle s'il en fust reschappé, ainsy que son brave et généreux courage l'y poussoit.
J'allegucrois icy voluntiers un exemple , sur un différend qui arriva un de ces ans entre M. deSainct-Gouard, tournant nouvellement ambassadeur d'Espaigne, et un gentilhomme de Xaiuctonge duquel j'ay oublié le nom. Je n'to
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sçay pas bien le conte au vray, car pour lors je n'estois pas en France, et aussy que les uns oie l'ont dict d'une façon, et les autres de l'autre; voylà pourquoy je m'en tays. Tant y a, qu'après quelques petites gallanteries et bra- \ a des passées entre l'un et l'autre, le roy fut informé du tout , et trouva Fort mauvais les ! formes de procéder du gentilhomme à l'endroict de M. de Sainct-Gouard , d'autant qu'il estoit gentilhomme fort qualiffié, chevallier de son Ordre, et son ambassadeur d'Espaigne; et pour ce le roy luy envoyé un de ses hérauts d'armes, pour lui remonslrer sa faute et luy signifier qu'il ayl à comparoistre devant Sa Majesté et officiers de sa couronne, et de ne passer plus outre. Le gentilhomme s'eicuse, et dit cognoistre ledict M. de Sainct-Gouard pour estre voysins, et estre gentilhomme comme iuy, ne sçavoir qu'il fust chevallier de l'Ordre ; mais qu'ayant premier commancé à offenser, il ne pouvoit moins faire que d'en avoir raison sans aucun respect; et que luy, estant ainsy marqué de telles qualités, debvoit le premier monstrer le chemin de la discrétion. Quant à le recognoistre pour ambassadeur, il ne le cognoissoit nullement, ayant quitté fEspaigne, et par ce moyen sa charge expirée ; et qu'en Espaignc, tenant lieu et la place de Sa Majesté , il l'eust recognu comme tel, et comme il eus! deu,mais non pas en Xainclonge. Force autres choses et raisons allegua-il pour response audict héraut, lequel , avecques quelqu'un desesamys, la fit aussy i entendre au roy, sans vouloir aller vers luy, j craignant son indignation.
Je ne mettray icy par escrit ce qui fut disputé et arresté là dessus au conseil du roy, car je ne le sçay pas bien, ny ce qui s'y passa despuis, et aussy qu'il y a encor aujourd'huy force gens du conseil et capitaines vivans qui le sçauroient mieux dire que moy. Je diray seulement : que sur cela j'ouys dire à un trèsgrand seigneur, que le roy, pensant faire beaucoup pour M. de Sainct-Gouard, et peu pour le gentilhomme à le vouloir ravallcr, fit beaucoup pour ledict gentilhomme de luy avoir envoyé un de ses hérauts , comme si ce fust esté a un prince cslranger son pareil, ou autre ! grand seigneur de son royaume, au lieu de 1 luy envoyer ou quelque trompette, ou un ar-
cher de ses gardes, ou un huissier de son conseil ou de la cour, voire un simple sergent de masse, en quoy le roy l'honnora de beaucoup. Je m'en rapporte à la vérité du tout, et au dire des grands capitaines là-dessus.
Nous avous veu ces jours passés une grande querelle entre M. te marescbal d'Ornano et M. deMontespan, tous deux braves seigneurs, mais différons de qualités et de charges; l'un maresclial de France, et l'autre lieutenant de roy en Guyenne. Ils furent prests à venir aux mains , sans beaucoup d'obstacles, et mesmes les deffenses du roy. On en parle fort diversement; mais c'est un grand cas de se battre contre son lieutenant gênerai : en quoy ou doit bien admirer nos roys et autres grands princes souverains qui ont empesché cest abus, dont il en arrivoit beaucoup de maux.
Or, sur ces comparaisons de noblesses, de grades, de qualités, d'honneurs, de valeurs et autres su bjects semblables, j'ai veu sourdre parmy seigneurs, gentilshommes, capitaines et autres, force querelles et grandes disputes, dont j'en alléguerais plusieurs exemples si je voulois : mais pour fuyr une prolixité possible trop fascheuse,je me contenteray d'alléguer cestuy-cy seulement.
Lorsque l'entreveuede la reyne d'Espaigne se fit à Bayonne, nostre roy et la reyne sa mere s ad visèrent, pour plus honnorer la feste , d'envoyer Monsieur, frère du roy (despuis nostre roy) , jusques en Biscaye, au devant de ladicte reyne, avecques cent ou six vingts chevaux de poste , l'accompaignans plusieurs princes , seigneurs , chevalliers de l'Ordre , capitaines de gens-d'armes, gentilshommes de la chambre , tant du roy que de Monsieur, et gentilshommes servans, vestus de leurs habillemens de poste , fort riches et pompeux , qui estoient de velours cramoisy ou iocaroadin d'Espaigne , avecques force passemens d'argent : mais les uns estoient plus couverts et enrichis que les autres, c'est à sçavoir : ceux des princes, ducs, marquis, comtes, chevalliers de l'Ordre et capitaines de gens-d'armes , estoient ainsy quasy tous pareils ; ceux des gentilshommes de fa chambre du roy et de Monsieur estoient moindres ; et ceux des gentilshommes servans encor moindres. Il y eut , parmy ceste belle trouppe, le seigneur de Lignerolles, l'un des
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gallans de la cour, et tort accomply, tant pour les armes que pour la paroi le ; car il estoit tout plein de sçavoir, et qui avoit le cœur grand et glorieux ; il n'estoit encor que gentilhomme de la chambre du roy et de Monsieur (qui n'estoit pas petit honneur et titre de ce temps là), et qui ne se sentoil moindre qu'aucuns chevalliers de l'Ordre et capitaines de gens-d'armes , comme vous entendrez. Quand ce vint au département desdicts habillemens, et que l'on ne luy en donna que de ceux des gentilshommes de la chambre , il le refusa tout à plat , et le renvoya bien loing , sans en vouloir nullement prendre, disant: qu'il en meritoit aussy bien un des beaux et riches qu'aucuns qui en avoieot eu. Entre autres nomma le seigneur de Montsalès et d'Autefbrt, lesquels estoient de ladictecompaignie des qualifies et habillés de la grande sorte , et qu'il se sentoit autant qu'eux; et pour ce il ne suivit point Monsieur son raaistre. Âu retour , Montsalès sceut cecy , qui estoit haut à la main et bravasche : et ayant un matin rencontré , dans la place de Bayonne , Lignerai les , ainsy qu'il alloit au lever de son maistre , l'accoste , et d'abord luy demande : «Lignerolles, avez- vous dict telle parolle?»(qui est ce que j'ay dict cy-devant.)— «Ouy, respon- «dit Ligoerolles: ce que j'ay dict, jamais je ne «le desavoue.— Ah ! mort Dieu, dit Montsalès, « ne Faites jamais comparaison de moy. » Lignerolles réplique: «Quand j'en feray, jepense- «ray vous faire autant d'honneur comme pos- «sible à moy de tort.— Ah! mort Dieu, réplique « Montsalès, vous avez suivy Bueil. ■ — (Ce Bueil estoit ce brave bastard de Sancerre , dont j'ay parlé cy-devant). — «Cen est l'une de mes gloi- «res , respondit Lignerolles , car j'ay suivy un o brave et vaillant capitaine en de belles advan- « tures de guerre , où j'ay bien servy mon roy , «et appris beaucoup de luy. J'en ay, avant luy, «suivy d'autres en Piedmont de moindre qualité que luy, mais pourtant braves et bons «capitaines, portant l'harquebuse et la picque «soubs leur charge, dont je m'en sens très- « honooré. Je ne sçay qui vous avez suivy en vos «jeunes guerres. — Ah! mort Dieu , dit encor «Montsalès, j'ay des qualités que vous n'avez « pas ; » (car il avoit l'Ordre et la compaignie de gens-d'armes de M. d'Anncbaut , qui mourut à
«pondit Lignerolles, gardez -les bien: elles « vous font bien besoing. Quant à moy , je n'en « perds que l'attente d'en avoir autant , car je « les mérite fort bien. 11 n'y a qu'un an ou deux «que vous estiez guydon de M. le mareschal de «Sainct- André , et moy de M. de Nemours , et « le suis encor; dont je m'en sens autant boo- « noré que vous pensez estre de vos grades : et «si la faveur vous a gaigné le temps, il ne me a peut guieres tarder, b (Comme de vray, cela luy arriva, car il eut toutes ces charges.) Force autres choses se dirent-ils , mais voylà les principales: si que je croy qu'ils se fussent battus, sans que nous arrivasmes , le baron de Vantenat et moy, qui allions au lever du roy, et les en gardasmes, bien qu'il fust esté faict un bandon gênerai et rigoureux sur la vie , de ne mettre la main à l'espée, à cause de l'bonnorable assemblée. Le roy sceut le tout , qui commanda à M. le con nés table de les accorder . lequel trouva, à ce qu'ouys dire, que Ligne rolles avoit fort bien desmeslé ses comparaisons, et en homme qui sçavoit dire et faire.
Il y eut puis après le sieur d'Autefbrt l'aisné . qui voulut avoir aussy sa revanche à son toor , lequel avoit esté faict chevallier de l'Ordre , de frais , à Toulouse. Par quoy il envoya appeller Lignerolles hors la ville par M. de La Gastine, très-brave gentilhomme , lieutenant de M. de Longueville. A quoy ne faillit Lignerolles , ayant pour son second Nanzay , despuis capitaine des gardes. S'eslans accostés , ils se retirèrent à part , et les seconds à part aussy. On ne sçait qu'ils dirent , si-non qu'on les vit despartir sans se battre , et quasy comme amys , dont plusieurs en murmurèrent ; car ces appels ne se doibvent jamais despartir sans en venir aux mains : et falloit , comme j'ay dict , vaincre ou mourir , ainsy que la coustume à Naples y estoit formelle , et s'est fort practiquée.
Du règne de nostre dernier roy Henry II , fut faict un combat à Paris, en l'isle de Louviers, entre M. de Sourdiac, dict le jeune Chasteauneuf,de la maison de Rieux en Bretaigne , et M. de La Chcsnaye-Lailler, du pays d'Anjou , oncle de la femme dudict sieur de Sourdiac , de la maison du Bourg-l'Evesque , que ledict sieur de Sourdiac avoit nouvellement espousée. Se doutant de quelques propos que je la battaille de Dreux.)— «Si vous les avez, res- ne diray point , que preteudoit ledict sieur de
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•Sourdiac de La Chcsnayc avoir dict, pour cela V envoya appeller en ladicte isle 1 ; où estant , ledict sieur de Sourdiac luy demanda s'il a voit dict tels propos. L'autre lut respondit que, sur la foy de gentilhomme et d'homme de bien , il ne les avoit jamais dicts. u Je suis doneques aconlent , répliqua le sieur de Sourdiac. — Non epas moy, répliqua l'autre, car, puisque vous • m'avez donné la peine de venir icy , je me « veux battre. Et que diront de nous tant de gens a assemblés d'un costé et d'autre, deçà et delà «de l'eau, désire icy venus pour parler, et « non pour se battre ? Il y yroit trop de nostre « honneur : çà battons-nous. » Euxs estans doneques mis en présence avecques IVspée et la dague, se tirèrent force coups avant se blesser. Aucuns disoicntquc ledict sieur de Sourdiac estoit armé, et mesmes qu'aucuns ouyrent ledict La Chesnaye cryer haut : «Ah! paillard, tu es « armé, »ainsy qu'il l'avoit tasté d'un grand coup qu'il luy avoit tiréau corps, a Ah ! je t'aura y bien «autrement.» Et se mit à luy lyrer à la teste et à la gorge , à laquelle il luy donna un graud coup à costé , qui ne faillit rien qu'il ne luy coupasl le sifflet; dont ledict Sourdiac ne s'estonna nullement ; ains , redoublant son courage , luy lira une grande esloquade au corps, et le lua. De dire qu'il fust armé, je ne le puis croire, car je l'ai tousjours cognu brave et vaillant , les armes bien en la main, et l'honneur en recommandation pour faire telle supercherie. Et bien luy servit de bien faire et bien parer les coups ; car ledict sieur de Sourdiac, qui estoit mon grand amy , me le conta quelque temps après ce combat, me jurant n'avoir jamais veu un si brave, et vaillant et rude homme que celuy-là : comme de vray il l'avoit bien monslré en plusieurs guerres de Piedmonl et de France, et estimé fort mauvais garçon. Kncor le monstra-il en ce combat; car il avoit quatre-vingts ans lorsqu'il y vint , et mourut. Ainsy à belle vie belle mort, qu'il faut fort estimer , et sur-tout aussy son brave cœur et son ambition , de n'estre voulu partir de la place assignée sans se battre, et ne s'amuser trop à parler : comme de vray c'est une grande houle, quand on vient là, de s'en relourner
' Ce dui-i arriva le 31 mars 1579. La canne en fui uu pi <> rs que le jeune < :ha«teauneuf faisoil a La Cbesuayc, nui avutt élé »«hi tuteur.
liRVitToai. u
saus venir aux mains , et de se contenter en satisfaction de parolles.
