E DE LEVE
vais gré. Il y a bien à rire qui pourrait voir ce mesme mystère jouer. Mais le meilleur, dict le conte, que les larrons, quand ils desrobent quelque chose, ils le font avecques une grande joie et allégresse, et quand on les punit ils pleurent : ceste grande dame, au contraire, en desrobanl pleurait ; et si on l'eust punie il euM fallu par conséquent qu'elle se fust prise 4 rire, au contraire des autres larrons , comme il se void.
Pour retourner au larcin d'Anthoine de Levé, ou plustost emprunt pour son maistre , l'empereur, qui n'en fit aucune restitution ny payement , il ne fit pas en cela ce que fit son brave ayeul Charles duc de Bourgogne, lequel, par repentance et amande à soy-mesmes imposée, pour avoir traiclé un peu trop rigoureusement la ville du Liège , rebellée contre luy, quand il la prit, il donna et fit présent à la grand église d'un sainct George à cheval tout d'or fin. Cela se list dans l'histoire de Flandres. Le bon empereur, s'il en eust faict de mcsmes de quelque seul petit sainct seulement à l'église de Pavie , encor l'eust-on tenu plus religieux et conscientieux. Mais il ne s'en soucioit guieres le gallant , car il pensoil reparer le tout sur ses vieux jours, en sa contrition, repentance et pénitence dernière, ayant remis le tout jusques alors , comme ont dict despuis ceux de Pavie.
Sur quoy j'ay veu une apologie qui fut foicte pour le roy François 1 et Henry II, contre ledict empereur et les Espaignols, qui luy reprochoient infiniment l'alliance qu'ils avoient faicte avec sultan Soliman et ses Turcs ; mais on leur répliqua bien là dessus qu'après la guerre d'Allemagne l'empereur avoit assez manifesté qu'il ne l'avoit pas faicte pour la religion , ny pour le service de Dieu, dont il se couvrait , mais pour spolier les protestants de leurs biens et dignités, et s'en approprier. De faict il permettait aux lansquenets qu'il avoit en son camp qu'ils vesquissent publiquement selon leur nouvelle religion et institution, chantant leurs psaumes en leur langue, ayant prescheurs de leur doctrine , et usant ordinairement de toutes façons contraires et prohibées de l'église catholique , et manger chair comm ils vouloient , devant tous ; mesmrs qu'en la convention qu'il fit en la ville d'Auguste, il permit que les protestants fissent comme ile
VIES DES GRANDS CAPITAINES
avoient faict , et leur laissa leurs presches et prescheurs, en leur accordant un intérim; possible qu'il n'en pouvoit avoir raison autrement. Voylà les propres mots de ladicte apologie ; et que son propre confesseur demeura si scandalisé, que, quand il vint un jour à se confesser à luy, il luy desnia l'absolution, le mettant en peine d'en chercher un autre qui le voulusl absoudre
L'apologie dict de plus de luy que , lors qu'il se saisit de Plaisance, il en voulut faire autant de Parme, sans le secours du roy Henry H, qui la prit en protection pour le duc, laquelle l'empereur disoit estre des places de l'église de laquelle il se disoit protecteeleur, advocat et procureur. Mais ladicte apologie luy objecte qu'il en estoit l'advocat, pour faire le droict d'autruy sien ; procureur, pour l'administrer sans rendre compte, et protecteur, pour garder d'où il se pouvoit une fois saisir sans l'eschapper, ny laisser*esperance d'en avoir raison ny restitution. Et quand on luy parla de la redition de Plaisance, il en demanda l'advis à un vénérable docteur espaignol , de l'ordre de San Dominico , confesseur et modérateur de sa conscience. Il luy respondit, comme estant faict à sa main , que l'affaire estoit en doute aucunement, toulesfois qu'en obscurité de droicts , la condition du possesseur estoit la meilleure; et, partant, Sa Cxsarée Majesté, sans offenser sa conscience, attendant la discussion de la manière, pouvoit justement tenir la place : ce qu'il fit fort bien jusques à ce qu'il eust maryé sa fille naturelle avec M. le duc de Parme, qu'il la rendit, s'estant pourtant fort bien réservé une très belle et forte cidadclle, qu'il fil faire pour tousjours brider la ville : et je croy que les Espaignols y sont encor dedans, comme je les y ay veus.
Voilà au vray l'objection que Ton donna pour lors à la conscience de ce brave empereur , lequel , pour excuser les braves et gallans hommes comme luy , disoit qu'estant courageux , ambitieux et grand guerrier, il ne pouvoit eslre bon religieux et consciencieux. Et c'est ce que dict une fois ce grand marquis dePescaire aux guerres de Lombardie a M. le légat , qui fut après pape Clément , sur le règlement des de-
1 Le manuscrit dit: «Ce qu'il fit dira qui o'etloit si
sordres et des desbordemens de ses soldats :
Monseflor legado , no hay cosa mas di/icultosa à los que exercen la guerra , que con igual d 'ici plina servir en un mismo tiempo à Mars y à Cristo; porque el uso de la guerra en esta corrupeion de milicia parece ser en todo contrario à lajusticia y religion. « Monsieur le légat , il n'y a chose plus difficile à ceux qui exercent la guerre , que de servir en un mesme temps, et esgale discipline, à Mars et à Christ, parce que l'usage de la guerre en ceste corruption de milice est du «tout contraire à la justice et à la religion. » Surquoy je m'en vays faire un conte dout il me soubvient fort bien , car j'y estois.
Aux premières guerres du siège d'Orléans, estant le caresme venu, ce gentil et brave seigneur M. de Sypierre , après la mort de M. de Guy se, commanda pour peu de jours à l'armée, pour n'y avoir pour lors plus grand que luy: aussy pouvoit-il bien de raison y commander, puisqu'il estoit gouverneur de la personne du roy, et luy commandoit absolument , comme j'ay veu ( aussi sa discipline et corrections l'auroient rendu un très grand roy, s'il eust vescu) ; et ce en attendant messieurs d'Aumale et le mareschal de Brissac , qui vindrent puis après. Cependant les soldats ne pouvans bien vivre qu'avec grandes incommodités du poisson, M. de Sypierre fut prié , de la part des capitaines , de supplier M. le légat, qui pour lors estoit M. le cardinal de Ferrare Hypolite , et lors au camp avec la reyne-mère, qu'il donnasl dispense de manger de la chair quelques jours de la sepmaine ; M. le légat d'abord trouve ceste requeste fort odieuse , et mesmes qu'on faisoit la guerre contre les hérétiques ennemys du caresme. Mais , après avoir un peu songé , il fit response que de chair il n'en falloit point parler, comme de chose abominable ; mais pour du beurre, du fromage et du laitage, qu'ils en mangeassent à quantités tant qu'ils voudraient, et leur en donnoit toute la dispense. M. de Sypierre , qui estoit prompt , fort libre , et l'un des gallans seigneurs qui jamais naistra en France, luy dict franchement : a Monsieur, ne a pensez pas rq;!er nos gens de guerre comme «vos gens d'église : car autre chose est servir « Dieu el servir la guerre. Voulez-vous que je «vous die le vray? Ce n'est point en ce temps,