‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 61 sur 361 · LE CONNESTABLE DE BOURBON · texte numérisé non relu

LE CONNESTABLE DE BOURBON

sorte que long temps après on appel luit ces grandes dames les religieuses du sac de Rome

El au diable l'une pourtant qui se tua pour telles v iola nces, comme Lucrèce ; car, selon l'opinion de sainct Augustin, si elle esloit chaste pourquoy se tnoil-elle ? Tant s'en faut, elle dcvoit survivre pour manifester sa vertu , et en aller la teste haulte, et avec un beau front et hardy. Si elle fut violée et polue, encor moins ; car, par une telle mort sanglante et violante, elle ne reparoit pas son honneur pour cela , et si en donnoit soubçon ; mais clic devoit vivre poursc venger du tort et du forfait2. Voylà pourquoy ces belles dames romaines firent bien de ne point porter leurs mains contre leur vie, mais de bien vivre J. Après, elles donnèrent à leurs gens tant de malédictions, que, tant qu'il yen eut, ne vesquirent longues années, comme aucuns l'ont escrit,et l'ay ouy dire; et en mourut grand quantité au siège de Naples, et autres lieux et guerres ; mesmes que leurs butins et richesses ne leur profitèrent point , non plus qu'à plusieurs massacreurs, sacquements , pillards et paillards de la feste de Sainct-Bartheleroy que j'ai cogneu, au moins des principaux, qui ne vesquirent guiercs longtemps qu'ils ne fussent tués au siège de La Rochelle, et autres guerres qui vinrent emprès, et qui furent aussy pauvres que devant. Aussy, comme disoient les fcpaignols pillards : Que el diablo les habia dado,eldiablo les liabia llevado. C'est-à-dire:

monde, «»n plaines rues, lesrepassoienl en les menant pouriMoer partout, sans leur faire tenir chambre serrée, rsmme l'on faicl a Rome, superbement habillées selon lw* grandeurs , tousjours pour leur en faire mieux Tenir l'aprtit , les tenant par les mains comme ai re fusseut esté leurs propres femmes. ■

* Le manusrr i 1 877 1 ajoute : i El de bonheur pour les soldjUet malheur pour les pauvrettes, jamais dans Rome on ne vil de si belles femmes (qui y font ordinairement belles ) qu'alors. Encor aucunes regrettèrent leur partance de Rome . tant elles y esloient habituées ; cl qui pif est , force religieuses, filles et femmes, en suivirent aucune a Naples, comme dernièrement firent à Amiens aucunes, sans regretter leur ville uy leur patrie, tant elles «plaident en re doux plaisir. »

' Le correcteur aura probablement trouvé cette phrase trop énergique , et il y a substitué : < Pour faire voir qu'elle estoit femme de bien. »

* Le manuscrit 8771 ajoute :« Kust ou pour avoir souvenance de leurs plaisirs passés ( car, soit par volonté ou par force, elles y en reçoivent, comme disent aucuns docteurs, et pour ce , eu quelque façon que ce soit , elles pèchent), ou pour donner à leurs on» tant de maledicuoni et eiorcisrnes, que... »

«I* diable leur avoit donné, et le diable leur c a voit osté. »

Voylà en somme le sac de Rome, que j'ay recucillydcsEspaignols,sans emprumpter rien de Guichardiu et autres qui en ont assez escrit «, et que j'ay aussy apris d'un livre cspaignol, et dans Rome et dans Naples, la première fois que j'y fus , cl mesmes d'un vieux trompette français qui avoit esté à feu M. de Bourbon alors , et estoit aux gaiges de l'empereur et du visceroy; estant iceluy trompette aagéde soixante ans ou plus, et qui avoit veu tout le mystère.

La première fois que j'allay à Naples , je le trouvay à Capoue ; il se fit cognoistre à moy pour françois. Il estoit fort honneste homme et d'esprit , et pour son aage n'a voit point oublié son mestier, car il sonnoit des mieux de la trompette. U me conduisit despuis Capoue jusques à Naples; et par le chemin m'entretenoit fort de M. de Bourbon, de ses faicts. du sac de Rome, et sur tout des belles femmes violées, qu'il m'en conta prou à mon advis, et force particularités, dont je serais par trop long, sallaud el importun si je les voulois toutes exposer, encor qu'il y en ait de fort plaisantes que possible pourray dire ailleurs une autre fois.

Certes, à ce qu'il me conta, les insolences y furent trop excessives; et si feu M. de Bourbon eust survescu ( à ce qu'il me disoil ) il les eust bien corriges ; car c esloit un capitaine sage et advisé politic, et avait une ame qui n'eust voulu recevoir aucun reproche, encor qu'il aymasl le soldat et l'eust voulu contenter, mais selon le droict de guerre2, el après plus; car, pour continuer le sac tant de lemps, il n'y avoit point raison , et aussy que ledict M. de Bourbon eust voulu faire bource à part ; et estant ainsy ceste ville saccagée de fonds en comble, il n'eust sceu. De plus, il s'en vouloit rendre patron et se faire dire roy des Romains. Voylà pourquoy tels et telles dans Rome, qui le maudirent et s'esjouyrent de sa mort, s'ils eussent le tout considéré, puis que tel malheur leur devoit arriver, ils le dévoient souhaicter vif alors, encor que le prince d'Orange y fil bien tout ce qu'il y peut

' Le frère de Pbislorien Guicciardini « t Jacques Ronaparle nous ont laissé la relation de ce sierje. Voyez cette dernière relation dans le Panthéon.

