M. DE BOURBON, CONNESTABLE
Il fault parler à ceste heure un peo et beaucoup de M. de Bourbon, lequel je mets parmy les grands capitaines impériaux, encor qu'il fust du noble sang de France et le premier prince ; mais les Espaignols se vantent d'avoir faict de belles guerres soubs luy; de sorte qu'eux mesmes luy bastirenl ainsy sa sépulture : Im Francia me dib la lèche , la Es pana la gloriay la aventura, la Italia la sepultura. C'est-à-dire :« La France me donna le «laid et ma première nourriture, l'Espaigne «la gloire et l'advanture, et l'Italie la sepul- «turc. » Si a-il pourtant acquis de grande gloire avant que sortir de France; car ayant esté faict conucstablc par le feu roy François, à son advenement à la couronne, il mena l'advant garde (comme à lui appartenoit de raison) a la battaille des Suysses, où il fit divinement bien, et y perdit François, M. son frère, près de luy ; et après toute la conqueste de Testât de Milan, le roy, s'en tournant en France, l'y laissa son lieutenant gênerai , qu'il gouverna fort sagement et sans perte. Puis estant tourné quelque temps après en France , le roy eut quelque mescontentement de luy, par la persuasion de madame la régente , qui luy demandoit son douaire sur sa maison, voire, et qui plus est, désirait fort de l'espouser; mais luy, la desdaignant et en j parlant très mal, l'anima contre luy tellement < qu'elle luy rendit bien. Que c est que de l'amour
LE CONNESTABL
et J ao desdain ! car elle n'estoil si vieille ny cassée qu'elle ne voulust encor se marier1. Le ravage de Valencicnes se présenta , ou M. de Bourbon cuydoit mener l'advantgardc, qui luy fut ostée et donnée à M. d'Alcnçon ; dont accroissant despit sur despit, partit de la France. Aucuns disoient qu'il eut tort pour ce subject , car il devoit au beau frerc de son roy, bien qu'il fust connestable, un peu céder.
Il s'en alla au service de l'empereur, non sans grande peine et hasard de sa vie par les chemins, car il estoit guetté de toutes parts , et les passages tous gardés ; niais la fortune luy ! fut si bonne qu'il se sauva tout seul avec M. de Pomperant. Que c'est que d'avoir un bon se- ; eond pour compaignon! F.t voylà pourquoy les \ poêles de jadys nous ont figuré ces braves héros ayant tousjours avecques eux en leurs braves entreprises un bon , fidel et vaillant compaignon et confidant. Les exemples en sont communs : comme bien en prit à M. de Bourbon d'avoir avec luy cet assuré et sage second , lequel ayant tué en homme de bien , à Amboise, le seigneur de Chissay, qui estoit fort aymé du roy, et estoit des gallants de la cour, ce fut lui que M. de I^ulrec envoya au pape Lcon avec quelques gens pour conquester la duché d'Urbin (Marot en a faict une complainte en ses œuvres). Fallut qu'il s'en fuist par l'excorie et adresse que luy donna M. de Bourbon , non sans un mescontentement du roy ; et par ainsy sauva sa vie , qu'il employa despuis 2 au service de son bienfaicteur.
Enfin voylà M. de Bourbon sauvé et veu par l'empereur de fort bon œil, qui le récompensa et repeut de belles parollcs. Cependant le sert bien et fidellement , par son moyen ayant emmené à propos le secours d'Allcmaip,ne cl de M. le marquis de Pescayre , qui furent cause :ons deux que la battaille de Pavye fut gaignee. Il fut après lieuteuant-gencral de l'empereur, là on il acquist telle gloire , honneur et renom, que les soldats rirent de luy une chanson , qui l'cxaltoient grandement par dessus Cœsar, Anibal et Soi pion ; et commançoit ainsi :
Calla, catfft, Julio César, Anibal , y Scipion. riva la lama de Bourhin !
