LE GRAND COSME DE MEDICIS , GRAND DUC
Ce brave et vaillant Jouan de Medicis laissa après luy, de sa femme , très honneste et sage dame , la signora Maria Salvyaty . un brave fils comme le pere, qui fut ce grand Cosmc de Medicis que nous avons veu de nos temps si renommé et si grand homme d'eslat , si sage et si ad visé, qu'il ne s'en est veu un pareil à luy de nos temps, ainsy qu'il le monstra lors qu'il se fit et iustala chef de la republique de Florence, et puis duc, et grand duc, qu'aucuns appelaient grand duc de Toscane, d'autres grand duc simplement.
De raconter sa valeur, son assurence, sa prudence et son sa{;e temporisement , comme il parvint à ceste principauté n'ayant que dix huict ans, ce serait chose superflue et redicte à moy , puis que Paulo Jovio en a faict le discours aussy beau qu'il est possible. Je diray seulement un mol : qu'ainsy qu'il aspirait à ceste principauté, un jour qu'il partit de sa maison
pour en sçavoir la résolution du conseil qui se tenoit pour ceste affaire, sa mere le voulut retenir pour l'empescher de ceslc attente, craignant qu'il ne luy en arrivasl mal. veu que les Florentins ne desiroient rien tant que le recouvrement de leur liberté, et qu'il luy en pourrait arriver pareil inconvénient qu'au duc Alexandre: «Ah! ma mere, luy dict il, laissez, je vous « prie , de ne me persuader plus. Il faut reso- «lument que j'aille où la fortune m'appelle, en «me monstrant benignement quasy au doigt a l'occasion pour venir â ceslc souveraine di- «gnité,qui est très honorable cl très nécessaire «à toute noslrc maison. Que si j'en perds l'occa- «sion et n'en fais comple, elle n'est plus pour retourner après moy. Il ne faut pas qu'une peur «et une vainc appréhension m'empeschc d'en- « lendreà moy età proffict, veu quece n'est point ■ contre le ciel , dequoy j'aspire à un tel bien qui «se présente, pour vertueusement et vaillam- «ment faire véritable mon destin fatal. «Belles paroi les certes et courageuses ! Il disoit cela se souvenant qu'un devin grec , je ne sçay si c'est celuy que je luy ay veu , ou son perc , très singulier en cet art , luy regardant la main , luy avoit predicl une succession de très grande dignité et opulante; comme de faict le devin n'y faillit ny la fortune, car il fut pour le commancement créé chef de la republique de Florence, n'ayant pour son estât que douze mille escus par au , que son prédécesseur en avoit dix huict mille.
Pour fin , ce brave prince se comporta si bien avec son temporisement , sa conduite , sa prudence cl sa valeur, qu'avecques le temps il se rendit paisible duc de Florence, non sans grand peine et travail pourtant , à cause des bannys de Florence , et surtout des Strozzians , Philippe , ses en Pans et autres , desquels il vint à Ionien fin, comme j'en parle ailleurs. El ce qui luy ayda fort , c'est la vengeance qu'il fit de la mort de son prédécesseur, Alexandre de Medii is, sur le parricide , qui s'en estant enfuy en France , le roy François ne le voulut recevoir ny reccller, tant il estoit magnanime; puis s'eslant retiré en Gonstantinople, ayant senty lèvent que ce grand sultan Solyman le vouloil livrer à la vengeance pour l'cnormilé du faict. s'enfuit à Venise ; où estant retiré , fut tué par deux déterminés soldats de Voltcrrc, où il y en a lous-
jours de bons; l'un s'appelloit Beho , qui avoit esté de la garde dudict Alexandre, et l'autre Cecchin de Bibonna. Et ainsy vengèrent la mort de leur maistre volontairement et de leur propre gré et mouvement , sans avoir voulu prendre ny loucher tant soit peu le salaire de sept mille escus ordonnés par le sénat à ceux qui tueraient ce parricide, et en vengeraient la mort. Grand louange , certes à ces deux braves soldats, pour avoir vengé la mort de leur maistre sans aucune avarice, sinon par une grande magnanimité de cœur! Ah! braves! vous estes morls comme mortels ; mais vostre los vous rend immortels, et ne rend nuls esgaux à vous en pareilles vengeances, soit de leurs maistres ou de leurs capitaines.