Certes, quand on est en un logis du roy, ou une campaigne, qu'une armée, une cour marche, ou en d'autres lieux, l'on se peut esclaircir du différend par parolles comme Ton veut ; mais quand on est une fois entré dans le camp où vous estes appelle, c'est une chose peu noble que de venir aux parolles, et laisser les armes à part. Je m'eu rapporte aux grands capitaines.
Et, pour tourner encor au discours de messieurs de Monlsalès et Lignerolles , ils furent en leur temps braves gentilshommes. L'un fui tué à la baltaille de Jarnac,et l'autre fut assassiné a Bourgueil en Anjou, la cour y estant, par sept ou huict braves et vaillans gentilshommes, qui furent le jeune Villeclair, dict La Guerche, principal querellant, accompaigné du comte Moniafier, du comle Charles de Manr'fol, de Sainct-Jehan, L'Orge et autres; lesquels tous quasy finirent de mesmes façon (que je dirois bien, mais cela seroit trop long), et tous tués, jusques au grand qui en fut autheur et fauteur ». En quoy doit - on bien prendre garde quand on tue un homme mal à propos en supercherie et advantage ; car guieres n'a on veu de tels meurtres, et de telle sorte, qu'ils n'ayent estés vengés de bille pareille, par la permission de Dieu, lequel nous a donné une tapée au costé pour en user, et non pour en abuser. 11 est doneques meilleur cl plus juste de desmesler ses querelles par beaux appels cl honnorables combats, que par ces assassinais. Et qui sera l'homme, tant religieux et cérémonieux soit-il, qui voudra peser l'un et l'autre, ne trouve qu'un mesfaiet n'est si grand que l'autre? Je desbatlis un jour ceste dispute à un grand personnage théologien, qui certainement m'advoua que Dieu esloit grandement offensé en tous les deux mesfaicls; mais un assassinat, un guet-à-pens, est irrémissible, mesmes envers nos grands, juges et
•Henri III, n'étant encore que duc d'Anjou, avait fait confidence a Licnerollis du douent qu'avait la roui de ne défaire des curf» huguenots par certaine voie q i ne Tul pis suivie. » clu -ri ayant fait coiiual re a Char le» IX qu'il «avait la chose, re prince détermina le duc vm frère à fane tuer l.ujnerolle« plus tôt que plu* tant, de |> tir q if p.tr son b.ifoil U-% huguenots ne furent adwi l s de ce qui se traînait contre eux, (Lt Declut;.
DISCOURS SUR LES DUELS
sénateurs de nos cours, comme nous en voyons tous les jours de très-rigoureuses punitions. Je me suis un peu trop perdu en cesle digression, pour avoir esté un peu longue; mais pourtant n'aura estée mauvaise , et possible aura pieu à aucuns.
Et pour reprendre nostre chance première du discours sur les combats des grands, je feray ce conte que j'ay leu en partie dans le roman de Bayard, et l'autre dans un livre espaignol : qui est que, le matin du jour de la batlaille de Ravenne , ainsy que toute l'armée passoit au-delà du canal , M. de Bayard dit a M. de Nemours son gênerai : «Monsieur, allez- « vous un peu esbattre le long de ce canal , qui «est beau et plaisant, en attendant que tout «ayt passé. » A quoy M. de Nemours s'accorda, et prit en sa compaignie une demi -douzaine de ses grands capitaines qu'il avoit avecques luy, comme messieurs de La Palisse, de Bayard, d'Allègre, de Lautreq et autres ; et, en se ponrmenant , il dit à Mt de Bayard : «Monsieur de «Bayard, nous sommes icy en belle butte pour «les harquebusiers , s'il yen avoit de cachés «derrière ces hayes.» Et, sur ces propos, vont adviser une troupe de vingt à trente chevaux qui venoient pour recognoistre l'armée , entre lesquels estoit don Pedro de Pas, capitaine de tous les genetaires. Sy s'advança M. de Bayard de la troupe, de vingt ou trente pas, et, les saluant , leur dit : « Messieurs , vous vous «esbattez comme nous, en attendant que le « grand jeu commence. Je vous prie qu'on ne ■ tire point de vostre costé, et nous ne tirerons «point du nostre. » Ce qui fut accordé. Sur ce, don Pedro luy demanda qui il estoit ; et il se nomma par son nom. Quand il entendit que c'esloit le capitaine Bayard , qui avoit laissé tant de nom au royaume de Naples, fut fort «oyeux de le veoir, et luy dit : «Ha, Monsieur de « Bayard, je ne vous pensois pas là. Toulesfois, «encor que je trouve vostre camp renforcé de «deux mille hommes, de vostre venue et pre- «sence, si est-ce que je me resjouys grande- « ment de vous voir sain et sauf , car on nous «avoit dict que vous estiez mort, à la reprise «de Bresse', d'une grande blessure que vous «y receutes ( comme il estoit vrai ); mais Dieu «soit loué qu'il n'en est rien. Que pleust
1 Brescù.
«à Dieu y eust-il une bonne paix entre nos aroys, afin que nous puissions nous practiquer «et deviser ensemble comme bons arays et «compagnons d'armes, vous portant, certes, «plus d'affectiou qu'à tous les François, pour a vos grandes vaillaniiscs, qui raisonnent encor a au royaume de Naples.» M. de Bayard, qui estoit fort courtois, luy rendit eu cela son change au double , avecques un fort honneste remerciement. Si regardoit don Pedro qu'un chascun port oit un grand honneur k M. de Nemours; et demanda à M. de Bayard qui estoit celuy-là si superbement ycstu, à qui tous eux porloienl si grand honneur et révérence, car il estoit armé richement de toutes ses armes, fors l'habillement de teste, et, par dessus ses armes tant dorées que rien plus, une cotte d'armes de drap d'or frisé, et les armes de Foix eslevées en broderie toute d'or ; ce qui le rendoit bien remarquable, avecques son beau visage et son agréable jeunesse, qui monloit à vingt-cinq ans, M. de Bayard luy respondit alors : «C'est M. de Nemours, nostre gênerai, « nepveu à nostre roy, et frère à vostre reyne.» Il n'eut pas plustost achevé le mot, que, soudain mettant tous pied à terre, don Pedro s'adressant, la teste nue, à M. de Nemours, lay dit : Monseiïor, salva la honra de EspafUx y de nuestro rey, todos quantos que aqm estamos, somos senidores criados de vuestraalteza; c'est-à-dire, «Monseigneur, sauf « l'honneur d'Espaigne et de nostre roy , tant «que nous sommes icy, nous sommes serviateurs de vostre altesse.» M. de Nemours, qui estoit la mesme courtoisie, les remercia avecques toutes les honnestetés du monde, et puis leur dit : «Messieurs, je vois bien que dans « aujourd'huy nous scaurons à qui demeurera le «champ, à vous ou à nous; mais à grand peiue «se desmeslera cesle affaire sans grande effusion de sang; et, pour éviter cela, si vostre «vice-roy vouloit vuyder ce différend de sa « personne à la mienne , je ferais bien que tous « mes compaignons et arays qui sont icy avec- «ques moy y consentiront; et, si je suis «vaincu, s'en retourneront en la duché de Mi- «lan, vous laissant paisibles de deçà ; aussy, s'il «est vaincu, vous en retournerez tous vous «autres vers Naples. >• Quand il eut achevé son dire, luy fut incontinent respondu par le mar-
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quis de La Padulle, grand seigneur napolitain: « Monsieur, je croy fermement que vostre généreux cœur vous ferait volunliers entre- « prendre ce que vous proposez , et possible en « viendriez à bout ; mais, selon mon opinion, •je croy que nostre visce-roy ne se fie point riant en sa personne qu'il y condescende, pour « beaucoup de raisons, el aussy que les princi- . paux de son armée l'en garderont. — Adieu cloneques, messieurs, dit M. de Nemours, je m'en vays passer l'eau, et promets de ne la c passer de ma vie que le champ ne soit vosre ou noslre.» Ainsy se dcsparlirenl.
Or, sur cestc proposition que faisoit M. de Nemours pour se battre contre le visce-roy, il se dit , qu'entre ses grands capitaines que j'ay nommés, qui estoient près de sa personne, luy dirent : « Monsieur , vous avez proposé une « chose , qu'encor que vous soyez nostre gene- « ral, auquel nous debvons obey r comme à nostre «roy, puisque vous le représentez, et nous a estes donné de luy pour tel, nous n'oserions a ny ne sçaurions vous permettre ce que vous «avez offert, si vous estes pris au mol; et en o serions repris grandement et menacés du roy, « pour vouloir hasarder ainsy en un coup son a estât de Milan, comme qui le jouerait aux dés a sur une seule teste, encor que nous vous teanons si courageux, vaillant et adroit, que ce a serait bientost faict du visce-roy. Mais aussy, a songez quelle honte ce vous serait, à vous qui vestes si grand prince et d'une si grande et il- «lustre raceyssu, que vous estes nepveu du «plus grand roy du monde, d'aller combattre «un inférieur à vous, encor qu'il tienne le lieu « qu'il lient, el soit gênerai de sou party comme «vous estes du vosirc; mais pourtant il y a « bien de la différence de vous à luy : qui pis « est , il est vassal de la reyne d'Espaignc , «vostre sœur, la plus glorieuse et hautaine m femme du monde, laquelle, pour ce seul trait, « vous désavouerait pour frere , el le roy vous «en voudrait mal à jamais.» Là-dessus on doit considérer les difficultés qui se font en telles choses el combats , auxquels on requiert l'égalité des personnes, comme du bien grand à grand cela est juste et faisable.
Mous lisons que, du règne de Philippes-le- Bel , sortirent de grandes querelles entre le comte de Foix et le comte d'Armaignac , tous
deux beaux-freres, de sorte qu'il se desfieren au combat , et en prirent jour de duel ; et fut assigné le lieu d'iceluy a Gisors , par la permission dudict roy Philippcs le-Bcl.
