‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de Bourdeille (volume 2)Chapitre 62 sur 361 · LE CONTESTABLE DE BOURBON · texte numérisé non relu

LE CONTESTABLE DE BOURBON

sont à louer et estimer) en sauvctté dans le chasteau de Gayette , place imprenable de nature et d'art. Ils le mirent dans la chapelle après l'avoir [honoré d'un beau tombeau, et digne de luy, lequel j'ay veu, et vous diray comment.

La première fois que je fus a Naples, à mon retour je vins passer à Gayette : M. de Quclus, peredu dernier, ravory du feu roy, et moy, «lions ensemble. Le matin , après avoir là couché , nous allasmes à la porte du chasteau , demandant s'il nous serait point permis de voir le chasteau et tumbeau de M. de Bourbon , et que nous estions gentilshommes francois.

Quelques uns des gardes nous dirent qu'ils alloient parler au castellan, lequel vint tost «près hors du chasteau; et après nous avoir salués fort courtoisement , et demandé en français de quelle part de France nous estions , et dos seigneuries, nous les luy dismes, et que je m appel lois Bourdeille. Soudain il me dict qu'il avoit cogncu feu mon pere, et l'avoit veu d'autresfois avec M. de Bourbon , qui l'aymoit fort , et mcsmes un de mes oncles , qu'il avoit veu nourrir page de M. de Bourbon , comme ilestoitvray. Alors il se déclara à nous comme il «toit François comme nous, et serviteur de feu M. de Bourbon. Il avoit la façon très belle et bonne , fort grand et hault de taille, ny trop gras ny trop peu , venant sur l'aage de soixante ans, toutcsfois peu meslé pour son aage et son poil qu'il avoit noir; et l'empereur l'avoit là rescompcnsé. Alors il nous pria d'entrer, et croy que mon nom y servit de beaucoup.

Estans entrés , soudain il nous mena dans la petite chappelle qui est à main gauche en entrant : luy, allant le premier, il prit l'asperges et de l'eau beniste, et nous en donna; se mit à genoux devant l'autel , en nous priant de donner un Pater Nosier et un Ave Maria , et un De Profundis à l'ame de feu M. de Iburbon son maistre : ce que nous fismes à son imitation. Après, nous estans levés, il nous monstra encor ce tumbeau , qui estoit cslcvé sor main gauche, aussy à la mode d'Italie du temps passé : le theu estoit couvert d'un fort beau drap d'or frisé et rouge, avec ses armoiries toutes simples , saosestre entournées nullement de l'ordre , ny du roy de France , ny de l'empereur; dequoy moy estonné, je lui demande pourquoy l'ordre de l'uu ou de l'autre

n'y estoit. Il me respondit qu'il avoit quicté celuy du roy, et ne le porta oneques plus despuis qu'il l'eut quicté. Aussy dirl on qu'après qu'il s'en fut aile" , le roy luy envoya demander l'espéc de connestable et son ordre. Il respondit : «Quant à l'espée , il me Posta au voyage «de Valancianes, lors qu'il donna à mener à «M. d'Alanron l'avant-gardc qui m'appartcanoit; et l'ordre, je l'ay laissé derrière mon «chevet de lict à Chamelle.* Quant à celuy de

; l'empereur, qui est la Toison, il ne le voulut

i jamais prendre.

En après, continuant son propos, «Voylà, «dict il, le corps qui repose leans, du plus a brave et vaillant prince et capitaine qui fut o jamais en son vivant , et n'en déplaise aux « neuf preux ; car il les a tous surpassés. » Et nous alla conter beaucoup de ses vaillances particulières , qui seraient trop longues à dire, et que s'il cust eu des moyens il en eust bien faict de plus belles ; mais ils luy failloient à tous coups. Si bien qu'une fois , nous dict il , estant à Sainct Jean près de Roulloignc , que j'ay nommé cy devant , ses soldats ne faisoient que crier qu'ils n'avoient pas un sol , et qu'il leur en fist donner ; il les harangua tous , et leur remonslra ses nécessités, et qu'il mourrait en la peine , ou qu'il les ferait tous riches , et qu'ils temporisassent un peu , ne les voulant frauder nullement de leurs peines et services ; et en cas qu'il ne leur dist de cœur, il leur donna tous à despartir toute la vaisselle d'argent de sa maison , et si peu de bagues et joyaux, meubles et habillements qu'il avoit en ses coffres : si bien qu'il ne se réserva rien poursoy que l'habillement qu'il portoit sur luy, et une casaque d'argent qu'il portoit sur ses armes; car il la voulott belle. Ce qui contenta si bien les soldats, qu'ils jurèrent tous de ne l'abandonner en quelque part qu'il voulust aller, fust à tous les diables.

