DE LANOY
«conseil, et fort doubteuse de son salut, es- «tans tous estonnés pour telle et si estrange et « grande destruction. »
De manière que la France estant ainsy si facilement conquise, et l'Italie par mesnies moyen, l'empereur puis après se pouvoit vanter d'estre monarque de tout le monde. Voyla ce que peut dire et remonstrer M. de Bourbon, selon sa petite faculté de parler, que luy pouvoit permettre son exil et habitation où il estoit. Despues Uegaron , ce disent les Espaignols, cartas del marquez Pescara, mucho mas terribles que las palabras de Bourbon.
«Depuis arrivèrent les lettres du marquis, «qui furent bien plus terribles que les parolles de « Bourbon :» là où il parle de ce Charles (comme j'ay dict cy devant) et le menaçant au combat. Et ne fault point doubter que si le marquis fust esté en la place de Bourbon , qu'il ne l'cusl faict appcller ; car il estoit hault à la main et prompt à la vengeance.
L'empereur leur respondit à tous : que ce que Charles de Lanoy avoit faict estoit pour le profict du gênerai et son service particulier, et non pour aucune envie , ny pour dcsrober l'honneur aux uns et aux autres, et qu'il sçavoil bien à qui il estoit justement deu , comme à eux qui estoient la principale cause du gaing delà battaille, et qu'il ne faudrait de les eu tous libéralement recompenser; et en escrivit des lettres audict marquis, fort douces et aimables , qui luy promet toient beaucoup , et mesnies la paye des soldats de l'armée ; après laquelle ledict marquis crioit fort pour l'avoir toute sur les bras, que le visce-roy luy avoit laissé sans un seul sol.
Or, si le marquis lui vouloit mal , quasy la pluspart des Espaignols luy en vouloient bien autant. De mariera , dezian ellos, quecomo era mas Itonrado que los otros de grandisimas honras y riquezas, asi era necesario que padeciese terribles tempestades de embidia y odio,y se defendiese con los exquisitos artificios de corte de los que el avia offendido. « De manière, disoienl-ils, que «comme il estoit plus honoré que les autres «de grandes richesses et honneurs, aussy estoit- « il nécessaire qu'il endurast plusieurs tempestes «d'envie et de hayne, et se deffendist avec de I «très exquis artifices de cour de ceux qu'il
GO
VIES DES GKAADS CAPITAINES
a avoit offensé. » Bon advis pour les favoris de cour! comme cerios il fil, cl s'en despestra bravemeni. Aussy les Espaignols disoient de luy : Que era hombre mur se fiai ado por su as tu- \ cia segreta y prudencia cubierta, y que avia ( ocupado tant grandes Itonras, non por noblczadi sangrenipora/guna virtud ilustre, s/no solamente por una continua persei-erancia de féal senicio como praticoy gentil liinete. « Que c'esloit un homme forl signalé ! « par sa finesse secrette cl couverte, et sa pru- «denec dissimulée et qu'il avoit occupé tels • grands honneurs , non par noblesse de sang, « ny par aucune vertu illustre ; sinon seulement « pnr une continuelle persévérance de fidel ser- ! « vire , comme homme forl praliq , tringant et «fort complaisant. «
Voj là comme on en veut tousjours aux favoris des empereurs, roys et grands , et comme i on les detracte, n'attaquant à leur race, à leur I honneur, à leur vie et biens. Si est ce que la maison de l-anoy est grande et célébrée en Flandres : et les Espaignols lui donnoient le nom dedom Carlos, lequel dom ne se donne pas à de petits et has compagnons et seigneurs. Toulesfois ils pouvoient dire qu'ils luy donnoient , non pour la race , mais pour le grade et dignité qu'il avoit. Il s'en faut pourtant j rapporter aux histoires de Flandres, qui par- ] lent de sa maison, la tenant pour ancienne.
L'empereur luy fit de grands biens et bon- i neurs; et est mort riche et en tiltre de prince [ dcSulmonne. Ses successeurs sont grands en- j cor aujourd'huy au royaume de Maples, Dieu j mercy celuy qui le premier s'y establit grand. | Ceux qui le vouloient excuser dequoy il avoit , faict ceste frasque à ses compagnons , de leur ; avoir ainsy desrobé le roy et porté en Espaigne, j disoient que ce fut par l'instinct, prière et j importunité du roy François , qui pensoit , s'il i avoit une fois veu l'empereur, son frerc ( ainsy l'appelloit-il), et qu'il l'eust embouché , qu'il ; s'accorderait aussy tost avec luy, et en aurait j U'Ile composition qu'il voudrait. Mais pour l cela il n'en amanda pas mieux son marché, i ains l'cmpira, comme il se lit et l'avons ouy ; dire aux nostres et cogneu par practique.