Il se lit qu'après la batailled'Agyncourt, le roy Charles VI envoya offrir l'espée el Testât de coq neslable au comte d'Armaignac ( lequel s'estoit retiré en sonpayset maison), comme le méritant par sa grande valeur, lequel accepta la charge, plus pour obeyr au roy que pour envie et ambition; mais avant partir, ayant grosse querelle avec le comte de Foix, et ne voulant laisser son pays en proycàson enneiny, il laschad'en voir la fin par une guerre; mais ledict comte de Foix, ne voulant l'effusion du sang de leur subjects , s'advisa l'envoyer desfier de sa personne à la sienne, corps à corps, ou accompaigné de dix gentilshommes, ou moins ou en plus grand nombre. Le eonnestable accepta aussy tost II combat ; et se trouvèrent tous deux au jour o au lieu assigné. Mais les comtes de Corn menges et d'Estrac 1 ,lcs vicomtes de Narbonnc et deCarmain, avecques les capitaines Barbasan et Saincte-Trailless'y trouvèrent; et, comme bons moyenneurs de paix, les engarderenl de se battre , et les rendirent bons amys , et les firent accoller de bon cœur, bien qu'ils avoient esiés ennemys mortels. Le comte de Foix se relira à Pau , et de là à Sainct- Jacques, où il avoit vœu; et le comte d'Armaignac vers Paris , où il fil I très-bien sa charge , et très-valeureusement , ainsy que nos histoires le nous manifestent.
De mesmes aussy il arriva au commanceincni de ceste guerre de la Ligue, que le roy de Navarre fit quelque certaine déclaration , en laquelle il désirait, luy et le prince de Condé, son cousin, se battre contre M. deGuysc et M. du Mayne, frères. Le roy ne le voulut ; mais ne faut doubler que les uns ny les autres n'eussent nullement refusé le combat: auquel,s'ils fussent venus, se fussent bien battus; carils estoient quatre braves princes, et vaillans combatlans.
Il fut un bruit sourd à la cour, du règne du roy François II, que le roy de Navarre, mal content de quoy il ne tenoît le rang près la personne du roy, comme il luy appartenoit , vouloit en faire de mesmes et présenter le combat à M. de Guysë , et prenoit pour son second M. le prince de Condé, qui, dès la journée
1 A*lar.ir.
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d'Amboisc, en vouloit à M. de Gnyse : nos histoires en disent le subjrct. M. de Gnyse estoil tout prest de l'accepter ( je sçay bien rc que j'en ouys dire à un grand ), et avoit pris pour second M. le grand prieur de France, son jeune frère, très-brave et vaillant prince, dont j'en parle ailleurs. Le choix n'en esloit point mauvais parmy ses autres frères. Il faut présumer que ces quatre vaillans champions, entrans dans le camp, eussent rendu un combat très-furieux. Les choses n'allèrent point plus advaut, pour 1rs raisons que je dirois bien.
Sur quoy je feray encor teste petite digression, que. lors dudict règne du roy François II, vinrent à la cour, à Saiuct-Gcrmain , la plus grand part de ses grands capitaines et chevalliers de son royaume, par son mandement, pour adviser aux affaires de son royaume, qui commançoit à se troubler, parmy eux se trouva M. de Montluc, lequel , un jour entretenant à sa façon bravasebe et libre M. de Guyse, vint à tumber sur le roy de Navarre, cl luy dire: comme il l'avoit veu à Nerac, et l'ayant trouvé fort mal content de luy de quoy il tenoit le rang près Sa Majesté qu'il dcbvoit tenir, il luy avoit dict, qu'il luy debvoit faire entendre son mescontentement, et le faire plustost appeler sur ce différend , et le vuyder de sa personne à la sienne, et qu'il n'y avoit meilleur expédient que ccluy-là, et qu'il s'asseuroit tant de la valeur de M. de Guyse, qu'il ne refuseroit ce pari y. A quoy M. de Guyse tout froidement respondtl : « Montluc, les parolles que vous me «dites, me les dites-vous de la part du roy de a Navarre qu'il vous eu ail donné charge, ou de «vous-mesme qu'ayez entrepris de les dire?» M. île Montluc lui rcspondil: «Monsieur, je ne «les disque de moi-mesme, parce que je voy «que le royaume s'en va brouillé fort par vos c particulières divisions , et que je m'asseure s tant de voslrevaleur, queledict roy vous offrant «ce beau party, vous ne le refuserez point; et « par ainsy le royaume demeurera en paix par « la mort de l'un ou de l'autre, ou de tous deux. « — Vraymenl! Montluc, à ce que je voy, res- < pondit M. de Guyse tout en collere froide , « vous estes devenu fort politique despuis que ne « vous ay veu. Je suis d'advis que le roy vous « fasse son chancellier , et si vous estes un beau «faiseur de combats. Il vous semble que vous
«estes encor en vostre Piedmont, parmy vos o gens de pied, où vous les faisiez battre comme «il vous plaisoit, et comme la quinte vous en «prenoit. Le roy de Navarre et inoy, nous ne a sommes point de vostre gibier; cherchez-ea «d'autre ailleurs. Le roy de Navarre et moy « nous nous cognoissons il y a long-temps. Je «le tiens pour un des braves et vaillans princes «du monde. Il sçayt bien aussy ce que je sçay « faire. Lorsqu'il me fera entendre de ses nou • «vcllcs, je luy feray aussy lost sçavoir des a miennes. Allez, souciez-vous de vos affaires, «et non des nostres.»Qui fut fort estonné? ce fut M. de Montluc, et à belles excuses, qui au bout de quelque temps furent receues, car M. de Guyse Paymoit fort, comme il luy monstra des puis en plusieurs endroits que je dis en sa vie. J'appris ce conte de bon lieu, le lendemain, que l'on voyoit M. de Montluc fort estonné, et point braver comme auparavant; car M. de Guyse, outre qu'il gouveruoit tout lors , et estoit en très-grande faveur, il avoit de quoy par sa valeur pour estonner un homme. Voilà comme il ne faut pas se mesler légèrement do querelles et discordes des grands.
Nous linroes aussy à la cour, qu'après la prison de mondict sieur le prince de Condé i Orléans , et sur son innocence , il voulut quereller mondict sieur de Guyse et l'appeller : mais cela fut accordé par la sagesse de la reyne mere, qui fit là un grand coup ; car il y eusteu là de grandes brouilleries. J'en parle ailleurs.
Nous lisons dans YHistoire de JVaples et ailleurs, comment ce brave Charles I, roy de Naples et de Sicille , et Alfonse , roy d'Arragou , curent entr'eux grande querelle pour le royaume de Sicille; et , pour ce , s'assignèrent le combat , par le consentement des deux parties et ordonnance du pape, devant Bourdeaui, estant pour lors au roy d'Angleterre, duquel il voulut estre juge , et leur permit. Charte» . courageux françois , ne faillit , dans le temp< assigné, ayant traversé toute l'Italie et la France avecques toutes les conditions et trouppes de gens ordonnés par le juge, de se trouver de bon matin au jour qu'il falloit , et là attendre son ennemy le matin jusqu'au soir : et voyant qu'il ne venoit point , et se faisoit tard , ny sçachanl nouvelles autres de son ennemy . ayant envoyé de toutes Darls , il s'en allait
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"rprinl son chemin par où il estoii venu. Mais Alfonse, qui estoit un fin et caul Espaignol , avnii faict dresser des postes, et mettre des chevaux de relais et frais, si secrettement que nui n'en sceul rien, ny s'en apprrceul ; prit la poste, fil si grande diligentv cl si à propos , qu'il arrive précisément une heure devant soleil couché (estant lors aux plus grands jours d'esté) , et entre dans le camp ; et n'y trouvant point son ennemy , y brave et piaffe dedans , a la mode espaignolle . prend acte de sa diligence et son debvoir, laisse coucher le soleil et puis s'en retourne comme il estoit venu : ce qui ne fut trouvé guieres beau pourtant d'aucuns ; et d'autres disent qu'il avoil observé les loix du duel , et avoit comparu à propos , et sans avoir laissé couler et perdre le temps , ny coucher le soleil, ny venir la nuicl ; à quoy les duellistes le temps passé prenoient fort esgard , et y poinctilloicnt fort K
Il se lit aussi dans V Histoire de Naples : que Roljert , petit-fils de ce roy Charles I , estant assiégé dans Gennes par Frédéric Marye , viscomtede Milan, ce Marye appella Robert au combat de seul à seul : mais Robert , rncor qu'il fusl très-vaillant , le refusa , parce que leurs dignités n'estoient pareilles , car Robert estoit roy de Naples. Dont sur ce il y a de belles disputes, que possible ailleurs nous déduirons , ne servans rien à nostre propos pour ce coup, sinon pour monstrer le combat de grand à grand.
Ce mesme roy Robert fut aussy une autre fois appellé et desfié par Frédéric, roy de Sicille, lequel l'eus? aussy tost pris au mot, puisqu'il estoit son pareil , et roy comme luy , sans que le pape Jehan . indigné de ce desfy , exnftiraunia ledict Frédéric : et, pour ce, ledict Robert en eut les mains liées; car, à ce que disent les docteurs ecclésiastiques , il y va de l'âme de se battre , voyre de parler et conférer avecques un excommunié : en quoy certes ledict pape trouva cest expédient meilleur , pour ne venir là dans le camp , que ne fut celuy du combat permis entre le roy Charles 1 , roy de Naples , et le roy d'Arragon , devant Bourdeaux, comme j'ay dict. Faut noter en cestuy-cy que, si le pape Jehan fit contre lame dudict
1 11 lusl esté bien trompé si Charles n'eusl bougé de la ace, tomme il debvoit. (Note de BrautonieJ
Frédéric pour l'avoir excommunié, il !ii Men autant pour sa vie; car ledict roy Roheri e*f<»it très-brave et vaillant , comme il l'avoit monstré en plusieurs beaux exploicts , et que de frais il ne faisoit que de venir souslenir le siège de Gennes , où , l'espace de sept à huict mois durant , y estant enfermé , tous les jours se rendoit sur les murailles en personne, l'espéc au poing, et là combatloit ordinairement vaillamment à repousser lesennemys; dont despuis esianl sorty, prit terre à Savonne, et les desfit. Tant y a qu'il eust pu faire belle peur à ce Frédéric s'ils se fussent affrontés , outre qu'il estoit un très-homme de bien et de dévotion , et que Dieu fust esté pour luy. De plus , il estoit du noble sang de France , qui ne mentit jamais en telles bonnes occasions. C'est ce brave Robert qui fut grand-pere de ceste brave et belle reyne Jehanne I, la merveille de son temps cri toutes choses. J'en parle en son discours que j'ay faict d'elle.