• Le manuscrit 8771 dit , d'un* manière plus vive : « car b bonne dame n'e*toii «i vieille ny cattée qu'elle n'en voulut taster en lion mariage. >
* U manuscrit ë771 ajoute : « Luy nullement inyra'. ■
l DE BOURBON. 07 C'est-à-dire :
Que maintenant se laiwnl César, Auibal et Scipion. Vive ta renommé de BcmiUm!
En après racontent aucuns de ses F.iicts particuliers en ladietc chanson , que possible en un autre endroict la mettray-jc en ce livre, sur quelque autre subject.
Voylà les rjentils mots que ces braves soldats donnoient à leur gênerai , bien différents à ceux que les soldats de Caîsar luy donnoient à son retour des Gaules en tiïumphant à Borne : Callias subegit Cœsar, Mcomcdcs Cœsarrm; ecce Cœsar trinntphat qui sub> git GalUas; ecce triumphat Nicomedes qui subegit Cœsara/MCœsarasubjuguélcsGaulcs,clNicomedes a a subjugué Cœsar. Voilà Cœsar qui triomphe, a qui a subjugué les Gaules, et voilà Nicomcdc «qui triuuiphc qui a subjugué Cœsar. » Ce brocquard est vilain. Et voylà les sobriquets que ces soldats romains donnoient à leur empereur, qui ne s'en soucioil point : encor en rioit-il ; car tout estoit de guerre et tout bon à dire ce jour là.
Les braves soldats espaignols honoroient bien autrement leur gênerai; car, à ce que j'ay ouy dire à aucuns de ce temps là , par tout leur camp ils ne chantoient autre chanson , et mesmes en cheminant pour se désennuyer, et sur tout quand ils le voyoient passer ; auxquels il applauclissoit , cl les saluait fort courtoisement , leur disant à tous les coups (ainsy qu'il tiroit à Borne) : « Laisse/, faire , compaignons ; (.-patientez un peu : je vous mené en un lieu «que vous ne seavez pas , où je vous fera y tous « liches;» ne leur nommant pourtant le lieu, qui estoit Home: ce qu'il fit. Mais en la prenant et moulant le premier sur la muraille, il y mourut , avec un tel regret de ses gens, que de rage, pour vangrr sa mort , ils ne laissèrent jamais de crier : Carne , came ! sangre , sangre! Bourbon, Bourbon! 1 et de tuer jusques à ce qu'ils en furent las et non pas saouls (basfa a no hartarse 2 , dit le mot espaignol).
Encor qu'en plusieurs histoires nous y voyons descritc la prise de ladietc Rome, si en veux-je icy toucher quelque mot que j'ay ouy dire à aucuns et apris d'eux , et mesmes
« Au rarnai;e,au sain;. Bourbon!
s Jumui'> ;ie s'eu pouvoir ra soitr.
VIES DES GRANDS CAPITAINES
des Espagnols, qui en ont mieux escrit et parlé que tous tant qu'il y en a , au moins en plus gentilles particularités.
11 fout donc sçavoir que M. de Bourbon fut fort mal conlcnt de l'empereur, qui ne luy avoit pas tenu tout ce qu'il luy avoit promis quand il le voulut gaigner; ainsy qu'est le naturel des empereurs , roys cl grands princes souverains , que , quand ils veulent desbaucher un homme , et le révolter et deslourner de son party et du service de sa patrie ei de son roy, luy promettent des montaignes d'or : mais, estant une fois envasé et engagé parmy eux , n'en tiennent plus de compte, et s'en mocquenl , jusque à leur faire oaquetter leur vie , comme j'en donnerais beaucoup d'exemples, et en fais un dûcours long ailleurs.