Aussy en ta chanson que j'ay dict cy devant , Calla, caUa, \\ y a un verset qui dict :

Dédales : Mit whorct, yo toy pobre cavaltero, Y tatnùien como votolros, no teiigo un dtnero.

C'est-à-dire:

Il let.r ai» .i» : Mcwiror» , j tuii paatre cbcTilller, et a**? pu un toi nou plus que voui tuirc».

VIES DES GRANDS CAPITAINES

Et puis les haranga de la façon que j'ay dict cy devant !, et descouvrit son secret , et le tout en cspaignol , qu'il avoit 1res bien apris , et le partait 1res bien , et s'estoit très bien façonné à leurs gestes, grâces et façons : aussy en avoit il le lainct fort noir, la barbe faicte à l'espaignolle^ce qui leur plaisoit fort. Bref, il nous coma une infinité de choses qui seroient trop longues à escrire , mais belles à lire.

Sur tout il nous conta les mescontentemens qu'il avoit de la France , du roy et de l'empereur, et que si Dieu luy eust preslé vie , il en cust eu raison. Car, résolument , il se vouloit faire roy des Komains , et eust bien brisé les aislcs aui papes , et taillé leurs mourceaux courts. Il nous dict que le roy François luy porta tousjours jalousie et quelque bayne sourde, despuis que , faisant baptiser son fils que le roy lenoit, le baptesme et le festin furent si sumptueux et superbes, qu'un roy de France fust esté bien empesebé, dict-il , d'en faire un pareil , tant pour la grande abondance de vivres que pour les tournois, masquarades, danses et assemblées de gentilshommes; car il s'y en trouva force. 11 y en avoit cinq cens , habillés tous de vellours , que tout le monde ne porloit pas en ce temps là , et chascun une chaisne d'or au col , faisant trois tours , qui csloit pour lors une grande parade , et signe de noblesse et richesse. Le roy François luy en porta force envie. Aussy qu'il y avoit l'admirai Bonnivet , qui ne l'aymoit pas et luy faisoit de très mauvais offices à l'endroict du roy, encor qu'il fust son seigneur, et l'autre vassal , à cause de la duché de Chastelleraud.

Or, auprès du tumbeau de M. de Bourbon y avoit pendu son grand estaudard gênerai de taffetas jaune, tout semé en broderie, au dedans d'un jaune noir et blanc, mais le champ csloit jaune : la broderie esloit de plusieurs cerfs volants , et force espées nues flambantes , avec ces mots escrits en plusieurs endroicts : Espérance! espérance! Je priai M. le castellan de m'en expliquer la devise , ce qu'il fit très voulontiers , et nous dict par ce cerf volant , encor que de longtemps avant il l'avoit pour devise , comme l'on peut veoir encore en plusieurs endroicts de Moulins, il vouloit signifier que, pour sortir hors de France ,et

« Voftt d-dewu» , paees 68 et G».

< pour sauver sa vie , il Iny avoit convenu faire , une extrême dilligence et d'aller viste, et de [ s'armer, non-seulement de pieds de cerfs , aios d'aisles; mais qu'a vecquescesteespée flamblant ( il avoit espérance de s'en vanger et par le fer et ; par le feu. Voylà une terrible menace. C'est ce qu'il nous en dict.

Puis, sortant de la chappclle, il nous bailla deux soldais pour nous poiirmencr au tour do chasteau , que nous vismes à l'aise. El y vismes une des plus fortes places que j'aye jamais veue; et si en ay veu prou en France et en autre pays. Nous y vismes aussy là une chose très singulière à voir, qui est une grande et desmesurée roche , fendue par le milan , qu'on dict estre l'une de celles qui se fendirent à la mort et passion de nostre Sauveur; et , pour ce, il y a une petite chappelle bastye, où l'on y gaigne une fois l'an de beaux pardons.

Estans tournés de nostre pourmenade et visite, nous trouvasmes M. le castellan à la salle basse, qui nous atlendoil avec un très beau desjeuncr, et aussy bien préparé qu'il estoit possible, tant de chair que de fruicts exquis, et principalement de grenades (car c'en esloit la saison), des meilleures que je mangeai jamais après celles de Seville en Espaigne; aussy Gayctte par delà emporte le prix de toute la contrée pour les produire très exquises.

Après avoir bien desjeuné nous prismes congé de M. le castellan. qui s'offrit fort à nous, surtout à moy, et nous en allasmcs. Nous avions avecques nous le bon homme trompette que j'ay dict cy devant, qui , tant que nous demeurasmes à Naples, demeuroit quasy tousjours avecques nous, et nous monstra toutes les singularités de là, et surtout la place et forme du siège de M. de I .attirée. Quand nous allasmcs au secours de Malthc cinq ans après, je retrouvai encor ce bon homme trompette sur le mole ; et soudain nous nous recogneusmes, autant aise l'un que l'autre de ceste rencontre.