Il faut sçavoir aussi que si ce parricide fut détesté d'aucuns et abhorré , il fut aussi loué d'autres, comme il y a tousjours divers cerveaux, jusques à comparer le meurtrier à Brutus, pour avoir voulu remettre la republique en son entier ; dont plusieurs furent bannys de Florence, et plusieurs aussi se bannirent d'eux mesmes , non sans grand danger de la vie dudict Cosme. Et bien luy servit de prendre garde à luy et se tenir couvert souvant d'une maille, et un long temps monslrer une brave façon et très assurée, comme il l'avoit certes et toute martiale , et qui portoit aussi bien son espée à mon gré au costé qu'il est possible, ne l'abandonnant jamais, de sorte qu'il fust esté bien résolu celuylà qui Trust osé attaquer, non pas deux ou trois, qui ne leur eust faict courir fortune aussi grande qu'eux à luy ; car il estoit résolu , disoit-il , de vendre bien chèrement sa mort. Dontil avoit souvent de grands advertissemens des grands attenlati qu'on luy préparait ; jusques là que luiaymant fort le plaisir de nager (car il nageoit des mieux) et de se jelter du hault du pont d'Arne en bas, on luy avoit préparé une fois des espées très poinctues et dagues dans le fonds du fleuve fichées eu terre, afin qu'ainsy qu'il se jetterait du hault en bas il trouvast les poinctes de ces espées en l'air qui le lardassent et le fissent ainsy mourir. Mais cet aguel fut descouvert , et dict on par luy-mesmes qu'il vil les espées du hault en bas advant s'y jelter; et par ainsy sauva sa vie et y fit mieux regarder emprès; car tousjours il aymoit fort ce plaisir, comme j'ay dict, ei pour cela ne s'en priva pas. J'ay ouy faire ce
LE GRAJïD COSME DE
conte dans Florence mcsmes. Bref , ce brave prince eut de grandes traverses de toutes parts, voire de son beau perc dora Pedro de Toledo , qui eust bien voulu luy faire perdre son estât s'il eust peu ; dont j'en parle ailleurs.
En fin, la fortune qu'il avoit trouvée si bonne par son ascendant, luy continua si bien sa compaignie , que de trois grandes republiques il en fit et en composa une seule principauté et souveraineté qui est Florence , qui s'est faict craindre , aymer et rechercher des plus grands de la chrestienté. Sienne, ville impériale, composée de très braves et vaillans gens de cœur et de guerre, citadins et gentils hommes, ployé soubs luy maintenant , et se mocque de l'empereur et de son empire, et la luy détient à sa barbe; et Pise , ceste brave république , dis-je , qui a faict trembler par ses vaisseaux et armes le levant et ses voisins aussi , jusques à avoir possédé le royaume de Sardaigne ; aussi disoit on le temps passé , Paris en France , Milan en Lombardic , Rome en Italie , et Pise en Toscane. Voilà doneques toutes ces trois belles et florissantes republiques â rien ; jadis subjectes qu'à elles mesmes , leurs libertés sont soubs le joug et les lois de ce grand prince Cosme, qui, par ses valeurs , vertus , mérites et sages conduites, fut prononcé par le pape Pie quinte Çrand duc , comme j'ay dict , et avec juste til- ; tre, occupant et ten.int si beaux pays, grandes et quasy royalles places et très opulentes ; si qu'on dict son revenu avoir monté à plus de deux millions d'or, sans un grand trésor et infiny qu'il laissa à messieurs ses enfans , très grands et habiles personnages, les deux aisnés héritiers l'un par la mort du premier , qui est le grand duc d'aujourd'huy, que l'on tient pour un très grand et sage homme d estât, qui poursuit les erres, exemples et enseignemens de son père, lequel faut dire, tant qu'il a vescu , avoir faict tousjours de belles choses et pour la chreslienié et pour le service de l'empereur ; ainsy qu'il envoya un beau secours de huict cens chevaux conduicts par ce brave Astolphe Bâillon au marquis del Gouast pour la battaille de Cerizolles, et encor après il en envoya un autre beau pour la guerre d'Allemaigne ; assista aussi de tout ce qu'il estoil possible le marquis de Marignan pour le siège de Sienne , et principalement de vivres; si que l'armée n'y eut
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grande nécessité. Et s'il y eust peu assister de sa personne il ne desiroit autre chose ; s'il eust peu par son absence estre asseuré d'ailleurs de son estai de Florence, il n'y eust pas failly, car il avoit le errur très valeureux.