Entr'aulrcs belles conditions , il luy avoit promis la reyne Leonor, douairière de Portu * gai , en mariage ; mais il la donna au roy François : aussy y avoil-il bien de la différence cl du choix entre un roy et le vassal. Il est bien vray qu'il fut fort compris dans le traicté de Madrid , comme nous lisons ; mais le roy le rompit tout à trac quand il fut en France : si bien que M. de Bourbon fut du guet. Dont l'empereur le voulant gratifier, le fit son lieutenant gênerai de son armée en Testât de Milan et en l'Italie , qui estoit une chose autant profitable à l'empereur que ruineuse a M. de Bourbon , d'autant qu'il estoit un très bon capitaine, et qu'il sçavoit bien qu'il en tirerait de luy gloire et honneur, et bonne chevance.
Estant arrivé donc d'Espaigne à Milan, il y trouva bien des fusées à desmesler, car les soldats s'amutinoient , et ne faisoient que crier tous les jours après l'argent ; si bien , disoient les Espaignols, *que si no les pagavan rewolverian todo el mundo ; y por mostrar en la obra sus intenciones, sacqueavan y robavan todo.» — «Que, si on ne les payoit «ils tourneraient le monde sens dessus des- ■ soubs. El , pour monstrer â l'œuvre leurs intentions, ils saccageoient et dcsroboient ciout.» Il fut contrainct de faire uu emprunt sur la ville, de trente mille escus , ce qui fascha fort aux habitants : mais il leur jura qu'aussy tost après les avoir receus il les distribuerait aux soldais, et aussy tost les jetterait hors la ville; avec telle protestation qu'il faisoil à
: Dieu , que , du premier coup d'arquebuse tiré de son ennemy, il peust mourir s'il ne leur lenoit paroi le. Mais il n'en fit rien pour ceste fois : el dict-on qu'après , pour ceste malédiction qu'il se donna luy mesmes, il eut ceste arquebusade à Rome, qui le tua comme il avoit dict. Il fallut encor faire un autre emprunt ; car les soldats faisoient encor pis que devant a ravager les pauvres gens : si bien qu'on dict qu'il y en eut aucuns qui , de mauvais Iraictcment qu'ils recevoient des soldais, se pendirent, d'autres se précipitèrent du haut des tours, d'autres se tuèrent.
Pour fin , M. de Bourbon , après en avoir tiré de l'argent , les sort , et faict desseing de courir aux terres du pape, cl, ayant faict un gros corps d'armée , d'assiéger Plaisance : la trouva fort bien munie de gens qui s'y eM oient soudain jettés dedans , ensemble dans Boulongne, où s'esloit aussy mis le marquis de Saluées avec l'armée françoise qu'il avoit. 11 fit séjour quinze jours là auprès, en un lieu qu'on nomme Sainct-Jehan , à cause des grandes pluyes, du mauvais temps , et du grand hyver qu'il fil : et puis , après avoir conféré avec le duc de Ferrare , cl tiré de luy force courtoisie pour luy, cl pour son armée force vivres , avant que tirer chemin il harangua ses soldats ainsy, en leur descotivranl son secret et son dessein. Je l'eusse mis volontiers en espaignol, comme elle est ; mais j'avois peur d'importuner le lecteur en répétant si souvent les paroi les espaignoles.
« Vous mes vaillants capitaines , et vous mes «braves soldais , de quel ordre que vous soyez «aujourd'huy, pour l'amour et la foy que j'ay
• en vous autres , el que je vous liens , non pas «seulement comme frères et mes enfanls, mais «comme peros honorables, en lesquels je re- « cognois tenir mon honneur et ma vie de voslre
* valeur, avec paroles briefves je vous veux dire «el descouvrir mon secret cl toute mon iulcn- «tion; que, vous m'aydant de vostre vertu et
! « valeur accuusiumée, j'espere bien tost de vous 1 «faire tous riches du sac de la superbe Rome, « en vous promettant de vous en faire seigneurs, «et vous mettre entre vos mains les peuples, I « les seigneurs , gentilshommes , sénateurs , «leurs femmes, les prélats, el tout le consis- : «toire des cardinaux, avec leurs richesses et i «avec leur pape Clément, qui tient par