Or, pour faire fin, si M. de Bourbon prophétisa un peu devant sa mort qu'il ne s'en soucioit point , mais qu'il demeurast immortel de mémoire , certes il l'est ; car encor que les Italiens se sont plaincts de luy , si ne peuvent ils s'engarderde le louer tous les jours ; et luy firent ceux d'alors ce petit epitaphe, qui commence:

LE MARQUIS DE MARIGÎNAN Passai as sai,c\m fui traduicl en françois ainsy

D'à**? aster a f;itrl CharlcmatRne te preux. Alciatidrc te Grand de |ui Ht plu* grand chose. Mait de néant a faict plu* que n'ont faict le* deux , Charltt duc de Bourbon , qu'icy desaoubt rrpotc.

Les François pour lors n'en osèrent escrire, car il csloit tellement hay et odieux , qu'on fit peindre do jaune ta porte et le seuil de son hostel de Bourbon de Paris, devant le Louvre, d'autant que c'esloit la coustume des François le temps passé, et enror, que, pour bien desclarcr un bomme traislre à son roy et à sa patrie, ils luy ncignoient ainsy le jaune à sa porte . comme aussy ils semoienl dedans sa maison du sel , ainsy qu'on fil à celle de feu M. l'admirai de Chaslillon '.

C'est assez pour ce coup parlé de ce grand prince, lequel plusieurs ont excusé de ce qu'il fit; car on luy vouloit oster l'honneur, la vie et le bien, où il n'y a rien si misérable qu'un pauvre prince déshérité. Aussy que le roy François sou loi l dire qu'il n'y avoit animal au monde plus furieux et dangereux qu'un gcntilhomme françois desdaigné, despité et mal content. A ce que j'entendis quand nous allasmes au secours de Malte, le lumbcau de ce prince a esté osté de ce lieu eminent, comme M>nt esté tous les autres, par l'ordonnance du concile de Trente. Messieurs de Strozzi et Brissac, auxquels j'en avois faict grand cas, le désiraient fort voir; mais il u'y eut nul moyen d'y entrer, dont ils furent bien marrys.

Ce mot de luy, et puis plus. J'ay ouy à un grand homme de guerre , qui avoit leu nos histoires de France, faire comparaison de ce grand Bourbon à Robert d'Arlhois , qui alla servir le roy d'Angleterre Edouard.

Tous deux furent François, de grande et illustre maison ; tous deux braves et vaillans , et hauts à la main , et peu endurans , tous deux grands capitaines ; tous deux malcontens , fuffiiirs de France , servans deux grands et valeureux princes; tous deux flambeaux de guerre contre leurs souverains ; tous deux qui firent cl Misciterenl de grands maux à leur patrie ; tous deux après qui moururent de pareille mort, l'un d'un coup de ira ici devant Vanes, et l'autre d'une harquebuzade devant Rome; tous

' Le maniMcril 8771 dit : « Du feu pauvre M. l'admirai .»

deux fort regrettes de leurs maistreset princes: la mort de tous deux fort bien et cruellement vangée ; car de deuil et de despit qu'en tmt de l'un le roy Edouard , il exerça de grandes cruautés : les impériaux en firent de mesmes de l'autre dans Rome. Tous deux furent enterrés hors de leurs pays , l'un honnorablement en Angleterre , où son corps fut porté ; l'autre a Gayette , en mesme honneur et gloire ; tous deux recommandés fort après leur trespas à la mémoire de leurs princes: car l'un eut en tant de révérence ce nom d'Arlhois, qu'il fit plaisir à tous ceux qui en esloicnt , ainsy qu'il relira Denys de Mortbeq », ayant faict un coup de sa main en France, dont il estoit fugitif, et fut celuy qui sauva le roy Jehan à Poictiers : de mesmes l'empereur traicla fort bien les serviteurs fugitifs de M. de Bourbon. Quand le roy anglois vint en France , il fil de grands maux et cruautés du costé de la Picardie , et ne pardonna a aucunes terres , fors celles de Marguerite d'Artois , parce qu'elle csloit sœur de Robert. L'empereur, quand il passa par France , fil un 1res grand honneur à madame de Montpensier. sœur de M. de Bourbon; et l'cnlretenoii et causoit avec elle souvant ; et s'offrit fort à elle , comme je liens de bon lieu. Pour ses serviteurs, j'en parle ailleurs comme il les rescompensa.

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