M. DE LANOY
Hetournons à nos gens. L'empereur, à son advenement, se pleut de se servir et agrandir fort ceux de sa nation , comme il avoit faict de M. de Chievres, dont je viens de parler, et Chnrles de Lanoy, duquel je parle à cesie heure, et autres que je diray. Et c'est ce que sçut bien dire Ilieronimo Moron au marquis de Pescayre, entr'autres raisons qu'il luy allégua, que l'empereur n'advançoit que les Flamands, et qu'à eux seuls il leur donnoit les grandes dignités et bienfaicts;ctque meshuy il ne falloit que luy et tes Espagnols ny Italiens en espérassent de grands biens ny de grandes charges. Ci que ledict marquis entendit très volontiers, sur le mcsconlentemenl dudict Charles de Lanoy, visce-roy de Naples, qui luy ravit sa proye et son prisonnier le roy François ; el , sans luy sonner mot, le mena et transfera en Espaigne, contre leur resolution et de tout le conseil pris de le mener à Naples. Dequoy ledict marquis fut si colteré cl despit , qu'il en escrivit à l'empereur une lettre bravache, fort menaçante et injurieuse, luy mandant qu'à ses despens et d'aalres, ledict de Lanoy s'en estoit allé triumpher en Espaigne de la battaille gaignéeet prise du roy, estant si poltron, qu'il ne voulut jamais condescendre à la donner, encor qu'il y eust toutes les raisons du monde, et, lors qu'il voulut aller à la charge, qu'il en trembloit de peur, disant à tous coups en soupirant :
le feroit mareschal de France eu récompense, cet estât luy appartenant mieux que l'autre , n'ayant pas tant manié et gouverné le bureau ny la mai-mile que les arm™ ; ce que monseigneur de la Calice fit très volontiers par aiipjience, car c'est ung esiat, ce grand maistre, qui est très beau et très honorable que de commander a la maison des roys, et qui porte avec soy de grands privilège», comme ebascun sait qui a pratiqué la cour. Force braves, vaillans et bonnettes gens l'ont eu, comme monseigneur le grand maistre de Cbaumont, monseigneur de la Palice , monseigneur de Boisy . monseigneur le bastard de Savoye, monseigneur le connestable de Moiitinorency son gendre, monseigneur de Monlmo-. renry son fils, monseigneur de Guysc le pere et le fils, : et puis aujourd'hui, monseigneur le comte de Soissons. Voy 15 comment les grands seigneurs, capitaines et braves guerriers nni tenu cet estât de grands maistre», el ne l'ont nullement dcsd.iigné. Aussy ce sont le» personne' qui honorent les estais, selon qu'elles wnl de mérites -t vertus. •
S CAPITAINES
«Hà! nous sommes perdus !» Dans ceste lettre il l'appeloit poltron , traislre , et qu'il luy vouloil maintenir de sa personne à la sienne, tant il estoit en collere contre luy et de ce traîct lascheet infidel. Mais plus aussy qu'il avoit opinion que, gouvernant ainsy l'empereur comme il faisoit , non pas par sa valeur, disoit-il , ny pour ses mérites, mais parce seulement qu'il estoit fort son ancien serviteur, el qu'il l'eust charmé, ou bien poralguno oculto aspecto de estrella beni/ia, c'est-à-dire , pour aucun aspect couvert d'estoille beninge, qui l'empeschast de le recompenser de tant de peines et playes qu'il avoit souffertes pour luy-mesmes, qu'il avoit demandé à l'empereur la comté de Carpi , qui la luy refusa et la donna au duc de Sorae; d'avantage , qu'il ne vouloit pas que le roy de Navarc se mist à rançon ny se rachaptast , que le marquis avoit pris prisonnier de guerre, et luy vouloit donner cent mille escus de rançon; mais, pour temporiser, se sauva estant enclos dans lechasleau de Pavye, ayant suborné deux soldats de sa garde , qui , pour un grand malin, laissant un sien grand page qu'il avoit, qu'on nommoit Vives ( que j'ay veu fort honneste homme , et un de ses fils, brave et vaillant), couché dans son lict, et contrefaisant de l'cndormy en pour son maisire dont il lenoit la place, trouva deux bons chevaux à un mille du parc,ei se sauva, el gaigna tousjours pays, cependant que sa garde croyoit qu'il dormist tousjours et se trouvast mal , en le venant voir souvant à travers la courtine; et le croyoit estre là tousjours au lieu du page, que faisoit du dolent et pileux , jusques au soir que le capitaine de la garde se mit à songer et à se toucher dans l'ame quelque soubçon, qu'il vint à tirer le rydeau à bon escient , trouva le vray de ce qu'il doubtoit; dont le page en cuyda patir, sans son adolescence, et luy fut pardonné. Ainsy luy ay je veu conter. C'esloit un grand homme et honorable vieillard, mal recompensé pourtant après. Ce fut à courir après le roy de Navarre-, mais il avoit gaigné beaucoup de pays; et par ainsy se sauva et emporta sa rançon , et l'empereur et le marquis en furent frustrés.
Que si l'empereur l'eust octroyé du premier coup au marquis, il l'eust obligé de beaucoup, ne l'eust mescontenlé, et s'en fust beaucoup pre-
CHARLES
vain; et de ce le marquis n'en inculpoit l'empereur, qui «toit tout bon de soy et libéral , mais Charles de Lanoy, qui sur ceste délivrance alleguoit beaucoup de raisons à l'empereur; et la principale et cachée pourtant esto'tl qu'il luy vouloit mal mortel.
Les Espaignols disent qu'après que ceste mocqucrie fut faicte par Charles de Lanoy à tous ces grands capitaines de ceste armée, vainqueurs de ceste battaille, ils furent bien estonnés et mocqués; car ils avoient si bien loos ensemble concerté ceste transmigration du roy a Naples, jusques a envoyer au Castel Novo luy faire a près ter et tapisser ses chambres , que Charles de Lanoy, fin et caut, estant arrivé à Gcnnes avec le roy, et de là à Portofin, sans dire gare, il fit faire voille et tirer droict en Espaignc , où il arriva à bon port.
Qui furent bien estonnés, ce fut M. de Bourbon, le marquis et autres grands capitaines, pour avoir receu un tel affront, telle escorne et baye , qui estoit certes trop honteuse, etmeames que luy alloit triumpher à leurs despans, et porter la branche de laurier qu'il n'avoit seulement osé arracher de l'arbre, mais se la faire donner des mains d'autruy. El , pour ce, tous députèrent M. de Bourbon , qui , pour tenir son roy prisonnier, pensoit bien faire ses affaires ; mais le voyant eschappé de ses mains, en estoit du tout désespéré. Parquoy volontiers entreprit ce voyage d'Espaigne, où estant, ne peut parler si librement et haultcmcnt à l'empereur comme il eust bien voulu, ou comme son brave courage luy permettoit, et comme l'affront qu'il avoit receu l'y poussoit : car volontiers un pauvre réfugié et banny en une est range terre ne peut parler hault ny braver comme il voudrait et faut. Il ne sceut sinon que dire et remonstrer a l'empereur que ledict Charles avoit gasté tous ses affaires, non-seulement en Italie , qui estoit tout le plus beau de leur courant cours, mais en France , laquelle Us vouloient aller conquérir à très bon marché, pour la trouver , disoient les Espaignols : Privada de rey, de capitanes , de cavalleria , y despojada de dineros, pobra de cotise jos y muy dudosa de su salud, estando todos espantados por la estraha y grandisirna destruycion. «Privée de roy, de capitaines, de «cavallerie, despouillée de deniers, pauvre de