Lorsque Barbcroussc tourna de Provence avec son armée , et qu'il voulut mettre pied à terre (comme de faict il le fit et commauçoit à piller et ravager la Toscane par les saccagemens et bruslcmens de Talamom \ de Port Hercule, et qu'il csloil près d'achever parla prise d'Orbitelle) , ce brave prince y envoya un fort beau secours de cavallerie et infanterie conduicte par ce brave et vaillant capitaine le segnor Vitelly , qui s'y jetta determinement dedans pour la desfendre , tant contre ledîct Barberousse que contre les Strozziens conduicts par Lron Strozze, despuis prieur de Gapoue, donné par le roy François audict Barberousse pour coadjuleur , et despuis ambassadeur vers Solyman. Ce beau secours les estonna si bien , et mesmes ceste belle cavallerie tousjours costoyant la mer, que ledict corsaire fil retirer ses gens en gallcres et faire voille ; de sorte que, sans ceste belle prévoyance et belles forces de ce grand duc, ne faut point doubler que toute la coste de Toscane , voire plus advant , ne fust esiée au sac et au feu.
Ce n'est pas ceste fois seulement qu'il fit la guerre aux infidelles, mais d'un sainct zele l'a continuée; si bien qu'il a tousjours entretenu sept ou huict galères , et bien armées de gens, de vivres et toutes choses nécessaires pour un bon armement de mer , allant tousjours en cours et faisant tousjours prises; de sorte que les corsaires les ont autant redoublés qu'auennes de la mer après celles2 de Malte. El pour mieux les armer, il érigea un très beau et sainct ordre de chevaliers de sainct Esticnnc, desdiés et destinés pour ceste guerre ordinaire des infidelles, et leur en donna de fort belles commanderies et pensions, qui les enlretenoient fort bien. Grande obligation certes que la chrestienté luy en doit et à sa mémoire pour jamais ! ce que continue M. le grand duc son fils aujourd'huy. De plus , il avoit un gallion des plus beaux , des mieux armés que j'en aye jamais veu , qu'il
1 Talemone, port de Toscane.
• Le réviseur a reiranché l'épilbèle de brave» : .Celte» brave» de Malte. >
VIES DES GRANDS CAPITAINES
envoyoil tous les ans en Levant , sans crainte d'aucunes «yalleres qui Payent attaqué, ou qu'il ne s'en soit bien desfendu et eschappé; car il y avoit dedans plus de deux cens pièces d'artillerie. Je l'ay veu comparable à celuy de Malte , que j'ay veu aussi très beau certes f grand et très bien equippé.
Or, c'est assez parlé de ce grand prince. Après sa mort , le roy Henry III et la reine sa mère kiy firent faire de somptueuses obsèques, et pareil service à Nostre Dame de Paris comme si ce fust esté à un roy estranger ( j'estois lors à la cour), qu'aucuns plaignirent fort, et d'autres non ; mais pourtant tous esgalement ne se pouvoient garder de le louer à toute extrémité, et le dire un très grand personnage en toutes façons» et qui avoit acquis un grand bien et honneur en sa vie, sans y avoir faict aucune faulte