Voylà aucuns desfis qui se sont veus et présentés de grand a grand le temps jadis, et ainsy aussy que nous en avons un assez frais, au temps de nos pères , du grand roy François et de l'empereur Charles , lesquels , après sestre longuement outragés de parolles cl de desmentis par hérauts et cartels , se desfierent au combat ; mais ils n'y purent jamais parvenir, pour la difficulté et controverse qu'ils eurent du lieu et des armes. L'empereur Charles (disent nos histoires et nos peres ) , diî>oit à soy appartenir l'esleclion du lieu , comme se disant provoquant et assaillant ; et , pour ce , en pleine assemblée du pape, de son sainct collège, et de force ambassadeurs , mesnics de ceux du roy , en voyant une grande difficulté du lieu , dit qu'il n'y avoil rien de meilleur que se battre dans une isle , ou dans un bateau de grande rivière , ou sur un pont, avecques espéc et dague, ou la cappe. Par ces mots il monslroit tout à coup avoir cslection de lieu et d'armes. Enfin c'esloit un maislre homme. Le roy , voulant garder son advantage en l'esleclion d'armes , qui les devoit fournir comme provoqué et deffendeur, vouloit combattre à cheval, armé (en grand roy et prince) de toutes pièces, avecques une bonne lance et une bonne espée, bien qu'il ne fust jamais bien arresté du lieu du camp. Voylà pourquoy il ne voulut jamais
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reccpvoir ny ouyr l'héraut de l'empereur, qu'il ne lui cust apporté le lieu et la seurcté du camp pour se battre : ce qu'il ne fît. Ne fut aussy non plus accordé des armes , que l'empereur avoit dit avecques l'espéc et dague ; disant le roy rue c'estoient armes trop communes et peu si tées parmy les grands roys , qui vont à leurs imbats, rencontres et batailles, tousjours i r un bon cheval , et bien armés , non point a petits piétons , soldats et espadassins , tous désarmés, desquels l'acte estoil combattre eu telles armes et façons. En cela , il parluil selon l'usance des anciens duellistes, comme j'ay dict cy-devanl , qui vouloicnl que le corps fust couvert : autrement c estoil se battre en bestes bruttes. L'empereur repliquoit qu'ils ne se pouvoient combattre de plus belles et nobles armes que de l'espée, qu'ordinairement on porloit au costé, pour une marque très-insigne de noblesse et valeur, cl comme pour une ridelle cl ordinaire compaigne en paix et en guerre , qui de temps immémorial avoit esté inventée, portée, usitée cl employée de tant de grands empereurs , roys, princes , capitaines et vaillans hommes , par laquelle ils avoient faict de si beaux exploicls. Enfin, sur ces discordances, leur combat ne se fil point.
Le plus beau et meilleur fust esté , sans tant controverser , comme dit une fois en Sicille un vieux capitaine espaignol sur ces discours , qu'ils se fussent battus au beau milan de leurs armées assemblées pour donner battaille générale , et , sur ce poincl , leur commander faire alte et ne bouger sur la vie, et tous deux se desfier à la teste de leurs dictes armées, comme tirent jEueas etTurnus, y comparoistre armés de mesmes armes desquelles ils deb voient combattre en général , et là décider leur différend ensemble ; avecques conditions pourtant que qui serait vainqueur, ou vaincu , n'en serait autre chose ; et les deux armées se retireraient avecques cela , sans s'enlredemander rien . ny venir plus avant : et que jamais ( me dit cest Espaignol) n'y fit si beau , ny se présenta plus belle occasion qu'au voyage de Provence , qu'il n'y avoit pas deux ou trais mois que l'empereur avoii tant bravé à Rome , ei ne demandoil que se battre , comme j'ay dict ; mais (ant s'en faut qu'ils vinssent là, que le roy ne voulut conduire son armée , et la donna à M. le grand-
maistre en Avignon , et luy se tint à Valence cependant. A quoy jercpliquay: que te roy, tout aussy losl qu'il sceut le bandon gênerai que l'empereur avoit faicl d'amasser vivres à clwscun pour huict jours , cuydant que ce fust pour venir assaillir son camp, aussy lost s'y vint rendre pour donner battaille , et possible pour se battre main à main contre luy ; si que l'empereur ne s'en fust pas mieux trouvé ; car le roy avoit faict d'autres expertises d'armes, sans s'espargner ny estre espargné nullement, aux battailles de Marignan et de Pavie , tant signalées; ce que n'avoil fait l'empereur encor. Ce qu'il m'advoua , et , pour conclusion , il ne me sceut que respondre : que son maistre estoil encore jeune, et qu'avecques le temps il pourrait faire d'aussy beaux miracles de sa main que le roy , qui estoil beaucoup plus vieux que luy.
Il fust eslé bien aussi bon, sans venir au sang, que ces deux grands princes eussent faict comme firent jadis nostre grand roy Philippes Auguste, et Richard, roy d'Angleterre, qu'on nommoil Cwur-de-Lyon , grands ennemis l'un de l'autre, qui irait lerent la paix au Guet d'Amours (gentil nom certes), où s'estoient assignés journée et ballaille, entre Bourg-de-Dieu • et Chasteau-Roux, qui advint fort miraculeusement; car comme ils esloient prests pour affronter leurs ballailles d'une part et d'autre, les deux roys, par le moyen d'un cardinal, firent faire allé à leurs armées , loing d'un trait d'arc ou plus, par convention faietc; parlèrent ensemble en cedict Guet, où il y avoit un grand ormeau entre lesdicts roys ; et, comme ils s enti eparloieul, sortit dudict ormeau un grand et I gros serpent, horrible, et levant la lesle, et | sitllanl contre ces deux roys; lesquels pour»!» ' tuer tirèrent aussy losl leurs espees, mais il ltur csvada, et ne sceurcnl ce qu'il devint. Aucun! crurent que c esloit un diable ainsy transformé, c'est un abus. Les deux armées, voyans ces deux roys ainsy tirer leurs espéesnues, pensai» qu'ils se deussent battre, commencèrent à s'esbransler et marcher l'une contre l'autre ; mais aussy tost allèrent au-devant pour leur commander de ne bouger cl reculer : ce qu'elles firent ; et puis eux, s'estans retournés en leur lieu, achevèrent leur parlement, si bien et beau qu'ils arresterent
» [* Bout c-Di«i , lutrcment dit Mois , à un quart de ' îleue de ( Meauroux
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une bonne |>aix, et s'en retournèrent bons amis audict lieu de Bourg~de-Dicu , rendre grâces à Dieu et à Nostre-Dameen l'abbaye dudîct lieu. Voylà une gentille advanture, et très-heureuse rencontre, et bonne issue! Si noslre roy et l'empereur en eussent pu faire de mesmes, ce fust esté un grand miracle de Dieu, et qui cust apporté plus d'heur que s'ils fussent venus aux mains et se fussent entrelués.
Nous avons, pour laisser les grands princes et roys, mais pour venir à de grands capitaines, le desfy que feu M. de Langeay, lieutenant général du roy en Piedmont, envoya à M. le marquis del Gouast, lieutenant aussi général de l'empereur en sa duché de Milan, et ce, sur la négative que faisoit ledit marquis de la mort et massacre de César Frégouse et Rincon, sur Tésin, dont l'accusoit fort et ferme M. de Langeay; et lui votiloit prouver par les armes, ctvouloit entrer en camp sur cestc querelle. Et d'autant que ledit marquis y faisoit quelque difficulté, ledit M. de Langeay le voulut faire appeller devant la chambre impériale, ainsy qu'ils y envoyèrent leurs manifestes, qui se voyent en aucunes de nos histoires françoises, italiennes et espaignolles, et la demander le combat, ou bien, en cas de refus, demander luy estre faict raison sur un acte si vilain , d'autant qu'il touchoit a toute chrestienté, d'avoir ainsy violé le droit des ambassadeurs. Laquelle façon de procéder le grand roy François approuva très belle, et en fut fbrt content, ainsy que jay on y dire à feu M. le cardinal du Bellay son frer*', qui en parle mieux que les livres. Mais mondict sieur de langeay mourut sur ccsle opinion et entreffaicte, dont n'en fut pas marry le marquis; car il estoit fort coulpable, voire autheur, ainsy que le croyoit tout le monde. J'en parle ailleurs. Ce combat estoit de grand à grand, et de gênerai a gênerai.
Ce brave M. de Montmorency, non encore conncslable, mais graud-maistre de France, en fit de mesmes à l'endroit du connestablc de Castillc, devant Font arabie, lors de la délivrance de messieurs les Enfans de France; lequel faisant du mussart , ou plustost voulant se desdirc sur ladicte délivrance, et faisant aussy du renard, pour amuser tousjours mondict sieur de Montmorency, sans pallier autrement, luy envoya incontinent M. de La Guyche , gentil-
homme de la chambre du roy, luy dire qu i advisast à luy tenir sa paroi le sans l'amuser davantage, autrement qu'il le desfloit de sa personne à la sienne, pour luy faire tenir ce qu'il luy avoit promis sur ladicte délivrance, et qu'il l'attcndoit avecquesune bonne espée. Ledict connestable n'eut pas plustost ouy ces mots , bien qu'il fust brave et vaillant, qu'en un tournemain exécuta aussy tost ce qu'il avoit tant délayé.
Je conterois force autres desfis de grands, et appels, mais je n'aurois jamais faict : comme ecluy qui se fit du règne du roy Charles entre M. le marcschal d'Am ville, aujourd'huy connestable, et M. de Longueville, qui se desfierent tous deux au Pré aux Clercs à Paris, ayant chascun son second. M. le marcschal avoit le chevallier de Batresse, son lieutenant de gens d'armes, et M. de Longueville, La Gastine, son lieutenant aussi. De dire le subject de leur appel,; et à quoy il tint qu'ils ne se battirent, cela seroit trop long.
M. de Montpensier et M. de Ncvcrs, du règne du roy Henry 111, se cuiderent aussy battre pour quelques propos fort picquants; mais le roy leur en fit deffense, et les accorda.
Nous avons de frais aussy les appels de M. d'Espernon et de M. le marcschal D'Ornano; de M. de Gu}se et de M. d'Espcrnou : de M. de Genville et de M. le Grand. A quoy noslre roy, très-advisé, sceut très-bien pourvcoir,ctempescher de venir plus avant.ll n'est pasbesoing que le sang de ces grands soit à si bon marché pour querelles particulières , comme de nous autres petits compaignons. 11 y va grandement de l'interest public ; car les grands y sont fort nécessaires.
Or, il y a un poinct en noslre France, observé jadis eslroictcment, que, parmy les chapitres de l'Ordre du roy, les chevalliers dudict Ordre ne peuvent envoyer ny accepter carlef ny combat d»« l'un contre l'autre sans congé d( leur supérieur, qui est le roy, ainsy que le sceuV bien remonstrer feu M. de Langeay à César Fregouse, sur un desfy qu'il avoil envoyé à Gaguin de Gonzague pour se battre contre luy, tous deux chevalliers de l'Ordre; mais César s'excusa, disant n'avoir veu jamais lesdicts chapitres de l'Ordre. Ledict Gaguin sexcusoilde son costé aussy, que, puisque César luy avoit envoyé le cartel de combat, il ne pouvoit moins faire que de l'accepter comme il avoil faict
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1*8 chevalliers de l'Ordre avoient aussy ce privilège, qu'ils estaient exempts de se battre contre un qui ne l'estoit poinct; et c'est ce qu'allégua le seigneur Ludovic de Birague, brave et vaillant capitaine, et qui a bien servy la France, contre Scipion Vimerquat, fils de Francisque Bernardin Vimerquat, tant renommé en nos guerres de Piedmont, comme le fils l'a esté aussy, et en celles de France, pour estre gentil chevau- léger, sur un desfy que ledict Scipion luy envoya pour quelques parolles fascheuses et outrageuses entre eux passées, parmy lesquelles estoit compris M. d'Amville, et ce du temps du roy François II et le roy Charles dernier venant à sa couronne, mettant en avant qu'il estoit chevallier de l'Ordre, et qu'il lui esloit deffendu de se combattre par les loix de son Ordre , et pour d'autres raisons aussy ; ce que sceut très-bien débattre ledict Scipion par un petit traité et manifeste qu'il fit, que j'ay veu, aussy bien faict et composé qu'il est possible pour un homme de guerre.