* Le manuscrit 8771 ajoute . «L'on eust permis le sac pour deux ou trois jour». •

VIES DES GRANDS CAPITAINES

pour y mettre ordre ; mais c'estoit un jeune homme qui ne faisoit que venir, et n'avoil si grand créance parmy les gens de guerre comme M. de Bourbon ; et aussy pour scslablir parmy eux, et y prendre credict, leur vouloit du tout complaire.

Ce sac fut tel, que, de nos pères et de nous, en quoique lieu qui ait esté forcé, on n'en a veu de pareil. Nous avons eu de frais le sac de la ville d'Anvers, prise du costé de la citadelle; mais il fut bien autrement et plus modestement mesnagé. Il estoit tel qu'il pouvoit enrichir une armée de trente a quarante mille hommes; et ce furent trois mille hommes , tous soldats espagnols, qui s'en prévalurent. Les desordres n'y fuient pas autrement grands, sinon que le feu fut mis en cestc belle maison de ville, à cause de quelques-uns y retirés. D'y gaignerils y gaignerent ce qu'ils voulurent, jusques aux quictes goujats ; do:it j'en ay ouy parler d'un a un soldat espaignol, lequel, pour sa part, gaigna vingt mille escus, luy qui auparavant n'avoit qu'une realle que son maistre luy donnoil par jour pour vivre : estant dans un tel bien , il se perdit de telle façon, que, se incitant à jouer de tout ce qu'il avoit , ne luy resta pas un sol en quinze jours, et devint gueux et pauvre goujat comme devant. Quant aux soldats cspaignols, ils devitidrent si riches, si pecunicux, que lors qu'ils quiclercnt la ville, par accord faict par domJouan qu'ils vuideroient de Flandres et passeroient vers Italie, ils ne sça voient comment porter leur or et leurs richesses; si que la pluspart faisoirnt garnir leurs espées toutes d'or, comme gardes et poignées, leurs picques, leurs fourniments et autres garnitures, tant ils af- Huoicnl en biens. De grand tuerie, ils n'en rirent pas trop, sinon sur la chaude colle, ny de rançonnement non plus; car ils trouvaient les maisons si pleines, qu'il ne leur estoit besoing d'advantage de rançonner leurs hostes envers lesquels ils estoient encore si honnestes, que les voyant en leurs maisons ou passer par les rues, ils lessaluoient très courtoisement en les appelant leurs pères, et leur disant à chascun d'eux: tAdios seflor padre ; bien te pne.lo lia mur padre, mejorque mi padre natural,portan gran bien que me haveys ficc/to, y a jamas rogare à dios por vos.»* Adieu, pere. A bon

1 Le uiaDUtcril.8771 ajoute : «Que peu.»

«droict je vous appelle tel, et mieux que mon

« pere naturel pour le grand bien queious m'a- « vcz faict ; à jamais je pricray Dieu peur vous. » Voylà la différence de ce sac à celuy de Rome. I Quant aux femmes, je m'en ra porte à elles comment il en fut, et au dire des soldats et de ceu x qui prennent telles places d'assaut et de force.

Je ne raconteray point l'assiégeaient du pape dans le castelSaincl Ange, ny la composition qu'il fit pour sa délivrance avec le prince d'Orange et le visce-roy, ny l'argent et les ostages qu'il fallut donner. Cela est commun parmy les histoires d'Italie.

Encor ces soldats furent si desbordés et insatiables , qu'ils ne voulurent entendre à ceste capitulation , et ne voulurent qu'à grand peine sortir hors de la ville : dont je m'estonne , et beaucoup d'autres avec moy, de la vaillance de ces braves gens, qui ne craignirent jamais les j troupes de la ligue , dont il y en avoit force à j l'entour de Home et Toscane, que pour elles j ne se dcsporlcrent jamais de la diseonlinualion de pillcric. El ce qui faict plus eslonncr, c'est qu'on ne leur donna jamais d'alarmes d'aucuns co-siés , tant on les redoubloit. Que si on leur eu eusl donné , on en eust eu bon marché ; car ils se soudoient autant de gardes et du devoir de guerre que rien , sinon a se donner du bon temps, comme en un temps de paix, et comme s'ils n'eussent d'ennemys en teste; en quoy ceux de la ligue eurent grand tort. Des menaces de la venue de M. de Lautrcc , encore moins le craignoient-ils. Enfin, par la composition ils se retirèrent , mais non sitost qu'ils falloit ; car M. de Lautrec arriva , et leur voulant couper chemin , il ne peut , tant ils marchèrent en vaillants et bons hommes de guerre, cl eu brave retraietc , en laquelle ils firent un traict digne de grand louange ; car ils emmenèrent avecques eux le corps de M. de Bourbon , leur feu gênerai , et ne le voulurent laisser à Home. S'ils l'y eussent laissé , les Romains l'eussent desensepvely, et luy eussent faict quelque vilaine oprobre â son pauvre et honorable corps, pour avoir esté auteur de toute leur misère. Ces braves impériaux donc emmenèrent bravement le corps de leur feu gênerai , et exempts d'ingratitude pour les avoir faicls tous riches , ne l'abandonnèrent jamais jusques à ce qu'ils l'eurent mis (tant iL

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