Tant y a , en quelque façon que ce visec-roy le fit, il servit là 1res bien son maislre, et luy fit un service trop signalé ; si que possible
l'ayant mené à Naples, où desjà ses chambres estoient dressées el tapissées au Castcl lNgvo , ces messieurs de Bourbon et Pescayre, qui a voient tous les gens de guerre à leur dévotion, et tous affamés comme beaux loups, en eussent là disposé comme ils eussent voulu , et faict petite part à l'empereur; et le roy se fut entendu mieux avecqueseux , et les cust mieux gaignés; dont il s'en repentit bien après , comme j ay ouy dire à personnes qui luy avoient ouy dire. Ainsy, en pensant bien faire d'un costé , il se perdit de l'autre; en chance po^iblc pour se faire roy de Naples, saccordanl bieu avec Bourbon et Pescayre; et eussent donné àsonger à l'empereur. Je croy que Bourbon n'eust pas mieux désiré , et le marquis aussy, pour son grand mescontentement, cl eust faict à la desesperade.
Pour fin, ce visce-roy esloil un très habile homme : il le monstra bien là , et pour son maistre et pour son particulier, tant du profict que de l'honneur; considérant qu'il if esloil pas petit el « (pie de proponer por mirado spectaculo a los pueblos d Es pana y llevar en ella en triunfo y me/noria perpétua de una incomparable Victoria . el major rey de toda l Europa lomado en batalla, seiialadamente porta vertud de aquella grandisima nacion. «Que de proposer pour un très beaus « peclacle au peuple d'Espaignc , et leur mener « en (riumphe cl mémoire perpétuelle d'une in- « comparable victoire, le plus grand roy de toute «l'Europe, pris en une battaille, signalement par « la verlu de ceste grandissime nation. » Quelles superbes parolles à la louange d'Espaigne ! Et de faict ce visce-roy y fut le très bien venu, tant de son maistre que d'aucuns des grands.
Mais le pis fut qu'au desembarquemenl du roy, qui fut à Alicante, près de Valance, les soldats qui estoient de l'armement des galères qui avoient conduict le roy, auxquels commandoient les capitaines Salzcdo, Corbera el Sancta- Crux , cl autres capitaines desquels ils avoient faicl eslection des plus braves, vindrent à se mutiner, à cause de leurs payes qu'ils demandoient, et fircnl telle sédition, que à dom Charles de Lanoy fui tirée une harquebusade , qui estoit en la chambre du roy, près de luy à la fenestre; à quoy le roy l'cschappa belle; car l'harqucbuzade donna contre une coulonne de
DOM HUGL'ES
marbre de la fcneslre où esloit appuyé le roy, qui, à ce qu'on dict, ne s'eslonna point aulreoicnt , mais il le pril à fort mauvaise augure. Ce fut au visce-roy à se sauver par la porte de derrière , de jardin en jardin , de muraille en muraille, de goulycrc en goutyere, et fuir tant (|iiïl peut, jusqu'à ce qu'il trouva lieu pour bien se cacher; où après le tout s'appaisa, ayant donné de l'argent, ta ou la majesté et la belle grâce du roy servit beaucoup à cet appaisement. 1! cust mieux valu qu'il les cust entretenus en cesi humeur et mulinemcnl,ct que par grandes promesses de payes doubles, voire triples, il les <iH gaignés, et, par leurs forces et moyeu, se fust rem barque da ns les ga I ères, et cust fa i ( voy le vers la France. O/estoit un coup brave cestuy là!
Cest A ceste heure à penser, quand le marquis, sou grand enncmy,sceul ceste strette, le cuntcnlcnicnl qu'il cust, et la risée qu'il eu fit, el ses autres ennemys comment ils en furent vangés, et ce qu'ils luy pouvoient reprocher pour telle fïiittc; d'autant que le marquis, quelques années auparavant en Lombardie , les Espagnols, lansquenets el Italiens s'est an t tous eslevés el bandés les uns contre les autres à belles harquebusades et picques baissées , en despit de M. le légat , qui, avec sa croix y estant venu, n'y peut rien appaiser, mais le seul nvm|uis survenant , el se jettant à travers les bîrquebusadcs el les picques, les appaisa aussy tost. et de bravade les fit tous retirer en leurs artiers: et en d'autres amutinemenls aussy il les sceut 1res bien ebastier, et faire pendre aucuns pour donner exemple aux autres. El ce fut lors {corn me j'ay dict ailleurs; quand on luy rmionstroit que l'empereur en auroit un jour affaire, il leur respondit ce que j'ay dict cy de- ^nt : qu'il ne vouloil que le nom d'empereur fiM subjecl à aucune considération ny péril. Ces mutins gasterent fort le triumphe de ce visce-roy, et ses ennemys en sceurent bien que dire de luy.
Il laissa un fils, qui fut fort blasmé de n'avoir trop bien faict à la battaille de Cerizollcs, et se sauva des premiers dedans Ast , disent les histoires italiennes el espaignollcs , arrivant le soir, et le marquis à minuict , bien que ce fils de visce-roy eust eu par advant de belles charges , tuant couronnel de la cavallerie légère de l'empereur: et s'appclloit le duc de Sulmonnc.