Or, pour contrequarre à ces cavalliers cerimonieux et si grands observateurs de leurs privilèges et loix, qui certes sont abslraincls par elles aux combats contre autres qui ne le sont point , il leur faut proposer force exemples de plusieurs qui ont voulu arracher l'Ordre du col et l'ont suspendu, et se sont demis de leurs grades et dignités jusques au temps qu'ils eussent combattu. Nous en avons veu un exemple très-beau de feu M. de Guyse, Claude de Lorraine, lequel se voulut desmeltre de toutes ses grades, dignilés et nobles qualités de prince, pour combattre M. le comte de Sancerre, qui disoit que, s'il luy faisoit cest honneur, qu'il avoit deux fort bonnes espées, Tune pour le service du roy, et l'autre pour se battre à luy. Mais, sur ces disputes, toute la vérité se descouvrit, d'autant que le seigneur de Granvelte avoit faict surprendre un paquet dans lequel fut trouvé l'alphabet du chiffre que ledict seigneur de Guyse avoit avec le comte de Sancerre, sur lequel il avoit conirefaiclladicte lettre au nom dudict seigneur de Guyse, et luy escrivoit que le roy ayant secu l'extrémité de vivres et de poudres en laquelle estoit Sninct-Oisier, qu'il advisast de trouver moyeu de faire une couqiosition si honorable que les hommes fusvent sauvés, car le roy ne les pouvoil secourir.
Sa lettre fut faicte en chiffres, et donnée en secret à un tambour françois, estant allé au camp impérial pour quelques prisonniers, par uo homme iuter|>osé et à luy incognu, qui disoit avoir charge de M. de Guyse de la faire tenir secreltement audit coin le, ( brave astuce certes!) lequel, n'ayant pu cognoisire la fausseté de la lettre, et la pensant vraye, s'estoit rendu sur la parole de M. de Guyse, qui en vinrent là à se combattre; mais après, toute la vérité fulcognue : et voylà en quoy il faut louer M. de Guyse et sa générosité, de n'avoir voulu faire rempart de sa grandeur pour ne venir point au combat.
M. le baron de La Garde, ayant une querelle contre M. de La Mole l'aisné, au commence* ment du règne du roy Charles IX, se voulut ainsy desmettre de son Ordre pour le combattre à Paris : je les vis. Sur quoy j'ay entendu dire qu'ayant esté demandé une fois à dom Ferdinand de Gonzague si un chevallier d'Ordre pouvoil cl debvoit refuser au combat do chevallier qui n estoit de l'Ordre, pour ne faire de préjudice à l'Ordre, il respondit publiquement : qu'encor qu'il fust prince et duc, chevallier de l'ordre de la Toison, gouverneur de l estât de Milan, et lieulenant-general pour l'empereur en Italie, que, quand il aurait querelle d'honneur contre le seigneur Pierre Sirozzy, qui estoit lors dans Parme,et Ferdinand devant, il ne refuserait jamais un tel chevallier, encor qu'alors il n'eust l'Ordre ny les grades qu'il a eu despuis par ses ceuvres vertueuses et vaillantises. Mais ccstuy-là estoit un chevallier sans l'Ordre , qui en valioit bien une douzaine d'autres avecques l'Ordre ; car enfin, encor que l'Ordre soit institué par les ducs de Savoye, de Bourgoigne, et roys d'Anglelcrrc et de France, par une recompense, loyer cl marque de grand honneur, ainsy que porte celuy de Bourgoigne : pretium non vile laborum, c'est- à-dire , «c'est un eprix point petit de ses labeurs, * et que d'autres fois cesdicts Ordres ayent estes trèsbien cntreieuus, et superstitieusement donnés à ceux qui le meritoient , despuis , et mesmes en nostre France, il s'est tant ravalé, et en a- | on tant abusé, que pour l'injure de nos guerres I civilles, et pour gaigner et entretenir des I hommes, il s'en est tant donné indifféremment ' et aux uns cl aux autres, qu'on ne voyou que
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de toute» parts chevalliers de l'ordre de Sainct- Michel. Ce qu abhorrant le roy Henry 111, dernier mort, insiitua celuy du Sainct- Esprit, auquel on y trouva puis après de l'abus autant qu'à l'autre; car il se fit autant commun que l'autre, voyre pis, comme j'ay dicl ailleurs ; et se donna à force gens que je sçay bien , plus par compère et commère, comme l'on dit, et par faveur, que par la valeur et mérite, desquels j'en sçay un qu'un secrétaire des commandemens fit, pour l'avoir receu en sa maison et luy avoir donné un disner en passant; et pour luy rendre la pareille, le fit chevallier tout jeune enfant qu'il estoit; et n'a voit jamais veu armée royale, ny veu croix rouge ny blanche non plus, si-non sur le dos du prestrc quand il disoit la messe, ny rien faict de son corps : si bien qu'on l'appel loi t à la cour le chevallier d'un tel secrétaire.
Là dessus je laisse à discourir au monde à savoir si un tel petit seigneur et chevallier doit estre exempt de se battre contre un autre qui ne l'est pas, mais en est plus digne que luy. Voilà pourquoy il se faut mocquer de ces abus, et mespriser ces chevalliers qui se fondent si fort sur leurs prérogatives , voulans faire des gallans et des raminagrobis, qu'il leur semble qu'on les doive respecter et craindre avec leur Sainct-Michel ou Sainct Esprit.
Sur quoy j'ai ouy faire un conte d'un chevallier de l'Ordre , que, venant de la cour, de prendre l'Ordre, et allant en sa maison en poste , il fut rencontré de quelqu'un qui luy vouloit demander une parollc et le quereller. Il fut si estonné qu'il ne sceut que respondre, sinon de tirer et monstrer son Ordre qu'il avoit
qnes toute sa cour J'y e; lois) M. dcGiiyse avoit quelque chose à demander ù M. de Bussy, qui venoil lors du siège de Lusignan, où il avoit esté fort blessé en très-vaillamment combattant selon sa coustume. Ainsy que la chasse se Puisoit, M. de Guyse prend M. de Bussy à pari, sans faire rumeur ny semblant d'aucune querelle, ayant commandé à son escuyer de se retirer à part, et ne le suivre sur la vie; et estant bien escarté dans le bois, comme je vis, n'y pensant nul mal, il luy demanda (tous deux lous seuls, de sa personne à la sienne ) la pa rolle qu'il luy vouloit demander, et pour laquelle il l'avoit appellé; mais M. de Butsy l'en satisfit si honnestement , que M. de Guyse eut occasion de s'en contenter, et luy dire : « Mon- « sieur de Bussy, je me contente, vous jurant si « vous ne l'eussiez faict, nous nous fussions bien «battus en ceste place, où vous voyez comme «jevousyay amené en gallanl homme, m'eslant «despouillé de ma principauté et des grades «que j'ay sur vous, pour me battre contre vous «sans aucune supercherie, comme vous voyez, « m'estant fort aysé de vous en faire quand je a l'eusse voulu; mais, puisque je suis content, «je vous asseurc que je vous suis amy autant a que jamais. » A quoy M. de Bussy, qui n'avoil point faute jamais de responses, et surtout en ces choses de combats, luy respondii : «Monsieur, je suis fort ayse que vous soyez eonlent a de moy, vous priant dccroire'que ce (pie j'en «aydiet n'a esté nullement par crainte, car «Bussy n'en eut jamais, et aussy que, vous te «riant si magnanime et gcnercui comme je «fais, je n'avois nulle peur de supercherie «de vous, et que vous ne m'avez p.is
caché, et dire :« Que voulez-vous faire? Voylà | «mené icy pour m'en faire et me couper l.i
«qui vous garde de vous attaquer à moy. Ne le « respectez-vous point ?» Mais l'autre n'y portant respect ny demy, s'en mocqua,et le dauba très-bien ; et , pour toute revanche, il dit qu'il s'en plaindrait au roy et au chapitre, la première fois qu'il se tiendrait, pour avoir ainsy offensé l'Ordre. J'ay cognu celuy qui fil le coup et celuy qui l'endura.
Tels et semblables gens et chevalliers ne
«gorge en brigand , mais pour me faire l'hon- «ucurde me recepvoiret batire contre vous, «ainsy que j'esperois de vostre vaillant et noble a cœur, et comme le venez dire: mais, quand a nous fussions venus là , advant qu'ai 1er à vous «je me fusse jellé en terre en signe d'humilité «que je vous dois; et le bras nud, et la teste «nue, je fusse allé à vous pour m'essayer à «vous faire courir aussy grande fort une comme
feraient à grand peine ce que fit M. de Guyse j « vous me l'eussiez fait courir : et si j'en eusse le dernier mort, et tué à Bloys l'année que le «eschappé, je m'en fusse allé jactant et vantant royHenry 111 tourna de Poulongne, lequel estant «par tout le monde de m'estre battu contre le allé à la chasse un jour au bois de Madrid avec- 1 « plus brave et vaillant prince de la cbreslicnié,
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«et avoir eschappé de ses armes. » M. de Guyse luy respondit: «Monsieur de Bussy, je croy ce «que vous dites , et n'en fais nul double, pour «la grande asseurance que j'ay et cognoisi sance de vostre valeur et courage. N'en parulons plus. Je suis vostre amy. Suivons la * chasse. » M. de Bussy luy dit : «Je suis vostre «humble serviteur. » L'un et l'autre m'en firent le conte par les chemins, car l'un estoit de mes meilleurs seigneurs et amis, et l'autre estoit mon parent, amy intime.
M. son pere, feu M. de Guyse le grand , en fil un quasy pareil à l'endroit d'un certain capitaine de par le monde, qui avoit entrepris de le tuer, et s'en vantoit par tout : j'en fais le conte en sa vie.
Le roy de Navarre dernier , Anthoine , ainsy que nous allions au siège de Bourges , aux premières guerres, et que le roy, la rcyne, leur cour et leur armée marchoicnl , ayant veu feu M. de Bellegarde parmy leur trouppe marchant, et ayant à luy demander quelque parolle , le tira à part et la luy demanda en gallant homme , sans s'ayder de sa grandeur ny majesté, dont il demeura de lui satisfaict.Lcdict Bellegarde le dit après à feu Castelpers et à moy.
Nous avons quasy une pareille histoire de ce grand roy François I, lequel , ayant eu plusieurs advis qu'il se donnast garde du comte Guillaume de Saxe , qui estoit en sa cour et son pensionnaire, et avoit délibéré de le tuer, ne s'esmeut autrement ; mais un jour , allant à la chasse, prit la meilleure espée qui fust en sa garde-robbcet mena avecques luy ledict comte; et luy ayant commandé de le suivre cl de près, et après avoir couru le cerf quelque temps , voyant le roy que ses gens esloient loing de luy, fors le comte, se destourna de son chemin; et quand il se vid avecques le comte au plus profond de la forest , seul , en tirant son espée luy dit : a Vous semble-t-il que ceste es- «pée soit belle et bonne?» Le comte, la maignant par la pointe et le bout , dit qu'il n'en avoit veu jamais une meilleure ny plus tranchante, a Vous avez raison, dit le roy; et me c semble que si un gentilhomme avoit entrepris «de me tuer, et qu'il eust cognu la force de « mon bras , la bonté de mon cœur , accompai- « gné de ceste espée , il penseroil deux fois de «m'assaillir. Toutcsfois, je le tiendrais pour
«fort poltron , si nous estions seuls sans tes- «moings, s'il n'osoit exécuter ce qu'il aurait o délibéré de faire. » Le comte luy respoudit avecques un visage fort estonné : a Sire, la « meschanceté de l'entreprise serait bien gran- «de; mais la folie de la vouloir exécuter ne se- «roit pas moindre.! Il faut bien peser ceste response qui est belle. Le roy , se prenant a rire , remet l'espée au fourreau et escoutant la chasse , qui estoit près de luy , la suivit. Le lendemain , le comte , voyant qu'il estoit descouvert et impossible d'attaquer un si brave roy, prend congé du roy sur quelque subject,et s'en retourne en son pays. Je dirais voluntiers sur ces deux contes avec l'Àrioste :
O grao bonli di prinripi notlri i
S'aller perdre dans les boiselforests, et M, sans tesmoings se vouloir battre, laissans leurs grandeurs aux orées >.
Le roy Henry m, estant encore jeune , toutesfois desjà fort renommé de ses victoires des battailies de Jarnac et Montconlonr estant i Bloys lors de l'accord du maryage de madame sa sœur et du roy de Navarre , il fut supplie par le jeune Nansay , dit Besigny, de luy faire accorder quelque don au roy et au conseil , qu'il lui denandoit; ce qu'il luy promit s'il se pouvoit , estant lors M. d'Anjou et lieutenant du roy ; mais lecouseil trouvant ne se pouvoir faire, M. d'Anjou le dit audict sieur de Besigny, qui, fasché d'un tel refus parce qu'il estoit m peu hautain, dit à Monsieur: que, sll eust voulu, qu'il se fust bien passé , mais qu'il ne renscmbloit pas le roy son frère, qui lenoit fort bien et ferme sa paroi le, et non pas luy. Monsieur, qui estoit lors à table avecques le roy, lui respno dit encollera: «Besigny, vous m'offensez par « trop. Si j'eslois aussy inconsidéré que vous, et c sans le respect que je dois au roy mon frère . «je vous donnerais de la dague dans le corps. « Mais je vous advise que vous me reparerez ceste «parolle outrageuse de vostre personne a la «mienne, et que demain malin, medespouillam « de la grandeur et altesse que j'ay, je vous f era) «appeller dans la forest , où je vous feray cest « honneur de me battre à vous ; et , par ce , n'y t raillez; autrement je vous tiendray pour un «parleur et roesdisant que vous estes, et noo
iLUière d'un bois.
DISCOURS SU
« pour vaillant. » Besigny , ne sçachant que luy respondre, dit : «Monsieur , je vous supplie me «pa» donner. Je n'y pensois pas. Je vous suis «très- humble serviteur; »et s'osla de là. Le lendemain, Monsieur l'envoya appelier par M. de Vins , qu'il n'eust à faillir de se trouver au bois. Mais il fut conseillé de prendre la poste et s'en aller au voyage de la Moréc avecques M. du Ma) oe, que fit dom Juan d'Auslrie , où il acquit beaucoup de réputation ; car c'esloit un fort vaillant et brave gentilhomme, et après tourna à poincl au siège de La Rochelle, là où Monsieur le receut en grâce mieux que devant, et n'en fut pour cela mes-estimé. Si luy garda -il bonne pourtant après (je le dirois bien ) ; car le morceau estoit trop gros pour luy à digérer, et Monsieur, de l'autre costé, fort estime de la belle offre qu'il faisoit à l'autre. Tout cela est bon à tous ces grands à jouer ces mystères.
Un de ces ans , en la cour de nostre roy , le bal se tenant , le seigneur de Givry , gentil cavallier certes et fort accomply, ainsy qu'il avoit pris mademoiselle de Grantmont pour la mener danser la volte , voicy M. de Soissons qui la luy prend et la mené danser. Givry fallut qu'il laissast sa prise cl cedast au prince, en disant seulement :« Monsieur , vous usez eu « cela du privilège de prince. » Après le bal finy, et qu'on se retiroit, Givry, qui se disoit un peu serviteur de ladicte damoiselle de Grantmont , ainsy qu'il la conduisoit soubs le bras en sa chambre , M. de Soissons luy voulant quelque mal talent d'ailleurs aussy , ce disoit-on , derechef vint et print ladicte damoiselle. Givry luy dit : «Monsieur, vous croirez, s'il vous u plaist , que je ne l'eudurcrois de mon pareil , « que nous ne vinssions aux mains, » M. de Soissons luy dit : u Givry, quand vous voudrez je « me desvesliray de ma grandeur pour vous en i donner du plaisir au Pré aux Clercs, qui est «ouvert à tout le monde.» L'aulre luy respondit : « Monsieur , puisque vous me voulez faire acest honneur, je l'accepte; et sera lorsqu'il « vous plaira me commander, n Voylà ce qu'on en dUoit à la cour. Le lendemain au malin, l'un et l'aulre esloicnl prests pour faire leur partie sans que le roy le sceust , qui leur envoya faire la deffense, trouvant fort mauvais de quoy M. de Givry avoit accepté le combat, ce dit-on;
et d'autres disoient que, puisque M. de Soissons lui avoit faict ceste honnorable offre , ne pou v oit moins faire que de l'accepter pour le plus haut comble de sa gloire. Dont en cest exemple faut louer grandement M. de Soissons et sa générosité, en voulant s'abaisser de sa qualité pourmonstrer la grandeur de son courage.
Or, loul ainsy qu'il faut louer ces grands roys et princes de se desvestir de leurs grandeurs pour faire tels honneurs aux petits , il faut advenir aussy aucuns grands qu'ils n'en abusent point , ainsy que , du temps du roy Heury II , il arriva à M. le priuce de La Rochesur-Yon, prince du sang, et brave et vaillant. Estant à la chasse avecques le roy, il voulut braver M. d'Andellot et de parolles et de faict. M. d'Andellot , qui estoit haut à la main et peu endurant , ayant mis la main à l'espée , blessa M. le prince. Mais le seigneur de Roches, que despuis j'ayveu premier escuyerdu roy Charles, secondant M. le prince son maislre, blessa M. d'Andellot, et tous deux se cuyderent tuer, sans aucuns gentilshommes qui suivoient le cerf, et survinrent , et le roy et tout , qui l'empescha. Sur quoy il y eut une très-grande rumeur; et les princes du sang, (ous mutinés, et voyant qu'il leur en prenoil aulaut à l'œil , s'en plaindront au roy et en demandèrent raison. M. le connestable, qui vouloit souslenir la querelle de M. d'Andellot son nepveu , remonstra au roy publiquement et devant les princes du sang amulinés , si M. d'Andellot avoit tort il feroil satisfaction à M. le prince de La Roche ; mais aussy s'il u'a voit tort, qu'il n'estoit pas raison que les princes abusassent de leur principauté , laquelle certes leur avoit esté donnée de Dieu 1 1 de nature pour s'en faire respecter, et non pour en abuser, ny pour en gour mander les gentilshommes, qui sont chevalliers et gentilshommes comme eux. El sy, le plus brau litre qu'un prince puisse avoir et porter, après sa principauté, est qu'il est gentilhomme; mesmesec grand roy François ne juroil jamais par foy de roy ny de prince! mais, foy de gentilhomme! Les Espaigools mesmes, quand ils se veulent vanter, ils disent; Juroà Dio que somos hidalgos como el rey , dineros menas : c'est-à-dire, «nous sommes gentilshommes o comme le roy ; il est vray que nous n'avons «pas tant d'escus.» Et voylà pourquoy un gen-
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tilhomme, quand il est bien gentilhomme , est fort à estimer. Cela s'entend bien gentilhomme de race t de valeur et de mérite , de nom et d'armes. Par ainsy, M. d'Andellot, qui estoit conditionné en tout cela , et qui , jeune qu'il estoit . avoit cherché l'advanture de guerre en mus lieux de la Krance, d'Allemaigne, d'Italie, il'Esi osse et d'Angleterre, ncdebvoitcstre bravé ny mené de la façon comme le cuydoit mener M. le prince de (.a Rochc-sur-Yon , s'il eust pu. Davantage, outre qu'il estoit gentilhomme ainsy qualifié, il estoit chevallier, non de l'Ordre , mais de vraye et noble chcvallerie , qui vailoit bien autant , quand on l'a vaillamment gaignée, comme l'Ordre; d'autant que le nom de chevallier et de chevallerie estoit cent fois plus ancien, voyre de temps immémorial, que l'Ordre , qui n'avoit esté institué que despuis peu par les ducs deSavoye, Bourgoigne, Angleterre et France, à l'appel il de quelque humeur, je ne sçay quelle, qui leur en prit telle, ainsy qu'il se trouve par leurs institutions, mesmes que nous trouvons dans les histoires de Flandres que le bon duc Philippes, instituteur de l'ordre de sa Toison , voulut que son fils, ce brave comte de Charolois, fusl faict avec sou baptesme chrestien et chevallier de son Ordre tout ensemble , et receust l'Ordre et le cresrae tout à coup. Son petit-fils 1 Chartes Y fut faict aussy chevallier de ce mesme ordre en l'aage d'un an et demy , disent les mesmes histoires de Flandres.
Les chevalliers de chevallerie doivent précéder tous autres, et le nom de chevallier a esté le premier entre tous les noms d'honneurs et quelque titre gradué qui soit : tellement que, quant au nom de la reUigion, loix et observations d'ycelles, toutes choses sont communes, et n'y a différence du plus grand au plus petit; d'autant que ceste relligion les rend tous égaux à bien faire, et faict aussi égale distribution du fruict des œuvres ; mesmes que les grands roys et princes souverains, quant au nom de chevallerie, ne sont rien davantage que impics chevalliers, et nul autre chevallier ne leur est inférieur, etaussy que ceste relligion de chevallerie a estée dite pareillement relligion d'honneur, et ceux qui en font profession sont dicls chevalliers d'honneur, pour autant que les » Àrrière-pelit-fili.
vertus estans les reigles qu'on doit observer en ceste relligion de chevallerie, nécessairement suivent l'honneur, comme ainsy soit que ces vertueuses opérations tirent par conséquent avecques soy l'honneur en chartriumphant:et, pour ce , Marccllus, en mémoire de sa victoire, voulut bastir à Siracuse un temple joinct etisemblement à la Vertu et à l'Honneur; mais, <n estant empesché par le sacré collège des pontifes , il fut constraint d'en faire dresser deiu, l'un consacré à la Vertu, et l'autre à l'Honneur.
La Vertu et l'Honneur ont eslés estimé-, rit l'antiquité pour dieux très-puissans ; et quant à l'Honneur, on le faignoit fils de la Révérence (ainsy qu'il se trouve en beaucoup de médaille» antiques de la relligion), pour dénoter que le» hommes de la profession d'honneur esleves hauts par leurs œuvres vertueuses doivent esire révérés d'un chascun. Mais pourtant tels chevalliers élevés en honneur ne doivent poiot abcv-iT des grades. Voyla en quel honneur sont :.nus les chevalliers de chcvallerie. Si bien j que le roy François, ne se voulant contenter I d'estre chevallier de l'Ordre, il vouloit estre I chevallier de chcvallerie à la bataille de Suisses à Marignan , par les mains de ce brave chevallier M. de Bayard, qui n'estoit que chevallier d'armes et non de l'Onlre encor, comme il le fut après. Le roy Henry voulut estre fait chevallier de M. le raareschal du Biez, encor qu'il eust l'Ordre. Aussy le marquis de Pcscayre disoit que el nomkt de la guerra, ganado con vir/ud verdadm y con liechos illustres , era tnuy mas noble y honrado que era el que se ganaba con <i juego de la fortuna arnorosa, 6 de el sobtrbio favor de los reyes del mundo. C'est-àdire, «le nom de la guerre, gaigné parure «vraye vertu et par nobles faicts, est plu* » noble et plus honnorable que celuy qui ^ «gaigne par le jeu de la fortune arooureiK. «ou par la superbe faveur des roys du monde. De telles ou semblables parolles M. le conoestable sceut si bien débattre la cause de M.d'Andellot, qu'il la !i.y sceut gaigner devant le roy, et adviser d'un bon appoinctement.
Sur quoy il me souvient qu'aux premières guerres civilles, lorsque nous prinsmes Bloy* sur les huguenots , M. de Randan , qui avoit esté nouvellement estably couronnel de ïin-
DISCOURS SU
fantrric de France en ta place de M. d'Andel- Ini, qui en avoit esté desrais à cause du parly contraire qu'il lenoil, et qu'on disoit rebelle, pour cela vint avoir querelle avecques M. de Monibron, troisiesnie fils de M. le conneslable, gentil garçon certes, et brave et vaillant s'il en fut oneques, et tout pour l'ambition, car il porl'oit envie à M. de Randan de cest estât, pensant succéder à M. son cousin M. d'Andellot. Ils vinrent si advanl en leurs querelles, qu'ils estoient prests à se battre sans l'eropeschemcnt qui y fut mis, et que M. le conneslable en eut l'advis soudain, qui, comme prompt et collere qu'il estoit, s'en despita et se courrouça tellement , que l'esclandre en fut grande en toute nostre armée, jusqu'à dire que M. de Randan csloil un petit gallanl et un mignon de cour, et qu'il dormoit jusqu'à midy, et luy apprendroit sa leçon et son devoir. M. de Guysc, qui aymoit M. de Randan naturellement (comme certes il estoit aymablc en tout), vint trouver M. le conneslable en ceste grande collere, et luy remonstrer qu'on ne sçauroil dire autrement, que M. de Randan ne fust de fort bonne part et bon lieu, et qu'en tous les endroits qu'il se fust jamais trouvé , ny en toutes les charges qu'il eust jamais eu, qu'il n'eust fait lousjours si bien et si vaillamment qu'on ne luy sçauroit rien reprocher, et que s'il dormoit ainsy haute heure, que telle estoit sacoustume et tel son naturel quand il estoit à la cour ; mais, quand il estoit à la guerre et en sa charge , il estoit moins endormy que le moindre soldat des siens; et que, pour appcller M. de Monibron so i fils au combat, il ne luy faisoit point de io;t. estant autant qualifié que luy, fors en biens. Et, sur ce, l'alla faire ressouvenir de la miionstrancc qu'il fil devant le feu roy Henry, lors de la querelle du prince de La Rochc-sur- Yon et de M. d'Andellot, et le pria de renouvel 1er en soy les mesmes parolles et sentences qu'il dit alors pour deffendre la cause de son nepvcu , cl qu'il trouverait estre propres pour la mesme cause de M. de Randan; et qu'il ne feroit tort à M. de Monibron de l'appeller au combat , mais un tris-grand honneur, s'estant signale en tant de liiux si noblement et vaillamment qu'il avoit faiel, et ny de se vouloir battre contre son fils, qui, pour sa jeunesse, n'avoit encor si bien faict paroisire son gene-
reux courage comme il ferait par emprès avecques l'aage. M. le conneslable, après avoir songé en luy et ce que M. de Guyse luy remonstra, s'appaisa, et fut advisé de les accorder, s'estant un peu repenty en soy de ce qu'il avoil dict.
D'une chose se doivent aussy fort garder les petits , de s'attaquer aux grands pour les braver et faire un affront, soit qu'ils soient poussés de leur folle outrecuydance, et de grande présumption de leur vaillance, ou de la grande araylié et faveur que leur portent leurs roys ri leurs princes; car ils s'en pourraient trouver mal, ainsy qu'il en advint au sieur de Saiuct- Maigrin de nostre temps, lequel, parce que le roy luy faisoit un peu quelque bon visage et de faveur, en vint si insolent, ou possible pour complaire à son maistre, qu'il se voulut prendre à messieurs de Guysc et surtout à M. du Mayne ( en quoy il fut ingrat , car M. de Guyse l'a voit poussé et fait eognoistre au roy la première fois qu'il vint jamais à la cour ), jusquesla qu'il usoit de fort outrageuscs parolles, et aussy qu'un jour dans la chambre du roy, ainsy que le roy estoit dans son cabinet , il lira son espée, et, en bravant de parolles, il en trancha son gand parle milan, disant qu'ainsy il taillerait ces petits princes. Il n'emporta guieres loing ceste folle outrecuydance, car, un peu de jours après, il fut un soir estendu sur le pavé de la rue du Louvre, blessé à mort, qui s'en ensuivit le lendemain. La pluspart des courtisans disoient que le coup estoit très-bon; mais c'esloit fort sourdement , car le roy ne le trouva pas tel , et en fut fort despité et fasché , jusqu'à se trouver à ses obsèques, et vouloir mal à ceux qui ne s'y trouvèrent, et à contraindre tous ceux qui estoient à la cour d'y aller, où plusieurs y allèrent , que je seay bien, vestus de noir comme les autres, qui soubs l'habit en faignoicnl belle joye; et sy, aucuns y en eut-il qui en estoient de la consente de I» mort, comme je les cognoissois bien, et leur disois qu'ils fissent bonne mine. Le roy le fit puis après tailler en marbre superbement, comme Quîelus et Maugiron , et autres. Mais despuis , les Parisiens , pour estre chose trop vaine et abusive, ont rompu tout cela, si bien que le proverbe courut longtemps à la cour contre les mignons et favoris du roy, quand
7*2 DISCOURS SU
ils faschoient quelqu'un , ou lui faisoient desplaisir, on disoit : Je le fevay tailler en marbre comme les autres. Voylà comment fui payé ce jeune homme oulrecuydé mal à propos.
Il ne fit pas si sagement comme fit un gentilhomme à feu M. de la Triinouille, dicl Le-vraycorps-dc-Dieu . lequel , en son jeune aagc et en sa fureur, vint à faire desplaisir à ce gentilhomme dans la salle du roy. Le gentilhomme luydit seulement: « Monsieur , vous me faites
- lort ; je suis gentilhomme d'honneur ; je vous » jure qu'advant qu'il soit un an j'en auray ma «rayson.» M. delà Yrimouille luy respondit: « Alors comme alors; cependant je vous verray
- venir. » L'an se parachevé, et vient à eslre révolu tout en entier, fors le dernier jour, qu'ainsy que le soir qu'il estoit en la chambre du roy a son coucher, qu'aucuns de ses com paierions, jeunes gens comme luy, luy faisoient la guerre de son homme : « Hà ! dit-il , l'an est « passé , il n'a pas esté si mauvais comme il a a dicl. Je m'en vais coucher.» Et , sortant hors du logis du roy, ainsy qu'il estoit seul avec son page, contre une muraille à pisser, voicy venir le gentilhomme, qui luy perça son manteau de sa dague en deux ou trois endroits , et luy dit: «Monsieur, il ne lient qu'à moy que je ne «vous en fasse autant à travers le corps. Il me • suffil de cecy, et vous avoir monstré que je «suis homme de bien et d'honneur.» El de là s'en partit.
I<e gentilhomme fut plus discret , ou non si résolu ( pour mieux dire) vangeur que ne fut un soldat du capitaine Briagnc un de ces ans, lorsque les premiers estais se tinrent à Bloys. Ce soldat avoii esté audict Briagne, et l'a voit quitté; et le trouvant le soir en la salle de bal , ainsy que l'ondansoit, ledict Briagne le voyant, luy dit: « Hà î vous voicy. gallant! Remerciez le «lieu où vous estes; mais asseurez-vous qu'au « partir d'icy je vouscouperay bras et jambes, et «vous apprendray à me quitter. » Le soldat, qui avoil fort belle façon, luy respondit fort honnestement qu'il ne luy pensoit tenir lort, et luy estoit serviteur. «Rien! rien, répliqua l'autre. «Au partir d'icy tu es mort de ma main,» parlant à luy en très-grande collerc : et moyraesme je le dis à Briagne ( car nous estions tons amis) qu'il se debvoit contenter des honnestes excuses du soldat, et puisqu'il vouloit
tant luy demeurer son serviteur. Le soldat comme desespéré, s'oste de devant luy. mais non si loing qu'il ne le guette, qu'il ne l'espie, ne le perd deveued'un seul clind'œil.Par quoy,lebal finy, ainsy qu'un chascun sorloil, le soldat, suivant Briagne d'assez près, le voit en un recoing seul qui pissoit. Sur ce, prenant l'occasion , tire son espée, luy donne à travers le corps, le tue et s'ostc de là. Ce ne fut pas tout; car , sans s'estonner, vint à la petite porte do chasteau, qu'il trouve si embarassée de gens qui sortoient à la coustume en foule, que, ne pouvant aysement sortir, il se mit à escryer : « Hà! messieurs, «pour Dieu laissez-moy sortir visle; car voylà «mon maislre qui s'est blessé en une jambe; «il faut que je luy aille quérir un barbier pour « le panser. » (Quelle asscurance !) Soudain le monde s'ouvrit , et luy fit place ; et sort et eschaupe avecques telle résolution qu'oneques puis on en ouyt nouvelles, si-non qu'il s'en alla aux guerres de Flandres soubs M. de La Garde, où il fit si bien, et y acquit une telle reputatiou, qu'il mourut capitaine. J'en sceus ces nouvelles par un autre soldat que j'avois veu aux bandes, qui m'apporta des recommandations de luy; et me remercioit de quoy j'avois parle pour luy si houneslement audict Briagne, quand il le gourmandoit ainsy , encor que je ne l'eusse jamais veu que cestc fois. Considérez un petit la resolution de ce soldat d'attaquer ainsy son capitaine, qui estoit un brave et vaillant gentilhomme que je regrette bien fort , le tuer eo tel lieu de respect , et puis s'esvader de la façon et de l'asseurance qu'il y fit. Voylà comment les petits bien souvent ont raison des grands, mais aussy les grands l'ont bien aussy bonne des petits.
Je n'en ay veu un plus beau exemple qu'un que j'ay leu dans les Chroniques de, Savoye X.n seigneur de Viry, gentilhomme de Savoye. capitaine des gens de guerre de Savoye, qui avoil esté en la battaitle de Tongres contre les Liégeois, avecques ses troupes savoyennes: er vertu de quoy le duc Jehan de Bourgoign l'avoit pris à solde et service, et ses gens et tout, devint si insolent pour la bonne repui.-mnti en quoy il esloit, qu'il s'alla prendre et esn.nuvoir contre le bon duc Louys de Bourbon, et luy envoya une desfiance (ainsy parloit-on alors, comme aujourd'huy desfy solemneh, et
DISCOURS SUR LES DUELS
< e à son propre r t privé nom, comme font les , primes d'un à d'autre : ce qui fut trouvé fort nouveau, mauvais et estrange, attendu que ledit Viry n'cstoit que simple gentilhomme au prix de ce grand duc de Bourbon. Si est-ce <pie ce simple gentilhomme luy fit fort la guerre, en luy prenant plusieurs places et chastcaux, tant en [tombes qu'en Baujolois, sur j les frontières de Bresse, dont le duc (>ouys conceut grande hayne contre le duc de Savoye Amé, son nepveu ; car il se doubtoit bien que ce Viry avoit esmeu ceste guerre à la suscitation de son maistre ledict comte; car, sans luy, il se doubtoit bien aussy qu'il n'avoit pas grands moyens ny puissance de tenir de telles forces sur pied. Aucuns disoient que ledict Viry avoit esté secrettement suscité par le duc Jehan de Bourgoigne, qui porloit une dent de laict audict duc Louys de Bourbon il y avoit long-temps, par les divisions entre les Orleanoiset les Bourguignons. Pour résister doneques audit Viry, le duc Louys assembla le plus de sesamys qu'il pust, et envoya premièrement sommer le comte de Savoye de luy mettre entre les mains ledict Viry. A quoy le comte (qui eut peur) fit response : que ceste guerre n'avoit esté comroancée ny faicle à son adveu ny sugestioo, et qu'il eu estoit bien raarry. Sur quoy fut accordé et arresté par les capitaines, tant d'un costé que d'autre, que ledict comte meltroit ledict Viry en la puissance du duc de Bourbon son oncle, à la charge et condition loutesfois qu'il le tiendroit comme prisonnier de guerre en ses pri sons, dans lesquelles se rendrait ledict Viry, et s'offrirait de satisfaire les dommages et interests que le duc aurait soufferts de luy en ceste esmolion de pelhe guerre , et tiendrait prison jusqu'à ce qu'il aurait satisfaict à tout, ainsy qu'il aurait esté convenu. Le tout fut accomply ; et, quelque temps après, ledict Viry fut délivré, et toutes choses appaisées. Ce ne fut pourtant sans avoir pasty en prison, et de sa personne et de ses moyens.
L'on peut tirer de cest exemple deux bonnes instructions.L'une,qu'il faut que les petits soient bien sages et advisés, quand, ou qu'ils se présentent d'eux-mesmes, ou sont conviés et poussés par les grands de faire une folie contre d'autres grands, ou qui porte conséquence ; car, s'ils ne la font bien à propos, et ne l'exécutent
. de mesmes, ou qu'ils s'y trouvent engagés et embarrassés par quelque malheur, ils sont soudain desadvoués et reniés par leurs autheurs et factieux, aymanl mieux qu'ils courent le hasard et le péril, et la honte qu'eux, ainsy que fait Pantalon à 2a ny quand il a faict du sot , et ainsy que fit Yvoy, dit le jeune Genlis , qui , j ayant amassé quelque trois a quatre mille bons François pour aller en Flandres contre le duc d'Albe, fut surpris et rencontré par ledict duc, et furent tousdesfaicts, au moins la plus grande part ; car il ne s'en sauva guieres qu'ils ne fussent pris, comme fut leur chef Genlis, qui, après avoir enduré longue prison, y fut exécuté par sentence. Le duc d'Albe envoya vers le roy Charles sçavoir s'il les envoyoit. Il dit que non, Dieu racrey! qu'il n'avoit faict rien qui vaille, et ne vouloit point que, pour une faute mal faicte, le roy d'Espaigne lui voulust mal, et se déclaras! son ennemy, et qu'un petit desadveu r'habilleroit le tout. Mais si Yray eust conquis ce qu'il avoit promis , et pris de bonnes villes en Flandres, comme il y avoit apparence pour lors, et qu'il n'eust esté ainsy pris et desfaict, sans point de faute son cas fust bien allé pour luy et pour le roy.
Nous en avons un pareil exemple du seigneur du Hallot, qui, autheur de l'entreprise du chasleau d'Angiers, parce qu'elle alla très-mal pour luy et qu'il n'y vint à bout, il fut desadvoué de celuy qui la luy avoit consentie et avoit esté bien ayse qu'on la fist. Par quoy il fut exécuté a mort ignominieusement par un bourreau.
Le roy Louys XI esloit maistre passé en telles choses; car si elles alloient bien, il les advouoit; si mal, il les desadvouoit et desnyoit comme un beau diable : tesmoing la guerre de Liège, qu'il suscita contre le duc Charles de Bourgoigne. Mais aussy il fit bien du fat, et perdit l'estrieu de sou bon esprit, quand, ne s'en souvenant pas, il fut attrapé dans Peronne, et alla servir son vassal comme son valet. Quelle honte! Voylà doneques comment il se faut gouverner bien à poincl en telles folies subjectes à desadveu.
L'autre instruction, et pour laquelle princi paiement j'ay allégué cest exemple du seigneur de Viry, est qu'il ne se faut pas tant estimer quelquesfois, ny présumer tant de soy, qu'un
DISCOURS SUR LRS DUELS
petit s'attaque à un grand insolemment ny inconsidérément : car enfin les petits sont petits, lt\s grands sont grands, qui ont tousjours raison d'eux : mais aussy il faut de mesmes que les grands soient discrets et considrralifs que, sans juste raison et subject, ils ne Passent tort aux petits; car quelquefois, perdans tous respects , ils se revirent bravement comme gens désespérés et jaloux de leur donneur. J'alleguerayad cest exemple, et puis plus.
Quand le duc d'Arscot sortit hors de prison du bois de Vincennes. du règne du roy Henry II, la comtesse de Sennignan fut Port accusée cl suspecte de sa délivrance , et d'y avoir fort tenu la main , et y trouvé les moyens ; car elle estoit fort sa proche parente. M. le connestable , à qui estoit le prisonnier, et qui avoil soigneuse cure de le garder pour en faire eschange de luy à M. de Montmorency son fils , qui estoit prisonnier en Flandres , ne faut poinct penser s'il fut fasché de ceste escapade : et , pour ce, par ordonnance du roy, que M. le connestable gouvernoit, ladicte comtesse fut constituée prisonnière et resserrée , et commissaires ordonnés pour l'ouyr et faire son procès. Et de faict , fut en une très-grande peine, et possible en grand danger de la vie , sans MM. de Guyse et cardinal son frère, lesquels, esmeus, prirent sa cause en main, et luy rendirent si bonne, qu'elle n'en eut que la peur. Au bout de quelque temps , les nopees de la reyne d'Espaigne et de madame de Savoyc survinrent. Dont, aux salles du bal, parmy les grandes magnificences, bals et danses, M. de Montmorency, comme grand - maistre , eut charge de faire place pour les foules ordinaires qui se jettent et affluent en telles fesles. M. le prince Portian, qui estoit fils de la comtesse de Sennignan , venant à se faire grande! , et avec l'aage luy croissant aussy le cœur {car il estoit tout généreux et vaillant) , portant haine grande et une mauvaise dent de laict , a cause de sa mere , à ceux de Montmorency, ne voulut se reculer ny faire place, quelque chose que M. de Montmorency luy dist par deux fois en allant et tournant , mais faisoit tousjours au pis , jusqu'à dire qu'il n'en fernit rien pour luy. M. de Montmorency , qui voyoit bien la source de tout cecy , et pourquoy ii le faisoit , perdant patience, le repoussa trèsi ailcment : ce que ne pouvant endurer, il brava
un peu , et monstre une mine altiere et menaçante : de sorte que la rumeur estant sautée au roy, à M. de Guyse et M. le connestable , fut faict commandement et à l'un et à l'autre de ne sonner plus mot , ny aller plus advanl , et ne s'ent redemander rien l'un à l'autre, sur la vie, de peur de perturber la reste , et mesmes à cause des estrangers qui estoient là ; par quoy le bal se fit et se paracheva sans autre esmotion plus grande. Les uns donnèrent le blasme au prince Portian d'avoir là voulu braver contre l'aulhorité du roy et officier premier de sa maison , et mesmes en faisant sa charge , en une telle et solemnelle feste , et que ce nestoit là qu'il falloit braver. Le prince Portian disoit: qu'il a voit esté poussé comme de guet-à-pens , et comme avoir esté choisy le premier et sur tous pour estre ainsy bravé. Aucuns disoient : que M. de Montmorency , sçachant ce qui avoil esté passé entre leurs maisons, debvoit un peu pallier et laisser passer ce coup, sans en bailler encore nouveau subject de mécontentement. Mais, pour fin, M. de Montmorency fut trouvé avoir très-bien faict, pour s'acquitter de sa charge , et qu'il ne pou voit moins faire que de le pousser et le faire reculer, aussy bien luy comme un autre, et un autre comme luy. ainsy , comme l'on a veu en telles presses , que l'on n'est pas maistre de soy , et que l'on y perd toute patience.
Mais, quant à moy, je n'y ay jamais veu roy. prince, ny capitaine des gardes, ny homme quiconque soit , qui y ayt eu meilleure graor et meilleure façon , ny plus grande discrétion que feu M. de Guyse le grand et M. son fils, le dernier des hommes de son temps ; car ils commandoient si modestement et si douce ment , ores parlant à l'un , ores parlant à l'au tre , si gentiment , que, par deux ou trois doux mots qu'ils disoient, le monde se reculoit de soy-mesme et se tenoit coy, plus cent fois que par une infinité de brailleries , poussemens et impatiences de tous autres.
Pour achever doneques le conte de M. de Montmorency et du prince Portian : cela fut appaisé et accordé par le commandement du roy; sans quoy possible il s'en fust ensuivy une très-grande et dangereuse conséquence, voyre une rigueur de justice du roy, qui ne le trouva pas bon. Et de auov j'allègue cest exemple, ce
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n'est point pour mettre M. le prince an rang des petits et inférieurs, car il estoit d'une trèsgrande et très-haute et antique maison , et pour ce estoit bien en c<la égal à M. de Montmorency: mais la partie estoit fort mal faictepour luy , d'autant que M. le conncslable , qui gouvrrnoit tout , toute la cour bransloit pour luy , ainsy que porte la faveur de la cour : si que M. de Montmorency, usant et y employant la faveur de son pere et la sienne , il fust esté bien plus puissant et fort que ledict prince, et aussy qu'il avoit la raison, qui faisoit pour luy, pour n'avoir faict que le devoir de sa charge. Voyla pourquoy ledict prince couroit grande fortune, et avoit tort d'avoir voulu braver, bien qu'il Fust assez supporté de messieurs de Guyse. Mais en cela ils n'eussent pu aller contre la raison; et aussy qu'il y avoit un grand roy qui , de longue main, se sçavoit bien faire aulhoriser et maintenir les privilèges de sa maison et de sa royauté. Voyià comment lors un ( hascun discourait à la cour sur ce subjecî.
Plusieurs années après ledict prince fut fort blasmé d'un trait qu'il Ht , de quoy oubliant .«.on ancien mal-talent rontre ledict seigneur de Montmorency, tant pour le poussemenl que la prison et le procès de sa mere , il rechercha tellement M. de Montmorency, qu'il l'accompaigna à l'affront qu'il fît à Paris . en la rue Saincl-I)enys , â M. le cardinal de Lorraine et A M. de Guyse dernier mort, qui n'estoit qu'un jeune et foible garçon net , d'autant que ledict M. le cardinal eut roi» dans la ville avecques sa garde ordinaire d'harquebusiers à cheval, qui marchoit ordinairement avecques luy par la permission du roy depuis la sédition d'Amboise , que je luy vis lors ériger, que le capitaine La Chaucée , gentil soldat certes , menoit comme chef. M. de Montmorency voulut interdire l'entrée audict M. le cardinal avecques armes et cestc garde , et luy manda , par deux fois , qu'il le chargerait s'il s'en essayoit. M. le cardinal ne laissa pour cela, et entra. Sur quoy M. de Montmorency monte a cheval avecques sa garde et ses amys, et va au-devant, et le trouve entré , et le charge. Dont M. le prince , qui l'accompaignoit, sans aucune souvenance des plaisirs passés , fit la première poinclc de la charge , oit il y eut un grand desordre. Et fut consiraint M. le cardinal mettre pied a terre,